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CHAPITRE PREMIER

Aux concessions politiques destinées à détourner d’une union avec l’opposition démocratique la bourgeoisie libérale et à rallier plus étroitement celle-ci à l'Empire, le gouvernement était contraint d’ajouter quelques réformes économiques pour essayer de satisfaire les classes ouvrières qui manifestaient dans les rapports de leurs délégués un tel désir de liberté et de mieux être.

Mais, le gouvernement ne risquerait-il pas, en annonçant des réformes, d’effrayer la bourgeoisie craignant les effets de trop profondes innovations, ou de voir ralentir l'essor industriel déjà contrarié par la crise cotonnière. Il ne pouvait donc pas réaliser aussitôt Les vœux des ouvriers; du reste ces vœux n’avaient pas encore acquis ce caractère d'urgence qu'ils eurent plus tard, quand la publication des rapports, répandus dans

les milieux populaires, eut fourni aux revendications

des ouvriers l'expression définitive qui leur avait manqué jusqu'alors. Le pouvoir devait plutôt, pour choisir son orientation nouvelle, se rallier au grand mouvement doctrinal qui, depuis 1860, avait encore modifié les conceptions pratiques des adeptes de l’ancienne doctrine du laisser-faire.

Depuis que l’Empire avait fait un pas décisif dans la voie du libre-échange, les individualistes n’admettaient plus avec leur rigidité primitive les doctrines de l’école anglaise. Ces partisans irréductibles de toutes les libertés, liberté mdividuelle, politique, commerciale, avaient enfin cessé de s’en tenir à des considérations abstraites, et avaient reconnu qu’un des moyens de faire progresser la production, c'était de favoriser Pamélioration, le développement de l’ouvrier, le producteur. En 1863, à la leçon d'ouverture du cours d’économie politique au Coliège de France, Baudrillart déclarait que le but de l’économie politique devait être « l’aisance générale, cette aisance sans laquelle il n’y a ni loisirs n1 culture ». Et il insistait peu après sur les rapports de l’économie politique et de la démocratie qui cherchent à atteindre « le mérite personnel comme base de la rémunération, et l'élévation du niveau matériel de la masse (1) ». La plupart des économistes avaient reconnu que l’abstention du pouvoir peut ne pas être une condition de la liberté, que celle-

ci peut avoir besoin, au contraire, d’être défendue,

1. Journal des Economistes, 15 janvier 1863. L'économie politique

et la démocratie, p. 10 et 12.

organisée (1), et que la base d'une organisation permettant aux individus de s'affranchir de servitudes économiques et morales, devait se trouver dans l’appui que la loi prêterait aux plus faibles pour faciliter leur émancipation en encourageant leur initiative ou en s’opposant à la domination oppressive des plus forts. Certains économistes reconnaissent même dans une certaine mesure la légitimité d’un droit industriel qui aurait pour objet « de garantir et de régler la liberté du travail en la conciliant avec la sécurité politique et l'intérêt national (2) ». S'ils continuent à célébrer la chute des corporations et des maitrises, qui a été l’origine de la liberté du travail, ils reconnaissent cependant que « la destruction de l’ancien édifice industriel exige la construction d’un édifice nouveau, qui, en laissant à l’activité individuelle l’énergie de la spontanéité, assure à chacun la légitime rétribution du concours prêté sous des formes diverses à la création des produits (3). Ils reconnaissent même qu’il y a un devoir d'intervention de l’État pour garantir La liberté et en assurer le juste exercice par des dispositions spéciales,

particulièrement en établissant la liberté de réunion,

1. « La portion même la plus libérale de l’école économiste n’appellerait plus le gouvernement un ulcère.., ne réduirait plus le gouverne ment à des fonctions toutes négatives. » Ibid., p. 17.

2. Journal des Economisles, 15 août 1860, article P. Laferrière, p. 242.

3. Journal des Economistes, 15 novembre 1863, Compte rendu du discours prononcé au Conservatoire des Arts et Métiers, par M. Wo-

lowski pour l’ouverture du cours de législation industrielle.

d'association et même de coalition, quoique celle-e1 soit dangereuse au point de vue des intérêts économiques des parties en conflit.

Quelques-uns de ses fidèles avaient aussi donné à l'Empire des encouragements pressants à agir conformément aux besoins et aux vœux des travailleurs. Le point de vue de l'utilité politique d’une intervention effective en faveur des classes ouvrières avait déjà été présenté au Corps législatif en 1860, lors de la discussion des traités de commerce. À ceux qui, défendant leurs intérêts industriels, montraient l'équilibre du budget menacé, l’amortissement suspendu par les réductions projetées sur les taxes d'importation, un membre fidèle de la majorité, M. Granier de Cassagnac, avait défendu le projet de loi, non plus au nom des intérêts individuels ou des principes économiques, mais en prouvant que l’intérêt de l’Empire était de satisfaire la masse du corps électoral. Il défendait la loi parce que « ses côtés politiques et essentiels couvrent et absorbent ses côtés financiers. L’œuvre du temps consiste ‘à faire que le plus grand nombre qui sert de base aux institutions, ait intérêt à les maintenir. C’est la promesse en quelque sorte implicitement contenue dans l’avènement d’une dynastie qui est à la fois le représentant et le produit de l’esprit de 1789. Le bien-être du peuple est done le but vers lequel on doit tendre avant tout... L'intérêt social étant que les masses soient conservatrices, il faut les aider à acqué rir pour qu’elles aient à conserver. Il faut les atta-

cher à l'ordre par des liens qui ne se rompent

jamais : le bien-être, le patrimoine, La famille (1). »

Les bonapartistes clairvoyants en arrivaient ainsi à pousser l'Empereur vers la voie que Proudhon lui avait assignée au lendemain du coup d’État. Il avait annoncé que, grâce au suffrage universel, le gouvernement allait être dorénavent guidé par les producteurs de toutes catégories, « l'initiative industrielle se trouvant transformée sans cesse en initiative politique (2) ». Comme

héritier de la république de Février, le gouvernement

avait à résoudre, lui aussi, le « problème du proléta-

riat (3) », et l'Empire allait se trouver conduit à faire

1. Séance du 18 mai 1860, discussion sur la réduction des tarifs appliqués aux cafés et aux sucres. Les protectionnistes reprenaient à leur compte certaines déclamations orthodoxes, qui paraissaient conformes à leurs intérêts ; ils s'indignaient des raisons exposées par M. de Cassagnac et se croyaient menacés encore de socialisme ! « Si la doctrine d’un droit spécial au plus grand nombre venait à prévaloir, disait M. du Miral au nom de ceux qui profitaient directement des tarifs prohibitifs de 80 °/, et de 100 °}, appliqués aux denrées dont le projet devait faciliter l'importation, ce serait la négation la plus flagrante des principes de 1789, la consécration des principes socialistes ;.. ce serait de la part du gouvernement, non pas payer la dette de son origine, mais mentir à son principe, car son éternel honneur est d'être venu protéger le pays contre cette doctrine menaçante des droits et des privilèges du plus grand nombre. » Et il s'étonnait que le gouvernement puisse se croire obligé « de remplir certaines promesses envers les classes les plus nombreuses ». Cf E. Ollivier. L'Empire libéral, t. 5, p. 2, 22.

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