CHAPITRE II
Les délégations ouvrières à l'Exposition de Londres en 1862
Aussitôt que l’Empire essaiera d’entrer dans la voie des réformes sociales, son initiative se trouvera, sinon arrêtée, du moins canalisée, par la volonté des classes ouvrières demandant, la première fois que le gouvernement les consulte, la réalisation d’un ensemble réfléchi de vœux, de revendications. Cette unité, frappante à la lecture des rapports des délégués ouvriers à Londres, comment a-t-elle pu se réaliser pendant les années de silence forcé qui ont suivi le coup d’État, à un moment où toute manifestation d’esprit corporatif était non seulement suspecte, mais considérée comme séditieuse ? Jusqu'à quel point les masses ouvrières ont-elles pu acquérir une vie propre, constituer véritablement une « classe >» homogène, unie par une communauté entière d’aspirations ? C’est ce que nous devons essayer en premier lieu de déterminer, car le mouvement social qui s’affirme en 1862 s’accentuera sans cesse, entraînant l’Empire à de légitimes mais tardives concessions.
C'était surtout à des causes économiques qu’était.due
la cohésion acquise par les classes ouvrières. Tandis que l'effort du gouvernement impérial avait toujours été dirigé vers la suppression de tout groupement volontaire qui n’aurait pas admis le contrôle de l’administration et son patronage, les conditions nouvelles de la production, les réductions de tarifs annoncées depuis 1836 et la conclusion des traités de commerce qui rendaient menaçante la concurrence étrangère, poussaient au contraire l’industrie à une concentration croissante qui rassemblait dans les mêmes villes et dans les mêmes ateliers des groupes croissants de travailleurs. Les plaintes individuelles avaient d'autant plus de chance d’y trouver un écho que tous subissaient les mêmes conséquences de l’organisation économique, et, quoique la loi ait voulu les empêcher de discuter leurs intérêts communs, leurs souffrances leur étaient trop communes pour qu’ils ne cherchent ensemble une solution générale capable d’y porter remède (1). Et le machinisme, qui a été une des causes de leurs maux, aide, depuis son triomphe, à leur émancipation, non seule-
ment parce qu’il rapproche les ouvriers en les faisant
1. « Plus j'étudie les faits, plus je demeure convaincu qu’à côté des passions de circonstance que les ouvriers puisaient (en 1848) dans les clubs, il en est de permanentes, très réfléchies et très profondes, où ils ne s’inspirent que d'eux-mêmes... C’est dans le régime même de la manufacture que ces passions ont pris naissance et s’alimentent, malgré les règlements, malgré les amendes, malgré le silence imposé et les servitudes imposées jusqu'à la minutie, ou plutôt à raison de ces servitudes, de ce silence, de ces amendes ou de ces règlements.»
Louis Reybaud. De la condition des ouvriers en soie, 1859, p. VII, Introduction,
collaborer à une œuvre commune, mais parce qu’en leur évitant des fatigues physiques inutiles, il les rend plus capables de se développer moralement et intellectuellement (1).
Une vie morale intense s’éveille peu à peu parmi l'élite des travailleurs. La conviction que l'établissement du suffrage universel a mis entre leurs mains un instrument d’émancipation dont ils n'ont pas su faire usage en 1848, le culte de l'égalité (qui était, d’après Corbon (2), avec le sentiment national, le caractère le plus saillant de l’ouvrier parisien), la persistance des idées républicaines (3), sont le fonds de leurs idées politiques. Mais les plus éclairés d’entre eux cherchent quelle combinaison réalisable pourrait donner à l’ouvrier «une garantie contre toute éventualité qui l’obligerait à quêter dela besogne ou à disputerson salaire (4) ». Cette période de travail, Corbon, ancien collaborateur de Buchez à la rédaction de /’Atelier, ancien député à
l’Assemblée Constituante, et Tolain, tous deux ouvriers,
1. « Toute conquête de l'industrie est une liberté de plus pour l'esprit », écrivait Vacherot(La démocratie, p. 162 et 163, 1860). « Oui, dit Beluze, l’ancien icarien, les machines sont des auxiliaires destinées à aider les ouvriers, à diminuer leurs peines, à augmenter leur bienêtre ; c'est l'instrument de leur émancipation, ce sont elles qui en feront des véritables citoyens, des hommes indépendants et libres. » Les associalions conséquence du progrès. Le Crédit du travail, p.28, 1853.