CHAPITRE III
Les idées économiques du prince Louis-Napoléon Bonaparte
Malgré la crainte du socialisme les tendances interventionnistes avaient donc réussi à se maintenir dans l’Assemblée Législative. Qu’allaient-elles devenir sous le nouveau régime sanctionné par le plébiscite ? Que pouvait-on attendre de l’homme qui avait surgi, populaire, en pleine révolution et qui venait de réunir sur son non plus de huit millions de suffrages provenant de tous les partis ?
Pour comprendre les variations de la politique sociale du Second Empire, il est nécessaire d'étudier d’abord quels éléments ont créé la popularité du prince Louis- Napoléon Bonaparte et comment il a pu grouper les votes des partis les plus contradictoires.
Un élément primordial dans les divers succès électoraux du prince Louis-Napoléon était certainement son nom. Car, dans les milieux populaires, au souvenir du premier Empire était joint celui de la gloire, des honneurs auxquels, par l’armée, tous pouvaient alors parvenir, tandis que sous les régimes suivants les pauvres, ouvriers ou paysans, avaient été écartés de toute
participation directe ou indirecte aux affaires du pays.
L'Empire était aussi devenu le symbole d’une époque de liberté, de libéralisme. Unis dans la même opposition, fréquentant les mêmes sociétés secrètes, impliqués souvent dans les mêmes poursuites, bonapartistes et républicains (ceux-ci pensant, après 1830, n'avoir plus à redouter une restauration impériale), faisaient campagne côte à côte contre le Gouvernement de Juillet, au nom de la liberté et des intérêts de la démocratie.
Dans les campagnes, au souvenir de l’Empire se rattache celui de l’affranchissement du sol, de la consolidation des petites propriétés foncières provenant du morcellement des grands domaines et, particulièrement dans le Midi, persiste encore la mémoire des violences politiques de la Restauration. La légende napoléonienne domine les masses, et en 1852 Proudhon a pu légitimement dire : « Le peuple ne sait que deux choses, le bon Dieu et l'Empereur, comme jadis il ne savait que le bon Dieu et Charlemagne (1). »
Le prince Louis-Napoléon contribuait personnellement, lui aussi, à cette propagande favorable à sa propre cause. Cachant derrière un mélange d’opinions
démocratiques, de doctrines socialistes, d'appels à la
1. Proudhon. La Révolution sociale... p. 56 ; de même Renan : « C'est un des bienfaits de l'Empire d'avoir donné au peuple des souvenirs héroïques et un nom facile à comprendre et à idolâtrer, Napoléon, si franchement adopté par l'imagination populaire, offrant un grand objet d'enthousiasme national, aura puissamment contribué à l'exaltation intellectuelle des classes ignorantes : il est devenu pour elles ce que Homère était pour la Grèce, l'initiateur des grandes choses, celui qui fait tressaillir la fibre et étinceler l'œil. » Questions contemporaines,
note à l'Étal des Esprits en 1849, 3 édition, p. 320.
dE
souveraineté du peuple, le dogme de l’hérédité impériale, il s’adressait uniquement aux classes populaires. Soit de l'exil, soit du fort de Ham où il fut interné six ans à la suite d'un coup de main malheureux, il paraphrasait dans des brochures ou dans des articles de Journaux l « idée napoléonienne ».1l représentait son oncle comme le restaurateur de lordre (1) et de la hberté, interrompu dans son œuvre au moment où il allait aboutir à l'établissement du suffrage universel (2); il en faisait « l’exécuteur testamentaire de la Révolu-
tion (3) ».
1. « Avec le nom de Napoléon on ne craint plus le retour de la Ter. reur, avec le nom de la République, on ne craint plus le retour du pouvoir absolu. Ne lui reprochez pas sa dictature (de Napoléon Ier)... elle nous menait à la liberté. » Réveries poliliques écrites en 1832). « Quel était son but ? la liberté! oui la liberté! » Idée Napoléonienne, (1#40). Œuvres de Napoléon III, t. 1, p. 42. « L'idée Napoléonienne consiste à reconstituer la soci“té française bouleversée par 50 ans de révolutions, à concilier l’ordre et la liberté. » Idée Napol., VI, t. I, p. 8.
2. « Lorsque nommé consul à vie, il rétablit le principe du droit d'élection, il proféra ces paroles remarquables : Pour la stabilité du Gouvernement, il faut que le peuple ait plus de part aux élections, » Idée Napoleonienne. Œuvres, t. I, p. 160.
3. « Napoléon en arrivant sur la scène du monde, vit que son rôle devait être l’exécuteur testamentaire de la Révolution... L'Empereur a contribué plus que tout autre à accélérer le règne de la liberté en sauvant l'influence morale dela Révolution et en diminuant les craintes qu’elle inspirait.. Sans le Consulat et l'Empire... la Révolution se serait noyée dans la contre-révolution, tandis que le contraire a eu lieu parce que Napoléon enracina en France et introduisit partout en Europe les principaux bienfaits de la crise de 1789. L'Empereur doit être considéré comme le messice des idées nouvelles, » fbid., p, 28-32.
« Il opérait hardiment, mais sans désordre ni excès, la transition entre
Mais ces vues politiques qu'il faisait siennes et qu'il proposait discrètement de réaliser, devaient moins lui attirer les sympathies de la classe ouvrière que secs idées relatives à l’ordre économique. Car sa critique de l’état social portant sur les maux causés par la concurrence, le machinisme... avait de nombreux points communs avec celle des socialistes. Et, si l'on peut lui reprocher, quand il voulut déterminer par quels moyens il comptait réaliser l'amélioration du sort des ouvriers, d’être arrivé à un projet assez hétéroclite qui semble composé d'idées disparates empruntées aux autres réformateurs de la société, il aboutit cependant aux mêmes conclusions que les idéologues les plus populaires : la régénération de la société par l’intervention de la loi organisant le travail et favorisant l’association ouvrière (1).
C’est le Gouvernement qui, d’après le prince Louis- Napoléon, doit prendre l'initiative des réformes sociales pour lutter contre le paupérisme. Car tel est le mal
dont souffrent les classes ouvrières, mal sans remède
les anciens et les nouveaux intérêts ; il jetait en France les larges fondements qui devaient assurer le triomphe de la révolution sociale et de la révolution politique.» Ibid., p. 4.
1, « La classe ouvrière ne possède rien, il faut la rendre propriétaire. Elle n'a de richesse que ses bras, il faut donner à ses bras un emploi utile pour tous. Elle est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple de sybarites, Il faut lui donner une place dans la société et attacher ses intérêts à ceux du sol, Enfin, elle est sans organisation et sans liens, sans droit et sans avenir, il faut lui donner des droits et un avenir et la relever à ses propres yeux par l’association, l’éducation et la discipline. » Exlinclion du paupérisme. Œuvres, t. LI, BoulHs