XX?^IX
Ces cinq cents fantassins qui arrivent, c'est le secoui's envoyé par Campog-aiano Paseia et Saint-Martin; l'insig-ne de leur drapeau est un Sarrazin ; ils sont armés d'épieux et d'arbalètes ; leur commandant, Mauro Ruberti, grand-maître des soupes, est le surintendant des bouches et de la distribution des vivres.
En ce temps, régnait encore sur le peuple de Carpi, Zaccaria Tosabecchi, vieux et podagre; l'âge avait bien diminué, il est vrai, sa vigueur, mais il n'en coni^ervait pas moins sou ardeur courageuse et guerrière; Zaccaria n'a- Yait qu'une fille unique, qui devait lui succéder et qu'il avait mariée à un jeune étourdi, l'Adonis de la contrée, au comte de Solare, le beau Leoneilo, cousin de Manfredi.
C'est ce valeureux vieillard qui, voulant, lui aussi, se rendre au camp au jour du rendezvous, a fait en hâte armer fai:ita3sins et cavaliers ; c'est lui qui accourt, porté par quatre estafiers dans une litière doublée de lames de fer et qu'on peut à volonté mettre et ajuster sur deux chevaux. L'idée de cette forte et belle litière a paru si merveilleuse à un connétable de Castille, qu'il a voulu en avoir une toute semblable.
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Dont il a fait usa^'-e en Bourgogne, et s'est fort bien trouvé en présence des mousquets du belliqueux roi des vaillants Français. Revenons à Z-iccaria. Le voici qui s'avance avec deux cents hommes d'élite, montés, partie sur des ânes bridés, partie sur de.s ch^^vaux. Ses fantassins sont en retard, .'parce que le comte Leonelio, son gendre, qui doit être leur guide, a laissé son beau-p-îre prendre le chemin le plus court, pendant qu'il restait à faire mille douces caresses d'adieu à sa femme.
Se voyant abandonné de son gendre, Zaccaria partage incontinent en deux corps i-es fantassins, en donnant quatre cents au chevalier Brusato, quatre cents à Guido Coccapan. Ces guerriers portent pour armes : le chevalier, un éléphant ailé; Guido, deux géants jouant aux noix; et ce chat tout coi, qui, blotti dans un coin, guette une souris, ce sont celles du vieux Zaccaria.
Après eux au nombre de trois cents, surviennent les combattants de Formigine et ceux de Fiorano; Uberto Petrezzano les conduit; son enseigne est un monstre marin. Ce capitaine, qui arrive presque en môme temps que lui et vient de Livizzano avec ses troupes, est
9?. LE SEAO ENLEVÉ
Bnjarnonte. : il a deux cents horamos la pertuisane sur l'épaule, à l'éteudard bleu et jaune.
A leur suite apparaît le drapeau d'Uguccione de Castelvetro, sur lequel est un chardon blanc; trois cents arbalétriers l'accompagnent les flèches au côlé, la fronde à la main. Ces braves de Gorzan, de Maranello et de Ceretro, qui suivent et marchent en une seule compagTiie de cinq cents, sont ceux qui ont répondu à l'appel de l'intrépide Lanfranc, de la fameuse famille de Grisolphes. On reconnaît son enseigne à son bluteau de boulanger ,
Insigne qui a été cause que la Crusa lui a intenté un procès dont la décision fut renvoyée au tribunal romain. Voici, sous l'enseigne d'un poirier et d'une vigne, Etienne et Ghin, de la famille des comtes de Fogliano. Ils amènent, rassemblées, les forces de Foglianese, de Montezibio et de Varano, en tout deux cent quatre-vingts lourdauds, si gros et si gras qu'on dirait des porcs.
Oublierai -je le peuple de Sassol, qui fait de ses raisins le nectar de Jupiter ; Sassol, où le jour est plus beau et plus brillant qu'en tout autre cliuiat; Sassol, que le ciel prodigue a comblé de toutes ses faveurs ; cette terre toute
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brillante d'amour et de gloire, cette mère enfin de tout ce qu'ailleurs on che'rit le plus? Non ; ces cent cavaliers et environ ces mille fantassins qui défilent, c'est Sassol qui les a rassemblés dans ses charmantes villes.
Roldano de la Rose est leur duc et chef; ce prince, qui autrefois a servi en Palestine et guerroyé contre les Egyptiens et les Maures, y a fait couler des flots de san,p- païen. Parsemée de roses et de petites flammes d'or, son enseigne est d'azur et de gueules. A peu de distance derrière lui paraît Folco Cesio, seigneur de Pompéian.
Pompéian, où Zéphir, le doux souffle d'amour, fait fondre la glace de ses monts couverts de neige, où Gommola et Palaveggio inclinent leurs fronts devant la renommée de la dame et maîtresse de leur contrée. Sous son drapeau au porc-épic, Folco a rassemblé trois cents hommes des plus hardis et des plus alertes. Ils sont chaussés de sandales ferrées f?.t armés de demi-piques.
Mais, ô merveille! cinquante do leurs femmes, l'arc à la main, habituées à lancer leurs flèches dans les bois, sur les bêtes fauves, et à frapper juste de loin comme de près, vêtues
de jupes courtes, le carquois aux épaules, cinquante de leurs femmes sont descendues avec eux de la montagne dans la plaine ; leurs cheveux, sans ornement et sans art, se déroulent en longs flots gracieux qui leur couvrent les épaules.
Bruno de Cervarola, gouverneur de cette terre et du. pays voisin de Moran, des Pignes et de Saltino, un ami des aimant procès et disputes, s'est mis de suite en campagne avec deux cents coupe-jarrets, dès qu'il a entendu parler de la guerre. A cause des mille caprices de sa cervellCj :l porte pour armes une paillasse.
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Amouraché de Blanche de Pagliarola, pour elle il a déjà fait maintes prouesses, quoiqu'il lui trouve le cœur dur et froid ; pourtant il lui offre toujours le prix de ses victoires; c'est pour lui dévoiler ses pensées, jusqu'à présent secrètes, qu'il a choisi pour devise une paillasse en champ d'argent, ayant au milieu un treillis de mailles, laissant voir au coeur de la paille blanche.
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Après lui paraît Monbarranzone, avec son seigneur Ranier; ils conduisent les nouvelles troupes de Pregnano, rangées sous l'étendard que .lui a envoyé Castellarano ; ils sont cin-
quante, les fesses nues sur la selle, et quatre cents qui battent la terre avec des souliers rompus et sans semelles. Leur ensei^^me est un buffle qui vole.
A leur suite s'avancent ceux de Brandola, Liguriano et Moncereto, guidés par Scardin Capo-di-Boué. Sur leur bannière est peint un diable enragé au milieu de roseaux. Derrière eux arrive, la tête couverte d'un cimier de laurier, de myrte et d'anis, le seigneur de Pazzan, qui se croit un grand poëte, ne s'apercevant pas, le pauvre homme, qu'il est fou.
Aiessio est son nom; il est l'autenr d'un -poëiiie des amours de Drusiana, en sixains. C'est, du reste, un baron fort estimé, qu'accompagnent les hommes de Farnède et de Montagnana. Cette troupe, réunie à la première, n'est pas venue pour tirer la quintaine; elle compte cinq cents ferrailleurs armés de crampons et de bâtons pointus.
Cette enseigne qui se montre déployée au vent est celle des combattants de Yeriga et le Bison ; on les reconnaît à leur boudin en champ d'azur. Pancin Grassetti les conduit au nombre de quatre cents fantassins, an son d'une grosse cymbale. :Montonibrato^ Fe.stato et Gainaccio, qui en ont envoyé un cent de
96 LE SEAU E.NLEVÉ
plus, marclient après eux. Artémidor Masetti les guide. Leur bannière représente un âne sur un poirier.
Taddeo Sertorio, comte de Castel d'Ajano frère de la belle religieuse, est celui qui s'avance ensuite. Il amène les gens de Montetortore, de la Rosella et de Misano, célèbre par une déroute fameuse. Armés d'arcs, l'épieu à sanglier en main, et portant pour enseigne une poêle à frire au champ d'argent, ils sont trois cents qui foulent les chemins raboteux de la plante de leurs pieds nus, durs et calleux.
Ces guerriers qui défilent après eux sont les habitants de Montforte, Montese, Montespecchio et de Trentino. Gauthier, fils de Paganel Cortese, a peint sur leur drapeau une truie pleine. lis sont quatre cents armés, les uns d'une -petite hache à fendre le bois pendue sur 1" dos, les autres de fourches de fer sur répaule ; plusieurs ont des masses ; des peaux d'ours leur servent de cuirasses.
Le comte de Micène, qui, à son tour, s'approche, est un seigneur, frère du Potta. Venu à Modéne. il y a rendu chacun tellement épris de sa bravoure, que les Modénais l'ont retenu par force. L'armée ne compte pas d'homme
qui ait plus de cœur, qui soit plus brave que lui, ni plus redoute'. Pendant un temps il a été corsaire sur mer, ensuite capitaine en France. Son nom est Voluce.
Pour retenir ce brave, Modéne lui a fait don de Micène, Monfestin, Salto et Tig-nano, avec Ranocchio, lavaccliio, Montemerlo, Sassomolato, Riva et Disenzano. Saint-Georges n'est pas mieux que lui sous les armes. C'est lui qui arrive au camp avec liuit cents fantassins à pied une pique à la main, couvert d'armes blanches, et un grand cimier de plumes.
Pampbilo Sassi et Niccolo Adolardi s'avancent peu après lui, déployant de concert les deux étendards de Sestola et de Fanano. Dans l'un sont trois montagnes en l'air, avec le mot Tarât ; dans l'autre il y- a un cyprès planté dans la mer. Avec l'un est Sassorosso, Olina et Acquaro, et avec l'autre est Roccascaglia et Castellaro.
Ils sont mille en tout. Après eux vient la nation indomptable et sauvage de San-Pèlégrino et plus bas, jusqu'à Pianoro et de tout le tou^ de ce p.iys agreste où, sur la gaucne, les eaux du Dragone coulent sur un sable d'or et ou, sur la droite, est la source du Panare.
LE SEAU EMETÉ. — t. I. 4
98 LE SEAU EXLEVÉ
Ce sont les gens de Redonelato, Pelago, la Pieve, Saiut-André, le père des neiges,
FiumBlbo, Bucasol, terre des vents, Magrignan, Montecreto et Castellino ; ils sont environ quatorze cents, tous habitants rustiques de l'Apennin : l'Apennin dont ie front et le menton s'élèvent aux nues pour caresser le ciel, son voisin, et dont les noires forêts, de leur chevelure neigeuse et touffue, balayent la voûte des cieux.
Ils sont tous à pied et chaussés de bottes, armés d'arbalètes àcrénequin, qui lancent au loin leurs traits cruels et mortels, et percent jusqu'aux cottes de mailles et aux rondaches. Leurs vêtements les plus beaux sont des peaux de loups et de sangliers ; ils ont au côté de grandes épées et estocs antiques, et sur leur tête des capelines et des tapabords.
Quel est le chef de ces bandes des Alpes? Ramberto Balugola, dit le Féroce, qui porte sur sa bannière un enfant qui fait baiser la croix à un Juif. Il est vêtu d'une armure noire et rouillée, la tête couverte de plu iii'Hs couleur de noix, il marche fièrement à pas /ourds et portant à son cou une cognée et à sa main trois javelots.
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A peu de distance derrière lui paraît Morovico, seig-neur de Ronchi, qui conduit à cette guerre ceux de Palagano, Moccogno et Castrignano avec ceux de sainte Giulia. Ils sont quatre cents l'esponton à la main ; ils vont à pied suivant leur enseigne, oii est peinte une barque à la voile, en chantant : la-fa-li le-la.
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Ce jeune homme de grand cœur, qui n'est qu'au matin de son âge, frais et tendre, et n'a point encore marqué sa première fleur par un premier poil au menton, ce jeune homme, c'est Valentin ; il porte pour armes un amour endormi ; il commande des guerriers de Medola, Monteliorino, Mursian, Rubbian, Massa, Povello, Yedriola et du grand château de TOche.
Ils sont armés de javelots, d'armes à fût, de plastrons et de rondaches avec leurs martingales ; certains d'entre eux sont affublés de haillons tels, que volontiers on leur jetterait des pierres ; leurs chaussures sont tellement rapiécées et ferrées qu'on dirait, au bruit de leur marche, le camp tout entier du More Agramant qui s'avance dans les ténèbres avec de lourds sabots. Us ne sont pas plus de cinq cents.
C'est fini; l'infanterie tout entière de la montagne a défilé compagnie par compagnie; voici maintenant à son tour le Potta, qui arrive au camp du rendez-vous avec sa milice sous les armes. Déjà ceux de Parme, d'Allemagne et de Crémone s'avancent; ils sont venus la veille et par le chemin du Pô, dans la crainte d'être inquiétés par la ville ennemie de Reggio.
En passant, le Potta a laissé à Garfaguane cinq capitaines des troupes, avec ordre de ne point quitter cette ville avant que le roi de Sardaigne soit venu, car ce souverain lui a mandé de Lucques, qu'on eût à faire connaître à la ville qu'il approchait, mais qu'il lui fallait du monde pour y entrer en sûreté.
Dès le lendemain, le roi Enzio s'est mis en marche par le droit chemin de Gallicane, passant entre les rochers de l'Apennin, descendant de Frignan à Padoul. Il a avec lui Vetidio Carandino avec la bannière de Camporeggiano, sur laquelle est peinte une chouette portant en son bec un petit balai.
Le drapeau de Castelnovo, portant un saint les mains jointes, suit, marchant à peu de
distance, et formant l'amére-g-arde ; le chet qui la conduit est Simon Bertacciii. Là, sont tous les équipag-es du roi, où se trouvent ses valets harassés et tous ceux dont le vin de Lucques a alourdi la marche, et qui ronflent en dormant, entassés dans les fourgons.
Après le Potta, à la suite de ceux de Parme, d'Allemagne et de Crémone, paraissent les deux compagnies de Soraggio et de Sillano : l'une a pour chef Otton Campora, l'autre Jaconio de Ponzio Urbano; celui-ci a pour armes un fagot couronné, tandis que l'étoile du matin, avec une coiffe rose, sont celles de Campora. Ces quatre compagnies font six mille hommes rassemblés dans soixante villes.
La cinquième et dernière compagnie qui survient après, et compte trois cents chevaux, marche sous les ordres de Pandolfo Bellincino qui porte peint en champ d'or la jolie figure d'un singe. Ces cavaliers ont l'épée au côté avec une petite arbalète pendue à l'arçon de leur selle ; i'écu au bras, la javeline àla'main, ils viennent à la droite de la bataille.
Les Florentins, qui, eux, ont pris les armes en faveur des Bolonais, les suivent de si prés sur leur flanc qulls peuvent tomber sur ceux
d'entre eux qui resteront en arrière. Les troupes qu'amène avec lui le roi de Sardaigne forment une brillante armée de six mille fantassins Ghibellins, Sardes, Pisans, Liguriens et Lucquois, et deux mille cavaliers Suèves, Allemands et autres alliés.
Le Potta a partagé ses troupes en trois corps : le premier, composé de deux mille hommes de cavalerie, est sous les ordres du brave Manfredi ; après lui s'avance le second, de douze mille fantassins. Gbérard les commande. A sa démarche flère et à son port altier on dirait un gros renard menant ses petits assaillir une troupe de lapins.
Le troisième corps a peu de combattants ; c'est tout l'effroyable appareil d'engins et de machines propres à forcer les murailles, tout ce que les anciens ont inventé pour faire du mal : Pasquin Ferrari, grand-maître de toute cette artillerie, la conduit avec mille arbalétriers, cent chariots et vingt -deux ingénieurs.
Arrivé au pont, le Potta ne s'y arrête pas ; il passe immédiatement de l'autre côté de l'eau, et après lui toutes les troupes que nous avons vues arriver au rendez-vous : là, ils trouvent encore six cents fantassins venus avec
des armes en bon état de la féconde et fertile terre de Nonantola et du village voisin do Stuffione et Ravarino.
Deux jeunes et nouveaux chevaliers , avec armes et plumes blanches, les conduisent; ce sont Beltrand et Gherardino, frères jumeaux, enfants de la belle Molza; ils sont habillés de vestes blanches et rouges en échiquier; pour devise ils portent deux petits foies de pourceau bardés de lard et couronnés de laurier. Ces deux compagnies sont les dernières de cette innombrable armée.
CnANT QUATRIÈME
ARGUMENT
Pendant que le Polta presse Castelfranco, Rubiera est assaillie par les gens de Reggio. — Ghérard, choisi pour cetle entreprise, part du camp, s'avançant de nuit et sans bruit; il donne assaut à la place, d'où se retire le gouverneur, contraint par la famine; ses plus vailladts soldats périsseni, les autres rachètent leur vie par une capitulation honteuse.
Dés que l'armée des Géminants a passé îe fleuve, et qu'elle est arrivée sur la rive droite, elle fait halte et forme ses bataillons. De tous côtés, des éclairs et des feux étincelants jaillissent sous les rayons du soleil des cuirasses brillantes, pendant qu'un léger zéphir qui souMe du couchant fait onduler les pluuies et les drapeaux, et que partout les rives et les vallées d'alentour retentissent du bruit des armes et du hennissemeût des chevaux.
Le Potta, homme fort éloquent et habitué à parler souvent en public, monte sur une élévation qui sépare le camp de la rivière; la, en-
touré de ses capitaines et de toute la noblesse, sans cuirasse, coiffé seulement de sa capeline, A harangue ainsi ses troupes belliqueuses, accompagnant chacune de ses pa rôles d'un geste et d'un ton de voix hardis.
« Véritables héritiers de l'antique valeur des vieux Latins, vous venez d'obtenir du fier empereur Frédéric des titres en parchemin qui vous remettent en possession de tous les domaines qui s'étendaient jadis jusques au Lavinium ; mais cette donation ne vaut pas une figue, si nous n'en prenons possession avec ces armes que nous portons.
» Seule, Castelfraneo peut nous faire obstacle, renforcée et défendue comme elle est par une nombreuse garnison, mais elle ne saura nous résister si nous l'attaquons brusquement avec toutes nos forces. Ce sera là que nous poserons notre camp, en face du camp ennemi, qui n'a encore fait aucun mouvement; ce sera là que nous pourrons jouir en sûreté et gaiement de tous leurs biens, tant qu'il plaira à la fortune.
• Sans que nous ayons rien à craindre, nous serons les maîtres de toutes leurs riches campagnes et de tous leurs gras troupeaux. Les saucisses, les chapons, les tartelettes
nous viendront chez nous tout cuits et tou bouillants ; nous dormirons paisibles dans ces mêmes lits où reposent maintenant nos ennemis. Le roi de Sardaigne sera au milieu de nous en ce camp avant qu'il soit nuit, car ses troupes sont déjà descendues de la m&ntagne.
» Mais quai-je à tous dire de plus, braves guerriers? Il est temps que nous allions guérir de leur folie ces lourdauds ; enlevons-leur Castelfranco, et puis nous verrons comment ils s'en tireront avec une telle paille dans l'œil : cette place regorge de butin ; courez vous y enrichir, et que chacun de vous ait sa part de jouissance; pour moi, je ne veux pas une obole, je donne ma part au plus pauvre. »
Il dit, et le camp tout entier, s'ébranlant, s'avance fièrement et avec tant de diligence qu'à peine l'ennemi a le temps de s'armer et de courir à la défense de ses murs. Déjà, les t Modénais garnissent les fossés tout autour de la ville, et leurs machines de guerre toutes montées sont prêtes à jouer, quand une des plus puissantes, commençant l'attaque, lance du premier coup chez l'ennemi mi âne avec son bât.
Cette bonne machine a lancé avec tant de force cette grosse bête dans les airs, qu'elle l'en-
voie d'un seul coup tomber au beau milieu de la ville, sur la place, devant le château, là, juste où la foule était rassemblée. Surpris de cette étrange nouveauté, les habitants de Castelfranco se regardent l'un l'autre; leur visage pâlit, leur cœur tremble de crainte; ils s'émerveillent de voir un âne leur choir du ciel.
Le capitaine commandant de cette forteresse bien armée était loin d'être un grand mathématicien : issu de la famille des Bonason de Bologne, c'était Nasidius, ainsi surnommé parce qu'il avait un nez contre la Pragmatique. Tout troublé, ce bonhomme, à la vue de l'âne, craignant une ruine totale, s*empresse de convenir qu'il rendra la forteresse avec sa garnison dans les vingt-quatre heures si le jour suivant il n'a pomt reçu de secours.
Cet accord est signé. Sur le soir de ce jour de victoire, le roi de Sardaigne, au son bruyant de ses trompettes, se réunit aux Modénais ; des feux de joie, des cris de réjouissance accueillent sa venue au camp. Mais, hélas ! une triste et fâcheuse nouvelle devait bien vite changer cette allégresse en une grande déception: le jour suivant, un courrier, arrivant au pas de course de la ville de Rubiera, s'en vient en toute hâte demander du secours contre les Reggians, qui de nuit et à l'improviste ont attaqué cette place.
De vieille date, le peuple des Reg-grians professait contre ceux de Modéne une grande inimitié, qui en maintes occasions l'avait porté à joindre contre les Modénais sa milice à celle des Bolonnais, et si, dissimulant depuis quelque temps, il a, tout en prenant son temps, attendu le moment propice de montrer sa mauvaise volonté habituelle, trouvant sa belle dans cette circonstance, il a, aussitôt le roi passé, envoyé contre Rubiera six mille hommes, tant soldats que bandits.
A cette mauvaise nouvelle, le roi appelle à un conseil tous les héros de la ville du Potta, et, après leur avoir exposé en quel grand péril se trouve soudain réduite cette place, il jette un regard plein de noblesse sur sa droite, où était assis l'honneur des Scotti. Ce regard, le Potta le comprend, il' se lève, passe sa main dans sa barbe, tousse, crache et dit •
« A vous, seigneur, comme le plus digne â'entre nous, de choisir un capitaine entre tous ceux qui sont ici pour aller délivrer cette forteres.^e de l'oppression qui l'accable et tirer une rude vengeance de l'audace de l'ennemi. » Il voulait en dire davantage, mais il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche que le comte de Culagne^ se levant de son tabouret et se je-
tant au milieu de l'assemblée, s'écrie : « J'irai, moi ; qui veut me suivre ?
Le roi, surpris de ce procédé, se retourne et demande quel est cet liomme si hardi, si intrépide. Le Potta, prenant garde d'être entendu, lui répond à l'oreille : « Cet liomme est mi fou glorieux. » Le roi, qui souhaite fort qu'on ne commette à cette entreprise qu'un capitaine de réputation, remet ce choix au Potta lui-même, lui qui connaît chacun mieux que personne.
Le Potta qui, de vieille date, sait que les Parmesans sont ennemis des Allemands, et que joindre ces deux nations, c'est mettre ensemble chiens et chats, décide qu'on enverra contre Reggio le secours que Gibert de Corrége vient d'amener de Parme dans son armée, à savoir trois mille hommes de pied et mille cavaliers.
Confiant le commandement de l'entreprise à Ghérard , avec cinq mille fantassins et la troupe que Bertoldo a conduite sous son étendard, de Marsaille et de Rubiera. Le brave capitaine Ghérard sans retard s'élance et repasse le pont ; mais, malgré sa promptitude, il ne peut arriver à Marzaglia que le soir ; là, la première chose qu'il apprend, c'est que la
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ville est prise, mais que la cidatelle tient encore.
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A cette nouvelle, les braves guerriers du Potta font halte, incertains s'ils passeront la rivière ou s'ils attendront que le retour du soleil ait chassé les ombres noires de la nuit. Pendant qu'ils délibèrent, tout a coup leur apparaît, sur les bords du fleuve, ^lars sous les traits du fier ScalandronedeBismante, bandit et capitaine de vauriens.
XYIII
Il leur apparaît, et, élevant sur la rive une torche enflammée qu'il tient à la main, il leur montre uu yué tout près de là et fait passer promptemeut l'armée entière sur la rive gauche de la rivière. Le vent, qui soufflait fort et agitait les feuilles des arbres, seconde si bien ce passage, ([u'on n'entendit rien, pas même le pas des cuevaux; néanmoins, pour ranimer ces intrépides guerriers, ie redoutable Mars, promenant ses regards sur les valeureux capitaines qui les commandent, leur dit d'une voix terrible :
« Suivez-moi, braves guerriers ; je vais vous livrer vos ennemis vaincus, tandis que, sans songer à eux, ils ne pensent qu'au pillage de la ville, attendant qu'on leur vienne apprendre la prise du fort qu'ils ont assiégé et ou ils
ont laissé sous les armes sur la contrescarpe du fossé Foresto Fontanelle.
» Je ne puis souffrir leur perfidie, et je viens me joindre à vous pour en tirer veng-eanco; si nous nous jetons sur eux à l'improviste, que pourront-ils faire, quand ils seraient tous des héros? Toi, Ghérard, tourne à la gauche sur le fossé et va en fermer le passage avec tes soldats ; moi, avec Gibert et Bertoldo, je vais sans bruit à l'entrée du pont, attaquer de front l*ennemi. Guerriers, suivez -moi î »
Ainsi a dit le Dieu de la Guerre; pas un ne l'a reconnu, tous l'ont pris pour le fier Scalandrone. Ghérard prend le chemin à gauche ; Gibert, sur sa droite, s'avance du côté du couchant, après avoir fait mettre sur le cimier du casque de ses guerriers une cocarde blanche. Déjà il est prés de l'ennemi, et il entend les voix des soldats de Fontanelle chantant la belle Rossina.
Ils avancent en silence et sans bruit, ne rencontrant ni ronde, ni sentiaelles; mais soudain cessent les chants qu'ils entendaient et à leur place des cris, des hurlements retentissent jusqu'au ciel. Alors la cavalerie, laissant derrière elle l'infanterie, passe devant, et à ce
moment, Mars, allumant deux torches, éclaire tous les lieux d'alentour d'une telle lumière, qu'il semble que le jour brille sans soleil.
A cette lueur éclatante, Foresto, qui voit venir sur lui les étendards de Parme et de Rubiera, laissant son infanterie par derrière lui, se présente les armes à la main à la tête de son escadron ; il regarde Mars qu'il prend pour Scalandrone ; abaissant sa visière, il pousse à ]ui son clieval et le frappe juste au milieu du ventre ; mais, ô prodige ! il n'a senti ni plier, ni heurter sa lance.
En cette rencontre. Mars, en passant, se servant de sa torche en guise d'estramaçon, en donne à Foresto un coup qui lui brûle la barbe et le visage, de telle sorte que, depuis, il n'a plus jamais ressemblé à un visage chrétien, ce qu'il lui a bien fallu sup[)orter. Il passe et se trouve aux prises avec Bertoldo, qui vient de renverser le grand alchimiste et savant médecin Anselme Arlotto, après lui avoir rompu ses bretelles.
Leurs lances à tous deux se rompant en cette occasion sous la violence du choc, Bertoldo et Foresto mettent l'épée à la main et recommencent le combat. L'intrépide Foresto
monte un coursier qui n'a point son pareil sur la terre; courag-eux, prompt et léger, il descend, si une vieille chronique ne ment pas, de la race du bon Frontin, immortalisé par monseigneur Turpin.
Bertoldo, dune plus grande taille, montre plus de vigueur et de fierté, tandis que Foresto, petit de corps et grand de courage, a plus de grâce et plus d'adresse. Dans ce combat, l'un et l'autre font voir à leur ennemi leur force et leur puissance ; la terre est teinte et inondée de leur sang ; elle est couverte de mille pièces de leurs armes brisées.
De son côté, Gibert, qui vient de rompre sa lance dans l'estomac de Gambatorta Scarlattino, du tronçon qui lui reste, fend d'un coup furieux le ventre à Etienne Rossino, puis, arrachant une hache à Téterance, fils de Philippon de Saint-Donnin, et, la prenant à deux mains, en décharge dos coups bien autres que ceux qui coupent le thon.
Ainsi, sous cet aflFreux tranchant tombe mort Bragbetton de Bibianelle, ce brave qui avait fait un temps le courtisan dans Rome, où il a gravé avec son couteau son nom sous celui de Monteeavallo, à gauche : son ventre, aussi gros qu'un baril, aui-itit bu toute la ville
d'Albane, et jamais, dans ses prières, il n'a demandé autre chose à Dieu que de changer la mer en vin.
Ce coup furieux qui lui fend le ventre brise en même temps un flacon qui était pendu à l'arçon de sa selle, et l'on voit le sang et le vin'mêlés s'écouler à Ilots par terre. En expirant, ce malheureux n'a d'autre regret qu'à la perte de son vin, et son âme joyeuse, en s'échappant avec son sang noir, se délecte encore à l'odeur de ce nectar, croyant, en abandonnant son gros corps, s'envoler en quelque lieu de déUces.
Gibert continue son massacre ; son bras terrible frappe ensuite Alceo d'Orro )ndo, protonotaire et camérier d'honneur en la cour du pape, prince de la Terre et de plu? chevalier, comte et docteur; puis aussi le pauvre Baccarin de Saint-Second, fameux inventeur du civet de lièvre, qui roule mort prés de Rubiera avec maints autres pauvres 'liables, pour engraisser les jardms de ce pays.
Ce sont Prosper d'Albianea, Feltrin Casola, Marco, Denaglia, Brun de Mozzatella, Berto de Rondinara, André Scaiola, Etienne Zobli, Jean de Terricella, Guillaume de la Latte, Pierre Mazzola, Hugues Brame, Jean-Mathieu
ii6 LE SEAU ENLEVÉ
Scarouffe, qui tous désarçonnés périssent de la main de ce vaillant guerrier.
Foresto, jetant les yeux du côté de Gibert, et voyant le carnaore qu'il fait, et que ses soldats débandés quittent le théâtre du combat à travers champs, Foresto, à cette vue, craignant de rester seul abandonné et se trouvant environné de toutes parts pousse à Bertoldo, baisse sa lame et lui tue son cheval, le laissant ainsi démonté et à pied.
Puis, lançant son cheval, plus rapide que le vent, là du côté où ses gens fout retraite loin du combat, il leur crie : « Vile canaille, quoi! c'est là votre ardeur et votre coarage! Si vous n'avez pas assez de cœur pour mépriser la mort, puisque vous voulez abandonner le champ de bataille, du moins retirez -vous dans la ville. »
Il dit et courant vers la porte d'où les secours qu'il attendait tardaient à venir, il trouve le chemin jonché de cadavres de morts; Ghérard l'y avait devancé. A cette vue, modérant un peu l'ardeur qui l'emporte, notre jeune et brave chevalier s'arrête, délibérant en lui-même s'il doit fair à la faveur des ombres de la nuit, ou s'il doit mourir.
CLANT IV 117
Son parti est bien vite pris; il S'élance et fond sur l'ennemi qui fermait le passage fendant la tête à Furio de la Coccia et passant son épée à travers le corps de Vivien. Le premier avait la tête à l'envers, redoutant fort les chaleurs du mois d'août; l'autre, grand flandrin haut de six brasses, faisait renchérir les châtaignes rôties.
Foresto frappe ensuite avec un succès différent, deux Géminants, l'Erri et Baciliero: le premier, bien que légèrement blessé aa nombril, tombe mort sur le coup ; l'autre, qui avait une grosseur qui n'était pleine que de vent, qui pourtant l'empêchait de marcher, frappé juste en cette partie d'un coup de pointe, se trouve soudain guéri sans le secours de l'art.
A la fin, pénétrant jusqu'aux derniers rangs, là où commande Forcierole Alberguetti, environné de l'élite des braves, il trouve moyen d'entrer, rejoint les siens, sans songer qu'il laisse sa troupe entourée d'ennemis et abandonnée. Le comte de Saint-Donin apprend ce fier retour dès le coup de matines.
Ce brave général des Reggians, grand ami
Sî8 LE SEAU ENLEVÉ
d'Apollon et de Belione, était occupé à composer un madrigal, quand arriva l'armée ennemie. Reg-gio, qui n'eut jamais son égal ni dans le temps présent, ni dans les temps anciens ; jamais non plus elle n'a eu de chef plus estimé, soit en paix, soit en guerre; il était le conseiller de Salinguerre.
Du puissant Salinguerre, qui fut jadis souverain de Ferrare et de Francolin, nobles domaines dont il fut chassé par le pape, son ennemi, qui y rétablit dans son ancien pouvoir la race du fier Aldobrandino. Il est écrit en différents mémoires que ce comte de Salinguerre était un grand homme de toutes façons.
Au premier bruit qui frappe son oreille, il demande à boire et ses armes à Livio, son écuyer; il boit vite et retourne son verre, le plaçant sur sa soucoupe, le pied en l'air ; il ajuste ses brassards et ses cuissards, puis, mettant la tête à la fenêtre, il regarde et voit que chacun, sans savoir ce dont il s'agit, court dans les rues la lanterne à la main.
A cette vue, il revêt son haubert, lace son armet couvert de plumes d'autruche blanches, ceint son épée. embrasse son fort bouclier, monte sur un noble cheval andalou, et part.
CUA>T IV 119
Devant lui, portant sa rondache et son arbalète, marche le sourd Malag-uzzo. Notre comte toutefois, eurage de ne ijoint avoir pu achever son madi'igal.
Arrivé à la porte et frappé de la rumeur effroyable qu'il entend, il monte vite sur les remparts ; là, regardant de côté et d'autre, il iperçoit à ses pieds le pont et la campagne couv'erts de gens d'armes ; il voit que l'ennemi a fermé le passage et que ses troupes sont cruellement maltraitées ; alors, plein de tristesse et de dépit, il pousse de profonds soupirs en se frappant la poitrine.
En ce pressant danger, faisant approcher deux mille arbalétriers qu'il avait .-ous son commandement, il les fait tirer sur l'ennemi, espérant ainsi le déloger. Mais, semblable aux flots de ja mer agitée qui viennent et qui reculent en frémissant, ainsi s'avancent- et reculent les bataillons ennemis, opposant leurs boucliers à la foi-eur des coups.
Mais rien ne peut les faire reculer, rien ne peut les faire changer de place. Déjà ia première aube du jour aux joues de roses, sortant de l'Orient, jette ses regards sur le soleil tout en feu et ie ciel lumineux. Ghérard donne
120 LE SEA'J EXLEVÉ
quelques moments de repos à ses troupes, puis, aux premières lueurs du jour naissant, lançant ses gens sur la place, il donne à la ville un furieux assaut d'un côté par le fossé, de l'autre par le fort.
Dans cet assaut, Bertholdo est chargé da l'attaque par la citadelle, tandis que Gibert donne le sac à la gauche et Ghérard à la droite. Dès ce moment, le pauvre comte a jugé sa triste position, car il n'a ni pain ni soupe; pourtant il range ses soldats en bataille et les place sur les remparts. En les voyant, Bertholdo, du haut de la forteresse où il a pénétré, leur crie par une fenêtre : « Ah ! mes petits Reggians ! pauvres gens, à la douzaine, vos griffes resteront dans la toison »
Le comte, après avoir barré l'entrée de la ville avec des poutres, s'en vient prendre la défense de l'endroit où la forteresse descend sur le terrain de la ville ; là, ses hommes font bravement résistance. Ghérard, de son côté, presse vigoureusement l'attaque, pendant que Gibert fait avancer ses machines, place ses balistes, plant€ ses échelles et fait combler le fossé de fascines et de terre.
Ce rude et sanglant assaut dure jusqu'à neuf heures ; pourtant l'impétuosité des assié-
géants s'est ralentie avec leurs forces. Durant tout ce long temps de l'attaque, le sage comte de Saint-Donin n'a pas abandonné un instant ses gens, mais sa position est triste ; il n'a rien à leur donner à mettre sous la dent, car dès qu'ils l'ont aperçu, les habitants de la Tille ont enfermé dans la forteresse toutes leurs provisions, et tant de bouches affamées arrivant soudain ont bien vite consommé tout ce qui restait, soit de cru, soit de cuit.
Dans cette douloureuse conjoncture , le comte cherche de tous côtés, mais il a beau chercher, il ne trouve pas le moindre expédient : tous ses hommes bâillent à qui mieux mieux, faisant sur leur bouche de petits signes de croix pour apaiser leur appétit croissant, qui ne fait qu'augmenter leur colère. Près de là certains religieux, de ceux qui ont le pied de bois, avaient bâti dans Rubiera une petite Eglise; Saint-Donin, dans sa détresse, s'adresse au gardien, le priant de lui indiquer un moyea de se délivrer de ce siège cruel.
• Dieu, lui dit le religieux, Dieu, irrité, veut châtier les Reggians. — Mordieu ! mon père, point de sermon, je vous prie, reprend le comte à moitié désespéré, cherchez quelque remède au triste état où nous sommes ; il est nuit, nous mourons de faim et nous n'avons rien à manger : faites-nous sortir d'ici en paix
122 LE SEAD ENLEVÉ
et sans danger; vous prêcherez ensuite tant qu'il vous plaira. »
A ces mots et sans retard, le frère gardien s'en va trouver les assiégeants, d'auprès desquels il est bientôt de retour avec cet ultimatum pour dernière composition : « Si les Reggians veulent sortir sur l'heure, en laissant leurs armes, qu'ils partent et aillent où ils voudront. » A cette réponse, bon nombre sont d'avis de ne point rester plus longtemps, mais les autres, riant d'une pareille proposition, disent qu'ils sortiront armés, décidés à vaincre ou à mourir, l'épée à la main.
Ces deux avis tout à fait différents obligent le frère à retourner au camp ; mais avant de le laisser partir, le comte, se tournant vers lui: « Mon père, lui dit-il, je veux vous accompagner ; faites-moi donner la robe d'un frère convers. » A cette demande le Frère lui en fait apporter une graisseuse, toute chamarrée de broderies d'azur et de pourpre noirâtre ; c'était celle du cuisinier du monastère ; Donin l'endosse, se cachant jusqu'au nez dans le capuchon.
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Puis s'adressant aux siens r • Je rais, leur dit-il, faire mon possible pour vou? pT-ocurer des conditions meilleures ; mais si l'ennemi
CHANT ir 123
implacable ne veut point se laisser fléchir, je tâcherai de demeurer dehors et je ferai tous mes efl'orts pour revenir avant peu d'heures à votre secours avec de nouvelles troupes toutes fraîches • ayez donc encore le courage de vous maintenir un jour en la mauvaise fortune qui vous accable. »
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Il part, confiant en son absence le commandement à Guido Canossa. Il s'en va, sans armes apparentes, mais revêtu d'une bonne cotte de mailles et muni d'un sabre qu'il cache sous sa grosse robe. En passant, nos deux ambassadeurs trouvent Ghérard sur le fossé, occupé à faire construire une grande barrière qu'il veut placer dès le matin contre Ja porte, qu'elle fermera et par devant et par côté.
Dès que Ghérard aperçoit le père gardien, il s*en vient à sa rencontre. « Le peuple Reggian, lui dit le frère "en l'accostant, trouve trop dures les propositions que je lui ai portées de votre part; il demande à sortir les armes à la main, s'en remettant pour le reste à votre discrétion. » A cette réponse, Ghérard, entrant en fureur, s'écrie : « Mon père, je vous proteste
» Que maintenant ce sont de nouvelles conditions que j'ai à faire : je veux que les Reggiaus laissent armes, drapeaux, mimitions de
guerre, et qu'en simple pourpoint ils viennent tous passer sous une lance au sortir de la porte de la ville. Je jure qu'il en sera ainsi; il est donc inutile que vous perdiez votre temps à revenir , si ces propositions ne sont pas acceptées sans restriction, parce que je ne ferais qu'en ajouter de plus dures encore, comme le mériteraient dès maintenant les excès que votre peuple a commis avec tant de méchanceté. »
Le comte, qui écoutait d'une oreille attentive, se disant en lui-même: « Tu ne m'y attraperas pas, » commence par s'éloigner furtivement, sans faire semblant de rien, jusqu'à ce qu'ii soit loin et hors de tout danger. Cependant le frère gardien prie, supplie humblement Ghérard, qui reste inflexible; voyant alors qu'il o beau faire, qu'il n'obtient et n'obtiendra rien, il reprend dolent et contrit son chemin pour rentrera la ville, sans s'informer en rien de ce qu'est devenu son frère Frappart.
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Sitôt qu'il est de retour, encore tout confus et étourdi de la fiére réponse de Ghérard, le frère gardien se hâte de redire tout au long à ses concitoyens les paroles dont il est porteur, sans oublier de leur raconter comment le comte est parti et qu'il doit déjà ^tre bien loin. A ces nouvelles fâcheuses, on s'assemble en conseil pour délibérer quel est le meilleur parti à prendre, ou d'attendre le retour de leur
général, eu bien, profitant de la nuit, d'essayer de sortir les armes à la main de ces murs maudits.
Tous opinent qu'il faut attendre le retour du comte, mais des sages venant à calouler qu'il ne pourra pas être revenu avec du secours avant que la journée du lendemain ne soit tout entière écoulée, touR froncent le sourcil et s'écrient qu'ils veulent mourir en combattant. A cette résolution, Guido fait ses préparatifs, disposant chacun des siens prêts à sortir les armes à la main au premier signal.
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Mais Bertoldo, du haut de la forteresse, surveillant les mouvements de l'ennemi, en prévient Ghérard, lui disant de se tenir sur ses gardes, que Tennemi fait mine de se disposer a sortir a l'improviste de ses murailles l'épée à la main. A cet avis, Ghérard s'apprête, met ses soldats sous les' armes, et, faisant allumer des torches et flambeaux de poix, ardente qui soudain éclairent la nuit, il plante ses barrières.
Il n'a pas plutôt flni que la porte s'ouvre et qu'en même temps on entend les cris et ie tumulte des malheureux affamés ; mais ces infortunés viennent se heurter contre .es barrières qui arrêtent leur impétuosité, étouffant le son rauque de leurs voix. Ghérard.
126 LB SEAU EXLEVÉ
qui a posté de front et sur les côtés de cette porte ses mille instruments divers et machines épouvantables de guerre, écrase à coup de tîècbes, de pierres et de dards 163 plus hardis et les plus résolus.
Lui-même à pied, et armé d'une lourde massue, tue un si grand nombre d'ennemis que, si ces pauvres fous n'eussent de suite compris qu'ils n'avaient rien à faire qu'à se retirer et fermer leurs portes, c'en était fait cette nuit de l'armée entière des Reggians. Le premier qui perd la vie est leur chef Guido Canossa ; il tombe dans le fossé, où son corps s'en va servir de pâture aux brocnets.
Au milieu de cette mêlée, le brave Foresto pique son cheval, se précipitant en désespéré vers l'endroit où la barrière est le plus basse; là, tirant son épée, il frappe Ghérard et passe, laissant partout sur son chemin des traces sanglantes de son courage; ii continue sa course jusqu'à ce qu'enfin il soit en lieu de sûreté, privant ainsi par sa retraite les siens de tout secours et de toute espérance„
L'armée de Reggio, certaine désormais que, dans sa position désespérée, la force lui serait de peu de secours, ^t voyant l'ennemi, dans
Tobscurité, se jeter sur les portes, les ébranler et demander du feu, envoie de nouveau hors des œuFR le frère gardien à Ghérard ; mais le pauvre député a toutes les peines du monde à obtenir le moindre accord du fils .de Rangon, tant ce guerrier est enflammé de colère.
A la fin, après une longue discussion, les dernières conditions que Ghérard avait imposées sont celles qui sont arrêtées et jurées entre eux, et encore avec cette nouvelle clause, que quiconque d'entre les Reggians qui allaient sortir de Rubiera, se trouvera en même hôtellerie avec un Modénais sera tenu, pour lui faire honneur, de lui tirer ses bottes, souliers ou autres chaussures qu'il aura aux pieds. Les conventions ainsi faites, on ouvre ime poterne, par où sortent les malheureux défenseurs de Rubiera, en simple pourpoint.
Mars, qui avait toujours conservé la ressemblanct de Scalandronc, pour honorer cette fête de victoire, vient se placer prés de la lance sous laquelle doit passer chaque vaincu en courbant sa tête superbe, et là, à chaque passant, il applique avec poids et mesure, un horion. Ainsi jusqu'au matin, défilent un à un nos pauvres jeûneurs.
Quand tous ont passé, Mars disparaît, lais-
sant chacun muet d'étonnement : le vainqueur tout surpris, ne comprenant pas qu'il n'eût point reconnu le dieu de la guerre ; les vaincus, de leur côté, stupéfaits, quand le jour arrive, de voir que chaque horion qu'ils ont reçu leur a fait à tous la tête carrée.
Après ce rude assaut, couronné de succès, Ghérard reste quelque temps à Rubiera pour y laisser reposer ses troupes et honorer dignement le saint apôtre Barthélémy. Ainsi il se reposait dans sa gloire quand, un jour, occupé qu'il était à faire ériger un trophée des dépouilles de Tennemi sur les bords de la Secchia, il voit arriver, alors que le soleil avait déjà dépassé l'heure de midi, mi messager sonnant du cor.
Cet envoyé, sans retard, lui raconte qu'une grande bataille se donne entre le roi de Sardaigne et les villes ennemies, qui comptent dans les rangs de leur armée autant de canaille que l'Apouille a de mouches et d'épis de blé ; au nom du roi, il prie Ghérard de lui venir en aide en vue du grand périls où sont ces troupes amies. A cette nouvelle, Ghérard, furieux, s'arrache trente cheveux, et, levant son camp, part en jurant et blasphémant.
CHANT CINQUIÈME "'..'Lif^^
ARGUMENT''.}" f M.
Caslelfranco est pris. — Le nonce vient à Bologne sous de mauvais augures : il voit s'avancer Tarniée des Bolonais et celle de leurs amis réunie? ensemble, il les voit arriver le jour suivant à rimprovisle. en présence de Fennemi auquel elles sont pièles à livrer le combat. — Le Polla fait sortir de la ville qu'il a prise son armée et la range en balaillc dans la plaine.
Déjà, le délai accordé pour la reddition de Castelfranco était expiré, et malgré la convention arrêtée, Nasidio ne rendait point la place, averti par signes et par lettres qu'un secours ami lui allait venir en aide. Le Potta. qui s'aperG»"»it qu'il est joué, se consultant avec le roi, il est résolu qu'on tirera vengeance de cette conduite; cette décision prise, dés que le? premières lueurs du jour connnencent a paraître et à dissiper l'obscurité du ciel l'assaut est donné à la ville par cent endroits à l:i fois.
Les Allemands, les Crémonais et la cavalerie mo'.lénaise avec ses enseignes et guidons
tE SEAU ENLEVÉ. ». » 5
130 LE SEAU ENLEVifi
tous SOUS les armes, battent pendant ce temps la campagne, conduits par Bosio Duara. En cette grave conjoncture, le Potta n'a point oublié de réchauffer le courage de ses soldats par l'espoir de récompenses utiles et glorieuees : deux mille écus d'or sont promis à celui qui, le premier, escaladera les murs.
Mille au second, cinq cents au troisiém.e: aussi, pour être le premier à franchir les murailles, chacun, pour faire preuve de sa valeur, ranime en lui-même sa force et sa colère. L'ennemi, dans ce trouble effroyable, se défend en désespéré, sûr qu'il est, après avoir manqué à sa parole, qu'on ne lui fera ni grâce, ni merci.
Il se défend, en lançant du haut de ses murailles, au travers de leurs créneaux, une pluie terrible et mortelle de flèches et de pierres. Mais rien n'arrête l'assaillant, qui, au milieu de cette grêle affreuse, fait, d'un air altier et farouche, avancer ses machines et placer ses échelles, pendant que, de leur côté, les grandes arbalètes à tirer de loin causent une indicible terreur, occasionnant mille maux Irréparables ; ainsi quelqu'un se montre-t-il, maître Pasquin vous l'embroche tout net.
Non, jamais, je crois, Archimède dans Sy-
racuse n'a donné des preuves d'une habileté pareille. Mais parmi tant de hauts faits les Muses nous en redi.-ent un sans égal : elles nous apprennent qu'un certain Bastian de Saint-Oreste, ayant ironiquement mis bas ses chausses, comme il arrive maintes fois, montrant impudemment son visage de derrière, maître Pasquin vous le vise et l'atteint juste dans l'œil.
YI
Trois fois, les assiégeants reviennent terribles à l'assaut, faisant retirer et avancer tour à tour de nouvelles troupes. Les fossés sont pleins, les murs sont couverts de morts et de mourants, dont on voit s'entasser les cadavres. La mort est partout, quand le fier Raiiibert, d'une main saisissant une échelle, de l'autre arrachant un drapeau des mains de celui qui le portait, s'élance intrépide pendant que ses soldats, secondant son audace, balayent les fenêtres et les créneaux des flèches que lancent leurs arbalètes.
Sandrin Pedocca, Baptistin Panzetta, Luc Pondicel le suivent : mais, ô fortune! Pondicel, dés ses premiers pas, trouve la mort d'un coup de flèche lancé de la main de Berlinghier de Gesse, tandis lue Rambert, plus heureux, arrive jusque sur la crête des murailles, où il se trouve face à face avec le capitaine Nasidio lui-même, accouru là, armé
de sa rondache, pour porter secours aux siens.
Sitôt qu*il peut poser et assurer son pied entre les créneaux. Rambert y plante son drapeau, se couvrant de son écu contre les efforts le Nasidio ; mais ce capitaine le heurte tellenentet le frappe a deux mains d'un coup si terrible <ie sa rondache, que ce coup furieux rend inutile toute résistance, brise les armes de Rambert, lui laissant le bras désarmé et blessé, en même temps que le cœur rempli de fureur, de délire et de venin.
Fou de rag-e de se voir ainsi désarmé, Rambert se précipite sur Nasidio; il l'entoure de ses bras à la gorge, il lui presse les flancs, tandis que Nasidio, de son côté, jetant sa rondache, l'enlace de la plus rude étreinte, le serrant à bras le corps; chacun alors, l'un de ci, l'un de la, fait des efforts inouïs pour terrasser ■5on ennemi; ils se pressent, ils enlacent leurs jambes- «e faisant tourner l'un l'autre, tantôt a droitb, tantôt à gauche.
Nasidio crie qu'il tient son ennrmi prisonnier, qu'il va l'étouffer dans se.i bi-as; à ces cris, enflammé de colère, Rambert l'enlevant sur sa poitrine et se retirant un peu en arrière, le soulève en l'air, sur le ^ord de la mu-
raille, puis prenant son élan, se pre'cipite avec lui en bas. Dans cette chute, le descendant du fameux Ovide, le pauvre Nasidio, en tombant, appelle Jésus à son aide.
Au fond du fossé, aux pieds des murailles, où l'on donnait l'assaut, était un endroit bas et profond, un amas de fange boueuse, de fumier pourri et de sales ordures; c'est là, qu'en tombant, roulent nos deux fiers comoattants, sans autre mal que de voir, en se relevant, à la brillar-te clarté du jour, leurs vêtements et leurs figures tout souillés et méconnaissables.
Ils se relèvent, et de nouveau se préparent à se jeter l'un sur l'autre comme deux verrats pleins de colère, et, d'une haine ardente, courant dans cette fange pour s'attaquer l'un l'autre à belles dent.s et à belles griffes. Les soldats du Potta les entourent et séparent ces guerriers intrépides, qui ne songent qu'à la lutte; ils tirent des mains de son glorieux vainqueur Nasidio vivant et le font prisonnier.
Dans son triste malheur, l'infortuné Nasidio est conduit devant le Potta, qui ordonne de faire sur l'heure de lui un castrat, pour qu'il garde éternel souvenir de son manque de foi et serve ainsi d'exemple a la postérité ; de plus.
il veut, qu'on lui attache avec un fil d'acier ardent, au bout de son grand nez, comme témoignages récents, ces irrécusables preuves de son indigne félouie.
Cependant l'étendard que Rambert a planté sur les murailles, quand il y est monté, y est fièrement déployé, flottant au gré du vent, gardé par Baptistin et Sandrin, et grand nombre d'autres qui sont montés après eux. Mais l'entrée en cet endroit est défendue par un gros d'ennemis si serré et si épais que là s'est portée toute l'action de la bataille, de telle sorte que l'on ne peut par ce point pénétrer dans la ville.
La déesse d'amour, qui s'en aperçoit, apparaît à l'illustre Voluce sur le bord'du fossé ; elle s'y montre environnée d'un nuage d'or, toute brillante de lumière, et, enflammant son cœur pi m de courage pour le combat, elle lui apprend que le pauvre gouverneur est prisonnier ; qu'à cette nouvelle, l'ennemi terrifié s'est jeté en masuelà où flotte le drapeau, sur la muraille, tandis qu'il laisse la porte voisine sans défense.
Il n'en faut pas plus pour ranimer dans ce cœur magnanime sa valeur habituelle ; aussi, promenant autour de lui ses regards sur ses
soldats, et prenant l'élite des plus vaillants, il court à la porte, réveillant dans ses compagnons cette ardeur pleine de feu que portent toujours chez les autres les grands courages, Folco, Attolin, Bagarotto volent sur ses pas, entraînant par leur vaillant exemple une foule d'autres braves.
Enflammé d'un terrible courroux, Voluce, respirant la mort et la vengeance, est déjà sur le seuil de cette porte, et frappant à grands coups d'une cognée son bois dur et épais, il la fait résonner d'un bruit sinistre; pendant ^e temps, ses compagnons dressent un bélier, et le poussent avec une si grande force, que, du premier coup, les barres et les pentures en sont toutes ébranlées, et qu'un fracas terrible a retenti jusqu'aux cieux.
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Les soldats laissés en petit nombre à la garde de cette^ porte font ce qu'ils peuvent pour la défendre, plaçant des étais par derrière et jetant des pierres; mais comment résister? Tous, glacés de peur et tremblants, vont regardant de droite et de gauche par un trou, par un autre , mais ils ont beau faire ; bientôt les bandes et verrous, rompus et brisés sous les coups qui les frappent, tombent par terre ; Voluce achève son œuvre; il fracasse les gonds, et, d'un seul coup, jette les portes à ba«.
De même qu'à la chute de la Porte Sacrée, que de cinq en cinq lustres le Saint-Père fait ouvrir quand, de tous les coins du monde, viennent de pieux visiteur.s à Rome pour adorer notre antique mère, de même qu'alors les barrières et les chaînes ne servent de rien pour retenir la foule des pèlerins qui se précipitent comme un déluge, et dont le flot étouffe et renverse celui qui veut l'arrêter,
De même, à la chute de cette porte ennemie, la troupe impétueuse des assiégeants se précipite et passe, ne laissant après elle qu'horreur, sang et mort ; partout, cris et confusion. Le fort et le faible tombent frappés du même sort; le vainqueur brise tout ce qu'il rencontre; le vaincu s'enfuit, se cache oa rend les armes en se jetant à genoux et criant merci.
Mais non, il ne trouve ni merci, ni compassion ; en vain, il se prosterne; en vain, il demande la vie ; rien î Le Potta veut que Castelfraneo soit un exemple éternel de trahison à la parole donnée. Il a dit, la fureur règne partout, la pitié est oubliée, et, de tous cotés, on ne voit que feu et pillage ; bientôt tombe réduit en un peu de cendre un château tel, qu'il n'y en avait pas de plus beau dans toute la Lombardie.
CHANT f 137
Le vainqueur, assis sur son œuvre de ruine, 86 reposait de ses longues fatigues, quand tout à coup éclate au loin une immense rumeur qui retentit dans tous les lieux d'alentour : c'est l'armée ennemie qui s'avancb pleine de fureur, car elle a appris le danger qui menaçait les siens ; c'est elle dont les clameurs, les* cors et les trompettes emplissent les forêts et les rivages.
0 Muse ! toi qui as chanté les immortels exploits du roi des Rats et des antiques Grenouilles, toi qui as redit ces hauts faits d'une si belle manière que les harmonieux vers de tes chants sont encore tout florissants aux belles campagnes de l'Hélicon! ô Muse ! redismoi les noms, la puissance et la vaillance de ces fiéres nations ennemies qui unirent etassembleM-ent leurs armes pour la ruine de la cilé de )a Fine Saucisse.
Dés que la- Renommée a répandu aux environs les nouvelles de la guerre de Bologne et les grands préparatifs qui, en cette occasion, se faisaient de toutes parts, le désir de s'associer à une si glorieuse entreprise a fait prendre les armes à quatorze villes. L'empire en a tremblé, l'Eglise en est devenue plus vigoureuse, l'Italie en a senti son cœur se glacer;
je crois que le Soudan des Mameloucks en donna avis au roi de Cucchi.
Le Pape lui-même s'en émeut, le Pape, pèr« et protecteur du parti Guelfe et de l'Eglise ; apprenant en France, où il se trouvait alors, le grand bruit et le sujet de cette guerre cruelle, le Pape, pour donner plus de courage et de crédit à ses partisans, leur dépêche sans retard de Vienne, pour nonce en cette expédition, un prélat son serviteur, Mgr Querenghi.
Homme remarquable par la connaissance qu'il avait de dififérentes langues, ce nonce était poëte italien et latin, grand orateur et philosophe ; il savait tout entier par cœur saint Augustin ; quoi qu'il en soit, le Pape n'en fit point un cardinal, le soupçonnant, au retour de sa nonciature, d'être devenu Ghibellin ; ainsi notre homme perdit ses peines en cette occasion.
Ce fut encore un malheur pour Mgr Querenghi d'être Padouan et sujet d'Ezzelin ; il en était certes bien innocent, mais le pontife romain n'avait confiance en aucun Padouan. Malgré tout, ce nonce fut un prélat et courtisan éminent entre tous ceux de ce temps-là. et n'avoir pas eu le moindre égard pour un
homme si sage et si honnête fait peu dliOQ-
neur au Pape.
Le nonce partit donc de Vienne en poste; mais, ô malheur! à un passage des Alpes, en un endroit où était un pont rompu, sa perfide monture se laisse choir sur une pente, et cela sans en dire un mot ; bien plus, comme une malapprise qu'elle était, en sa qualité de bête de louage, elle se tint dessus et monseigneur dessous, de telle sorte que la nonciature, après s'être fait relever, se trouva moitié épaulée, ce qui fut de mauvais augure.
Tiré de ce mauvais pas, Querenghi monte sans retard dans une litière avec son épaule toute disloquée ; il repart et arrive à Bologne juste le jour où l'armée sortait de la cité pour ul'er à la guerre. Sitôt venu, le nonce, sans perdre de temps, se faisant revêtir son rochet par dom Santi, s'en va sur les remparts de la ville, et là assiste au défilé des troupes qui, en passant devant lui, le saluent, baissant leurs lances et leurs drapeaux.
Lui, la main levée sur ces vaillants guerriers et tout plein de courtoisie et de bonté, leur donne mille bénédictions de paix d'une demi-lieue de long; les troupes, eu recevant ces signes de croix, mettent le genou en terre.
140 LE SEAU EXLEVÉ
criant : «Vivent le Pape et mon Bon Signoret à bas l'empereur Frédéric I »
Par suite de son malheur, ayant la niaiR droite enveloppée, monseig-neur bénissait de la jrjain g-auche ; cela lut rembarqué, et l'on écrivit au Pape qu'il avait envoyé mu personnag-e Ghibellin dans l'âme. Néanmoins cela n'empêcha pas les troupes de sortir en bon ordre. Voyons-les défiler. La première compagnie qui paraît est celle de Perug-ina; elle est de trois mille hommes, que l'Egiise a envoyés sous le commandement du capitaine Paulucci.
Ce chevalier, de courtisan devenu soldat, après avoir abandonné le parti des huguenots et des calvinistes, a commencé à s'illustrerpar de nobles exploits sur les bords de l'Escaut; venant ensuite en France guerroyer contre les Navarrois, il a passé le Danube, courant à l'occi'leni faire les plus glorieuses conquêtes, revenant de là en Espagne par les Pyrénées ; il en était parti emportant des gants d'Ocagne.
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L'arm.uT-e qu*il porte est brillante (î*or, avec une casaque d'étoffe de couleurs changeantes; il marcîie avec tant de grâce et de légèreté qu'on dirait qu'il danse une canarie. Ceux qu'il commande sont des gens fiers et déter-
CHAXT V 14i
minés, méprisant également la bonne et la mauvaise fortune, et ne respirant que le sang, la mort et la vengeance.
L'étendard de Milan la suit; sous cette enseigne sont venus se ranger grand nombre de fantassins et de cavaliers, gens qui, d'aussi loin qu'on peut les voir, font renchérir les tripes et les beignets; ce sont six mille goulus marchant sous les ordres de Marmotta Taglispele; plus, mille cavaliers ayant pour capitaines Galeazzo et Martin de Torriaai.
Le troisième drapeau qui arrive â son tour est celui des Florentins ; ils sont cinq mille hommes, tant infanterie que cavalerie; Antoine Francesco Dini et Averard di Baccio Cavalcanii sont leurs chefs. Nul en ce temps ne connaissait encore les fromages de Milan ni les coqs d'Inde, pas plus que le vin de Chianti; aussi la seule nourriture de ces gens ne se compose- 1- elle que de noix, de châtaignes et de sorbes séchées au soleil.
Aussi, avant de partir, ont-ils eu grand soin décharger, en gens bien avisés, mille baudets de paniers remplis de ces provisions, dans la crainte que leurs soldats à travers les chemins impraticables ne fussent atteints de la famine, et comme leur prévoyance n'a point
142 Lt SEAU ENLEV£
oublié de recouvrir le tout de belles couvertures aux mille couleurs diverses, de loin on dirait un équipage de guerre précieux et superbe.
Après eux défile la quatrième compagnie, de toute la plus nombreuse et la plus belle. La grande maîtresse, la reine du Pô, Ferrare a rassemblé en cette troupe la plus une fleur de sa milice ; c'est sa plus superbe jeunesse qui s'avance vêtue de pourpre et de broderies, toute étincelante d'or et de beaux panaches de plumes ondoyant au vent; tous, fantassins et cavaliers, sont ainsi ricbement équipés.
Leur cavalerie compte trois mille hommes ; deux mille fantassins foulent de leurs pieds le dos de la terre, la Grande-Mère : Maurelio Turchi est le capitaine de l'infanterie; la cavalerie est sous les ordres de Belivacqua Borso. Mais n'oublions pas, au-dessus de tous ceuxlà, au-dessus de tous ceux qui ont pris les armes pour voler au secours de Bologne, n'oublions pas le brave et généreux Salinguerre, qui se fait remarquer entre tous, lui dont le nom seul fait trembler toute la terre.
n est vrai que depuis peu, Salinguerre, s'étant emparé de Ferrare, est devenu ennemi du Pape, mais les Pétroniens ont su habilement rattacher à leur cause ce guerrier par de
riches présents. Le nonce, qui connaît trèsbien toute cette affaire, retient sa main levée quand Salinguerre arrive devant lui, le laissant passer sans le "bénir; puis, après, il recommence à donner à tous ses signes de croix de bénédiction. Mais Salinguerre est trop noble pour que cet acte du nonce l'atteigne; il l'a très-bien remarqué, son grand cœur en sourit, et c'est tout.
Il mène l'élite de la basse Romagne, qui est venue avec empressement se ranger sous ses ordres : les soldats de Lugo, Bagnacavallo, Argenta Massa, Cotognola et Barbian, cette terre des héros, défilent à leur tour, réuni-s à ceux de Salinguerre ; mais le grand courag? de cette troupe la fera distinguer, ainsi qu< son capitaine qui la conduit à pied, le Mila nais Faceo, homme d'une foi incorruptible.
Ravenne et Cervie, sous une même bannière , suivent les guerriers de Ferrare ; leurs soldats, armés à la légère de lances et d'épieux, marchent sous les ordres du capitaine Guido de Polenta, leur chef. Le peuple de Cervie, nombreux comme il l'est, eût pu a lui seul couvrir de ses soldats une grande partie de la campagne, si son air infecté et sa mauvaise situation ne dispersaient ses citoyens partout l'univers.
L'infanterie s'avance la première en bel or-
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dre, un cornette de cavalerie la suit, en tout deux mille hommes à pied, trois cents à cheval. Le seigneur de Ravenne s'avance majestueux, monté sur un noble coursier à poil noir, au front étoile; ses pieds blancs frappent la terre, sur laquelle il ne marche que par sauts et par bonds.
Rimini, à yon tour, paraît avec la sixième enseigne, au nombre de mille cavaliers et mille fantassins, que conduit le second fils de Malateste, cet exemple mémorable de l'infortune des amants. Cepauvre jeune homme, sur son visag-e triste et pâle, et dans ses manières douces et pleines de langueur, porte, comme peinte et gravée, la flamme qui le consume pour sa belle-sœur.
A son départ, Francesca lui a fait don de la chaîne d'or à laquelle pend son épée. L'infortuné \a regarde sans cesse et rafraîchit ainsi de moment en moment le feu qui le dévore. Plus il veut fuir ce souvenir d'amour, plus ce souvenir le consume ; en vain il se reproche l'aveugle fureur de sa passion, rien : elle s'est rendue maîtresse de sa raison, les sages conseils n'ont plus d'empire sur lui.
« Pourquoi, cruelle, pourquoi, dame de mon cœur, dit-il, avoir voulu m'attacher de votre main même cette chaîne? Quoi! les chaînes
de l'amour qui me lient aux charmes de vos beautés, ces chaînes ne suffiraient-elles pas à mon tourment? Fou de vous, cette folie, hélas! est mon malheur, mais aussi n'est-ce pas vous qui m'avez fait perdre la raison?
» Ah ! n'est-ce pas vos beaux yeux qui ont fait naître cette douce espérance, vive et ardente flamme d'amour que vous avez vue briller dans mes regards? Ah! miséricorde? \itié pour mon cœur languissant. Mais, héias! laissons toutes ces tristes et vaines pensées : pourquoi y arrêter mon pauvre esprit malade? pourquoi donner de sinistres présages à ce gage bien-aimé que je tiens de ton cœur noble et généreux ?
• Oui, don riche et précieux de ma dame, don que j'ai reçu de ses mains, tu viens avec moi pour m'empêcher d'oublier son amour et menlacer de plus dé chaînes et de liens! Tu seras un soulagement à ma douleur! tu seras un nouveau gage à mes espérances! . Il dit, et à ces mots embrasse mille et mille fois sa chaîne et assoupit ainsi en lui-même sa peine et son tourment.
Ce jeune amant passe; après lui viennent et dé^Jent les gens de Faenza, tous chevaliers, à l'exception des deux estaffieis à pied du capitaine Fracasse : Fracasse, issu du bon
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sang de Manfredi, l'honneur de ce siècle pervers et dég-énéré. Il mène avec lui six cents hommes, dont cent des plus galants sont armés de fine faïence.
Ensuite arrivent les combattants de Césène, sous le commandement de Alaynard d'Ircon de Suzinane, qui, de capitaine, s'est fait seigneur d'une nation désespérée et maudite ; il conduit avec lui huit cents fantassins accoutumés à une vie laborieuse et étrange ; il n'a point de caractère, mais ses gens de pied valent mieux que tous les cavaliers des autres.
La neuvième compagnie qui paraît et s'avance est celle des Imolésiens ; Pierre Pagau est leur chef; ils forment un corps de onze cents hommes, uniquement composé de bandits, de fripons, de brigands et d'assassins guetteurs de chemins. Après eux marchent les Forlivesiens, réduits en servitude par les Ordelaffl; Scarpetta a l'honneur de les commander en sa qualité d'aîné de ses frères.
Viennent ensuite les gens de la ville de Forlimpopoh, cité alors non moins illustre ni moins digne que ses voisines ; Sinibalde le cadet en conduit la compagnie sous une enseigne particulière : ils sont huit cents, armés d'arcs et d'épées : les crémiers sont au nom-
bre de mille ; ces deux corps défilent ensemble, se distinguant de tous les autres par l'émulation qui échaufie leur courage.