Corbon, op. cit., p
nous la font connaître. « Pendant ces dix années de silence, pendant le calme profond (à peine troublé par la guerre d'Italie), qui avait succédé aux mouvements tumultueux de la place publique, un lent travail d’assi. milation s'était fait dans la partie la plus active et la plus intelligente dela population ouvrière. Pour ne plus s’épancher au dehors, les idées n’étaient pas mortes, les esprits trituraient les théories. Élaguant les exagérations, les utopies impraticables, ils dégageaient les réformes pratiques en les contrôlant rigoureusement par les faits. Comprenant qu’on ne change point en un jour les conditions économiques d’une société, que le principe de l'association s’était heurté devant l’ignorance et l’impatience des masses, on changea de route et, peu à peu, on entendit proposer par les classes ouvrières quelques réformes nettes et précises. Travail profond, ignoré de tout ce qui n'était pas mêlé à la vie intime de l’ouvrier, mais qui n’en a pas moins jeté de profondes racines (1). >» Le peuple veut être instruit et éclairé avant d’agir:en 1860 Darimon signale parmi les ouvriers un mouvement « proudhonien », et une délégation indépendante d'ouvriers fait même le voyage de Bruxelles pour demander au maître des éelaircissements sur sa doctrine et une direction d’études (2). Au même moment se fondent des bibliothèques publiques (3) et des publications populaires destinées à l'éducation des
travailleurs, et leurs fondateurs sont des ouvriers qui
1. Tolain, Quelques vérités sur les éleclions de Paris, p. 26 (1863). 2. Proudhon, 14 octobre 1860. Correspondance, 1. X, p. 177. 8. Cf. Tolain, op. cit., p. 27, note 1.
bénéficient pour cela de la tolérance relative du Gouvernement impérial depuis 1860.
C'est le résultat de ces recherches, des tâätonnements des ouvriers en quête des modifications à apporter à l’organisation économique, afin de la rendre moins dure pour eux, c'est l'expression raisonnée des vœux de tous les éléments des populations industrielles, que nous allons trouver épars dans les rapports des délégués ouvriers à l'Exposition de Londres, en 1862 (1).
Une demande fut adressée au gouvernement, au mois de septembre 1861, pour obtenir son aide afin de « faciliter à un certain nombre d'ouvriers parisiens de visiter l'exposition de Florence et l'exposition de Londres ». Mais le refus que le ministre de l’Intérieur, M. Rouher, opposa aux pétitionnaires, ayant été seulement motivé par le fait que l'exposition [talienne était « nationale et partielle »,et qu’aucuns fonds n’avaient été destinés à défrayer une mission de cette nature, à la fin de la même année, les mêmes ouvriers joints à. quelques autres, réitérèrent leur demande. Il s’adressaient cette fois au président de la commission impériale, le prince Napoléon, très populaire dans les milieux ouvriers pour ses idées libérales, anticléricales, qu’il n’avait pas craint de manifester souvent (faisant ainsi équilibre à l'influence de l’entourage ultramontain
de l’impératrice), et populaire aussi pour les relations
1. Pour tout ce qui a trait aux délégations ouvrières consulter la thèse Fougère Paris 1905 ; et pour leur organisation, Brochures ou-
vrières : Les délégations ouvrières à l'Exposition de Londres en 1862.
suivies qu’il entretenait avec les anciens chefs de la démocratie, avec Proudhon notamment.
Cette demande ayant reçu un accueil favorable, il fut décidé qu ‘« une commission ouvrière, formée des présidents des sociétés de secours mutuels professionnelles », aurait le rôle d’ « intermédiaire entre la commission impériale et les divers corps de métiers », tant pour le choix des délégués qui devaient être élus dans chaque profession par tous les ouvriers l’exerçant que pour la gestion des fonds destinés à subvenir aux frais des délégations. Le gouvernement et la ville de Paris fournissaient chacun 20.000 francs; le reste de la somme nécessaire devait provenir de versements volontaires des ouvriers, des sociétés de secours mutuels professionnelles, ou d’une souscription publique ouverte par l'initiative du journal Le Temps, dès le mois d’octobre, avant qu’il ne soit encore question d'envoyer officiellement à Londres des ouvriers. A la suite d'élections qui eurent lieu dans le plus grand calme, un millier de délégués traversèrent la Manche.
Étant donné l'importance que ces premières délégations ouvrières acquirent plus tard dans le mouvement d’émancipation des travailleurs, il serait intéressant de déterminer quelle à pu être la part de l’initiative privée des ouvriers et la part du gouvernement dans l'organisation de ces délégations. Faut-il en attribuer la paternité à ce dernier, comme le prétend M. Fougère ? À l'entendre, le gouvernement serait intervenu
<non seulement pour protéger et soutenir, mais surtout
pour susciter et créer (1) ». Ou doit-on laisser la majeure partie du mérite de leur création aux chefs de l’organisation rudimentaire du prolétariat, reprenant un essai qui n'avait pas été fécond en résultats en 1851, en le modifiant, en l’adaptant aux circonstances, à la mentalité et aux préoccupations des ouvriers parisiens.
S'il est certain que parmi les signataires de la première lettre demandant au gouvernement son concours pour envoyer des ouvriers à Florence sont les ouvriers qui avaient précédemment fait paraître les premières Brochures Ouvrières, particulièrement la plaquette intitulée Le Peuple, l'Empereur et les anciens partis, dans laquelle on essayait de propager l’idée d’un césarisme démocratique, populaire, tout à fait conforme aux doctrines du Palais-Royal, — et certaines flagorneries suffiraient à rendre évidente son inspiration officielle, — on pourrait peut-être attribuer Ja même origine à la demande particulière à lexposition de Londres. Alors, on ne s’expliquerait pas l’adhésion à cette seconde pétition d’indépendants irréductibles comme Tolain. Mais à comparer dans quel esprit le Palais-Royal aurait entendu créer les délégations ouvrières et leur organisation définitive, on est amené à conclure, — en admettant même que l’idée en aurait été suscitée par l'initiative officielle, — que l’œuvre de la commission ouvrière en est devenue tout à fait indépen-
dante, et comme forme, et comme portée.
1, Fougère, op. cit., p. 59.
FOURNIER ai
S'il est vrai que le prince Napoléon ait voulu pousser à l’organisation de. délégations ouvrières et ait cherché à leur assigner un but, on ne se hasardera guère en lui prêtant les idées exprimées par le journal /’Opinion Nationale, qui était devenu, par la collaboration régulière d'Armand Lévi, l’interprète officieux du Palais-Royal.
Dès le 2 octobre 1861, il conseille vivement aux ouvriers de s'organiser par ateliers, comme les travailleurs d'Angleterre, pour fournir à quelques-uns d’entre eux les moyens de faire le voyage de Londres à frais communs, et il leur reproche leur inertie. En réponse à cet article, une lettre de Tolain (1) expliquait cette insouciance apparente attribuée par les publicistes aux ouvriers. Il en donnait comme raisons les dangers qu'une initiative pareille ferait courir à ses promoteurs, l'impossibilité de se constituer ouvertement en groupes sans s’attirer les tracasseries de la police, — dont dépendait la faculté de se réunir et de s'entendre, — ou les poursuites du gouvernement, et surtout la volonté des ouvriers de n’agir que librement, sans s’engager à accepter tous les conseils ou.à subir des entraves de la part de ceux qui prétendaient leur venir en aide. L'Opinion Nationale, acceptant ces arguments, fit valoir à son tour l'utilité qu'il y aurait pour le gouvernement lui-même à prouver par des faits « que les représentants des professions peuvent s’assembler et
1. Opinion Nationale, 17 octobre 1861. La lettre de Tolain et cet article de l’Opinion Nationale sont reproduits dans les Brochures Ou -
vrières. Les délégations ouvrières, p. 21,
discuter leurs intérêts sans que l'ordre soit mis en péril ». Et le rédacteur demande au gouvernement, pour cet apprentissage de la liberté civile, « de s'abstenir soigneusement de foute intervention tant qu’on ne sorürait pas de la limite de La question à l’ordre du Jour ».
Mais cette indépendance ne devait être nullement concédée dans le but de créer ou de consacrer une organisation des travailleurs. Quand il s’est agi de constituer la commission ouvrière, la commission impériale avait d'abord proposé de la former de membres ouvriers des conseils de prud'hommes, tirés au sort sur leur liste (1). Mais ceux-ci n'étaient en fait les représentants que d’une partie des travailleurs, étant donné les conditions de l'électorat aux conseils et le peu de branches de la production qui y étaient représentées. Et l’on en vint à admettre que la commission ouvrière serait composée des présidents de sociétés de secours mutuels professionnelles : le gouvernement, par les résistances qu’il rencontra chez les ouvriers, avait donc été conduit à charger d’une mission officielle les représentants élus des travailleurs, les chefs de l’organisation corporative qui existait en marge de
la loi et malgré elle (2). La Commission impériale, qui