CHAPITRE PREMIER
Les mesures de défiance envers les groupements ouvriers
Le désordre des esprits, l’affolement des uns qui redoutaient un bouleversement économique, la colère des autres contre l’Assemblée, ouvriers et paysans qui préféraient se donner librement un maître que perdre l’égalité politique conquise par la dernière révolution, telles ont été en définitive les causes du succès du plébiscite.
Mais le régime nouveau, par cela même qu’il procédait du suffrage universel, ne pouvait être indépendant des partis qui en avaient amené le triomphe, ne pouvait leurrer complètement leurs espoirs, et l’Empire, dès son origine, allait se trouver engagé dans un conflit d'intérêts et de tendances où il était forcé de pren: dre parti pour se maintenir.
Entre des vœux opposés, quel devait être son choix? Allait-il devenir cet empire démocratique qui semblait
à Proudhon emprisonné, devoir dériver nécessairement
des faits, allait-il chercher à « faire des citoyens avec les serfs de la glèbe et de la machine; changer en sages des croyants ahuris; produire tout un peuple avec les plus belles des races; puis, avec cette génération transformée, révolutionner l’Europe et le monde (1) ». Allaïtil au contraire continuer la lutte engagée par la Législative contre les idées de Février et évoluer vers l’établissement d’un régime analogue à celui de Juillet? C’est ce dernier parti que prit l’Empire; il ne craignaïit en effet plus rien des classes ouvrières ou paysannes encore pleines d'enthousiasme pour celui qui s'était présenté à elles comme le candidat des réformes. Privé de ses chefs dispersés, emprisonnés, exilés, le peuple ne pouvait protester utilement. Du reste, les classes populaires, depuis la répression de juin,n’osaient plus manifester d’exigences. On dirait presque qu’elles avaient oublié leur aspiration idéale vers l’égalité. Pendant toute la durée de l’Assemblée Législative, tous les partis de gauche s’étaient unis, et ce n’était plus pour essayer d’arracher des mesures économiques favorables aux classes ouvrières ; mais la lutte pour l’intégrité du suffrage universel, pour la liberté politique, était devenue presque leur exclusive préoccupation. Bien plus, les vœux mêmes des ouvriers font écho à ceux des classes conservatrices. Ils demandent eux aussi l'ordre, la paix intérieure qui, seule, pourra leur ren- -dre le travail plus abondant et la vie moins dure après
les années de crise que l’industrie vient de traverser.