‹ Le seau enlevéChapitre 21 sur 40 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

Derrière cette troupe paraît Sacremore Bicardi avec les hommes de Fano; en passant devant le Nonce, il s'incline profondément ; deux mille fantassins, habitués à aller au bois et à pirater sur les côtes de la mer, le suivent. Passent ensuite, avec la sixième compagnie et sous les ordres de Malateste, ceux de Pesare, Fossombrune et leur voisine Sinigaglia, tous rangés sous la bannière de Paulo, dont nous avons déjà parlé.

LUI

Quand la fleur de la milice de la Romagne a défilé, apparaît à son tour le grand char du préteur sortant de la ville ; il est tout couvert d'or, tout orné de dépouilles et de trophées d'ennemis vaincus. Sur ce char est déployé le grand étendard ; cent chevaliers lui font garde, ce sont les plus fameux et les plus renommés entre tous par la valeur et le courage, Tognon Lambertazzi est leur capitaine.

Ce char s'avance lentement, tiré par douze bœufs d'une grandeur extraordinaire, trois à trois accouplés et superbemeuv vêtus de housses, têtières et poitrails de soie rouge avec houppe sur les yeux. Le préteur de Bologne

est majestueusement assis au milieu de ce char de triomphe, entouré de tous le?^ gens de sa maison, à la livrée rouge et jaune, l'arbalète à la main, la pertuisane sur l'épaiîle.

Philippe Ugon est le nom de ce préteur, Brescian à double menton ; en cettp grande occasion, il a revêtu une robe de brocart bruissant comme .le chaume qu'on brise. Ce char et le grand étendard sont escortés de quatre cents chevaliers, coiffés de casques; ils marchent deux à deux, montés sur de nobles coursiers caparaçonnés jusqu'à terre, c'est Brescia qui a envoyé à la guerre ces nobles combattants.

Après le char et sa brillante escorte arrive le bataillon de l'infanterie des Pétroniens : ils sont vingt-six mille, conduits par leur duc, le vieux Romeo Pepoli, leur bon comte, qui a pour armes, d'argent, échiqueté d'or ; Braccalon de Casalecchio, son écuyer, porte sur son bras gauche et sur son épaule droite l'écu et l'arbalète du noble seigneur.

Mais l'infanterie tout entière a tîni de défiler, et voici la cavalerie qui paraît à son tour, conduite par Bigon de Gieremie, le plus vaillant de Bologne en ce temps-là, et les deux fils de Malvezzo Elia, Périnte et Péritée qui, parmi les plus illustres champions de i'arméa

pétronienne, n'ont pas leurs pareils en honneur et en gloire.

Cette imposante et grande armée, qui est tout ce que les I^étronieus et la Romagne ont de gens de guerre, s'ébranle et se met en marche, fournissant d'un seul trait sept milles sans s'arrêter ne faisant halte que le soir, et se logeant comme on loge à la guerre. Mais l'aurore à peine a déjà ouvert les portes du ciel au roi des étoiles errantes, que l'armée est de nouveau sur pied et reprend sa course à la fraîcheur du matin, au son de ses mille trompettes.

A peine elle a fait quelque peu de chemin, que tout à coup et de divers côtés elle apprend, ce qu'elle craignait fort, la prise de Castelfranco. A cette nouvelle, les troupes sont aussitôt rangées en ordre de bataille pour surpendre l'ennemi harassé. Salinguerre prend l'ai'e droite, les Pétroniens le flanc gauche, prévoyant bien que les Allemands et les Sardes combattront de ce côté, sous la conduite intrép.de de leur roi.

A droite encore se rangent, avec Salinguerre, les Florentins, \es Milanais, le corps des PérugieiLS et la cavalerie de Rimini; le seigneur de Ravenne et les Fayentins avec ceux de Fa no, Imola, Cesejui, Forlivesi, Pee-

tSO LE SEAU ENLETé

saro, Fossumbrano et Sinigaglia restent an centre de l'armée.

Le grand char de l'Etat, selon la coutume, demeure avec les troupes bolonaises, à l'extrême gauche, gardé par bon nombre de braves cavaliers, de vaillants gens de pied, et bien entouré de machines de guerre. Ainsi, tout mis en ordre, l'armée s'ébranle, marche et arrive en vue de l'ennemi, juste au milieu du jour, alors qu'Apollon guidait ses fiers coursiers au midi. Elle arrive faisant retentir de ses cris les montagnes et les plaines.

A ces clameurs les Géminants de leur côté sortent de Castelfranco, se mettent en bataille, le courageux roi de Sardaigne à leur tête, et marchent droit à l'ennemi, ne faisant arrêter leurs enseignes qu'à une portée de ti-ait. Sur le front de bataille ils ont placé aux premiers rangs leurs plus intrépides et plus hardis combattants, ayant eu soin d'élargir de côté et d'autre leurs troupes, de crainte d'être entourés et enveloppés par leurs ennemis, bien plus nombreux qu'eux.

A gauche, où coule un torrent paisible, vient .e poster Bosio Duara avec quatre mille de ses mangeurs de châtaignes, renforcés des Crémonais et d'autant de mangeurs de marrons, qu'il a pu en descendre des montagnes.

en bandes nombreuses; la cavalerie du bon Mantredi couvre les flancs de tous ces gens de pied.

De l'autre côté, au midi, à l'aile droite, se déploie la bannière royale du roi Enzio; il a avec lui Garfagnane et toute la milice du plat pays rangée par compagnies. En ce grand iour, le roi s'est pompeusement et royalement vêtu d'une casaque blanche, brodée d'aigles d'or, sa tête est couverte d'un cimier de plumes blanches ; il monte un grand coursier.

Ce jeune roi à la chevelure blonde ne compte pas encore vingt ans, et c'est déjà un demigéant; dans toute l'armée, on ne trouverait pas son pareil en valeur, en beauté; car, soit qu'il manie un cheval, soit qu'il lance le javelot, soit qu'il lutte à la course, soit qu'il combatte à l'épée ou à la lance, soit qu'il combatte dans un tournoi ou diins une bataille sérteuse, personne ne l'égale.

Il va, il vient, court de tous côtés, exhortant tous ses pauvres diables à bien et bravement mourir. Le Pottaqui, a pris sa place de combat au centre de l'armée, se mord les doigts de colère et de rage de ne point avoir Ghérard à son côté, car en son absence, en confiant à Thomasin Gorzani la conduite de l'infanterie des Géminants, il a changé, il le sait bien, son couteau en alumelle.

CÏÏANT SIXIÈME

ARGUMENT

Les deux armées s'attaquent. — Salinguerre combat l'ennemi à droite; le roi Enzio attaque l'aile gauche, iulbutant le préleur, le grand char et 1'^ grand étendard; mais, abandonné des siens dan» k; combat, il reste prisonnier des Bolonais; Périme accomplit de grands faits d'armes; Bacchus apparaît au Potta sous un aspect affreux et leiïraye.

Sur la voûte des cieux, le soleil sur le front, Astrée, la balance à la main, déjà partageait le jour quand les deux armées rivales, arrivées en présence l'une de l'autre, s'ébranlèrent en même temps chacune sur leurs flancs. Le.s vallons, les plaines, les. montagnes, les rivages voisins et les bois d'alentour en retentirent, et It s rochers de l'Apennin en tremblèrent,

De même qu'en ce détroit où îe fils de Jupiter, Hercule, a séparé l'Océan d'avec notre Méditerranée, de même qu'en ces moments où la tempête agitant les ondes de ces deux mers, leurs flots superbes venant à se rencontrer, se ])risent avec un bruit horrible, montrant à l'œil épouvanté d'affreuses vallées là

OÙ étaient des montagnes, de même que dans un ouragan les rivages tremblent, les éclairs brillent, les cieux sont tout en feu : tel de même fut le choc de nos deux fameuses armées.

La grêle des traits tirés de toutes parts obs» curcit le ciel, faisant pâlir les rayons du soleil. Qui se souvient d'avoir vu le jour de la fête du protecteur de la ville de Mars et se rap' pelle la pluie de fusées qui sont lancées de tous côtés du haut du môle Adrien, pourra se figurer, quoique faiblement, la nuée de flèches qui, ce jour-là, tombant du ciel, y étendit im voile encore plus épais.

Au bruit des lances qui se brisent, au fracas de la rencontre des armes et des chevaux, on dirait que, du faîte des rochers arrachés, les forêts entières des Alpes roulent dans les vallées, qui, d'échos en échos, en retentissent en tout lieu. De quelque côté qu'on regarde, on ne voit plus les chemins ; les lieux, les distances, tout a disparu : les prés, les campagnes sont couverts de morts ; la terreur est partout.

Tantôt un bataillon pousse et talonne de prés cet autre, tantôt il revient en arrière : ici, où l'on voit un escadron plier un instant, un autre lui succède qui fait à son tour éprou-

ver à l'ennemi réchec qu'il venait d'en recevoir; le premier revient de nouveau à la charge, le second lui cède la place, tels les flots de la mer vont et viennent ; les capitaines sont partout, ici, là, animant les moins hardis, inspirant aux plus braves un nouveau courage.

« Hommes pleins de vanité, s'écrie Salinguerre, hommes qui ne portez les armes que pour la parade, où sont vos épées, où sont vos bras, où est ce cœur plein d'audace et d'ardeur ? Quoi ! de misérables vilains vous font trembler, eux qui n'ont ni armes, ni expérience; ah! si vous tremblez, puis-je espérer qu'en ce moment le désir de l'honneur et de la gloire vous excite à combattre?

» Voici le chemin de l'honneur, le chemin qui mène à la gloire ; qui aime ^'honneur me suive, qu'il marche sur mes pas -, je lui ouvre la voie, à celui qui veut s'immortaliser. » Ainsi, a dit ce fier capitaine, et, tournant ses pas là où l'ennemi est le plus épais, il pique son cheval, baisse sa lance et part comme le vent ; on dirait un tourbillon qui bouleverse les flots de la mer.

Il va; mille ennemis frappés, celui-ci à la poitrine, celui-là au visage, tombent sous le choc terrible de sa lance inexorable ; terri-

fiée, la masse des soldats qui l'entourent se disperse, chacun évitant comme il peut le triste sort qui le menace ; lui, il poursuit toujours. Rencontrant Etienne et Ghino, d'un coup de lance, au premier, il crève l'œil droit, lui rendant le ciel tout noir, tandis que le second tombe mort sous un coup qui lui perce la gorge; ensuite il tue Brandan de la Bascliière.

C'est juste au moment où Brandan ouvrait sa bouche téméraire pour lui vomir mille paroles outrageantes, que Salinguerre lui plonge son fer cruel dans le cou, l'embroche entre les dents, l'envoyant chez les morts. Mais rien n'arrête notre vaillant guerrier qui, retirant sa lance, en frappe le haut du casque d'Ilarion Corte, jeune homme irrésolu et étourdi qui, sous ce choc, roule et va tomber étendu dans un fossé.

Puis, apercevant non loin de là le comte de Culagne, magnifique en ses armes et fier de son bel équipage, le prenant pour un brave et vaillant, il pique fièrement à lui, plein d'ardeur et de courage; mais le comte s'est jeté lestement à terre et mis à couvert derrière la croupe de son cheval; la lance de Salinguerre passe outre, Culagne se relève vivement et, sans avoir presque touché l'étrier, il est déjà remis en selle.

CHANT VI lo7

Qui a vu quelquefois un smge éviter avec adresse la pierre d'un enfant espiègle, et d'un saut agile revenir prestement à la fenêtre quand le coup est passe, peut se représenter le comte faisant de même à la vue de la lance mise en arrêt contre lui ; se jeter à bas de son cheval, se retrouver sur sa selle fut l'affaire d'un instant ; à le voir on eût pu croire que ce n'était pas mi.

Tout fier de ce qu'il vient de faire et se retournant vers Bernardin ^lanette qui le regardait et s'était pris à rire : « Ma foi, lui ditil, j'ai fait un coup bien adroit : pour qu'il ne me prît pas à l'improviste, je suis descendu vite de cheval pour épancher de l'eau, et ce traître, qui me guettait a poussé son cheval sur moi pour me prendre en flanc, mais malheur à lui si je peux le retrouver ! »

Ayant parlé de la sorte, il prend à gauche, où fuyaient les Florentins, pensant qu'il se tirerait mieux de la mclee de ce côte-i;i, uuùs y voyant Antoine-François Dini faire, au contraire, tête a l'ennemi avec sa cava.erio, alors s'adressant a ses soldats et a ceux qui étaient prés do lui ; «r Retirons-nous, leur dit-il, de cet endroit : il est trop découvert et mal situé. »

Roldano, qui l'entend, se retourne vivement, et, le frappant du gros bout de sa lance : « Couard, vilain fou, s'écrie-t-il, ne rougis-tu pas de honte ? Si tu ne te retires d'ici, ou si tu ne te tiens coi, je jure Dieu que je te perce le ventre. — Ne vous fâchez pas, lui réplique le comte, ce que je disais était pour éprouver nos gens. »

A ces mots, Roldano lui jette un regard de travers, et, de ce regard, le fait trembler jusque dans les veines et la moelle; ensuite, piquant le beau coursier gris qu'il monte , noble cavale plus rapide que le vent ou la flèche, il frappe de sa lance le jeune Avérard qu'il voit couvert du sang ennemi, et, l'atteignant au brassousl'aisselle, le jette hors des arçons sur les fleurs.

De son côté, le Dini pousse ses soldats sur Roldano, leur criant : « Ah ! lâches, où allezvous? Vous vous retirez devant cet homme qui vient à vous pour vous combattre : marchez à lux et le repoussez ; à quoi vous amusez-vous ? Il y a un moment, avec votre bravoure imaginaire, on eût dit que vous alliez mettre en pièces le monde entier comme un melon, et maintenant vous avez les poumons gelés. »

CHANT Yl 159

Ayant ainsi parlé, il se lance là où le bataillon que conduisait Roldano était le plus serré, et d'un coup d'estoc qu'il donne a Barisano en pleine poitrine, lui ôte son indigne vie, et d'un revers fait sauter les deux yeux à Teggia qui venait de le frapper sur Tarmet avec une massue de bois qu'il avait à la main, et qui de es coup croyait l'écraser comme un crapaud.

Ainsi on se battait de ce côté. De l'autre côté, vers le midi, le jeune roi Enzio, après avoir réchauffé l'ardeur de ses soldats, pousse ses gens sur l'aile gauche ennemie Entre tous, il brille comme une comète menaçante, magnifiquement vêtu d'or et empanaché de belles plumes ; ses Allemands l'entourent ; se tournant vers eux, il leur dit dans leur langue dure et barViare :

« O vous, la fleur et l'élite de l'empire germanique, courages magnanimes, voici l'heure, voici le champ où votre bravoure doit resplendir d'une valeur glorieuse et éternelle. En me confiant en vous, je me sens le cœur tout enflammé d'une ardeur généreuse; en ce jour, tous ces pa[)istes porteront les marques terribles de mon épée.

i60 LE SEAU ENLEVÉ

■ Suivez-moi ! oui, cette secte impie a rassemblé ici ses plus grandes forces pour que je puisse, d'un seul coup, par une seule et équitable vengeance, éteindre tout entière la juste colère qui m'excite pour toutes les injures qu'ils m'ont faites. Si le charme de la renommée vous attire, si l'honneur de la patrie vous anime, si mon père vous est cher, peu ou beaucoup, voici le moment, voici l'occasion de me le montrer. »>

Ainsi a dit Enzio , il se tait, pique son cheval, abaisse en même temps sa lance et sa visière, ei se jette, impétueux et fier, sur l'ennemi : on dirait la foudre qui passe à travers des hêtres. Il passe, laissant sur son chemin, terrassés et brisés, Baldin, Ghisellis, Lippo Ghiselliero, Antoine Ghisellardi, Melchior Ghisellini, Guazzarotto, bisaïeul de Ramazzotto.

Mais voici Giandon de la Poretta, g-rand Pétronien, haut comme un géant ou peu s'en faut, monté, je crois, sur un diable au heu d'un cheval, sans selle ni bride : de ce coursier, on dirait un des monstres qui jadis ont tant effrayé saint Antoine; c'est une bête affreuse, qui ne se nourrit ni de foin ni d'avoine, qui ne mange que des hommes, et dont les dents mettent en pièces le fer même; elle est effrayante avec sa grande corne à la tête.

Ce terrible animal tue, l'an après .Vautre, [uatre Allemands ; un cinquième va éprouver 3 même sort quand l'intrépide Enzio lui passe a lance à travers le cœur, l'étendant du coup , demi mort par terre; sa lance brisée, roin- )ue en cette rude rencontre, n'arrête pas le eune Roi, qui, tirant Fépée qu'il porte au côté, end la tête et le casque à Giandon qui déjà l'est remis sur ses pieds.

Ainsi allait le combat, quand de loin Bigon ie Gieremi, voyant le massacre que le roi larde fait des siens, court sur lui pour le )rendre en flanc. Peine inutile ! le fomte de vabrone, qui l'a vu, pare le coup, mais le choc le leur rencontre a été terrible; le comte en L été renversé; toutefois, ce n'est pour lui que 'affaire d'un instant de se retrouver sur ses )ieds et sur ses gardes; plus prompt que lui incore, son roi a couru d'un bond,sus àBigon, 5t son épée est prête à le frapper.

Bigon l'a vu, et, couv -rt de ses armes et léjà en défense,il attend le roi; mais en vain 1 lève et oppose son écu au coup d'Erzio, dont a terrible et impétueuse épée l'atteint et le rend, renversant son casque dont il brise les îourroies •. échauffé par l'ardeur du combat, ie ]'oi vaillant frappant un second coup '.ni

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tranchfi net,de dessus les épaules sa tête nue, et son âme, 's'échappant dans un tiède soupir, s'envole en tournoyant où le diable l'emporte.

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Big-on mort, Enzio saccage son escadron entier, et son ardeur ne s'arrête pas là; son impétuosité prend en flanc l'infanterie, la heurte, la perce, la terrasse : partout où sa course l'ontraîne, le roi est une affreuse tempête qui, secondée d'une fureur sans pareille, laisse de tous côtés des montagnes d'hommes tués et inonde les campagnes de fleuves de sang.

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Suivi des Gartagnini, Enzio, toujours eiitraîné par une furie que rien n'arrête, arrive d'un trait entoiu-é de ses gardes jusqu'auprès du chariot resté au milieu des derniers hataillons de l'armée : là, sous le choc de mille lances, rien ne résiste, tout cède à reâ"ort des armes du vainqueur; le grand étendard, déchiré et rompu, roule dans la poussière.

Le Podesta messire Philippe Ugon, interdit, atterré, se laisse, sans rien dire, dépoiiillerpar une bande de Gartagnini de sa robe et de sa toque de velours ; pourtant, en se voyant en simple pourpoint, le cœur lui revient, il saute du chariot, priant et implorant du secours; vaines prières î emporté par l'impétuosité de

l'action, il s'en va tomber à la renverse dans un fossé, le chariot sur lui.

Mais, hélas! dame Fortune est changeante! Les ânes qui avaient apporté à la suite des Florentins les noix et les châtaignes, paissaient tranquillement non loin de là, en une agréable prairie, en vue du grand char; sitôt qu'ils les aperçoivent, Allemands et Gartagnani, tous en même temps, tous, à qui mieux mieux, courent de ce côté, alléchés par l'espoir du butin; à peine trente soldats restent auprès du roi.

Le brave Tognon, qui voit dans cet abandon l'occasion de se venger au plus vite, rallie ses gens épars, donnant de suite avis aux deux frères Malvezzi de se porter en toute hâte de ce côté, puis, coupant le chemin en empêchant tout retour à ceux qui pillaient les figues et les châtaignes séchées au four, il environne le roi de tous se? fantassins et cavaliers.

Enzio, se retournant et jetant ses regards autour de lui, voit, d'un coup d"œil, le péril qui l'entoure : il gémit, il soupire du plus profond de son cœur, car il se voit mort , il n'en peut douter; mais sa douleur cède à sa colère que le danger ranime; non, il ne mourra point sans se venger; il prend son épée, pique son cheval, et se lance impétueusement là où l'ennemi est le plus nombreux.

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Tel un tigre déchirant sa proie au fond ae la forêt, se trouvant soudain surpris, environné de chiasseurs, relève la tête et, voyant la mort qui le menace, roule en frémissant des yeux étincelants, regarde de tous côtés, et enfin se jette sur les armes mêmes des chasseurs, et reste couvert de son sang et de celui de ceux qui l'attaquent, de même le roi se jette sur lesépées qui l'entourent; son cœur magnanime est à l'abri de la crainte.

Le premier qui lui tombe sous la main est Braganosso, fils de Pandragon Caccianemico; d'un seul coup, il lui fend casque, tête, visage, poitrine, et jusqu'au ventre ; il frappe et tue ensuit'^ Min del Rosso ; couvert d'une armure antiq'ûe, que son bisaïeul a autrefois achetée en France, et que tout le monde tient pour enchantée.

La renommée, cette fois, n'a pas menti : Enzio a beau frapper, quelque bonne que soit son épée, elle ne peut entamer l'armure de del Rosso; pourtant, sous le coup qu'il vient de lui porter. Min t'est courbé sur sa selle, et le fer glissant sur la cuirasse va lui percer la goi'gQ, et ressort par la mâchoire ; il tombe mort : une étoile ennemie a rompu renchanteuient, t;int il est vrai que l'esprit humain ne peut lutter

avec le ciel, car l'im est éternel, l'autre est fi-ag-ile et vain.

Pendant qu'il combat en désespéré, le roi reçoit deux coups, Tun sur son casque, l'autre sur son gorgerin, au haut de la poiuine ; l'iionueur et la gloire de ce second couî», revient à Vanni Maggio, fils de Caterino : Gabbion de Gozzadino, à son tour, attaque et frappe Enzio avec tant de force du côté droit, que d'un seul coup de sa hallebarde, il lui enlevé tout le cimier de latête.

Enzio se retourne, et d'un revers de son épée, l'atteignant juste entre les sourcil?, lui coupe entièrement la tête tout au travers, faisant sauter un des jeux loin de l'autre à plus d'un quart de lieue ; du même coup, la cervelle tombe épai-se hors du crâne, mais le tronc reste en seî^e, l'âme s'envolant ie ne sais où. Ne sentant plus le frein que la ^'.am mourante de Gabbion ne tient plus, le oheval part, traînant partout ce corps mutilé.

Mais l'épée furieuse et sanglante d'Enzio ne se lasse point ; rien n'arrête cette lame du vieux loup; elle coupe, tranche, fend, ouvrs et brise tout ce qu'elle rencontre, laissant partout des monceaux d'hommes et d'armes, se frayant un passage ici, là, et, si la foule

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innombrable des ennemis lui barre le chemin, faisant voler en l'air têtes, cervelles, et nager dans le sang mille débris humains.

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