XXX VIII
L'invincible fiis de Frédéric, entouré, frappé de mille lances, de mille piques et mille dards, tout baigné de sang, à lui seul a défait et à moitié taillé en pièces le fameux bataillon de ses valeureux assaillants. Tognon, à cette vue, transporté de colère, en fait reproche à ses gens, leur criant : « Poltrons et hommes sans cœur, faut-il mourir si honteusement, gros mangeurs de soupe que vous êtes, allez, vous ne valez pas le pain dont on vous nourrit. » .
A peine il a dit, qu'aiguillonnés de ses reproches, tous se précipitent sur Enzio, prés de qui il n'est resté aucun de ses gens en vie dans ce terrible combat, que le vaillant Léopold comte de Nebrone, Tous à l'envi l'attaquent, et, bientôt percé de cent coups de lance, son bon cheval de bataille tombe mort sous lui; mais, prompt comme la foudre, le fils de l'empereur est déjà debout, et de deux horribles coups il a étendu morts Petronio et Andalo de Carisendi.
Berto Galiucci et le Bossu de la Live se jettent sur lui, tous deux le frappant en même temps ; mais ce cœur brave et généreux ne
se rend point, bien que ses ennemis soient à cheval et lui à pied. Le comte de Nebrone, se retournant '^.t le voyant en cet état, saute à bas de son cheval et le lai donne : dévouement inutile! ce vaillant chevalier qui, pour remonter son seig-neur, vient de se mettre à pied, meurt au milieu de la mêlée.
Pourtant Enzio a pris la bride du cheval de Kebrone et tâche de sauter en selle : mais le Bossu l'en empêche et l'attaque ; Enzio se retourne, lui plonge son épée dans le flanc et i'étend mort sur la place avec sa bosse. A ce moment, Tognon, mettant pied à terre, et, saisissant le roi par derrière, lui tient les bras, pendant que Pasotto Fantucci, Francalosso, Berto et Zagarin se jettent tous quatre sur lui.
Sous leurs étreintes, l'intrépide souverain de Sardaigne se secoue, frappant de son épée dans le ventre Zagarin, qui se trouve devant lui ; il se secoue, mais ne peut se débarrasser des bras de Tognon, qui lui presse les flancs et la poitrine ; Périnte survient, qui, lui aussi, le saisit et le serre de toutes ses forces. Enzio, enlacé dans les bras de ses ennemis, se démène, les pousse, les soulève, les entraîne. "Valeur inutile ! en vain il s'agite, il ne peut se dégager.
De même qu'un fier taureau, à qui les cor-
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nés et Jes pieds viennent d'être subtilement liés par une main adroite de cordes jusquelà pour lui inconnues, mugit, souffle, se débat et se secoue, s'élance et s'agite, et sentant qu'il ne peut rompre ses liens, se laisse tomber triste, abattu : tel ce roi indomptable, voyant tous ses efforts inutiles, se rend enfin.
Le grand char relevé, on remet sur son siège le Podesta tout couvert de boue; comme il n'a pu retrouver sa grande robe, on le revêt d'une cuirasse de soldat : sous cette armure de guerre, avec ses chausses rouges à l'antique, tendues par derrière et ouvertes par devant, la main armée d'un large coutelas, on dirait de lui le prévôt d'Anne ou de Caïphe.
Ainsi remis en place, il s'écrie en Brescian : « Avancez, avancez, vaillants champions ; l'ennemi est défait, balayez la campagne de tous ces Allemands excommuniés et maudits de Dieu. » Ayant ainsi parlé, il voyait déjà les restes de l'aile droite fuyant çà et là en déroute, s'éparpiUant de toutes parts dans la plaine pour sauve r leur peau pleine des figues qu'ils ont mangées.
Mais déjà, de son côté, le brave Périnte a défait les Allemands, Sardes, Garfagnini, Corses et tous les autres qui, poussés par une
espérance mensongère, ont imprudemment couru à ce butin trompeur. Les Allemands qui ne pensaient qu'au vin, s'étaient blottis derrière certains barils dont ils croyaient bien faire bonne et douce prise; mais, ô déception I au lieu de bon vin de Florence de la Verdée, ils ne trouvent que de la Tonnine.
Au premier bruit du mouvement de l'ennemi, le peuple de la mer prend la fuite, l'Allemand se rassemble et attend de pied fenne, tandis que les Carfagnini sont incertains : mais la cavalerie arrive, et fondant rapidement sur eux avec impétuosité, passe funeuïse sur le ventre de l'infanterie, et ni les piques, ni les hallebardes allemandes ne peuvent arrêter ni retarder leurs chevaux armés.
Périnte survient et, trouvant Corrado Roncolfo, grand veneur du roi, ranimant le courage des siens et leur venant en aide, lui passe son épée au travers du visage par la visière de son casque, puis, d'un revers, coape le cou à Guillaume Sterlin, que vit naître l'Alsace; enfln, blesse et jette par terre, de deux coups d'estocs, Ridolphe d'Augustaet Georges d'Ascia.
A cette vue, un jeune homme courageux, né sur les bords du Rein et noiu^ri sur ceux du Panare, le jeune Ernest, qui, par son beau
visage et la douceur de son regard, eût embrasé d'amour les cœurs les plus insensibles, s'aperce vant que ses g-ens ont déjà tourné le dos pour fuir, enflammé d'un généreux courage, mû d*un noble sentiment de gloire, pousse son cheval africain sur Périnte.
Périnte, sans trembler, attend le choc du jeune guerrier, et, au moment qu'il arrive, lui porte un coup terrible. Le cheval du bel Ernest, peu accoutumé aux combats, s'arrête et s'effraye au cliquetis du fer; l'épée le frappe au cou et le fait rouler raide mort à terre ; son cavalier, qui sent tomber le noble animal sous lui, saute sur ses pieds, plein de rage et de colère,
Et frappe Périnte d'un coup de pointe à la cuisse : Périnte se retourne et porte un coup en même temps; mais Ernest se retire et abandonne le combat, se faisant un rempart d'un vieux tronc d'arbre; Périnte, frémissant de colère, le poursuit; Ernest l'esquive en tournant autour de l'arbre, il fuit, revient et passe, tel on voit un lézard se dérouler à la poursuite d'un épagneul.
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Jaconia, capitaine des Soraggini, qui aimait Ernest plus que la vie, jetant les veux sur les charmes de cette beauté dont son âme-àrdente est éiirlse, Jaconia, voyant Ernest réduit à la
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dernière extrémité, vole à son secours, abandonnant les siens, qui, mal conduits se débandent, se rompent et prennent la fuite.
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En arrivant prés de son ami, Jaccnia le trouve déjà blessé au côté droit ; à cette vue, accablé de douleur, il pousse son clieval d'un bond et, levant son épée, frappe à deux mains Périnte sur la tête. A ce coup, c'en était fait du guerrier si son casque n'eût été trempé de la main du sage Argon; tout étourdi du coup, prêt à tomber, il est emporté par son cheval, qui s'en va courant de tous les côtés.
Revenant à son cher Ernest, Jaconia lui dit : « Nos troupes battues prennent de tous côtés la fuite ; pour nous, rester ici ne nous servira de rien ; nous y perdrons inutilement la vie; crois-moi, ami, que mon ardent amour pour toi et ta beauté ne périssent pas en même temps et pour rien. — Va, retire-toi, lui répond Ernest ; moi, je reste, je veux venger la mort de mon cheval ou mourir.
— 0 trop hardi et trop imprudent jeune homme, reprend Jaconia, prends garde ; l'orage qui Eous menace est plus près que tune ciois : si c'est le chagrin d'avoir perdu ton cheval, si c'est la vengeance que tu veux tirer de sa mort qui te retiennent ici, prends le mien, je
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te le donne. » Il dit, met pied à terre, et lui présente la bride.
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Pendant qu'Ernest rr'fuse, que .son ami le presse, insiste, redouble ses prières, Périute ne perd pas de temps, il revient à la vengeance et frappe Jaconia de toutes ses forces, avec la fureur de la flèche à travers les airs : sa redoutable épée frappe et brise le fer du bouclier et de la cuirasse de Jaconia, qu'elle blesse mortellement.
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L'infortuné chevalier tombe, ip,ais presque en même temps, et non loin de lui, tombe aussi Périnte, dont le cheval en cette rencontre terrible roule expirant dans la poussière, percé au poitrail et au cœur. Ernest profite de cet avantage, et, sans perdre de temps, il court sur lui l'épée à la main, le cœur plein de rage et tout désespéré en voyant son ami étendu par terre.
Il fond sur Périnte et lui porte deux coups avec tant de force que, sous ce choc, le chevalier a plié et que sa poitrine est venue frapper Tarçon de la selle de son chevar mort. A ce moment, Jaconia lève ses yeux mourants sur son brave et jeune ami Ernest, et lai dit ; « Quoi ! tu veux donc encore cq perdre? laisse-moi mourir seul pour te sauver la vie.»
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Il lui disait vrai, si un cœur obstiné eût été capable de l'entendre : Périnte se relève et, plein de fureur, fond, l'épée à la main, sur l'audacieux. Ernest; à cette vue, Jaconia, avec cette dernière vigueur que reprend l'âme au moment où elle est prête à quitter notre corps, Jaconia lance contre Périnte son bouclier pour amortir le coup de son épée.
Cet effort suprême ouvre sa plaie, et son âme et son sang s'écoulent ensemble. Certes ce fut grand dommage que cette mort; car il ne se pouvait trouver un ami plus fidèle, qui jamais ne mettait de l'eau dans son vin. La bouclier qu'il a lancé, venant à rencontrer le bras de Périnte courroucé, et atteignant ce guerrier au visage, à la poitrine et à la main, détourne le coup qu'il allait frapper.
Mais ce dernier dévouement de l'amitié ne servira à riensile jeune et infortuné Ernest ne se retire pas; il ne le veut pas, au contraire: cela ne fait qu'animer d'une nouvelle ardeur le feu de la colère qui est déjà trop allumé au cœur de Périnte, qui redouble et frappe coups sur coups; tâchant d'atteindre Ernest au défaut de la cuirasse, il frappe plein de fureur et de dépil, et lui porte un coup de pointe au milieu du ventre, tel que la cuirasse même
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d'Hector, qui était enchantée, n'eût pu lui sau« ?er la vie.
Ernest en mourant tombe sur sa blessure,
pronoîiçant encore le nom de Jaconia qui n'est plus : un i-uisseau de sang s'écoule de son corps, inondant toute la place; ses beaux yeux s'obscurcissent et son âme, errante et déliviée, s'envole d'un bond après son ami. Périnte saute sur le premier cheval qu'il trouve et s'élance à de nouveaux combats.
Mais il ne retourne pas là où il voit fuir ceux qui se sont mépris à la proie florentine; estimant une victoire trop vile et trop in ligne de lui que de poursuivre des gens qui fuient et cèdent le champ de bataille, il court au milieu de la mêlée, là où le combat est le plus acharné; il coiirt là où est le Potta, comme s'il voulait l'avaler tout d'un coup, comme s'il allait détruire sa ville, et la laisser ensevelie sous mille immondices.
Sur ses pas, il rencontre Guido qui, blessé à la tète, se retirait du combat, n'ayant plus à la main que le tronçon de son épée, et s'en allait se faire panser dans sa tente par maître Tempeste, son chirurgien; un peu plus loin, étaient les gens de Ra\enne qui, tous épouvantés, suivaient leur seig-neur; il court à la rencontre de ces combattants, leur criant
d'une voix superbe : « Rebroussez chemin, ou je vous tue tous. »
A ces mots, le porte-drapeau, ouvrant de grands yeux, le regarde fixement sans dire un mot, comme s'il se fut moqué de lui ; Périnte, indigné, le frappe en plein visage, lui disant: « C'est ainsi qu'on apprend a obéir. » Du coup, le pauvre enseigne tombe mort; Périnte alors de sa propre main saisit leteiKiard et le déploie; les Ravennais, encouragés par ce noble exemple, le suivent en poussant de grands cris.
Le Potta voyant revenir cette compagnie qui un instant auparavant se retirait du champ de bataille, se retourne vers Touiasin qui était près de lui : « Va, lui dit-il au nom de ta maîtresse, va, cours au-devant de ces troupes qui reviennent au conibat qu'elles s'empressaient de fuir il n'y a qu'un moment; va, et monti e ta valeur à ces malandrins écorcheurs de saints. »
Sans répondre, Thomasin se lance contre les Ravennais avec une compagnie de débauchés, gens ne s'occupant qu'au jeu et à faire voler les pigeons, d'où on les a nommés Triganieri, ennemis naturels des bigots, nation qui a oublié le ciel, ne connaissant nid autre dieu que leur propre volonté.
Suivi de tous ces gens-la, Thomasin le Gorganése, plein d'ardeur et de bravoure, part à l'instant; du premier coup, il tue Gaspard Lunardi ; Desiderio Blanco, fend le casque à Lambert Raspon; mais Périnte lui porte dans le flanc un coup de fer de lance de la hampe du drapeau, et la fortune, en cette rencontre, favorise de telle sorte sa valeur, que Thomasin, renversé, reste prisonnier au milieu de mille épées.
Leur chef hors de combat, les Trig-anieri ralentissent leur impétuosité, voyant leur désavantage ; pourtant ils ne fuient pas ni ne s'épouvantent; loin de là, ils font retraite en bon ordre. Périnte, remettant le drapeau à Ostrario de Polenta qui le suivait des premiers, renverse Jotatan d'un coup d'épée, et Barbante, fils de Mazzasette.
Cependant le Potta, apprenant la mauvaise fortune de Thomasin, et, ce qui le fâche le plus, que le roi de Sardaigne, le brave Enzio, a été battu et fait prisonnier ; le Potta, à ces tristes nouvelles, se prend à jurer et à renier sainte Naflsse ; toutefois, montant à cheval sur une hauteur, l'espérance lui revient en voyant fuir de tous côtés, sur la gauche, les troupes emiemies.
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?oiir voir de plus près ce qui en est, le Potta descend de son émineace, réchauffant sa coleve du feu de son courage. Il allait, quand un jiiïreiix géant, avec des cornes au front, lui a-p paraît et l'atterre par ces paroles : oQue vas-tu faire? il n'y a plus d'espoir, tout est perdu, scnge à te retirer ou à mourir; regarde, ([ue tes yeux se dessillent, vois : la fureur et l'effort du ciel et de la terre sont réunis contre toi.
» Vois la terrible Bellone qui, toute couverte de sang, combat contre tes bataillons; vois le superbe fils de Latone, combien il fait tomber de tes vaillants guerriers sous les traits de son arc ; Mars, qui ccmoat pour toi, abandonne la bataille, lassé, tout couvert de sueur. Songe à faire faire retraite ta tes troupes, sauve-les de la mge d'Apollon et de Minerve. »
A ces mots, ce monstre farouche se tait, s'élève et s'évanouit dans les airs, pareil aux songes du malade, laissant le Potta tout stupéfait. C'était Baccnus qui avait pris cette forme pour le terrifier; c'était Bacdius qui, battu par Apollon, dieu du Cinte, contre lequel il avait lutté, se retirait vaincu de la bataille,
Et s'en allait chercher quelques nouveaux
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expédients pour empêcher que son peuple ne fût anéanti. A cette apparition, le Potta étonné, éperdu, fit un grand signe de croix, croyant voir le diable en personne sorti du Cocjte sJus cette figure pour l'épouvanter : Quelques instants, il ne sut quel parti prendre ; biei-tôt pourtant, il fit ce que je dirai dans le càant sui* Tant.