‹ Le Second Empire et la Législation OuvrièreChapitre 42 sur 132 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Les mesures tutélaires en faveur des ouvriers

Pour assurer sa propre stabilité, le Gouvernement du 2 décembre avait dù chercher à se concilier les conservateurs en les rassurant sur le péril socialiste, en admettant leurs réclamations contre la législation sociale de la deuxième République et en essayant de leur procurer l'occasion de développer leur prospérité industrielle. Il ne pouvait pas cependant rester complètement indifférent aux vœux et aux besoins des classes ouvrières. Car si, au lendemain du coup d’État, la masse des travailleurs, désorganisée et affamée, paraissait beaucoup moins redoutable pour l’Empire qu’une coalition des anciens partis, elle pouvait, avant les élections prochaines, se reprendre, et retirer alors l'approbation qu’elle avait donnée au plébiciste. L'Empire ne devait pas oublier qu’il était une « démocratie couronnée ». Pour se maintenir, il avait donc à compter avec le suffrage universel qui, en 1858, où le Corps législatif devait être renouvelé, allait rendre pour quelques minutes au peuple l’usage de sa souveraineté. Le gouvernement sentait alors la nécessité d’écarter cette menace du suffrage universel que dépeignait plus tard le légitimiste

Dunoyer. « Là où le chef du gouvernement est consti-

tutionnellement déclaré responsable, il y aurait contradiction à dire qu’il ne pourra jamais être révoqué.…. En usant comme il l’a fait de sa souveraineté en faveur de l'établissement politique qui régit la France, le peuple ne s’est pas dépouillé de son droit. Il le conserve intact avec la faculté de repentir. Partant il pourra modifier quand il lui plaira les résolutions qu’on a obtenues de lui (1). »

C'est cette menace du suffrage universel qui force le gouvernement à user de diplomatie avec les classes populaires ; c’est la crainte de s’aliéner cette majorité instable, le désir de conserver sa confiance, qui semblent avoir constamment poussé Napoléon III à accompagner chacun des actes par lesquels il restreignait les libertés publiques ou assurait plus fortement la domination de la bourgeoisie industrielle, de quelque autre disposition dans laquelle il aurait l’occasion d'affirmer, au contraire, sasollicitude pour les classes ouvrières. Car, avec une complète absence de vie parlementaire, avec un Corps législatif qui, ne pouvant prendre l’initiative d’aucune proposition de loi, n'avait même pas le pouvoir d’amendement, et un Sénat toujours docile qui devait se borner à examiner la constitutionnalité des mesures votées par l’autre Chambre, les dispositions légales nouvelles ressemblaient étrangement à des actes d’autorité du pouvoir central, c’est-à-dire de l’Empe-

reur, seul responsable devant Le suffrage universel. Lui

1. Dunoyer. Le Second Empire et une seconde reslauralion. Lon-

dres, 1865, t. I, p. 17 et 18,

seul devait donc subir le contre-coup de l'opportunité ou de l’impopularité de ces mesures.

Il devait donc s’efforcér de paraître réaliser ces traditions napoléoniennes dont il s'était dit l'héritier, ces traditions qui « avaient cette singulière fortune de garantir les conditions hiérarchiques sur lesquelles repose la société, et en élargissant devant les masses les perspectives de travail, et en donnant satisfaction à leurs instincts démocratiques, de pouvoir les arracher à des illusions funestes (1) ». Sous peine de perdre la confiance de la majorité d’entre ceux qui lui avaient donné leurs votes, il ne pouvait pas se contenter de rétablir un système politique et économique à la Guizot; son affaire n’était pas seulement de « bien faire les affaires du peuple », de satisfaire « la grande société saine et tranquille », mais il devait s’efforcer,au moins en apparence, d'améliorer le sort des classes pauvres pour en acquérir les bonnes grâces. Beaucoup d’ouvriers avaient déjà voté pour ce Louis Bonaparte qui avait dit qu'un gouvernement devait être « le moteur bienfaisant de l'organisme social (2) ». Ceux-ci avaient espéré, après Le rétablissement du suffrage universel, l’avènement d'un Empire démocratique qui se chargerait de mener à bien les réformes que la République elle-même n'avait pu faire aboutir. Comme Président, n’avait-il pas contracté cet engagement, dans une circonstance

où ses paroles ne pouvaient manquer d'être entendues

1. Audiganne. Les populations ouvrières, 1860. Introduction au tome II, p. 11.

2. Œuvres de Napoléon III, tome I. L’Idée napoléonienne, p. 21.

des classes ouvrières, le 11 novembre 1849, à la distribution des récompenses à l’Industrie Nationale : « Au gouvernement appartient d'établir et de propager les bons principes d'économie politique, d'encourager, de protéger, d'honorer le travail national. Il doit être l’instigateur de tout ce qui tend à élever la condition de l’homme... Réalisons au profit de ceux qui travaillent ce vœu philanthropique d’une part meilleure dans les bénéfices, et d’un avenir assuré. »

Mais une fois assurés l’ordre dans la rue, la diseipline et la hiérarchie dans l'atelier, il ne fallait pas cependant, pour garantir au régime nouveau l’appui du peuple, pour en conserver et en obtenir encore l’adhésion, que le gouvernement réveille par des réformes trop profondes le souvenir des anciennes espérances populaires ou autorise des revendications nouvelles. Le gouvernement devait donc éviter de laisser à un mécontentement quelconque le temps de produire une agitation. Pour étouffer toutes les défiances, il allait commencer par donner satisfaction aux intérêts matériels immédiats des ouvriers : il fallait que l’empereur soit généreux, qu'il réponde à ce souhait du peuple que rapportait Proudhon méprisant: « Il dit... : « Barbès « a demandé pour nous un milliard aux riches: Bona- « parte nous le donnera! » Largesse, comme au temps des rois ; c’est tout le socialisme du peuple (1). »

Les largesses de l'Empereur ne devaient pas se faire attendre dans des circonstances où les souffrances populaires auraient pu le mettre en péril.

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