Mécaniciens, p
2, On ne saurait trop signaler combien ces délégations de 1862 eurent d'influence sur l'évolution économique des dernières années du second Empire. Le témoignage des délégués de 1867 est formel à cet égard : « Le premier résultat, le plus important aussi (des délégations), c'est d’avoir groupé et ravivé les masses travailleuses qui sommeillaient depuis trop longtemps ; et si l’on ne peut dire que, seuls, les délégués opérèrent ce réveil, on peut du moins affirmer qu'ils y furent pour la plus large part. Car on ne peut méconnaître que de cette époque date le mouvement économique qui a formé des groupes dans toutes les industries de la capitale, et dans lesquels on voit figurer en première ligne les ouvriers des délégations de 1862. Recueil
des procès-verbaux... Introduction,
Aux élections législatives de 1863 (1), on vit dans deux circonscriptions des ouvriers se présenter contre les candidats qui avaient été choisis par les comités électoraux de l'opposition démocratique. Ceux-ci n'avaient pas voulu admettre la possibilité de candidatures d’ouvriers.Ces dissidents plaçaient en première ligne de leur programme la conquête des réformes sociales ; puis ils se ralliaient pour la partie politique au programme de l'opposition républicaine.
La même scission se reproduisit, aux élections complémentaires de 1864. Mais alors les ouvriers donnaient clairement leurs raisons : la brochure de Tolain : Quelques vérités sur les élections de Paris, le Manifeste des Soixante et la Capacité des classes ouvrières, qu’écrivit Proudhon consulté sur l’opportunité d’une pareille initiative, en contiennent l’explication. Des candidatures ouvrières ont été posées parce que les ouvriers ne veulentrenoncer à aucune partie de Leurs droits politiques, et qu’ils veulent les exercer dans le sens de leurs intérêts de classe (2). [ls veulent que l’égalité écrite dans les lois se réalise dans les faits, c’est-à-dire que tout droit politique, toute réforme sociale, tout instrument
de progrès (et ils entendent par là surtout l’instruction
1. Pour les candidatures ouvrières en 1863 et 1864, Cf. Histoire Socialiste, t. X, p. 210, 231 ; Tchernoff. Le parti républicain... p. 404 et suiv.
2. « Il faut avant tout qu'elle (la classe ouvrière) sorte de tutelle et que, sans se préoccuper davantage de ministère et d'opposition, elle agisse désormais exclusivement par elle-même, Être une puissance ou rien, telle est l'alternative. » Proudhon. La capacité polilique. . p.193, édition 1873,
et la liberté d’association), cesse d’être le privilège de quelques-uns. S'ils ne confient pas aux candidats de l’opposition démocratique, la défense de leurs intérêts de classe, c’est qu'il y a peut-être un désaccord inavoué sur les réformes à faire aboutir. « Si nous sommes d'accord en politique, le sommes-nous encore en économie sociale ? » écrivent les rédacteurs du Manifeste des Soixante, et, par cette divergence possible d'intérêts et de conceptions, ils justifient l’utilité des candidatures ouvrières.
Mais des raisons économiques motivaient seules cette scission : aucune idée de lutte des classes n’était exprimée dans le Manifeste. Bien plus, non seulement ces candidats indépendants se rallient à la partie politique du programme de l'opposition, mais ils affirment la nécessité de cette solidarité qui doit unir la bourgeoisie républicaine et la classe ouvrière. « Sans nous, nous le répétons, la bourgeoïsie ne peut rien asseoir de solide ; sans son concours, notre émancipation peut être retardée longtemps encore. Unissons-nous donc pour un but commun : le triomphe de la vraie démocratie. » Aucune menace, même indirecte, ne semblait rédigée contre l’Empire par le parti ouvrier qui se contentait de demander, en outre du « nécessaire des libertés politiques », « le nécessaire des réformes économiques ».
Cette conception d’un parti ouvrier autonome cherchant à réaliser par les voies légales l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes, dépas-
sait de beaucoup les idées courantes de la majorité des
ouvriers. Quoique faisant partie de l'élite intellectuelle des travailleurs, les rédacteurs des Brochures Ouvrières et même un bon nombre des délégués de Londres, jugeaient insuffisant l’usage des libertés dont ils demandaient l'accroissement, sans l'intervention effective du pouvoir. Car ouvrier ignorant, sans ressources, isolé et suspecté par les lois, leur paraît incapable de vaincre tout seul les obstacles ou les mauvaises volontés qui pourraient s'opposer à cette émancipation. « Nos Autrichiens sont forts », écrivait CUoutant en 1861 (1). Mais le peuple, lui, attend tout de l'initiative du pouvoir: il attend avec impatience que l'Empereur fasse aboutir les réformes qu’il avait annoncées à l'inauguration du boulevard Haussmann (2). En 1863, Corbon constatait ainsi cette confiance passive: « Nos révolutions successives ont pu renverser les dynasties et briser les trônes : elles n’ont pu ruiner dans l'esprit des populations ouvrières... le caractère omnipotent de cet être de raison qu’on appelle l’État. Oui, ce peuple d'élite... en est encore là de croire que l’État est le résumé de l'intelligence et de la puissance générale, qu'il sait tout, qu’il peut tout, qu'il est l’expression la plus haute du droit; en un mot la providence visible de la société et particulièrement celle des déshérités (3). »
1. Brochures Ouvrières. À l'Empereur. Les cahiers populaires, II, 1361, p. 28, article de Coutant,.
D'REOdPIOC EpuTE