‹ Le seau enlevéChapitre 17 sur 40 · XLIV · texte numérisé non relu

XLIV

Ainsi fait son entrée l'immortel Jupiter en

costume divin et couronné d'étoiles, drapé dans son manteau d'or et d'azur, tout semé de pierres précieuses des cieux, vêtu de son habit et de 3on gilet de brocart et de longs bas sans chausses. Il s'avance grave, sans rire ni dire mot, marchant avec suffisance comme les Espagnols.

Dès que le maître des cieui: paraît, tout le sénat des immortels se 1ère de ses sièges éternels, et, baissant profondément la tête avec humilité et déférence, reste ainsi incliné jusqu'à ce que le souverain ait pri,- place sur un trône élevé. La Fortune est assise à sa gauche en un lieu éminent ; à sa droite est le Destin ; la Mort et le Temps lui servent de marchepied : on dirait qu'ils ont le cours de ventre.

Jupin promène lentement ses regards autour de lui. Soudain, le ciel est serein, l'air calme, les vents se taisent, la terre s'émeut et rocéan immense s'apaise aux accents divins de sa parole. Il commence par le récit de ce jour où le monde jadis fut rempli des horribles combats des rats et des grenouilles^ retraçant ensuite une à une les terribles batailles qui se livi'èrent dans les champs de la lune.

XLVK Puii il ajoute : « Il se prépare de bien plus

grandes et plus sanglantes lattes entre les peuples du Sipa et du Potta. Vous savez qu'entre eux est un vieux levain de h;tfne et que plus d'une fois ils se sont l'un et l'autre brisé la tête. Maintenant une nouvelle querelle au sujet d'un seau les appelle aux champs des plus sanglantes batailles ; si nous n'intervenons, l'Italie, le monde entier sera bouleversé; en ces tristes conjonctures, quel est votre avis? je vous le demande. »

Jupiter dit et se tait, les yeux fixés sur son père assis près de lui. Le vieillard sourit, fait un pas, et dit : « Parbleu ! je croyais que le monde allait périr : que nous importe que les guerres, les procès, les querelles troublent làbas cette misérable fondrière? Que nous importe que les hommes soient joyeux ou troublés? puissent-ils tous être pendus I »

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Mars, à cette réponse, fronçant le sourcil, « Bonhomme, dit-il, je suis de'votre avis. Hé! qu'importe, à ce souverain et immortel conseil, si l'on est là-bas tranquille ou en guerre? que celui qui est fait pour les maux, vive dans la misère; que celui qui est dieu vive au ciel et dans la joie! Moi, si ma belle déesse ne me contredit pas, je rendrai l'une et l'autre ville malheureuses.

» Ma fureur se rassasiera d'un double car-

nage; j'élèverai des montag-nes de corp? morts; je ferai des lacs de sang et de sueur, j'en inonderai toute la campagne. — Dieu de la guerre dit Pallas, ta valeur est connue ; il n'est point jusque chez les Tripiers et les Vermicelliers où Ton ne redise tes hauts faits et tes exploits ; pourquoi te fatiguer à les rappeler aux habitants des cieux?

» Dieu de la guerre, si tu désires te signaler en quelque noble entreprise, faisons ceci : Va avec les Géminants; moi, je me rangerai du côté de la défense des Pétroniens, et tu me verras combattre contre toi dans les grandes plaines. Bologne s'est toujours adonnée aux arts que je protège, je ne dois donc pas en ces circonstances critiques me tenir les mains dans les poches ; desC' nds avec moi, si tu veux cueillir les palmes de la valeur, si la gloire fattend. »

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A ce discours, Apollon se lève et dit : « Belle déesse, moi aussi je serai en faveur de Bologne, où de tout temps on a aimé les études que les muses et moi chérissons. » Bacchus, qui sur la belle Cithérée a constamment tenu ses regards attachés et pleins de désirs, s'écrie le visage irrité : « Quoi donc ! mon peuple sera abandonné de tout le monde? »

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» Quoi t cette ville qui vit continuellement dans ies fêtes et les chants, qui est toujours dans les mascarades et les tournois, pour me rendre honneur, cette ville qui a une liqueur 3i douce, me verrait demeurer ici oisif, tandis [Qu'elle est en grande peine ? Aimable mère les amours, toi qui par tes charmes seuls peux faire tomber la force et les armes, viens, descends avec moi, je me moquerai de Pal las 3t d'Apollon, je leur ferai un pied de nez à eur barbe. »

Cythérée répondant à ce discours par un lourire plein de charme, par un sourire pronettant mille ardents baisers, fait un signe à 3acchus du coin de l'œil qu'elle ira avec lui à ette entreprise. Mars, qui n'a pas un instant étaché ses yeux de dessus la déesse, Mars, [ui ne demande que disputes et querelles oyant que Vénus a le plus grand désir d'y lier, s'écrie : « Ma foi, moi aussi, je veux y Jler.

■3 Allez, vous autres, où il vous plaira! pour Qoi, je ne quitte pas les pas de ma belle Cy- Tis ; dp quelque côté qu'elle aille, moi aussi,

veux aller ; ceux d'entre vous qu'elle abanonne, je les laisse. Pour elle, cette invincible pée et ce bras combattront toujours; pour lie aussi, on verra bientôt les eaux du Panare

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se gonfler et porter jusque dans le Pô des flots de sang humain. »

Palias sourit. A ce sourire, Vulcain, qui se tenait à Técart, regardant Mars de travers, s'écrie : « Misérable assassin, ma couche me sera donc toujours commune avec toi, et Jupiter sera en partie ton complice de ces turpitudes de sa fîlle? Par leStyxl je ne sais quoi m'arrête de te casser la tête de ceci. »

Et, empoignant un marteau pendu à son côté, il lève le bras et menace de frapper. A ce mouvement, Mars lui lance le gantelet qu'jl avait à la main et s'écrie, se levant vivement sur ses pieds : « Ame damnée, maudit déhanché, je Vnpprendrai à rester tranquille! » Jupiter, qui voit qu'ils vont en venir aux coups, étend son sceptre et dit : « Holà ! canaille !

» Où donc croyez-vous être ? J'en jure par Mahomet, je châtierai une si grande hardiesse. Qu'on m'apporte mon foudre vengeur. » 11 dit, et l'Aquilon le lui a mis en main. A ces mots, à cette vue, Vulcain se tait, et, rampant sur ses genoux jusqu'aux pieds du maître, demande merci et tâche d'adoucir la colère du Souverain des dieux en pleurant sur ses malheurs, sur l'injustice du sort et plus encore sur l'infidélité de sa femme.

Cythérée, qui, par cette dispute, se voit réîuite à uîi mauvais parti, s'est, durant la quenelle, vivemeut esquivée par une petite porte secrète, pour se dérober aux resseniiineiits de ion père et de son mari, pauvre homine tout m pleurs. De leur côté, sans attendre qu'ils en loient priés, le dieu des armes et le dieu des rendanges l'ont suivie par derrière, et, prenant ous les trois le chemin de la terre, ils s'en tiennent coucher ensemble en une hôtellerie, ;lle entre eux deux.

Les embrassements, les baisers, les douces nignardises de la conjonction de ces planètes, na Muse, chaste et pleine de pudeur, s'arête court et n'ose les chanter , elle redit seuement, et tout bas à part elle, que, lorsque la mit humide et sombre disparut, Mars et le eurieThébain avaient trente fois pris la place lu dieu Vulcain.

En riiôtellerie de Castelfranco, qui a abrité los divinités, était un grand poulailler plein 'œufs frais autant que de grains de sable; le natin venu, les deux amants en gobent chaun une centaine, carils avaient l'echine dcbiitée; la déesse n'en prend qu'une couple ; sans oute, elle était a>sez rassassiée d'autre chose, 'our qu'on ne put d'elle avoir nijl mauvais

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soupçon, elle avait pris la figure d'un jeun© garçon dès leur arrivée sur la terre.

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Vêtue d'un habit Manc tailladé d'herminesnr une étoffe de soie rose, elle portait chausses blanches, avec fraise aussi blanche et parfumée, avec ceinture aux mille couleurs; son pied mignon était chaussé de blanc ; on ne pouvait voir plus belle taille; un petit poignard d'or était à son côté, un panache bianc flottait sur son chapeau.

Mais quoi qu'elle eût fait, l'hôtelier, bien que borgne et Bolonais, en prit, après y avoir songé, mauvaise opinion, quand il vit ce beau et amoureux jeune homme coucher en tiers avec ses compagnons, bien qu'il eût chez lui bon nombre d'autres lits. Mais, bientôt, nos dieux, s'apercevant que leui' hôte avait sur eux quelques soupçons, quittent vite le pajs, de crainte que, sur quelque indice, ce traître ne les dénonce à l'Inquisition.

Ils partent et, ce matin-là même, ils arrivent à Modène, qu'ils trouvent en grande fête, car on y courait un Palio d'étoffe cramoisie toute brodée de fleurs d'or. En voyant arriver ces étrangers, chacun de se faire cette question : • Qui est-ce? » Beaucoup se dirent : « Ce sont des acteurs venus pour préparer des comédies. »

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« Tvlars devait être le capitaine Cardon, Bacchus ramoureiii; quant à ce joli, gracieux et beau garçon, il devait assurément représenter l'amoureuse. » C'est ainsi que souvent on touche, sans le savoir, au vrai, et que beaucoup ont prophétisé, croyant parler à l'aventure. Le hasard et la vérité se trouvent toujours de compagnie dans la même urne.

Après que nos dieux se sont promenés par tous les carrefours en cette ville malpropre et puante, qu'ils ont bien considéré sa position, la manière de guerroyer de ses habitants et leur courage, ils s'en vont en une hôtellerie à l'ccirt, où il y avait du vin doux et frais du dieu aimable, et là, avec des poulardes, des perdreaux et du bon vin, ils font tous trois un souper de vrais paladins.

Mais pen lant que nos amoureux guerriers prennent leurs ébats et font bonne chère, de leur côté aussi, Pallas et Apollon sont descendus sur terre et s'en sont allés exciter à la guerre Bologne et les villes de la Romagne. Bientôt, à .eurs discours, tous les pays situés du Rein an Rubicon, tout ce qui s'étend de la montagne à la mer, vient s'unir à Bologne et,! rangé sous son étendard, s'apprête à courir, les armes à la main, recoaquérir le seau.

Apprenant ces démarclies, nos amants, laissant là les plaisirs se hâtent de préparer leurs vassaux aux combats. Baechus parcourt toute la Germanie, convoquant ses fidèles Allemands à la noble entreprise : à sa voix, tous ces peuples, des qu'ils ont entendu sa volonté, arment en un instant infanterie et cavalerie, bénissant le mois d'octobre et saint Martin^ qui vonî les faire nager dans le vin.

Pendant ce temps, Mars, de son côté, resté en Italie, organise les milices de Parme et de Crémone. Vénus, elle, voulant faire combattre un roi en personne dans cette guerre, passe l'Arno à son embouchure, se fait transporter par les Néréides dans l'île de la Gorgone et ûq là dans celle de Sardaigne, riche en fromages et en menteurs.

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