CHANT TROISIÈME
ARGUMENT
Yénusécliauiïe le courage du roi (io Sardaigne pour qu'il prenrif les armes. — Les Gérnin.in!s rassemblent leurs fo'-ce.-;. — On voit s'unir à IVtpndaid du Potta ceux des Allemands, des Crémonais et dps Parmesans. — Le Roi, à, la tête de tout un peuple de vaillantes troupes, passe les Alpes et ^^e i-enrl dans le plat pays à cette guerre. — Le Potta fait avancer son armée contre celle du Sipa, sur la rive opposée du Panare.
La mer était tranquille, le ciel était serein, l'onde n'avait pas une ride, tous les vents se taisaient, le matin se levait, et déjà l'aurore, couverte de rosée, couronnée de fleurs, sortait fraîche et riante du liquide élément, déchiran à la nuit son voile obscur constellé d'étoiles d'argent, quand la belle et divine Vénus, arrivée en Sardaigne, apparut sous des traits amoureux au roi Enzio, sur la fin de son sommeil.
Elle le regarde et s'écrie : « Quoi ! généreux fils de Frédéric, toil'lionneur des armes, quoi!
78 Lt SEAn EXLEVÉ
les cités italiennes sont toutes en désordre ; ressuscitant d'anciennes querelles, elles s'aigrissent, s'enveniment ; Modène, entre toutes, coia-t les plus grands périls, elle qu. toujours se montra fidèle au Saint-Empire, et tu dors tranquille en ton palais, au milieu des flots I Re veille-toi, prends tes armes, paresseux!
» Va, cours au secours des tiens ; le ciel te prépare une fortune pleine de nouveaux succès, que tu ne saurais prévoir ; tu sauveras ce seau fameux, qui sera cause de nombreux et vaillants combats, tels, que jamais batailles passées ou à venir n'offriront de si périlleux assauts, Modène vaincra, mais avec peine, et tu entreras dans la cité ennemie.
» Là, ton cœur, épris des charmes d'une jeune beauté, la plus accomplie de toutes celles de ce siècle, s'enflammera d'une ardeur secrète qui te fera languir pour ses attraits; mais à la fin, heureux, tu jouiras de son amour, et ta noble race royale gouvernera cette ville ; elle sera la gloire et l'honneur de la Lombardie. »
Elle dit, le sommeil s'envole, et avec lui s'est évanouie de devant les yeux du roi la Reine des Amours. Enzio regarde ses fenêtres, d'où il voit luire à l'Orient les blancs rayons du
matin. Impatient, il se jette hors du lit, demande ses habits, et, tirant du fourreau l'épée qu'ilplace toujours à son chevet, il en décharge un grand coup sur son pot de chambre.
Sous ce terrible choc, le pot fait trois bonds et retombe brisé en cent pièces avec la couverture de satin cramoisi : l'urine s'échappe et coule en une longue traînée à travers la chambre de Sa Majesté. Mais un page de garde vient d'entrer ; il annonce la nouvelle de l'arrivée, par mer, d'un courrier porteur d'une lettre cachetée du sceau de l'Empire; Enzio sur l'heure même, ie fait entrer.
C'était une lettre de Spire, par laquelle Frédéric écrivait à son fils qu'il envoyât promptement des troupes à la défense de Modéne, qui se trouvait dans le plus. grand et le plus pressant péril, au sujet d'une guerre /louvellement allumée. La lettre lue, le roi pi-enl de suite la résolution d j aller en pert-onne, et, ce parti aiTêté, il lève sans différer et en toute hâte, tant chez ses amis que parmi ses vassaux du territoire de Pise, un corps de troupes d'infanterie et de cavalerie.
YIII
Modène, dans ce même temps, apprend que dt\ja le comte (le Nebrone, avec six cents cavaliers, a passé les Alpes, et a joint ses forces à
celles de Crémone. L'empereur Frédéric a envoyé ce comte, ne pouvant se trouver lui-même à cette guerre : ce vaillant soldat est un grand baron de l'Empire, un Lancerotte, ennemi mortel de la tisane.
Mais les événements se pressent de tous côtés : ainsi arrive encore en ce même temps l'information que toute la Romagne est déjà sous les armes. A tous ces avis, les Modénais sans hésiter prennent le parti d'entrci- en campagne, et de faire quelques prouesses glorieuses de courage, assistés de l'Italie et de l'Allemagne ; ils laissent donc là leurs fêtes et leurs divertissements, faisant partir de suite et en même temps toutes leurs forces de divers endroits.
Toutes ces troupes ont ordre de se trouver au sixième joir sur la prairie des Grassoni, chacunes rangées sous la conduite de leurs capitaines, et d'attendre là l'arrivée du Potta. Muse, qui as inscrit en tes annales immortelles les noms illustres et les hauts faits de chacun, redis-les à ma mémoire, afin que, dans mes vers, leur gloire soit transmise jusqu'à leurs derniers neveux.
Le pré des Grassoni, situé à main droite du pont du Panare^ en est distant du jet d'uD
trait d'arc; c'est là que chaque corps doit se rendre et faire halte. Aussi, le sixième jour, le jour du rendez-vous, advenu, on voit arriver là, qui des montagnes, qui des vallées : les voici ^ous, venant chacun se ranger sous sa bannière. Le premier qui paraît est le comte de la Roche de Culagne.
C'est un chevalier tout à fait brave, et galant philosophe, poète, hypocrite et cafard; loin du danger, c'est un vrai sacripant; devant ie péril, c'est un poltron et un couard. Il a toujours pourfendu quelque géant, et toujours il se trouve que c'est un chapon ; aussi les petits enfants ont-ils coutume de le suivre, criant de loin après lui : «Vive le capitaine Martan.»
Il commande à une compagnie de deux cents escrocs mourant de faim et mangés par la vermine ; mais à l'entendre, il a deux mille hommes qui forment une phalange des plus fameux guerriers. Il porte peint sur son étendard un paon brodé de soie et or; son armure est d'argent et magnifiquement ornée; sur sa tète est un grand cimier de plumes et de cornes.
Le second qui arrive est Irénée deMontecuccoli, fils du seigneur de Moutauban, jeune homme dédaigneux, plein d'ardeur, vii" dans
le discours, hardi dans l'exécution ; soit aux cartes, soit aux dés, il jouerait le monde entier. Il blasphème Dieu comme un vrai païen ; du reste bon enfant, bon vivant, sans malice, et grand mangeur de châtaignes rôties.
Sous sa conduite sont sept cents soldats qu'il a levés sur les terres de son père et de ses parents ; en son étendard est un montgibel vomissant au ciel des flammes ardentes. AttOiin, l'honneur de la maison de Rode, le suit avec les siens: l'Empereur des royaumes de Grèce lui a ceint l'épée de chevalier en même temps qu'à dix autres guerriers.
Trois cents fantassins sont venus avec lui de Rode, de Magreda et de Castelvecchio ; tous sont en équipage si noble et si galant qu'on les prendrait pour de vrais chevaliers errants ; sur son cimier, Attolin porte pour devise un miroir, entouré de plumes inconnues et bizarres. Après lui flotte un étendard qui déroule ses plis sur les bords de la rivière.
Ce sont les gens des villes de la Motte, de Cavezze, de Campo-Santo, de Solare et Malcantone, ramassis de la lie et de l'ordure de tout ce que ses villes ont d'assassins et de voleurs ; il semble que, dans ce paj^s, sous l'influence d'une mauvaise étoile, les hommes soient pré-
LHANT m 83
destinés à mourir à la potence ou en prison; ils sont cinq cents, tous habitués au chaud, au froid et accoutumés a coucher au milieu des bois, à la belltj étoile.
XYIII
Camille Dufour, homme plein d'audace et méprisant la mort, est le chef de ces bandits ; son drapeau, ses armes sont peints en rouge sang-; il ne porte ni cimier, ni aucun autre ornement; ni dorure, ni devise, ni autre couleur que du rouge sang- ; il surpasse tous les siens de la tête ; on voit de loin sa barbe noire et touffue.
Ensuite surviennent ceux qui jadis ont vogué sur Tonde, et qui maintenant tracent leurs sirons au lit du Grand-Fleuve (lui n'est plus ; puis après eux ceux des champs où le Panare divisé, après être retourné en arriére, s'engloutit dans de profonds abîmes ; tous ces peuples, laissant barques et avirons, sont accourus aux combats, enflammés d'un noble courage guerrier, armés de lances et d'épieux ; ils sont cent cavaliers et neuf cents fantassins.
Pour chef et capitaine, ces troupes ont deu-x renégats: l'archiprétre Guidon et le fi-éreBravi, qui, tous deux chassies comme rebelles, ont, à la tête d'une poignée de misérables vagabonds.
pris laStellata et ensuite le Boiiden, arrêtant, rançoriiiarit tous les navires qui vont a Final; rentrés un peu dans l'ordre, ils accourent aujourd'hui à cette guerre, couverts d'armes noires.
A. la suite de Guidon et de Bravl, Alderan Cimicelli et Grazio Monte s'avancent côte à côte : l'un a sous son commandement les gens delà Staggia et de la Verdeta; l'autre, ceux de la Roncaglia et de Panzano. Grazio déploie au vent, sur son enseigne, le coursier qui porta Bellérophon ; Alderan a sur la sienne une grue de maçon; six cents soldats les suivent.