CHANT SEPTIÈME
ARGUMENT
L'aile droite des Pétroniens rompue, la victoire demeure encore indécise, jusqu'à ce qu'Isis, descendant du ciel, vienne faire retirer Mars de ce terrible combat. — Rénoppia arrive et redonne cœur et courage aux siens qui sont atterrés; Ghérard accourt et chasse les ennemis sur l'autre rive de la rivière, rougissant les eaux de leur sang.
Le comte de Culagne, comme nous l'avons TU, s'était sauvé aes mains de Salinguerre, qui, emporté par son ardeur guerrière sans pareille, s'eu allait, chevalier invincible, renversant de tous côtés par terre fantassins, cavaliers; tuant Reniée, blessant Bruno, puis attaquant sans s'arrêter les troupes que commandait Voluce. Dans cette grande bataille, un instant lui a suffi pour mettre les premiers rangs en déroute.
Voluce, au bruit de ce combat, accourt et voit Salinguerre battant et taillant en pièces ses gens. A cette vue, le comte de Micène, qui se trouvait à pied, saute à cheval, prend sa lance, abaisse sa visière et pique son cour-
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sier. Tout s'ouvre devant lui, partout on lu! fait place : Saling-uerre, qui l'aperçoit, laisse ses soldats et vient d'un air terrible à sa rencontre.
Ces deux grands courages, enflamnu^s de colère, au milieu de leur course, mettant leurs lances en arrêt, fondent l'un sur l'autre. On dirait le choc de deux vents impétueux ou de deux éclats de tonnerre sur la mer par une tempête agitée. Des éclairs, des flammes jaillissent de tous côtés de leurs armes étincelantes ; la terre tremble sous leurs pas, la forêt retentit de leurs chocs furieux, leurs lances de bois sec volent dans l'air, rompues en mille éclats.
Les deux armées, étonnées, font un grand signe de ^.roix ; surprises de voir une telle merveille, toutes deux, oubliant leur commun péril, s'arrêtent, immobiles et sans voix. Nos deux guerriers, irrités l'un contre l'autre, reviennent le cimeterre à la main, faisant à qui mieux mieux tomber comme foudre, et sur leurs boucliers et sur leurs têtes, des coups, tantôt d'estramaçon, tantôt de revers; on dirait un affreux ouragan.
Ils ne s'amusent point à se raconter leurs mille aventures, comme le font les héros des temps anciens ; ils ne se disent point si leur
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père est né Espag-iiol ou MaCM*e; leurs bras seuls se parlent, mais en bras enneniis. Leurs riches cottes d'armes brodées d'o>, leurs plumes, leurs écup, leurs hauberts déchirés, brisés, réduits en poudre, volent de te us côtés en pièces, emportés par le vent.
Entre les raille coups qu'ils se donnent et reçoivent, Voluce, le brave comte de Micéne, vient d'eu ^rapper d'un si terrible au front le seigneur D'ancolin, qu'il lui fait voir la lune, le ciel étoile et i'empyrée ; à ce coup, einiammé de coiére, le fier et superbe Sali ngu erre relève la tête, qu'iui instant il a courbée sous le choc, et déjà il se dispose à se venger sans retard quand il tourne les yeux vers ses gens.
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Que voit-il? Les Ferrarais qui, sous sa conduite de vaillant capitaine, se sont si intrépidement avancés, qu'en le suivant, comme on fait de i'astr'^ qui brillé dans la nuit, ils ont bouleversé toute l'aile gauche de leurs ennemis; il voit qu'au spectacle de son comlmt avec le brave Voluce, ces guerriers ont arrêté leur élan impétueux ; ce qui fait bien voir qut le trot d'un àne passe et ne dure pas.
Pendant ce temps, Manfredi, après avoir chassé, poursuivi, dispersé les Milanais dans la campagne, s'en vc>nait porter secours aux Crémonais contre ceux de Toscane et de la
Roniagne, quand il reconnaît, à leurs arraeis, ies Ferrarais poursuivant les gens qu'il avait amenés de la montagne ; à cette vue, se retournant vers l'escadron qui l'entoure, et de son épée lui montrant l'ennemi :
« Voyez, leur dit-il, voyez ces gens inconstants et changeants, désireux d'avoir chaque jour de nouveaux princes, ils sont à présent pour le Pape, et dans leur vain et ambitieux esprit ils ne songent qu'à des mitres et des chapeaux; voyez comme ils sont tous brillants d'or, comme iJS ont tous de pompeuses armes et de splendides joyaux. Allons, mes braves compagnons, en avant! Sus à tous ces gens ! leur or, leurs belles armes, leurs beaux joyaux sont à nous ; en avant ! »
Il a dit, et, serrant l'éperon aux flancs de son brave coursier, il prend son épée, embrasse son bouclier et se jette bravement au milieu des troupes ennemies, frappant, foudroyant tout de son bras puissant : telle une meute de chiens prompts et légers courent dés qu'on les lâche, et donnent la chasse à un troupeau tremblant; tels les Moclénais, excités par leur chef, se lancent sur les Ferrarais.
Manfredi, d'an revers de son épée, trancùe le menton et le nez à Pasqualin de Pocoin-
testa, emportant du même coup la moitié de la tête à Pierre Simon de Gaspariu Pcndaso. A cette vue Mozzaret Thomasso ficcourt, la lance en arrêt, piquant contre Manfredi, mais Archimède d'Orpheo Cavallerino l'accroche en passant.
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Pauvre Thomasso, il courait à toute bridt comme un étourdi, sans prendre garde si personne ne pouvait l'attaquer, quand Archimède, qui le guettait, l'accroche et le fait tomber de sa selle le derrière par terre. Thomasso, dans sa chute, prend son cheval par la queue pour l'arrêter, mais le coursier lui lance un coup de pied d'une telle force, qu'il lui feit avaler net douze dents en guise de confitures.
Jeaiiiiùtto Pellicciar, d'un coup d'une petite hache, fend la tête à Gabrio Calcas-nino ; Obizo Angliari et Beaudoin Falletta sont tués par Gémignan Porrino, pendant que d'un coup de massue Anteo Pinzetta bri.^e la visière à Acarino, fils du fier Giiiolo^ faisant de son nez un fromage mou.
Mais qu'est-ce que tout cela en comparaison des exploits de Manfredi? un jeu, car à lui seul il df'fait un escadron tout entier, tuant GalassoTrotti, Gotifredi Guaiengui et Perondel de Boccanere, démontant Ro.-so Riminaldi après avoir percé son hausse-col d'un coup de
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pointe. Ainsi mis en déroute, les Ferrarais perdent courage et prennent la fuite.
Saling-aerre, voyant les siens s'enfuir devani la valeur ennemie, suspend le coup que son épée allait frapper et dit à Yoluce ; « Comte, que votre courtoisie me permette de courir après mes gpns qui s'enfuient, jusqu'à ce que je les ramène au combat, car si je reste seul entouré de tous les vôtres, vous ne pouvez combattre contre moi.
— Seigneur marquis, lui répond Voluce, Roland est mort et son bon temps n'est plus, mais pour que je ne paraisse pas manquer dti courtoisie vis-à-vis de vous, si vous le voulez vous pouvez fuir, il en est temps encore, je ne vous en empêcherai pas; suivez vos gens, mais faites vite, ne perdez pas de temps, car ils courent comme le vent, et je veux, par civilité, vous accompagner.
— Oh! non pas, reprend Salinguerre, je ne m'en irai pas si vous ne restez ici. » Et en disant ces mots, il décharge un grand coup de SOT) épée sur le haut de la tête de ^'ohice. Le comte perd les étriers et pc;nse tomber sous ce choc, ses yeux se ferment et il voit mille éclairs, flammes et chandelles.
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Fier d'une telle action, Salinguerre, sans perdre son temps, pique son cheval et s'éloigne en toute diligence ; enflammé de colère et de fureur, il court où les gens de Manfredil battent et poursuivent les siens ; il crie ;, exhorte, faisant le moulinet de son épée ; il menace, il frappa l'un du plat, l'auti-e du taillant, mais quoi qu'il fasse, il ne peut les ramener au combat.
Cependant Voluce revenant à lui, comme d'un songe, du coup qui l'a étourdi, regardant autour de lui et apercevant le prince Salinguerre déjà bien loin, s'élance à l'instant sur ses pas; mais voyant que tout chemin lui est iermé, que tous ses efforts seront inutiles et vains, frémissant de dépit et de colère, il se jette sur les Ferrarais, faisant tout autour de lui voler dans l'air, et membres coupés, et plastrons rompus, et morceaux de harnais pleins de sang.
Il tranche une épaule à Tabaldel Romeo, coupe net un bras à Bonaguida Fiaschi, la jambe gauche à Niccolin Bonleo au-dessus de la botte: eue d'un coup de pointe maître Daniel di Bendideo, qui, la tête remplie d'astrologie, ne parlait jamais d'autre chose. Pauvre Daniel! il s'aperçut bien alors que ie ciel se rit de nous quand nous présumons trop de nous-mêmes.
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En ce jour mémorable, Voluce fit cent prodiges de prouesses et de valeur : sous les coups de son bras, trente marquis ont trouvé la mort: il est vrai qu'en ce pays les marquisats se vendaient pour peu d'argent ; on y vit même telles gens qui, pour faire croire à une grande et noble qualité, s'étaient fait donner l'investiture de pays inconnus par un certain seigneur qui en tirait profit en vendant ces titres et qualités moyennant un jambon.
Telle une nuée d'étourneaux poursuivis, pressés par un épervier ou un milan, si l'audacieux tiercet à la serre crochue vient de plus se joindre à eux, tels ces oiseaux mis en désordre, effrayés, redoublent la rapidité de leur vol, allant de tous côtés à travers les cieux, tantôt se serrant en troupe, tantôt se séparant, tantôt s'étendant en une longue tramée, fendant l'air et le vent;
Tel ainsi, le peupJedes bords du Pô, les Fer' Tarais, qui déjà s'enfuyaient devant la tempête de la colère furieuse de Manfredi, à l'arrivée de Voluce, saisis d'une nouvelle 'erreur froide et glacée, se mettent à se sauver en un si grand désordre que dans leur confusion, se jetant sur le peuple Florentin, porté à l'aile
droite de l'armée, il5 le bouleversent et l'emportent, l'entraînant avec eux dans leur fuite loin du champ de bataille.
Manfredi les poursuit, partout sur son passage, couvrant le chemin d'armes et de drapeaux, pendant que Yoluce de son côté, suivi de Duara, enfonce et brise tantôt un bataillon, tantôt un autre, laissant partout des traces mémorables de sa valeur; frappant Pippo de Pazzi, Cecco Pucci, Beco Strad.- i, Pierre de Casebasse : bientôt battus et dispersés de tous côtés, les Ferrarais et les Toscans fuient partout à travers les bois.
Les Pérugiens, eux, ne fuient pas, non plus que la cavalerie de Malateste, au contraire ; comme Duai*a s'est fait r 'marquer à eux par la mag-nificeuce de ses vêtements, ils l'accrochent avec plus de cent crochets à la fois, qui par les bras, qui par les côtés, qui par la tête. « Allez doucement, leur crie Duara ainsi pris; au secours! au secours! ne déchirez pas mon justaucorps, car il est de velours.
» Arrêtez, arrêtez, je me rends, je me reconnais vaincu; ne tirez pas, canaille maudite. Ah! maudit soit le malheureux instinct que vous avez, vous autres Pérugiens, avec votre grande hâte ! » Comme il achevait ces mots, il est fait prisonnier par le cornette du
capitaine Paulacci, attaché sur un cheval et emmené à Crespeiian.
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Voyant leur duc fait prisonnier, les Crémonais, iLirieax et courant à la vengeance, s'avancent courageusement, redoublant de vigueur : les Friguanesi se joignent èi eux. Pleins d'audace et de courage, les Pérugiens, de leur côté, ne lâchent point pied, et les gens de Rimini restent fermes à. leur poste de bataille sous leurs drapeaux, où la valeur de leurs capittones les retiennent dans le devoir.
Ici, c'est le capitaine Paulucci, qui, tirant \m coup d'arbalète à jallet sur Perdigon, frère de Bosio Duara, qui venait de lui tuer son cheval, du coup, le jette par terre avec deux côtes rompues : tuant net ensuite d'un seul coup d'èpee Hercule Pandone, qui trouve on ne peut plus mauvais ce procédé, lui, le brave soldat, qui allait depuis longtemps à la guerre, où jamais personne ne l'avait encore tué.
Plus loin, Alessio de Pazzano est aux prises avec le bon Omere Tortora, fameux historien, brave capitaine, nourrisson des nymphes d'Isaure. Mais pendant que ces deux guerriers combattent, un javelot, lancé par la main de Malatebte, Seigneur de Rimini, vient frapper Alessio; le fer pénétre jusqu'au vifei de telle sorte, qu'il le fait tomber mourant de soa cheval.
Le brave Alessio venait de tuur les deux Rémois Gualterotto et Tabarino, et de couper la main à Sandro de Bandinel Manzino ; tels étaient ses exploits, quand le coup de Malateste, qui combattait prés de là, est venu si malheureusement l'atteindre et le frapper au côté droit, que, désarçonné du coup, il a sous ce terrible choc roulé dans la poussière.
Le seigneur de Rimini a mis pied à terre pour le dépouiller; Alessio, sur le point de rendre le dernier soupir, se retourne et lui dit : « 0 toi qui maintenant jouis de mon funeste sort, apprends que tu périras encore plus malheureusement que moi ; ton heure est proche et ton péché prépare la main qui doit nib veng-er de toi ; une main dont tu ne te luéties pas, te percera le sein; mais ce qui doit t'intéresser davantage, apprends que ta gloire s'éteindra avec toi. »
A ces mots, Alessio ferme les yeux. Malateste retire sa main, frappé de ce sinistre augure. « Va, s'écrie-t-il, va avec Satan faire tes prophéties; emporte avec toi tes armes et ta riche veste de soie ; je te les laisse avec tes malheureux et maudits avertissements; > a -t'en, poète ou sorcier, qui que tu r^ois, va-t'en I a
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Il dit, et, sautant vivement sur son cheval, revole aux combats, entraîné et par sou grand courage et par le bruit des armes qui reientit de tous côtés autour de lui ; il court cù il voit ses gens attaqués par derrière par le tier Roldano, qui revenait de la campagne accompagné de Rambert tout couvert de sang et de sueur.
Cette attaque l'oblige, pour mettre à couvert ses gens des furieux coups d'arbalète que la gent Alpine lançait sur eux, de resserrer rapidement sa cavalerie et de se retirer en une hôtellerie voisine. De son côté, le capitaine Faulucci suant, haletant et remuant son chapeau de la main gauche pour s'éventer, fait aussi retirer ses gens de pied, mais avec plus de peine ;
Car, en cette retraite, Betto, Vico, Peppe, Ciancio, Lello, Tile, Mariotto, Cecco, Bino, le :Miccian d'Erculan, Montesperello et Cittole Oradino trouvent la mort, tandis que BinciuccoSignorello, Mede de Pippon et Montemelino y sont faits prisonniers et que Fulvio Gelomia qui, le premier, cultiva la langue péruvienne, est, dans la bagarre, renversé de soq cheval.
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En cette déroute se trouvent encore, et le docteur Palestrine,qui y est malheureusement estropié, et Bras-de-Fer, à qui ont fait sauter un œil hors de la tète d'un seul coup d'une demipique : Bras-de-Fer, à qui il semblait que ce matin-là même la Mort eût attaché sa propre épée au côté, et que le fier Pluton, pour faire peur aux gens, eiit mis son horrible barbe au menton.
Mais pendant que, sur terre, la victoire reste indécise et que les deux armées se retirent battues l'une par l'autre, deux grands politiques se disputent au conseil des cieux, s'accablant tout d'abord des plus terribles injurerj ; ce sont Mercure et Hercule : Mercure qui défend les Pétroniens, tandis que le fou Alcide soutient les peuples du Potta ; en cette grave dispute, l'austère Jupiter, au milieu d'eux, royalement modère leur colère.
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Tout à coup, les étoiles s'arrêtent en leur course ; elles cessent . de tourner sur leurs gonds célestes, et, retenant leurs influences captives, ne marquent plus les heures aux mortels; les tempêtes s'apaisent sur la mer; une lumière extraordinaire illumine les airs; alors, du haut de son ti'ône, Jupiter, le grand moteur de la sixième lanterne, fait entendre ces paroles : « Ne hâtez point, ô dieux de
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l'Olympe ! ne hûtez point le temps de vos haines; hélas! il ne viendra que trop tôt pour vous.
3 Jetez les yeux entre ces deux ponts; voyez, \k, où la Tarrita et le Perchio viennent se heurter avec fureur, faisant retentir du choc de leurs flots les cavernes des montagnes, er mêlant leurs eaux dans leur course, la, deux peuples entre ies plus vaillants et les plus hardis du inonde, se livreront de rudes et terribles combats, et feront voir, en se mordant et s'égratignant à belles dents, qu'ils sont de vrais Graffignants.
• Que d'écorces de châtaignes pelées couvriront les terres d'alentour! quede têtes seront séparées (ie leurs corps en cette guerre cruelle et sanglante! Caron, lassé de passer tous ceux qui, tombés morts, seront descendus sous terre pour traverser le Styx, Caron blasphémera contre la maudite fortune qui l'a commis à la garde du passage des morts.
Fix J-u T-):>tE pnE.'.nEPv
Paris. Irr.primerie Nouvelle (assoc. ouv.i, U, rue des jtf'àn3ors G. Masquin, directeur.