‹ Le Second Empire et la Législation OuvrièreChapitre 111 sur 132 · Journal des Économistes, sept. 1868, p · texte numérisé non relu

Journal des Économistes, sept. 1868, p

2, M. Pinard, ministre de l’Intérieur en 1868, avoue dans son Journal que le Gouvernement a vu dans ces réunions un moyen de combattre l'indifférence politique des classes bourgeoises. « Les classes moyennes, écrivait-il, ont désiré des lois libérales : Elles les ont maintenant, il faut qu'elles en usent. Elles craignent la révolution : il faut qu'elles la combattent, L'immense majorité est conservatrice et timide quand il s'agit de se défendre : qu'elle apprenne ce nouveau

métier. Nous lui garantissons la sécurité, mais nous ne pouvons pas tout faire. » T. I, p. 267.

« Effrayées par la violence des passions populaires, elles oublieraient leurs divisions, n'opposeraient plus le mot impérialiste à légitimiste, à orléaniste ou même à républicain, mais se grouperaient de façon à placer l'Empire au-dessus de toutes les fractions multiples et convier dès lors tous les conservateurs à le seconder dans sa grande mission d’arbitre de la paix sociale. » Ibid., t. I, p. 268; Emile Ollivier, t. XII, p. 126-127,

dans les partis conservateurs de toutes nuances, cffrayés d’avoir distingué dans ls fatras de ces discours, combien les idées socialistes avaient conservé d’empire (1). Mais elles avaient aussi donné aux forces révolutionnaires plus de cohésion etmême plus d’audace, car elles avaient permis aux chefs de compter leurs fidèles.

Si les ouvriers n'avaient obtenu ni cette entière liberté de réunion qu'ils avaient déclaré à maintes reprises indispensable à un développement utile de leurs organisations corporatives, ni le droit d’association qui eût donné à celles-ci une existence légale, les délégations de 1867 eurent au moins pour résultat de faire consacrer à nouveau, par des affirmations solennelles, la tolérance qui avait été accordée d’une manière générale par l’État à toutes les sociétés destinées à améliorer le sort des classes ouvrières.

Nous avons vu que Les délégués de 1867 ont eu des

chambres syndicales une conception à peu près analo-

1. « Depuis quinze ans, les classes de la société française ent vécu côte à côte, sans se parler, sans se pénétrer, sans se voir: maintenant elles ont de temps en temps les unes des autres de vagues nouvelles dont elles s'effraient. La bourgeoisie sent que, près d'elle, a grandi pendant le Second Empire une démocratie. Elle retrouve, quinze ans après le 2 décembre, ce suffrage universel qui lui avait tant déplu maitre incontesté et si solidement établi qu'on serait fou de recommencer contre lui la guerre. Elle aperçoit le grand parti démocratique... Elle ignore ce qu'il pense, ce qu'il veut. Elle ne sait comment l’aborder. La peur la reprend ». Allain-Targé. Le déficit 1852-1868, 1868, p. 25. Pour les réunions publiques, Cf. de Molinari. Le mouvement socialisle el les réunions publiques avant la Révolution du 4 septem-

bre 1870 (Recueil d'’artieles parus dans le Journal des Débats).

gue à celle de la plupart des délégués de 1862. Mais ils se rallient en majorité aux syndicats composés seulement d’ouvriers. Ils ne croient pas à l'existence utile d’un syndicat mixte, dans lequel la présence de membres patrons nuirait à indépendance des ouvriers. Car il ne pourrait pas constituer pour ceux-ci l’organisation professionnelle capable de faire équilibre à la force économique des patrons, de façon à ce que les clauses du contrat de travail puissent être discutées par des puissances égales, Le syndicat ouvrier sera avant tout le centre corporatif qui contribuera au développement moral, intellectuel et professionnel de l’ouvrier (1). La force du syndicat ne consistera pas seulement dans le nombre de ses membres, mais elle se trouvera accrue par l’établissement d’une caisse de résistance qui lui permettra d'intervenir dans les litiges entre patrons et ouvriers pour faire accepter des transactions équitables entre les intérêts en conflit. Car les délégués ne renoncent pas à faire du syndicat l’instrument de l’émancipation ouvrière : s’il doit chercher à

1. « Les chambres syndicales, par les rapports constants qu’elles établiront entre les ouvriers de chaque profession, leur apprendront à se connaître, à s’apprécier et les prépareront ainsi à la pratique de la solidarité morale et matérielle. Elles leur permettront d'étudier sérieusement les moyens de constiluer des assurances mutuelles contre la maladie, les infirmités, la vieillesse. C’est à cette école que les ouvriers apprendront à réorganiser le travail, à créer des sociétés coopératives de production, de consommation, de crédit... Les chambres syndicales auront une mission toute spéciale à remplir, préparer les hommes à l'association. » Circulaire adoptée par la Commission

d'initiative nommée pour provoquer la formation de chambres syndi-

cales. Recueil des procès-verbauæ, t. II, p. 269.

éviter Les grèves parce qu’elles sont également nuisibles aux deux partis antagonistes, il les dirigera quand elles auront pour but la défense des intérêts généraux de la profession. Le syndicat habituera les ouvriers à la pratique de la solidarité, les préparera à l'asso ciaüon (1). Les délégués constataient ainsi une évolution qui s'était produite déjà bien souvent : là Société de Prévoyance et de Solidarité de toutes les spécialités de la bijouterie (2), qui s’était constituée aussitôt après le succès de la grève de 1864 pour défendre les intérêts professionnels, n'avait pas tardé à donner la première place à la coopération parmi les moyens qui semblaient les plus pratiques pour améliorer la situation des ouvriers. Elle prépara la constitution d’une association de production et confia à la Société du Crédit au Travail une somme de 8.000 francs provenant des cotisations des adhérents. Dans la déconfiture de cette banque, en 1868, la société perdit presque tout son capital, mais ne renonça pas cependant à constituer des associations ouvrières.

1. Id.,t. Il, p. 263. Tartaret. « Avant de s'associer complètement ne faut-il pas s'être habitué à Ja défense commune des intérêts, De la solidarité morale à l'association matérielle, il n’y a qu'un pas que les syndicats ouvriers péuvent seuls nous faire franchir. »

2. Office du travail. Les associal. profes. ouvr.,t. III, p. 25. La société de résistance des ferblantiers, tourneurs, repousseurs, donna naissance à une société de production, la société générale des ferblantiers réunis en 1866 et lui prêta même une partie de son capital. Id., IT, p.191 et 193. L'association des ouvriers lithographes fut fondée en 1866 par 30 membres de leur société de résistance. Id., I, p. 643. De même Jeanron, des tailleurs, à la 29° assemblée générale du Pas-

sage Raoul. Recueil des procès-verbaux, t. II, p. 242,

La loi de 1864, dont le premier effet fut d’augmenter le nombre de coalitions et de grèves, eut aussi pour résultat la multiplication de syndicats ouvriers, consistant le plus souvent en une association de résistance. Mais aucune dérogation n’ayant été apportée pour faciliter l’usage de la liberté de coalition aux articles 291 et suivants du Code pénal et à la loi du 10 avril 1834, c’est autour des sociétés de secours mutuels professionnelles ou des sociétés de production, bénéficiant les unes et les autres d’une tolérance croissante du pouvoir, que se créent ces sociétés de résistance. Nous voyons par exemple que la chambre syndicale des typographes a été établie par des statuts ajoutés en appendice à ceux de la société de secours mutuels typographiques parisienne. La chambre syndicale des ouvriers cordonniers se fonda dans les premiers jours de 1867 en prenant les apparences d’un bureau de placement autorisé. Dans la troisième assemblée générale des délégués du passage Raoul, Clément, des cordonniers, expose quelles difficultés on eut à surmonter pour vaincre l'indifférence des ouvriers et obtenir. de l'autorité la permission d’établir un bureau de placement dans le local loué par la corporation. Les 600 membres nommèrent 15 puis 21 syndics {croyant ainsi éviter d’enfreindre la prohibition de l’article 291 du Code pénal) chargés d’administrer la chambre (légalisée à titre de bureau de placement) mais couvrant une société de résistance (1).

1. Recueil des procès-verbaux, t. TJ, p. 29; et Office du Travail. Les

ASSOC- pTOfeSS. OUUT., LL, pe 23-

Mais ces sociétés ouvrières n’ont, malgré tout,aucune existence légale : les tribunaux condamnent fréquemment comme associations illicites Les sociétés de résistance créées pour présenter des revendications collectives ou diriger une grève : le jugement de Saint-Étienne du 21 novembre 1865, confirmé par la Cour de Lyon, puis par la Cour de cassation le 22 février 1866, condamnait des membres du comité central de la Société Générale des maîtres et ouvriers veloutiers, fondée dans le but de forcer les patrons de Saint-Étienne à accepter un tarif nouveau, pour délit d'association et entrave à la liberté du travail (1).

Soucieux de faire œuvre durable et persuadés que cet état d'incertitude nuit à la création et au développement des chambres syndicales, car une tolérance précaire effraie les ouvriers, les délégués réclament le droit de s’associer. « On nous donne, dit le délégué Lazare Lévy à propos du procès des tailleurs, la liberté d’une main et on nous la retire de l’autre en effrayant le monde à plaisir. On dit que ces sociétés sont une nouvelle édition du socialisme de 1848... Le réquisitoire (contre la société des tailleurs) nous a plus frappés que le jugement, car il semble désigner l’association comme un désordre social et le triomphe des idées révolutionnaires. Nous devons chercher un abri dans la loi (1). » Le délégué Tartaret déclare aussi la tolérance « dangereuse » ; « Ilfaut, dit-il encore, que le

droit la remplace pour arriver à une réorganisation

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