‹ Le Second Empire et la Législation OuvrièreChapitre 50 sur 132 · août 1854. Mon., 19 août · texte numérisé non relu

août 1854. Mon., 19 août

pression bien nette du désir de faire cesser l'injustice d'inégalités ou des souffrances trop grandes. On ne trouve dans les exposés des motifs, dans Les rapports, dans les circulaires, où ces projets de lois sont étudiés, aucun effort pour expliquer l'intervention du pouvoir, soit par des considérations de justice, soit par le souci de sauvegarder la dignité humaine, d’accroître la valeur morale ou même physique de l'individu. De sorte que.ce qui nous apparaît comme le seul but visé par ces mesures, c’est le maintien à tout prix, par tous les moyens, de l’ordre dont le rétablissement avait été pour beaucoup la raison d’être et l’excuse du coup d'Etat. De même qu'il avait été impitoyable envers les travailleurs pour faire accepter sa domination des classes riches, aussitôt arrivé à cela, il avait voulu s’attacher définitivement, par une affectation bruyante de sympathie, les classes ouvrières que la prospérité générale avait rendues moins suspectes. Aussi, malgré la publication à cette époque des œuvres de Napoléon I[, — ce qui équivalait à une reconnaissance publique des idées du prétendant, — on ne doit pas, semble-t-il, donner une autre portée à ces essais de réformes. Telle était l'opinion d’Armand de Melun qui, pendant la durée de l’Assemblée législative, avait été le champion de l'intervention légale en faveur des pauvres : « Louis- Napoléon Bonaparte était très disposé à faire le bien à condition que son pouvoir et sa popularité en auraient tout l'honneur (1). » Et Karl Marx exprimait la même idée d’une manière encore plus frappante : « Bona- 1. Cité par Ferdinand Dreyfus, op. cil., p. 126.

parte aurait voulu se poser comme le bienfaiteur patriarcal de toutes les classes. Bonaparte aurait voulu être l’homme le plus obligeant de France, et convertir toute la propriété, tout le travail de la France en

une obligation personnelle pour lui (1). »

Le désir de gagner la confiance des classes ouvrières ne faisait cependant pas renoncer le gouvernement à user des mesures de rigueur qu’il avait prises contre elles après le coup d’État. Car les agglomérations industrielles étaient restées des foyers d'opposition : de toute association ouvrière de production, de toute société de secours mutuels, le gouvernement craignaït de voir nattre une agitation politique. Les mouvements populaires, comme celui de la Marianne, en 1855, les rapports annuels des procureurs généraux au ministre de la Justice, montraient que malgré le calme apparent, nombreux étaient les ouvriers qui n’avaient pas renoncé à leurs espoirs de 1848 (2). Ce n’était cependant plus par un coup de force que la majorité d’entre eux comptait en hâter la réalisation, mais par la conquête du pouvoir par le suffrage universel. Aux élections de 1857, cette opposition, jusque-là muette, paraît redoutable pour l’Empire : les candidats républicains se présentent comme les champions de la liberté et des réformes

sociales (3), réunissent un nombre considérable de suf-

1, K, Marx. Le 18 brumaire de Napoléon Bonaparte. 2, Cf. Hist. Socialiste, t. X, p. 94 et suiv. 3. Proclamation de Ranc, candidat en 1857, « L'amélioration morale

et matérielle du sort de ceux qui souflrent, des travailleurs, le déve-

frages, malgré la propagande abstentionniste des démocrates exilés et de Proudhon ; à Paris même ils conquièrent la majorité des sièges, et deux élus refusent le serment, affirmant ainsi l'attachement de leurs mandants aux idées républicaines et l'opposition irréductible de la classe ouvrière à l'Empire.

Aussi le gouvernement abandonne la politique des ménagements et des concessions à la classe ouvrière : conservateurs et bonapartistes s’effraient de l’agitation démocratique (1). Après l'attentat d'Orsini, en 1858, le gouvernement de Napoléon III qui se croit menacé réagit « contre la politique de coquetterie avec les démocrates, que ce prince a suivie depuis le coup d’État et dont Billault était le principal agent (2) ». Avec le général Espinasse, que la peur de la démagogie avait fait nommer ministre de l'Intérieur, il n’est plus question de politique ouvrière : le gouvernement confond et frappe indistinctement toutes les velléités d’oppo-

sition, celle de Montalembert comme celle de Proudhon.

Tout espoir de réformes sociales semblait devoir être abandonné après l’attentat d’Orsini : la loi de sûreté générale, plus soupçonneuse encore que les décrets de la dictature, n’aurait toléré l’expression

loppement du commerce, de l’industrie et du crédit, voilà son but (de la démocratie) ; la liberté, voilà ses moyens, » Hist. soc., t. Xe p. 108.

1. Cf. Proclamation du général Espinasse, 9 février 1858, ct le rap= port de Morny sur la loi de sûreté générale 3. De Hubner. Mémoires, 8 février 1858, &. [I, p. 103 ; et Proudhon. Correspondance, t. VIIL, 13 sept. et 5 déc. 1858.

d’aucun vœu populaire; le gouvernement, d'autre part, semblait avoir renoncé pour longtemps à la con quête pacifique de la démocratie ouvrière. Mais une décision imprévue de Napoléon III, l'intervention française en Italie, attribuée généralement à un incident du procès d’Orsini, amena un revirement subit de la politique impériale : l'application des lois dictatoriales fut un peu moins rigoureuse, l'adhésion des républicains à la guerre rendant l’Empire plus indulgent pour eux.

Mais la guerre d'Italie fut l’origine de conflits inté- : rieurs tels que l’Empire se vit forcé, pour assurer sa stabilité d'accroître les libertés politiques constitutionnelles et fut entrainé, peu à peu, à donner une satisfaction progressive aux revendications ouvrières.

Quand il cédait ainsi aux influences du Palais-Royal et à ses propres sympathies, au moment où ilse décidait à intervenir en Italie, l'Empereur voulait paraître fidèle à la tradition révolutionnaire qui avait donné à la France la mission d’initiatrice de la liberté, à cette politique des nationalités si bien accueillie du peuple au moment de la guerre de Crimée. Il comptait concilier à ce bonapartisme libéral les partisans des idées républicaines. Son calcul était juste. L'Empereur, à son départ pour la guerre, traversait Les faubourgs au milieu des acclamations ouvrières et Jules Favre apportait à la tribune l’adhésion de l’opposition démocratique à l’aide donnée pour l’affranchissement de V’Ttalie.

Mais la politique contradictoire suivie par le gouver-

nement, politique émancipatrice à l’extérieur, autori-

taire et répressive à l’intérieur, n'allait pas tarder à ranimer les mécontentements. Les conséquences de cette contradiction, et l’impossibilité où le gouvernement allait se trouver de limiter au refoulement des Autrichiens le mouvement national italien, et de l'empêcher de porter atteinte à la souveraineté du Saint-Siège, avaient déjà été signalées par Jules Favre et Plichon au Corps législatif (1), le premier acclamant la liberté qui, par la force des choses, devait refluer en France, le second la redoutant. L’émancipation du territoire italien laissée incomplète aux préliminaires de Villafranca, la souveraineté temporelle du pape menacée par l’élan que l'intervention française avait donné aux libéraux italiens et par le prestige que venait d'acquérir la maison de Savoie, cela privait à la fois l’Empire de l’appui des anciens partis mécontents et des démocrates non satisfaits. D'autant plus vigoureusement pris à partie qu'il s’affaiblit en hésitant et en se contredisant sans cesse, pour essayer de contenter l’un et l’autre des

partis aux vœux opposés (2), Le gouvernement se trouve

1. Cf, séance 29 avril 1859. Mon.,2 mai,p. 502. J.Favre «La politique du gouvernement a été la politique traditionnelle de la France, Briser les chaînes des esclaves, chasser les dominateurs qui n’ont jamais su s'imposer que par la violence, voilà la mission de la France. » Plichon : « Ce n’est pas sculement la sécurité extéricure qui pourra être compromise par cette guerre, mais encore la paix intérieure du pays. On ne pourrait être révolutionnaire en I{alie et rester conservateur en France et à Rome »

2. Expédition de Syrie où nos soldats vont lutter « là où des ancétres héroïques avaient glorieusement porté la bannière du Christ»,

qui finit par l'intervention d’une commission internationale impo-

attaqué par les catholiques qui entraînent une grande partie des populations rurales, et groupent autour d'eux les « classes ingouvernables » (1), financiers ou industriels protectionnistes redoutant les conséquences des traités de commerce déjà annoncés, orléanistes qui n’ont pas pardonné la spoliation des biens particuliers de la famille royale en janvier 1852. Le gouvernement est encore menacé par les républicains déçus par une retraite prématurée, auxquels l’amnistie du 17 août 1859 n’a nullement fait oublier les brutalités du coup d’Etat ou de la Loi de sûreté générale, et dont l'influence est accrue par le retour des condamnés qui bénéficient du prestige de l'exil.

A la même époque se fait durement sentir une crise économique due au conflit entre républicains et démocrates aux États-Unis, aux krachs d'Angleterre, au manque de capitaux, raréfiés par les emprunts d'États ou immobilisés dans des opérations à rendement très différé.

Cet état de choses provoquait un malaise général tel, que l'Empereur, dans le discours d’ouverture de la session législative, le 8 février 1859, faisait part de

ses inquiétudes aux grands corps de l'État : « Mes-

sée par l'animosité de l'Angleterre, Expédition de Chine pour la protection des missions. Encouragements à la formation de l'unité roumaine et serbe, Contre la politique anglaise et italienne, l'Empire défend l'autorité du pape auquelil veut imposer sans succès une meilleure administration. Cf. le discours d'E. Ollivier, pendant la discussion de l’adresse en 1865, où il note les hésitations et l’évolution de la politique impériale, Mon., 5 fév. 1863, p. 168. 1. E. Ollivier, op. cit., IVpa 14.

sieurs, la France, vous le savez, à vu depuis six ans son bien-être augmenter, sa richesse s’accroître, ses discussions intestines s’éteindre, son prestige se relever. et cependant il surgit par intervalles, au milieu du calme et de la prospérité générale, une inquiétude vague, une sourde agitation qui, sans cause bien définie, s'empare de certains esprits et altère la confiance publique. »

Aussi, dès le commencement de la session de 1860, le gouvernement, attaqué à tout propos, même dans le Corps législatif jadis si docile, se trouvait acculé à des modifications constitutionnelles et s’efforçait par des promesses de concessions, de s’attacher par avance l’opposition démocratique et les classes populaires (1). Par l'accroissement des libertés parlementaires (décret du 2 novembre 1860), l'Empire espérait satisfaire aux demandes de garanties formulées par tous les partis, déconcertés des revirements de la politique officielle, et par le sénatus-consulte du 2 décembre 1861, qui rendait le Corps législatif effectivement maître de l’établissement et du contrôle du budget, il voulait calmer les inquiétudes causées par l’augmentation constante des déficits (2). En associant les grands corps de l’État

1. C’est ce que notait Proudhon le 1°* janvier 1860, « Combinant toutes ces eirconstances : 1° le mouvement des idées libérales en Europe ; 2° l’insuccès complet d’une politique renouvelée de traditions de 1804 à 1814 ; 3° la situation économique et financière ; 4e le refroidissement du clergé... je suis forcé de conclure à une volte-face du gouvernement et peut-être à une tentative de rapprochement avec la

démocratie même sociale. >» Gorrespondance, t. X, p. 308.

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