Brochures Ouvrières. Les délégations ouvrières, p
2. La reconnaissance des organisations ouvrières, dont le gouvernement utilise les rouages,-est encore plus évidente quand on voil la présidence de la commission ouvrière donnée à Chabaud, en sa qualité de « président de la société l’Union du Tour de France, so-
ciété de bienfaisance qui comprend des bureaux spéciaux de secours
avait offert de prendre à sa charge les dépenses du voyage, dut s’effacer devant la commission ouvrière qui, profitant des groupements existants, en créant là où il n’en était pas, organisait les élections des délégués, non sans éveiller les craintes du préfet de police, qui essaya de s’y opposer (1).
Le même esprit d'indépendance a guidé la commission ouvrière quand il s’est agi de déterminer le but du voyage, et sur quels points porteraient les rapports. Nulle part l'Opinion Nationale n'avait fait allusion à une enquête sociale dont pourraient être chargés les envoyés des ateliers, d’une étude des réformes qui pourraient être tentées en faveur de la classe ouvrière. L'initiative ouvrière n’y est encouragée que dans un but strictement utilitaire : pour le perfectionnement et la défense de l’industrie nationale contre la concurrence étrangère. « La partie ouvrière de la population parisienne est trop intelligente pour ne pas comprendre qu'il lui est impossible de rester dans cette sorte d’indifférence et d'inertie ; il y a en elle une puissance et une vitalité qu’elle a tort de laisser sommeiller, si elle veut conserver sur les ouvriers des autres nations cette supériorité qui à, jusqu’à ce jour, assuré notre suprématie sur tous les marchés (1). » Dans /’Opinion mutuels pour beaucoup de corporations ». Cf. Brochures Ouvrières. Les délégations ouvrières... p. 4.
1. Fribourg. Histoire de l’Associalion internationale des Travailleurs, p. 149. Le préfet de police Bortelle disait qu’il préférerait voir abolir la loi sur les associations que de laisser faire le voyage de
Londres; Lexis. Gewerckvereine.., p. 151-152,
2, Opinion Nationale, 14 octobre 1861,
Nationale il n’est donc question que d'un « voyage industriel », dans lequel les ouvriers se mettront au courant des progrès, des améliorations et des innovations réalisées dans l’industrie. Et ce journal limite de la même manière le rôle des délégués, même quand la commission ouvrière s’est trouvée composée d'éléments tout à fait indépendants du Palais-Royal. C’est encore par des raisons techniques, le 4 février 1862, qu’il explique la formation des délégations, car l’ouvrier lui parait plus apte à saisir les détails de fabrication ou à maginer l’utilisation nouvelle d’un procédé récent. Mais ce n’est qu'incidemment, dans le même article, qu'Armand Lévi envisage La possibilité de l’examen des produits « au point de vue d’une suffisante rétribution des salaires ». Le but vrai du voyage des délégués sera donc, pour le journal officieux, « de leur permettre de réaliser les améliorations pratiques qu'ils jugeraient pouvoir être utilement encouragées dans leurs corps d’états respectifs (2) », de développer le goût et l’intelligence d’une élite d’ouvriers en leur offrant l’occasion de se perfectionner, afin que tous ceux qui vivent de la même industrie en profitent.
Tout autre, au contraire, a été la conception définitive des délégués : la commission ouvrière, dans la proclamation qu’elle adresse aux travailleurs en les invitant à voter (1), reconnaît, elle aussi, l’utilité technique
du voyage : « L'’utilité des délégations ouvrières, du
1. Opinion Nationale, 4 février 1862, Art. reproduit dans Brochures
Ouvrières. Les délégations... p. 8.
moment où l’industrie ne saurait recueillir trop d’apereus et de renseignements pour réaliser les améliorations qu'imposent les nouveaux traités de commerce est incontestable ». Elle donne mission aux délégués de déterminer, dans leurs rapports « les causes de supériorité ou d’infériorité par rapport aux produits français des produits étrangers ‘». Mais elle leur enjoint en outre de s’enquérir aussi exactement que possible des salaires, et elle leur fait un devoir de «marquer ce qu’il y aurait, selon eux, à faire pour supprimer la concu rrence sans que ce soit au détriment de l’ouvrier ». Et à cette enquête sociale, à cette étude des améliorations à apporter à l’organisation et à la condition des ouvriers, le conflit entre Les patrons et les ouvriers typographes (2) qui était entré dans sa phase aiguë à la
1. 21 février 1862, Brochures Ouvrières. Les délégations... p. 11.
2, En janvier 1861 le ministre Persigny ayant demandé au président de la chambre des maîtres imprimeurs de s'occuper de la question des salaires des typographes dont le tarif n'avait pas été modifié depuis 1843, malgré la hausse des prix (tarif qui avait été établi par une commission arbitrale permanente composée d'un nombre égal de patrons et d'ouvriers ; mais en 1854 les patrons ayant refusé de remplacer les membres sortants, la commission disparut en 1858), une commission mixte se réunit en janvier pour la révision du tarif, mais après la première séance, un des membres patrons introduisit dans son atelier des compositrices travaillant pour un salaire inférieur au tarif, et renvoya un nombre égal d'hommes, Le lendemain la grève était déclarée et la commission des tarifs fut dissoute en mars. A l'imprimerie Dupont où les femmes touchaient un salaire de 30 °/, inférieur à celui des hommes, cinq compositeurs furent arrêtés sans qu'il y ait eu désordre où abandon du travail. La grève s’étendit à d’autres ate-
liers et une pétition portant 2.400 noms fut soumise à l'Empereur, Il
fin de 1861 et n'avait pas cessé depuis de passionner lopinion,allait donner une portée beaucoup plus grande qui ne correspondait certainement pas aux vues primitives du gouvernement ou du prince Napoléon.
De leur mission économique, les délégués allaient rapporter non seulement la constatation de la supériorité de la production française, qu'ils attribuaient surtout à la qualité de la main-d'œuvre, mais aussi la conviction que cette supériorité était mise en péril par les conditions du travail. Cette menace de déchéance, ils l’attribuaient à la suppression complète par la révolution des réglementations de métiers, suppression dont le seul effet louable avait été de donner aux ouvriers le le libre accès au patronat (1). « La Révolution de 1789, disent les relieurs dans leur rapport, qui détruisit entièrement les corporations, proclama la liberté du travail, il est vrai, mais elle produisit la concurrence qui tue l’ouvrier, tait dégénérer l’industrie et n’est pas moins
funeste aux patrons (2). » Tout le mal provient de la
fit mettre les inculpés en liberté provisoire, et, après leur condamnation, les grâcia le 15 novembre, (Cf. journal Le Droit, 20 et 30 sep.tembre, 16 novembre 1862).
1. Rapports des délégués des ouvriers parisiens à l'Exposition de Londres, 1862, publiés par la commission ouvrière, in-8°, 1864. Cordonniers, 1862.
2. Rapports des ouvriers relieurs... 1863, grand in-16, p. 7. Ce rapport publié par la société des ouvriers relieurs, n’est point reproduit dans le recueil précédemment cité, publié par lacommission ouvrière. Cependant il n'est pas l’œuvre d’une délégation indépendante: les délégués avaient été élus conformément aux règles arrêtées par la com-
mission ouvrière qui avait même reçu le montant d’une souscription
liberté anarchique du travail dont la concurence a été la conséquence logique. Le trouble de la production et l’incohérence de son développement viennent de ce que « au monopole des privilèges a succédé le monopole des capitaux (1) », et de ce que des maîtres Imcompétents (les mégissiers définissent les capitalistes « des fabricants étrangers à la profession (2) »), pour gagner davantage, mettent en péril le renom de leur production en faisant faire de la camelote. Vis-à-vis des ouvriers, les conséquences de la concurrence ne se traduisent pas seulement par des conflits perpétuels avec leurs patrons, mais même par un abaissement de leur valeur professionnelle. Car, pour réaliser une économie sur les frais de production, beaucoup de travaux sont confiés à de mauvais ouvriers payés au rabais, à des apprentis. La réduction extrême des salaires et la spécialisation sont telles que, « dans dix ans, on n’aura
plus un ouvrier qui sache entièrement son métier (3) ».
ouverte parmi les ouvriers relieurs. Ce rapport est un des plus remarquables par la netteté des observations et des idées de réformes,