Rapport Bertrand. Dalloz, 1854, 4,119, col, 1 et
individus placés sous la surveillance de la haute police, quand le gouvernement eut rendu, conformément à l’article 10 de la loi, le règlement d'administration publique (1) « déterminant tout ce qui concerne la forme, la délivrance et la tenue des livrets » et imposant aux autorités locales des dispositions spéciales en matière de police (art. 14), relatives, par exemple, à l'emploi des livrets comme passeperts. Par l’application de cette loi, des rapports constants avec la police sont devenus inévitables à l’ouvrier : à Paris, même muni d’un congé régulier de son patron, il ne peut changer d'atelier sans faire viser son livret ; arrivant de province, il n’a pas le droit de se servir de ce « titre à la confiance » que l’administration lui impose sans le faire préalablement enregistrer. Enfin, après chaque visa,un bulletin est envoyé à la préfecture de police, et le préfet attache « La plus grande impor-
tance » à cette opération de surveillance.
Sous l'empire d’une législation aussi pointilleuse, aussi soupçonneuse envers les ouvriers, iln'est pas étonnant que la répression des coalitions se soit effectuée d’une manière rigoureuse, parfois même un peu brutale. La coalition n'est-elle pas, en effet, un signe de mécontentement ? Et n’importait-il pas avant tout au gouvernement de calmer ou d’étouffer toute inquiétude ?
En présence d’une situation qui pourrait être exploitée
1. Cf. Instruction sur le service des livrets ouvriers... du 15 octobre 1855, accompagnant l'arrêté du 13 octobre 1855, Mon., 1855, 6 no-
vembre, p. 1229,
par les partis contre le régime, n’était-il pas du devoir de cette police politique, — qui aux dires de M. Persigny (1) lui-même, à aucune époque, ne s'était exercée avec plus d’autorité et n’avait rencontré moins d’obstacle, — de réprimer promptement celte agilation dont une loi prévoyante faisait un délit? Des raisons politiques poussaient done le pouvoir à s'inspirer des idées exprimées par de Vatimesnil, le rapporteur en 1849 de la loi sur les coalitions : « Le mot de coalition, disaitil, implique l’idée d’un pacte répréhensible... La coalition est un concert illicite entre individus, qui n'ont d'autre intérêt commun et d’autre but que de contraindre la volonté d’autrui, de détruire la concurrence et de créer des prix factices (2). » Et puis, la coalition étant ainsi entendue, sa répression devenait si favorable aux industriels, dont l’empire voulait faire ses alliés !
Il importait au gouvernement d'empêcher les ouvriers de faire peser leur volonté collective pour la fixation du taux des salaires, salaires qui, à cette époque, auraient pu subir une élévation puisque l’abondance des entreprises raréfiait la main-d'œuvre au même moment où le perfectionnement de l’industrie rendait le travail plus productif, où la confiance, favorisant la circulation des capitaux, avait amené une baisse de l’intérêt de l’argent. Cette répression des coalitions constituait un encouragement réel à l’industrie :outre la sécurité plus grande ainsi donnée aux affaires, elle empêchait les revendi-
cations collectives de se produire et d'amener une
1. Mon., p. 673, col. 1, circul. 20 juin 1854. 2. Mon., 1849, p. 2998.
hausse des salaires, et la marge du gain à effectuer restant plus considérable, cela excitait d'autant l’initiative des industriels.
Les statistiques (1) nous montrent qu'à aucune époque la répression des coalitions n’a été plus vive : les motifs les plus futiles entrainaient des arrestations et des poursuites. À Courrières, en janvier 1853, certains ouvriers ayant exprimé leur mécontentement au sujet d’une augmentation de tâche que l’on disait projetée, des mandats d'amener furent lancés, pour cause de coalition, et pourtant on n’avait eu à constater aucun désordre grave (2). À Pithiviers, T4 bûcherons inculpés de coalitions étaient tous frappés d’une punition de prison (3). Mais, l’année 1855 fut la plus chargée de répressions, d'autant plus que les coalitions furent souvent violentes, et que le caractère commun à la plupart de ces ententes était d’être un mouvement corporatif. Profitant de l'insuffisance de la main-d'œuvre, les ouvriers s’efforçaient de faire élever leurs salaires ou d’obtenir pour toute la profession une réglementation nouvelle des conditions du travail. C’est dans ce but que les fondeurs en bronze déclarèrent la grève : il s'agissait d'obtenir le remplacement du poussier de charbon employé pour Le moulage par la fécule, moins
nocive pour les ouvriers.
1. Office du Travail, Les Associations professionnelles ouvrières, tome 1, p. 40; Lagardelle. L'évolution des syndicats ouvriers en France, p. 144.
2, Moniteur, 15 janvier 1853, p. 59, col. 3,
3, Moniteur, 8 janvier 1853.