‹ Le Secret de BertheChapitre 6 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

206 LS 8BGRCT DE BBRTHB

chercher la garde... on enroncera la porte et on troorera ici un homme lié comme un veau... on nous accusera de ravoir attaché pour l'égorger.

— C'est juste... je n*y pensais pas et il est inutile que la police se mêle de nos affaires.

Roger, fais-moi le plaisir d'aller décrocher Téchelle. Tu trouveras bien dans le jardin une perche assez longue pour atteindre le faîte de la muraille...

— Il y a au fond, sous un hangar, une serpe emmanchée au bout d'une gaule, dit le père Chardin* fille me sert à émonder mes arbres.

— Et elle lui servira à ramener Téchelle en la dégageant des pointes de fer où ce coquin Ta fixée» Nous n'en avons plus besoin pour sortir d*ici, car je pense que vous voudrez bien nous ouvrir la porte.

— » Je.feraitout ce que vous voudrez, mais cet homme... vous n'allez pas le tuer, j'espère?...

— Non... quoique si on serrait un peu plus le cache^ nez que vous lui avez si dextrement passé autour du cou, on ne ferait que lui appliquer la peine du talion ; mais ces opérations ne renlrentpas dans ma spécialité... l'embrocher d'un coup d'épée ou lui fendre la tète d'un coup de sabre, je ne dis pas... malheureusement, je ne puis pas me battre avec un drôle de cette espèce...

• Sans doute... sans doute... cependant, si vous le lâchez...

— Pas si bète. On ne lâche pas un chien enragé, quand on le tient.

•^ On l'abat... mais...

— Ou on l'enferme. Il y a bien un grenier dans votre maison?

— Non, non, je vous le jure, dit vivement le bonhomme. Au-dessus de mon logement, il n'y a rien.

— Allons donc! vous ne me persuaderez pas qu'entre

byGoogk

ce plafond et la toiture, il n'existe pas un vide... une soupente... un trou... c'est tout ce qu'il faut pour loger provisoirement ce gentilhomme.

Non... rien... je vous en donne ma parole d'honneur.

Chardin pensait à madame Larmor et il frémissait à la seule idée de lui donner La Cadière pour compagnon de captivité.

Enfin... vous avez au moins une cave?...

Non... Je fais venir mon vin du dehors et je serre

les bouteilles vides dans un placard.

— Farceur! je suis sûr que vous possédez un caveau très bien garni... D'ailleurs, en sonnant à votre porte, j'ai vu des soupiraux... Donc, ce vieux logis a un sous-sol.

— C'est possible... mais je n'y suis jamais entré.. • Qu'en voulez- vous donc faire, de ce sous-sol?

— Une prison pour le sire de La Cadière.

jje garder chez moi l s'écria Chardin avec un indicible accent de terreur.

Ohl pas longtemps. Jusqu'à demain seulement, car

demain, je verrai la comtesse de Marcenac et je lui demanderai comment elle entend disposer de ce scél érat. Il est très probable qu'elle se décidera à le livrer à la justice, mais je ne puis prendre sur moi d'agir sans la consulter.

— C'est delà folie!,., il s'échapperait...

— Ah! vous voyez bien qu'il y a une cave. Soyez tranquille, nous boucherons les soupiraux... et d'ailleurs, nous l'y déposerons dans l'état où il est... en ayant soin toutefois d'enlever le cache-nez pour qu'il puisse respirer... je tiens à le conserver vivant... s'il a faim, vous lui apporterer à manger et vous lui délierez une patte...

Jamais de la vie!... ne comptez pas sur moi.

Eh bien! mon ami se chargera de le soigner. Justement, le voici, mon ami.

En effet, Roger rentrait.

byGoogk

20a LE SEGRBT DE BERTHE

— C'est fait, dit-il, Téchelle est sous le hangar.

— Bon! eh bien, maintenant, débarrasse M. le vicomte de son bâillon. Je voudrais un peu causer avec lui avant de le mettre en lieu sûr. Mais ne le détache pas.

L'ancien sous-orficier obéit à son colonel et découvrit le visage de La Cadière.

Le premier mot qu'articula le prisonnier ce fut :

— Lâches I

— Injuriez I dit dédaigneusement Sigoulès. Vos injures ne m'atteignent pas. Mais ne vous plaignez pas du traitement que vous subissez, ou du moins ne vous en prenez qu'à vous-même. Je vous avais accordé un délai. En violant le traité que nous avions conclu, vous vous êtes mis hors la loi. Vous en supporterez les conséquences, et vous passerez en cour d'assises.

— La Marcenac y passera avec moi, interrompit le misérable.

-— Je ne crois pas.

— Je la déshonorerai... je dirai en pleine audience qu'elle a un amant et que cet amant est le baron de Lizy.

— Pourquoi ne diriez-vous pas que c'est vous? une calomnie de plus ne vous coûterait guère. Vous avez déjà calomnié madame Larmor.

— Oh I celle-là, j'ai des preuves... et son imbécile de mari saura que...

— Madame Larmor est à l'abri de vos atteintes. Elle a quitté la France. Finissons-en. Vous m'avez entendu dire ce que je vais faire de vous?

— Oui. Vous allez m'enfermer dans une cave. Nous verrons plus tard ce que pensera le préfet de police de cette séquestration.

— Il pensera que j'ai très bien fait de vous eoQpècher de commettre d'autres crimes. C'est bien assez d'un. Et quand on verra l'échelle de corde qui vous a servi à esca-

lader le mur, on me remerciera de vous avoir coffré, ea attendant qu'on vous mène à Mazas.

Je tenais à vous prévenir du sort qui vous attend, pour le cas où le cache-nez qui vous entortillait la tôte vous aurait gêné pour suivre la conversation que je viens d'avoir avec M. Chardin.

C'est fait maintenant. Je n'ai plus rien à vous dire.

Bussière, empoigne-moi cet homme-là par les épaules et mets-le sur pied. A nous deux, nous le pousserons bien, ou nous le porterons, s'il le faut, dans la cave.

M. Chardin aura la complaisance ne nous montrer oii elle est et de nous éclairer.

A ce nom de Bussière, le prisonnier reconnut l'auxiliaire du colonel.

— C'est donc toi, canaille, luicria-t-il. Combien t'a-ton payé pour me vendre, entremetteur de sales aCTairesI... valet d'usurier!...

Roger pâlit de colère, mais au lieu de répondre, il se baissa pour saisir La Cadière, qui se mit à hurler de toute la force de ses poumons :

— Au meurtre ! à l'assassin I au feul

Il espérait sans doute attirer les voisins par ses cris, mais ce fut la porte de communication avec l'étage supérieur qui s'ouvrit et madame Larmor qui apparut au bas de l'escalier.

Le colonel n'avait vu madame Larmor qu'une seule fois, mais c'était dans une circonstance inoubliable, et d'ailleurs il avait la mémoire des figures.

11 la reconnut donc parfaitement, et il n'en pouvait croire ses yeux.

C'était pourtant bien elle.

Au moment où Sigoulès avaitsonné à la porte, Chardin, débarrassé de sa bonne, venait de porter à dîner à sa pensionnaire. I^ bonhomme, effrayé par le carillon enragé

\ 910 JjR SECRET DK PB^THB

du colonel, ne voulait pas ouvrir. Elle l'y avait décidé en lui représentant que ce visiteur si bruyant ne se découragerait pas et qu'il finirait par attirer les voisins aux fenêtres.

Pendant Tentrevue, elle s'était enfermée chez elle et Sigoulès n'avait pas pu se douter qu'elle était dans la maison.

. Après le départ de Sigoulès, Chardin avait eu soin de

r^Qionter au deuxième étage et de répéter à madame

Larmor tout ce que venait de lui dire ce monsieur qu'elle

: n'avait pas oublié depuis la scène du déjeuner à l'hôlel

Continental.

Ce récit, et surtout le nom de La Cadière, jeté dans la conversation, l'avaient visiblement émue, mais elle s'était abstenue de manifester les sentiments qu'elle éprouvait, et après un entretien assez long, elle avait prié son hôte de la laisser seule, en alléguant qu'elle était un peu souffrante et qu'elle avait besoin de repos.

Chardin venait de la quitter lorsqu'il avait vu apparaître la menaçante figure du vicomte de La Cadière.

Il avait failli mourir de peur, mais il faut lui rendre cette justice qu'il n'avait pas cessé un seul instant de penser à la terrible situation où se trouvait la pauvre femme que la comtesse lui avait confiée.

Si La Cadière avait pu soupçonner qu'elle se cachait à l'étage supérieur, c'en était fait d'elle peut-être, et le vieillard tremblait qu'elle ne trahît sa présence par quelque bruit.

Mais elle était loin, la porte do l'escalier était cachée par une tapisserie et la Cadière ne songeait pas à La malheureuse que ses propos méchants avaient réduite à fuir le domicile conjugal.

Tout s'était bien passé d'abord. La Cadière ne parlait pas très haut et madame Larmor, absorbée dans ses

byGoogk

I4B SECRET DE BEKTOE 2fl

tristes réflexions, n'entendait rien qui pût lui faire supposer que Chardin n'était plus seul.

L'entrée tapageuse du colonel avait tout gâté. Les trépignements et les vociférations du vicomte, luttant contre deux assaillants, avaient éveillé Tattention de la recluse, et son premier mouvement avait été de courir au secours de Chardin, qu'elle croyait attaqué. Elle s'était précipitée dans l'escalier, sans songer qu'elle n'était pas de force à aider ni môme à se défendre.

Puis les cris avaient cessé. On venait de bâillonner le misérable. Madame Larmor n'entendait plus que deux voix, celle du colonel qui commandait et celle de Chardin qui discutait. Elle en avait conclu que son hôte ne courait aucun danger, et qu'en intervenant, elle ne pourrait que l'embarrasser.

Elle ne savait pas qui était là, ni sur quoi roulait le dialogue, car, à travers une porte en bois de chône, elle n'entendait que confusément la conversation. Quelques mots arrivaient jusqu'à elle, mais elle ne pouvait pas suivre le dialogue.

Elle s'était donc décidée à attendre la fin de cette aventure, inexplicable pour elle, mais au lieu de remonter daos sa chambre, elle était restée sur l'escalier, anxieuse et attentive.

Tout à coup, une autre voix s'était élevée, une voix qu'il lui semblait reconnaître et qui ne se tenait pas au diapason modéré des deux autres.

Alors, madame Larmor, éperdue, s'était rapprochée de la porte et avait mis la main sur la clef.

La Cadière, à ce moment cria : Au meurtre! Bile n'y tint plus, elle ouvrit, et elle faillit s'évanouir en voyant un homme couché sur le parquet, lié comme un condamné à mort, et un autre homme qui le tenait et qui semblait se préparer à l'étrangler.

byGoogk

Sigoulès recula de surprise et Roger se remit sur pied. Chardin consterné se laissa tomber sur un fauteuil. La Cadière qui n*avait pas perdu la tôte se mit à crier :

— Gabrielle I... sauve-moi I on veut m'assassinerl

La malheureuse fit un mouvement pour courir à lui, mais le colonel se jeta au-devant d'elle, la prit sans cérémonie par la taille et comme il sentit qu'elle se laissait aller dans ses bras, il Tenleva comme une plume, remporta dans la chambre qu'elle habitait et l'y déposa sur le lit.

Elle était là à moitié évanouie, mais il n'en tint compte, et il lui dit d'un ton ferme... presque brutal :

— Vous venez de faire une sottise ! Ne recommencez pasi Peu m'importe que cet homme ait été votre amant; il ne mérite pas de pitié. D'ailleurs, je ne veux pas le tuer, mais je veux le mettre hors d'état de nuire à vous et à la comtesse de Marcenac. Je vous enjoins de ne pas vous mêler de ce qui ne regarde que moi. Restez où vous êtes. Je me charge de vous en tirer bientôt, mais n'en bougez pas, si vous voulez que je vous sauve et si vous avez quelque amitié pour madame de Marcenac qui vous a procuré cet asile.

Du reste, pour plus de sûreté, je vais vous y enfermer, conclut Sigoulès en lâchant madame Larmor qui, cette fois, s'évanouit tout à fait.

Il franchit l'escalier d'nn bond, retira la clef qui était en dedans et s'en servit pour fermer la porte en dehors.

Roger, quoiqu'il ne comprît rien à cette scène, avait eu la présence d'esprit de bâillonner l'affreux La Cadière qui écumait de rage.

Chardin était resté anéanti sur le siège où il était tombé.

— Allons I debout! lui cria Sigoulès. Où est la cave? Le bonhomme balbutiait en essayant de s'excuser.

— Pas de protestation! Levez-vous, prenez un flambeau

et éclairez-nous jasqa'aa caveau. Noas causerons après* Chardin obéit machinalement.

— Empoigne M. le vicomte par la tète, dit le colonel à son auxiliaire; moi, je Tempoigne par les jambes. Y estu? Oui? Enlevons I

Et La Gadière fut enlevé, malgré ses soubresauts. Les deux compagnons qui le tenaient étaient solides et il ne réussit pas à se dégager.

— Marchez devant, Chardin ! dit Sigoulès qui commandait comme s*il eût été à la manœuvre. Vous avez la clef delà cave?

Chardin fit signe qu'elle était dans sa poche.

— Bien I Est-elle loin cette cave ?

— Dix marches à descendre, murmura le bonhomme qui était passé à l'état d'automate.

D'un geste ou d'un mot, le colonel le mettait en mouvement.

— Parfait! conduisez-nous.

Chardin les mena au rez-de-chaussée, du côté du jardin et ouvrit un caveau qui se trouvait sous la cage de Toscalier.

La Cadière fut déposé sur le sol qui était sec, parce que le bonhomme y avait étendu une couche de sable pour préserver de Thumidité les bouteilles de vin fin qu'il y avait logées.

— Le vicomte sera très bien ici, dit Sigoulès après

avoir inspecté le local. Il ne manquera pas d'air, puisqu*il j

y a une ouverture grillée dans le haut de la porte, et il |

ne mourra pas de faim, car je lui apporterai à déjeuner |

demain matin.

Toi, Roger, relâche un peu le bâillon, afin que M. le vicomte puisse respirer... mais je ne veux pas qu'il trouble M. Chardin par ses cris.

Maintenant allons-nous-pn. Noos n'avons plus rien à faire ici.

Ayant dit, Sigoulès poussa le bonhomme hors du caveau» fit sortir Roger de Bussière, ferma la porte à double tour et empocha la clef.

Chardin le regardait faire et n*osait pas souffler.

Quand ils se retrouvèrent tous les trois dans la chambre, le colonel compléta ses opérations préventives en retirant la clef qu'il avait laissée à la porte de l'escalier dérobé et interpella ainsi le vieillard :

— Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que madame Larmor s'était réfugiée chez vous ?

— C'est madame de Marcenac qui l'y a amenée, murmura Chardin. Et elle m'a recommandé le secret.

— N'importe! vous avez eu tort. Et c'est votre faute ;si cette dame a revu le gredin qui Ta perdue. Gela n'arri-

* vera plus, car j'emporte les deux clefs. Je me défie de

votre faiblesse et de la faiblesse de madame Larmor. A '(VOUS deux, vous seriez capables de céder aux supplicar. itions de La Cadière et de le remettre en liberté. ^ t — Et vous allez, me laisser seul ici! que voulez-vous ' que je devienne?

, — Vous vous coucherez tranquillement... Si madame . Larmor vous appelle, vous lui direz— à travers la porte

— que c'est moi qui Tai enfermée et que je la délivrerai

demain matin.

— Et si madame de Marcenac vient la chercher cette nuit?

— Vous lui raconterez tout ce qui s'est passé ici, ce soir, et vous la prierez de m'attendre. J'arriverai à la

. première heure. Si elle préfère rentrer chez elle, vous lui : direz que demain, à midis précis, je me présenterai à son . hôtel et que j'aurai probablement de bonnes nouvelles à lui annoncer.

byGoogk

LS SECMT DB BKHTHB 215

Chardin allait élever des objections, mais le colonel qui menait les choses militairement, lui ferma la bouche par ces mots :

— Assez I je ne veux rien entendre, et je n'ai rien de plus à vous dire. 11 n'est pas nécessaire que vous compreniez. Vous comprendrez demain. Bonsoir! Éclairez-nous encore une fois.

Le pauvre homme n'avait plus qu'à obéir, car il n'était pas de force à discuter avec son terrible sauveur.

Il reconduisit les deux amis jusqu'au seuil de sa maison, et quoique Sigoulès le laissât dans une situation difficile, il épronva un certain soulagement quand il eut refermé sur lui la porte de la rue.

—* Tiens! dit le colonel à Roger, qui ne devinait pas plus que le père Chardin les projets de son supérieur.

Ils arrivèrent, sans avoir échangé une parole, dans la rue Saint-Antoine, mais là, Sigoulès dit à son ancien camarade :

— Ne me demande pas d'explications. Je ne pourrais pas t'en donner et, d'ailleurs, tu n'en as que faire. Il suffit que je puisse compter sur toi.

— Et tu peux y compter absolument*

— Eh bieni séparons-nous. Viens me trouver demain matin au petit jour à l'hôtel Continental... ou plutôt, attends-moi sous les arcades de la rue Oastiglione.

N'y manque pas ; il n'y a que toi qui puisses me seconder en cette affaire.

•^ J'y serai, répondit Roger de Bussière.

Le colonel lui serra la main à la lai briser, et s'éloigna au pas accéléré, en prenant le ckemin de la m» de Rivoli.

byGoogk

216 LB SEGRBT DB BBBTHE

En sortant du jardin où il avait eu avec madame de Marcenac une explication orageuse, et après avoir reconduit le colonel à Tbôtel Continental, Paul de Lizy était rentré chez lui, la mort dans Tàme.

Il se reprochait amèrement d'avoir tenté cette épreuve et il reconnaissait trop tard qu'elle ne pouvait pas aboutir à dissiper les doutes qui le torturaient.

Madame de Marcenac ne s'était pas départie un seul instant d'une réserve hautaine, jusqu'à ce que, poussée à bout et profondément blessée, elle signifl&t à un prétendant qui la soupçonnait sa résolution définitive et irrévocable.

EUe avait même ajouté une phrase cruelle qui la vengeait de ce qu'elle avait souffert ; elle avait dit à Paul en le quittant : je vais rejoindre ma fille.

Ce : ma fiUe équivalait à un aveu et cependant Paul hésitait à prendre cet aveu au sérieux. Quelque chose loi disait que ce n'était qu'un défi, une bravade ; que la comtesse avait, comme on dit, brûlé ses vaisseaux, poar s'ôter à elle-même la possibilité de revenir sur sa décla^ ration de rupture et de renouer un projet de mariage que la violence du baron de Lizy avait rendu irréalisable.

Mais Paul était parti sans essayer de la fléchir. Son

byGoogk

LB SfiORBT DB BBRTHB 217,

orgueil se révoltait à la seule pensée d'implorer une femine qu'il adorait, de lui crier : vous proclamez que TOUS êtes la mère de celte eufant; eh bien, je ne vous crois pas ; si c'était vrai, vous chercheriez à me persuader le contraire. Vous vous vantez d'une faute que vous n'avez pas commise et vous me rompez en visière précisément parce que vous êtes innocente.

Et au lieu d'en appeler au cœur de Berthe, au lieu de l'adjurer, au nom de leur amour, de se rétracter, au lieu de lui demander pardon de l'avoir accusée, épiée, traquée, Paul s'était retranché dans une indifférence hautaine.

On a prétendu que le premier mouvement est toujours le bon, et M. de Talleyrand ajoutait qu'il faut s'en défier.

Cette fois, c'était tout le contraire. Le premier mouvement de Paul de Lizy avait été mauvais, et il avait eu grand tort de le suivre, car le second était venu pour lui permettre de réparer les désastreux effets du premier.

Et pourtant, à peine entré avec Sigoulès dans le coupé qui les emmenait, il se repentait déjà. Mais on ne retrouve pas les occasions perdues, pas plus qu'on ne remonte les courants, et son bonheur, qu'il avait sottement jeté à l'eau dans un moment de colère, son bonheur et ses rêves d'avenir s'en allaient à la dérive et devaient fatalement sombrer.

Il aurait souhaité qu'avant de le quitter, le colonel lui conseillât de retourner à Montmartre et de tomber aux pieds de la comtesse. En cédant, il aurait cédé à un conseil d'ami, et c'eût été assez pour consoler sa vanité entêtée.

Mais, contre son attente, le colonel, qui s'était montré si conciliant pendant toute la durée de la suprême entrevue et même encore après, n'avait plus desserré les II. 13

1^18 LK SËGRET t)B BKRTHË

dénis, pendant le trajet, et Paul de Lizy, par amourpropre» s'était abstenu de le mettre sar la voie.

Les deux amis s'étaient séparés sans reprendre la oon* versation entamée sur les hauteurs de Montmartre et sans prendre rendez-yous pour se revoir.

Paul devinait bien que oe silenoe de Sigoulès caohail des projets que le colonel voulait exécuter tout aeol, mais il avait peu de confiance dans leur réussite^ et il ne tenait pas à les connaître.

Avant de rentrer chez lui, il était allé au Cartonning^ Club faire inscrire la candidature du colonel, sans te demander pourquoi le colonel tenait h être d'un cercle où lui, Paul, se proposait de ne jamais renaeitre lee pieds.

Et après cette démarche, il s'était enfermé dans son appartement pour broyer du noir, tout à son aise.

Son valet de chambre avait reQu Tordre de ne laisser entrer personne, et môme de répondre aux visiteurs, s'ils insistaient pour être reçus, que M. le baron était en voyage.

Ce valet de chambre servait Paul depuis plusieurs années et le servait parfaitement parce qu'il connaissait à fond son caractère et ses habitudes. Il avait uni par ètr« au courant de la vie intime de son maître, quoique, son maître ne lui fit jamais de confidences.

Ces familiarités sont fort démodées de nos jours, et le temps n'est plus où les jeunes seigneurs de Tanoien répertoire consultaient Frontin sur leurs affaires de cœur,

Dominique n'était point un valet de comédie, pas plus que Paul ne ressemblait aux Yalères ou aux Glitandres de Molière, mais Dominique savait fort bien que Paul faisait la cour à la comtesse de Marcenac; que cette cour était pour le bon motif et même que le mariage ne tarderait guère à être conclu, ce qui le réjouissait fort, car il

byGoogk

LB SECRBT DE BBRTHS 2W

jugeait dans sa cervelle que le baron n'en ferait jamais un meilleur, et il souffrait de le voir prolonger sa vie de garçon.

DoDQinique avait le sentiment des convenances et la conviction qu'un jeune homme, passé trente ans, doit songer à faire une fin, conviction basée sur l'expérience, car deux de ses précédents maîtres avaient mangé leur fortune, faute de s'être gouvernés par ce sage principe. 11 avait frémi en apprenant que M. de lizj partait pour Monaco, et il n'ignorait pas complètement les étranges incidents qui avaient marqué son retour, car il était dans la loge du concierge lorsque Paul était rentré chez lui, un beau matin, accompagné d'un commissaire de po« lice.

Il ne savait pas au juste ce qui s'était passé et il ne se serait pas permis d'interroger son maître : mais les domestiques ont une finesse h eux particulière et cette clairvoyance que donne Tobservation continuelle des plus petits faits.

Ainsi, lorsque Paul lui avait remis, le lendemain de son arrivée, vingt mille francs pour les porter à M. le vicomte de La Gadière, Dominique avait parfaitement compris que M. le baron s'était flanqué une culotte au jeu, comme il le disait en son langage de laquais, emprunté, du reste, au vocabulaire de la haute gomme.

Il avait deviné aussi que le mariage projeté ne battait plus que d'une aile, par la raison que M. le baron se dérangeait.

Après une nuit passée en chemin de fer et une journée oh il y avait certainement eu place pour une visite à la comtesse de Marcenac, M. le baron était rentré à quatre heures du matin.

Qu'il eût veillé au tripot ou ailleurs, cette absence nocturne n'en était pas moins signifirative, et ce qu'il y avait

byGoogk

fort, c'est que le lendemain, M. le barou, qui à midi, était sorti à neuf heures pour toucher B somme, était rentré à neuf heures et demie serrer dans son secrétaire, et sorti de nouveau faire conduire à la gare de Lyon, ilié chercher le fiacre, pendant que Paul l'attenporte de la rue, Dominique avait entendu Tordre u cocher, et n'avait pas eu besoin de beaucoup ;ité pour découvrir que son maître se rendait à bleau.

ique lisait régulièrement les journaux et savait {u*ils disaient de l'assassinat de Basfroi. Et, de Lure assidue, il avait conclu que M. de Lizy avait en cette affaire un rôle accessoire qui l'obligeait r devant le juge d'instruction, ir-là, Paul n'avait pas découché, mais il était une heure très avancée de la soirée et au lieu ettre au lit, il s'était promené jusqu'à l'aube à a chambre.

iique, logé au-dessus, l'entendait marcher, (demain, nouvelle sortie du baron, vers midi, 1 déjeuner auquel il avait à peine goûté, sortie i coupé qu'il ne faisait jamais atteler de si bonne

à avait été la dernière et Dominique, ayant con-

aite avec le cocher, savait que son maître était

ôtel Continental et de là place Pigalle, au bas de

Montmartre, pour revenir après à l'hôtel Conti-

out cela en compagnie d'un grand et fort mon-

i avait Tair d'un militaire en bourgeois.

artir du moment où il était rentré chez lui place

deleine, M. le baron n'avait plus bougé.

lit cloîtré comme un chartreux, mangeant juste

fallait pour ne pas mourir de faim, dormant fort

peu et parlant moins encore, quoique son fidèle valet de chambre employât toutes sortes de moyens détournés pour lui arracher quelques paroles.

Dominique était littéralement consterné. Il avait, comme on dit, fait son deuil du mariage avec la comtesse, mais il redoutait un malheur. Son mattre, relégué dans sa chambre, passait son temps à gesticuler en grommelant des mots inintelligibles et, symptôme plus grave, Dominique Tavait surpris maniant un revolver décroché d'une panoplie.

— 11 est capable de se tuer, pensait le vieux serviteur. Et il est riche, et il ne tient qu*à lui d'épouser une charmante femme qui a cent mille francs de rente 1 Ma parole d'honneur, ça fait pitié. Et il ne s'inquiète pas de savoir si je trouverai à me replacer après sa morti Avec ça que ce serait commode! Les maîtres ont des préjugés» et personne ne voudrait d'un valet de chambre qui sort de chez un suicidé. On croirait que je porte malheur. Ça devrait être défendu, ces choses-là. On n'a pas le droit de se faire sauter le caisson sans assurer auparavant le sort de ses domestiques.

Il s'était déjà demandé, cet excellent Dominique, s'il ne ferait pas bien d'aller avertir la comtesse de Marcenac. 11 ne doutait pas que son maître ne fClt brouillé avec elle, mais il croyait que les brouilles entre amoureux ne sont pas éternelles et il ambitionnait la gloire de raccommoder le baron avec la comtesse.

Mais d'un autre côté, il n'osait pas sortir sans permission, non seulement de peur d'être grondé, mais encore et surtout parce qu'il craignait de laisser seul un homme qui tracassait les armes à feu.

Il en était là de ses méditations d'antichambre, lorsqu'un violent coup de sonnette l'appela chez Paul.

Il y courut et il le trouva plus agité que jamais.

222 LE SECRBT DB BERTHB

— Ta vas aller immédiatement à la gare de Lyon, Ini dit M. de Lizy, et tu retiendras un coupé-Ut, pour ce soir, dans le rapide de Marseille-Nice.

-* Monsieur le baron retourne & Monaco I g*écria Dominique.

— De quoi te mèles-tu? Est- ce que j*ai des comptes à te rendre?

— Monsieur le baron m'excusera. Je ne me permettrais pas d'interroger monsieur le baron... Mais ça m'a échappé... à cause de l'intérêt que je lui porte.

— Encore!... allons I... cours, tu devrais déjà ôtre parti.

Et comme le vieux serviteur ne bougeait pas, Paul lui cria :

— Ah çà, est-ce que tu te moques de moi? Faudra-t-il que je te chasse?

— Monsieur le baron ne ferait pas cela.

— Tu crois?... tu te figures que, parce que tu me sers depuis longtemps, je me gênerais pour te renvoyer? Eh bien, tu te trompes. Je suis las de tes allures. Depuis que je suis revenu de voyage, tu es sans cesse à tourner aulour de moi... tu viens à chaque instant sans que je l'appelle... en un mot, tu m'espionnes.

— Oh! s'écria Dominique en levant ses mains jointes pour protester contre cette imputation imméritée.

— 11 faut que cela finisse, reprit durement Lizy. S'il t'arrive encore d'entrer dans ma chambre, sans attendre mon coup de sonnette, tu n'y entreras pas deux fois, car je te mettrai à la porte immédiatement.

— Monsieur le baron me battrait que je ne m'en irais pas.

—Des insolences à présent!., c'esttrop fort, et je vais..,

— Je ne puis pas laisser monsieur le baron seul dans

LB SBGRET DE BBRTHE 223

UD moment comme celui-ci. Si je le quittais, Je manquerais à mon devoir.

— Qu'est-ce à dire, dr61e?

— Il pourrait arriver un malheur.

— - Le malheur, ce serait de te garder. Et tu ne resteras pas ici une minute de plus. Apporte-moi ton compte que je le règle.

— Monsieur le baron est bien (lécidé à se priver de mes services?

— Parfaitement. Ils me sont insupportables, tes services.

— J'obéirai donc à monsieur le baron. S*il se brûle la cervelle après mon départ, ce ne sera pas [na faute. J'aurais tout fait pour l'empêcher. Seulement, je préviens monsieur le baron que j'avertirai madame la comtesse.

— Il est fou I dit entre ses dents Paul de Lizy.

— Ohl que non. Voilà deux jours que monsieur le baron ne fait que tracasser des armes à feu... et je n'ignore pas que monsieur le baron a de graves sujets d'inquiétude.

— Cette fois, c'est un comble!... et je serais curieux de savoir où tu t'es si bien renseigné.

— Je lis les journaux que reçoit monsieur le baron. C'est un tort, je le sais, mais je ne les lis qu'après lui tandis que le concierge ne se gène pas pour les lire avant... Mais n'importe!... Le Petit Moniteur donnait encore ce matin de longs détails sur le crime de Fontainebleau... il parla même de la déplorable méprise dont monsieur le baron a été victime à son arrivée à la gare.

Et d'ailleurs, n'étais^ je pas dans la loge, lorsque monsieur est rentré à sept heures du matin, accompagné par un commissaire que j'ai pris tout de suite pour ce qu'il était? Ces gens-là ont beau ne pas mettre leur écharpe, ils ont leur profession écrite sur leur figure.

byGoogk

224 LE SECRLT DB BERTHB

i revenait pas de la perspicacité de son vale^

3 et il oublia momentanémcDi tous les griefs

ontre lui. Il les oublia pour Tinterroger sardes

'intéressaient.

b-ce qu'il dit du crime de Fontainebleau, le

îur7 demanda-t-il brusquement.

que la justice est sur les traces de l'assassin.

c'est la formule consacrée. Elle y est toujours

u.. et elle y reste... Les recherches n'aboutis-

rait que celte fois elles aboutiront. On sait -dessous une affaire de femme, lu cela !

me permettrais pas d'inventer lorsque monsieur le fait l'honneur de me questionner. G*est imtoutes lettres dans le journal. Seulement, ça 1res clair. Il parait que le vieux qu'on a tué bâtarde qu'il faisait élever dans un faubourg et que, par son testament, il laissait toute sa la mère... qui était sa maîtresse dans les

absurde... Basfroi avait soixante-dix ans.

ce que je me suis dit en lisant... quoique... on

ieillardâ qui se flattaient d'être pères et qui ne

as du tout.

on la nomme cette femme?

'a pas osé. Le journal ne donne môme pas la

lettre de son nom... ça se comprend... c'est

9 une femme du monde... peut-être une femme

et on a des égards.

ir exemple, on raconte que la police a fait une

dans la maison pour empoigner la mère et la

eureusemcnt, la police est arrivée trop tard. La

byGoogk

maison était vide. Tout ce monde-là avait décampé. On croit qu'ils sont allés à Paris et on les cherche.

Je me demande comment ces journalistes font pour être si bien informés. 11 faut qu'on leur donne des renseignements à la préfecture.

— On suppose donc que la mère, pour hériter plus vite, aurait. ..

— Dame I c'est assez naturel... monsieur le baron en conviendra...

Lizy ne répondit pas. 11 se mit à se promener fiévreusement à travers sa chambre et son air disait assez que le rapport de Dominique l'avait fort impressionné. 11 pensait :

— Non... je ne partirai pas sans prévenir Berthe de ce qui se passe... et sans dénoncer ce misérable La Gadière..- Elle me Ta défendu, mais peu m'importe... je la sauvera* malgré elle.

Et, s'adressanl à son valet de chambre :

— Vite! une redingote!... mon chapeau I... mes gants !

— Monsieur le baron va sortir?

— Oui. Dépéche-toi. Je suis très pressé.

— Dois-je aller, néanmoins, retenir un coupé-lit pour monsieur le baron? demanda gravement Dominique qui en était venu à ses fins et qui riait sous cape.

— Je te dirai cela en rentrant. Allons l qu'altends-tu pour me servir?

— Je ferai observer à monsieur le baron qu'on vient de sonner... Ahl on sonne encore... et plus fort que la première fois.

— Va ouvrir, dit Paul avec un geste d'impatience, et quand l'animal qui carillonne ainsi t'aura remis sa carte, signifie-lui. que je no veux recevoir personne... ferme-lui la porte au nez, s'il insiste.

byGoogk

226 LB SBGRBT DB BBHTHE

Domioique s'empressa d'obéir. La mission dont le chargeait son maître était de son goût.

— C'est peut-être Sigoulès, grommelait lebaroo» plus agité que jamais. Tant pis po^r luil Je ne le verrM pas. Je suis fatigué d'entendre ses plaidoyers en faveur cle Berthe. 11 prend sa défense ^q^si chaudement qae s'il était amoureux d'elle. Eh bien I qu'il l'épouse, si le cœur lui en dit. Moi, ^e ne veux pas d'une veuve qui aontient les mères coupables... en supposant qu'elle ne le soit pas.

Le valet de chambre reparut.

— La personne qui demande moasieur le baron est une demoiselle, dit-il d'un air mystérieux.

— C'est-à-dire une drôlesse... Mets-la dehors... ta aurais dû le faire sans me consulter.

— • J'oserai affirmer à monsieur le baron que celle-lil n'est point une cocotte. Elle est très jolie, c'est vrai, mais elle est toute jeune et pas maquillée du tout.

Du reste, elle vient de la part de madame la comtesse.

— De la part de madame de Marcenac ! s'écria Paul. Fais-la entrer.

Et dès que Dominique eut tourné les talons, il reprit, en se parlant à lui-même :

— Berthe m'envoie quelqu'un, mais qui?... serait-ce sa messagère habituelle... celle que, l'autre nuit...

Les conjectures auxquelles il se livrait furent interrompues par l'entrée de la visiteuse qu'il reconnut du premier coup d'œil, quoiqu'elle fût très changée depuis qu'elle avait soupe avec lui au café Américain , et même depuis qu'il l'avait vue par le trou d'une serrure, à Fontainebleau, dans la villa des Sorbiers.

— Vous ici! s'écria-t-il, après avoir, d'un geste ioipératif, congédié son trop fidèle valet de chambre.

— Oui, monsieur, répondit la jeune fille avec calme, et

byGoogk

LB 8BGEBT Dfi BERTHE Bd7

si VOUS VOUS étonnez de m'y voir, je m'en étonne encore bien davantage.

— Vous venes par ordre de madame de Marcenae...

— Non pas. Madame de Mareenae ignore absolument la démarche que je risque en ce moment, et si je lui en avais parlé, elle s'y serait opposée. Je n'ai pris conseil que de moi-même et de mon dévouement.

Ce début mit Paul en dé&ance. Il flairait une ambassade déguisée, et il se promettait déjà de se tenir sur la défensive.

Cependant, il fit asseoir l'ambassadrice et il s'assit en face d'elle, de façon à ne rien perdre de ses jeux de physionomie.

Elle était toujours charmante, mais son teint avait pâli, ses yeux s'étaient cernés, et à la rougeur de ses paupières, on devinait qu'elle avait pleuré.

— Je n'ai pas besoin de vous apprendre que je m'appelle Marthe Morgan, dit-elle, après un silence. Madame a prononcé mon nom pendant que vous étiez caché dans un certain cabinet, et vous l'avez entendu à travers la mince cloison qui vous séparait de nous.

Paul s'inclina en signe d'affirmation.

— Savez-vous, monsieur, que c'est très mal ce que TOUS avez fait là, reprit Marthe en regardant fixement le baron. Et c'est cela qui a tout gâté.

— Gâté, quoi?

— Ne jouez pas au fin, je vous prie. Vous me comprenez fort bien. Et, pour vous prouver que je jouei moi» cartes sur table, je vais reprendre un à uq les divers incidents auxquels nous avons été mêlés tous les deux.

La fatalité a voulu qu'un soir , à minait, vous m'ayez rencontrée...

— Rencontrée n'est pas exact. Je vous ai vue sortir de

228 LE SKÇRKT DE BKRTHE

Thôtel de madame de Marcenac, par la porle de la grille qui donne sur l'avenue Gabriel.

— Et vous m*avez suivie, cela revient au mdme. Yods soupçonniez déjà madame de Marcenac et vous vouliez savoir où elle m'envoyait. Je puis vous le dire maintenant. J'allais porter une lettre que ma bienfaitrice ne voulait pas confier à la poste et que j'ai été obligée d'y mettre pour la soustraire à votre curiosité déplacée.

Cette lettre était adressée à Jeanne Barbin, une brave femme qui garde une enfant que j'instruis. C'est mon métier. Je suis institutrice.

— Je m'en étais toujours douté, dit Paul avec un demisourire. Et je sais que cette enfant est la fille de madame la comtesse de Marcenac.

— Si vous le savez, vous êtez mieux informé que moi.

— Comment cela?

— Il y a quatre ans que je vois mon élève tous les jours, et j'ignore encore le nom de sa mère.

Paul de Lizy ne prévoyait pas cette réponse et elle le déconcerta complètement.

Il s'attendait à entendre la jeune fille affirmer que l'enfant était à madame Larmor et il se disposait à lui démontrer qu'elle disait le contraire de la vérité.

Ses arguments étaient prêts. Son siège était fait.

Et, au lieu d'affirmer, Marthe Morgan émettait un doute. Paul n'en revenait pas, mais c'était bien la preuve que Marthe ne lui était pas envoyée par madame de Marcenac, car, au lieu d'avouer qu'elle n'était sûre de rien, elle n'aurait pas manqué de proclamer bien haut l'innocence de la comtesse.

— C'est peut-être invraisemblable, reprit-elle, mais c'est ainsi. Et afin de vous convaincre que je ne mens pas, il faut que je vous raconte l'histoire de me^ r^l^tioas avec madame de Marcenac,

byGoogk

I«Ë S£GRËT DE BËRTHA 229

Paul était tout oreilles.

— Je suis sa filleule, reprit-elle ; ma mère est morte en couches et mon père, qui était un vieux soldat, est mort six mois après, en me laissant à peine de quoi vivre* Madame de Marcenac n'a que quelques années de plus que moi, et elle était en pension quand je devins orpheline. Mais je fus élevée aux frais de M. Plantier, et j'entrai dans cette même pension au moment où elle en sortait. Madame Larmor y venait parfois, pour voir la directrice. C'est là que je Tai connue... très peu de temps.

— Mais vous l'avez retrouvée ?

— Oui, plus tard. Je me destinais à renseignement. Je venais d'obtenir mes brevets, et je ne savais trop comment les utiliser, lorsqu'un jour madame de Marcenac, qui n'avait jamais cessé de s'occuper de moi avec une sollicitude et une bonté dont je lui serai éternellement reconnaissante, Berthe, comme elle me permettait de l'appeler, m'annonça qu'elle m'avait trouvé une place.

Il s'agissait d'entreprendre l'éducation d'une petite fille de cinq ans qui n'avait ni père ni mère, me dit la comtesse, en ajoutant qu'elle s'intéressait beaucoup à cette enfant, qui s'appelait Berthe, comme elle. Vous croirez sans peine que je n'hésitai pas à accepter.

— Sans vous informer de l'état civil de la petite?

— Je crus qu'elle était orpheline et madame de Marcenac ne chercha point à me détromper. Je n'avais pas dix-huit ans, et il y a des secrets qu'une honnête femme ne confle pas à une jeune fille de cet âge. Je m'étonnais cependant que mon élève n'eût pas de nom de famille, et l'année dernière, — pas plus tôt, — madame de Marcenac consentit à m'expliquer que la naissance de cette enfant était un mystère... un mystère que je n'essayai point de pénétrer ; mais je compris que la petite

byGoogk

230 hB 8ECRBT DE BfiRTHE

Berthe avait été abandonnée par des parents qui ne pouvaient pas la reconnaître légafement. Je m'étais attachée à elle, Bi son malheur ne pouvait qu'aecrottra Tamitié qu'elle mHnspirait, J'eus le bonheur de lui plaire dès les premiers jours. Nous n» nous sommes plus quittées.

— Vous babities donc nveo elle cette villa des Sorbiers?.,.

Où vous vous êtes introduit pour surprendre les secrets de madame de Marcenac. Non, monsieur. J'y passait toutes mes joi|méeS| mais j'avais loué une chambre ehes un garde qui a sa maison à l'entrée de la forêt et qui est marié.

— Et... naturellement, madame de Maroenac venait vous voir à la villa 7

— Toutes les semaines... quelquefois plus souvent.

— Madame Larmor aussi, sans doute?

Pas dans les premiers temps. Ge fut madame de

Marcenac quil'amçna. Elle revint fréquemment* pendant quelques mois, puis elle cessa tout k coup, pour revenir encore, après une interruption assez longue. Ses visites ont toujours été intermittentes. Elle m'expliquait ces absences en me disant qu'elle voyageait beaucoup, et je croyais ce qu'elle me disait. Je pepse maintenant que c'était son mari qui voyageait.

— Vous avez dû voir aussi à la villa ce vieillard qu'on vient d'assassiner?

— M. Basfroi. Certainement. 11 habitait à l'autre bout de la ville, mais quand il sortait, il dirigeait sa promenade de noire côté et il no manquait jamais d'entrer. J'avais du plaisir à causer avec lui, parce que je savais qu'il avait été l'ami de M. Plantier, mon premier biepfaiteur. Malheureusement, la petite Berthe ne pouvait pas le souffrir.

— Tandis qu'elle adorait madame de Marcenac.

byGoogk

IM 8B0RBT DR BERTHi: 231

— Elle aimait beaucoup aussi madame Larmor«

— Mais pas au même degré.

— Parce qu*elle la voyait plus rarement,

— Enfin, mademoiselle, voua ne me feree pas accroire que madame de Marcenac vous a toujours laissée dans le doute.

— Je ne me suis jamais permis de Tinterroger, Pourquoi serait-elle venue au-devant de questions que je ne songeais point à lui poser ?

— Soit I mais vous êtes fort intelligente et vous avei des yeux. Il est impossible qu'en observant ce qui se passait à la villa, vous ne vous soyez pas formé une opinion.

— Je n'en ai pas d'arrèlée. Et fivant la scène à laquelle j'ai assisté l'autre jour, je ne soupçonnais pas que Berlbe fût la fille de l'une de ses deux protectrices.

— Mais ce jour-là, vous avez entendu la comtesse déclarer à M. Larmor que la môre c'était elle... elle l'a même juré.

— Oui, et je ne suis pas plus fixée que je ne l'étais auparavant.

— Alors madame de Marcenac aurait prêté un faux serment ?

— Peut-être. Pour sauver la vie d'une femme, il est permis de se parjurer. Et vous êtes témoin que M. Larmor allait tuer la sienne.

— Et depuis cette scène, la comtesse ne vous a pas éclairée 7

— Non, monsieur. Elle m'a laissée libre d*en penser ce que je voudrais.

— Cependant, vous êtes rentrée à Paris avec elle ?

— Et avec M. et madame Larmor. Nous sommes allés tous ensemble à Montmartre, dans cette singulière maison où l'enfant demeure maintenant, sous la surveillance de Jeanne Barbin.

byGoogk

232 LB SECRET DE BBRTttE

— L*épreuve, je le sais, a tourné à la confusion du mari. La petite a sauté au cou de sa véritable mère.

— Bertbe croit être la fille de madame de Marcenac. Mais cela ne prouve rien. Elle le croit parce qu'on le loi a dit.

— Qui, on ?

— Madame de Marcenac.

— Dans quel but, si ce n'est pas la vérité?

— Pour éviter d'être obligée de répondre à des ques* lions embarrassantes. La petite Bertbe est très avancée pour son âge.

— Ellen'a pas pu se tromper. Il y a la voix du sang...

— La voix du sang a été inventée par les auteurs qui font des pièces de tbéâtre. Vous n'oseriez pas jurer que vous y croyez.

Depuis le jour où Berlbe est venue habiter Fontainebleau, on lui a appris qu'elle devait appeler madame de Marcenac : maman ; madame Larmor : ma tante; et moi : ma cousine. Elle s'est conformée aux instructions qu'elle a reçues. Je ne suis pas plus sa cousine, que madame Larmor n'est sa tante. Donc, il est très possible que madame de Marcenac ne soit pas sa mère.

— Mais enfin, quelqu'un sait à quoi s'en tenir. Jeanne Barbin peut-être?

— Jeanne Barbin n'en sait pas plus long que moi. Si vous n'aviez pas blessé profondément madame de Marcenac, et si vous l'aviez interrogée sans colère et sans menaces, je suis convaincue qu'elle vous aurait tout dit.

Au lieu de vous y prendre ainsi, qu'avez- vous fait? Vous avez écoulé tous les propos qui ont été tenus devant vous par des sots ou par des ennemis déclarés de la comtesse ; et, pour combler vos torts, vous vous en êtes vanté en sa présence. Une femme de cœur, en pareil cas, se

LE SECRtrr DE BERTHE 2a^

venge comme Ta fait madame de Marcenac... en refusant de répondre à des sommations brutales. Elle ne demandait qu*à pardonner ; elle ne le peut plus maintenant.

— Que venez-vous donc faire ici, si tout est rompu pour toujours entre elle et moi ?

— Je viens vous demander de ne pas nous empocher de parer aux conséquences — indirectes, mais terribles — de votre conduite imprudente ; vous supplier, s'il le faut, de ne pas entraver les efforts que nous faisons pour mettre madame Larmor à l'abri de la vengeance de son mari.

— J'y songe si peu que je suis prôt à vous aider.

— C'est inutile. Madame Larmor est en sûreté, pour le moment. Et je n'ai pas assez mauvaise opinion de vous pour croire que vous chercherez à lui nuire. Mais vous avez un ami dangereux.

— Le colonel Sigoulès I C'est le plus ardent défenseur de la comtesse, et s'il ne tenait qu'à lui, la paix serait bientôt faite.

— Je n'en sais rien, mais je sais que la première indiscrétion est venue de lui, et que cette indiscrétion a déjà coûté bien cher à ma bienfaitrice. Je sais aussi qu'il vous accompagnait dans votre malencontreuse visite à Montmartre. Priez-le donc de ne plus se mêler des affaires de madame de Marcenac. Je ne lui demande pas de la soutenir; je lui demande de rester neutre. Ce n'est pas trop exiger.

— Je ne l'ai pas vu depuis la visite que vous me reprochez, et je ne sais si je le reverrai jamais. Lorsque vous êtes arrivée, je me préparais à quitter Paris pour longtemps. Une fâcheuse nouvelle que j'ai apprise m'avait fait changer d'avis. Je voulais avertir la comtesse du péril qui la menace, mais il m'en coûtait d'aller chez elle* Et, puisque vous voilà, mademoisellei vous voudrex bien lui

byGoogk

234 LjS SBGRBT ÛB BBRTHB

apprendre que la polioe a visité hier la villa du chemin des Sorbiers.

— Dans quel but ?

-^ Probablement pour arrêter les personnes qu*on y trouverait. 11 court à Fontainebleau des bruits étranges à propos de l'assassinat de Basfroi. On va jusqu'à dire que cet homme était le père de votre élève et que, pour lui léguer sa fortune, il a employé un moyen détourné en la laissant par son testament à madame de MareenaCt mère de la petite.

— G*est une infamie !

— Je ne fais pas à la comtesse Tinjure de penser qu'elle a été la maîtresse de ce vieil usurier ; mais il est bon qu'elle sache ce dont le public l'accuse. Les journaux en parlent, et je lui conseille de couper court à de telles rumeurs.

— Comment ? Elle ne peut pas écrire aux journaux !

— Non, mais elle peut aller trouver le préfet de poliee et lui désigner Tassassin. Jusqu'à présent, elle Ta ménagé... pour des raisons que je ne m'explique pas. Mais il est temps d*agir, et, au risque de lui déplaire, j'allais dénoncer cet assassin, ce misérable...

— Vous le connaissez donc ?

— Oui, et elle aussi le connaît. Qu'elle parle*. . à moins qu'elle ne préfère se sacrifier pour lui, ajouta Paul avec amertume.

Marthe Morgan était debout, pâle, les yeux brillants de colère, et la poitrine palpitante d'indignation.

-f* Monsieur, dit-elle d'un ton bref, vous allez venir avec moi chez la comtesse de Marcenae.

-w A quoi bon? répliqua froidement Paul de Lixy. Ma* dame de Marcenae ne me recevrait pas.

— Amené par moi, elle vous recevra, dit avec fbrineté la jeune fille.

byGoogk

— J'en doute, mademoiselle, et, d'ailleurs, il est inutile que je la voie, car tous pouvea lui répéter ce que je viens de vous dire, et elle tous croira, vous, tandis qu'elle me soupçonnerait d'avoir pris un prétexte pour arriver jusqu'à elle.

— Je me charge de lui faire comprendre qu'elle se trompe. Venez, vous dis -je, si vous vous intéressez encore à une femme qui vous a aimé... et qui vous aime ton* jours.

— Elle vous Ta dit? s'écria Paul.

— Non, monsieur. Elle m'a dit, au contraire, que vous aviez comblé la mesure et que vous n'étiez plus digne de répouser. Mais je la connais... j'ai deviné ce qu'elle souffre, et je vous déclare qu'il ne tient qu'à vous de la faire revenir sur une résolution qu'elle a prise à regret.

— Que faudrait-il donc que je fisse?

— U faudrait simplement reconnaître vos torts.

— G'est-à-dire lui demander pardon de l'avoir soupçonnée. Vous oubliez que j'ignore encore si elle est on non la mère de cette enfant. Vous-même, qui ôtes sa confidente, vous n'en savez rien et vous n'osez pas vous prononcer.

— Parce que je n'affirme jamais que ce dont je suis certaine. Ma conviction est que Bertbe est la fille de madame Larmor, mais que madame de Marcenac ne l'avouera pas, tant que son amie ne sera pas complètement à l'abri des violences de son mari.

Gela ne tardera guère, car madame Larmor va quitter paris demain... peut-être cette nuit. Madame de Marcenac va lui faciliter les moyens de passer à l'étranger, et en attendant, elle lui a trouvé un asile sûr.

— Où donc?

—- Je ne suis pas autorisée à vous l'apprendre. La comtesse vous le dira.

byGoogk

Ile ne se défie pas de mol» ce dont je doute, nfant? Ya-t-elle aussi quilter la France? Elle restera où elle est.

8, comment voulez-vous que je croie que manor est sa mère? Une mère ne se sépare pas de

)ias qu'elle n*y soit forcée. Je ne suis pas dans Mais rien ne me prouve que la petite n'ira pas madame Larmor... plus tard... quand ia situara détendue. Le raisonnement que vous faites, le Marcenac l'opposera peut-être à ce mari fuparle de tout tuer. Elle se réserve peut-être de oar l'apaiser : Vous voyez bien que l^enfant est isque je la garde.

(ait si bientôt elle ne consentira pas à s'expligoriquement devant vous?... lorsqu'elle n'aura à craindre pour son amie. Vous pouvez bien jusque-là. Et pour préparer cet éclaircissemeot entendu auquel vous n'avez pas peu contribué, vez bien faire les premiers pas. Il n'est pas de vous humilier, de tomber aux pieds de i implorant votre grâce. Il s'agit tout simpleui dire : Si je vous ai soupçonnée, c'est que je e et qu'il n'existe pas d'amour sans jalousie. Je [e m'être laissé entraîner par la passion jusqu'à vous. Et maintenant, je m'en remets à vous, s que vous ne voudriez pas abuser indignement afiance. Travaillons de concert à réparer le mal lusé par mes imprudences, et quand ce sera fait, e vous croirai, car alors vous pourrez, sans er à mort votre amie, me prouver que vous ne

ours, prononcé avec une chaleur persuasive, alla œur de Paul qui en sentait toute la justesse.

byGoogk

LE SECRBT DE BBitTHE 237

— Soit! dil-il brasquemenl. Je veux bien essayer, si vous me répondez que madame de Marcenac consentira à me voir.

— J'en réponds. Et ce n*est pas demain, ni ce soir, qu'il faut y aller, c'est à l'instant même. Je viens de la quitter et je suis certaine que nous la trouverons.

D'ailleurs, si vous différiez votre visite, vous pourriez rencontrer votre ami Sigoulès qui vous donnerait de mauvais conseils.

— Au contraire... il appuierait les vôtres... maisje liens à ne pas remettre cette visite... Je ne veux pas que la comtesse soit appelée à la préfecture de police... et pour lui épargner ce désagrément, je vais lui demander de m'autoriser à désigner le coupable.

Venez, mademoiselle, je suis prêt à vous accompagner au faubourg Saint-Honoré.

— Je vous attends, monsieur, répondit laconiquement la jeune fîlle.

Ce n'était pas le cas de faire des cérémonies. Paul de Lizy ôta son veston d'intérieur, endossa la redingote apportée par son valet de chambre, prit son chapeau, ses gants et sortit avec Marthe Morgan, à la grande joie de Dominique, qui flairait une réconciliation entre sou maître et la comtesse.

Gomme ils traversaient au pas accéléré la place de la Madeleine, la jeune fille dit à Paul en souriant à demi :

C'est ici que j'ai eu la fâcheuse idée de demandera

un sergent de ville le chemin pour aller rue Norvins. Ahl si j'avais pu me douter que vous m'écoutiez 1...

— Vous vous seriez abstenue. Mais je vous aurais suivie quand même. Et, permettez-moi de vous le dire, si vous m'aviez avoué franchement la vérité ce soir-là, vous auriez rendu un grand service à madame de Marcenac et à moi. Je serais allé droit à elle dès le lende-

338 hÉ 8EdltBT DE BBRTHfi

main el uue explication sincère aurait tout arrangé.

"* Je ne pouvais pas... j'avais des ordres; mais ce qui est ditîéré n^est pas perdu. Il est encore temps de Tavoir cette explication que vous regrettex.

La conversation en resta là. Ils pensaient tons les deux qu'il était inutile de parler avant â*agir.

Us descendirent rapidement la rue Royale et ils entrèrent dans le faubourg Saint -Honoré.

Sur le trottoir, en face de Thôtel de la comtesse, précisément à l'endroit oh, quelques jours auparavant, il avait surpris le colonel en contemplation devant la porte cocbère, Paul avisa deux figures suspectes qui ne poQvaient appartenir qu'à deux mouchards.

— J'ai bien fait de venir, pensa-t-il. La police surveille déjà la maison.

Marthe sonna; la porte s'ouvrit et le portier, qui se tenait à l'entrée de sa loge, parut asses sarpris en voyant le baron.

Cet homme, évidemment, avait reçn une consigne, mais il n'osa pas l'appliquer, intimidé sans doute par li présence de mademoiselle Morgan qui vivait dans la familiarité de la comtesse et qui ne se serait pas permis d'amener M. de Lixy si la comtesse ne l'y avait autorisée.

La même scène muette se renouvela avec le valet de pied chargé d'inti^oduire les visiteurs, mais cette fois Marthe prit délibérément la parole :

— Où est madame? demanda-t-elle.

— ^ Madame la comtesse est descendue au jardin, répondit le domestique.

^ C'est bien. Nous y allons. Il est inutile de la prévenir.

Et sans attendre une objection qu'elle prévoyait, elle entraîna Lizy sous la voûte qui mettait en communication le jardin avec la cour d'honneur.

byGoogk

LB SEORBT DE BBRTHB 239

Justement, madame de Mareenac rentrait, après une assez langue promenade, et en se trouvant tout à coup face à face avec Paul, elle recula de surprise ]

— Vous ici, monsieur 1 s*écria-t-elle en fronçant le sourcil. Je vous avais défendu de remettre les pieds ches moi.

^ Marraine, c'est moi qui suis allée chercher M. de Lisy, s'empressa de dire Marthe Morgan.

— Dans quel but, je te prie? demanda sèchement la comtesse.

— M. de Lizy va vous le dire, marraine.

— Madame, commença Paul, vous ignorez sans doute ce qui se passe.

— Absolument, monsieur, et je ne veux rien savoir.

— Vous me permettrez cependant de vous apprendre que le juge d'instruction, escorté d'agents de police, s'est transporté à la villa du chemin des Sorbiers, et Ta visitée de fond en comble.

— Eh bien ! il n'y a trouvé personne.

— Non, mais il a recueilli les bruits qui courent à Fontainebleau, et la police de Pans connaît le nom de la femme qui venait visiter l'enfant.

— Je le sais. J'ai été interrogée hier.

— Savez-vous aussi que si vous sortiez de votre hôtel, vous seriez suivie? Savei-vous que des espions vous attendent à la porte?

— Non, je l'ignorais; mais je n'en suis pas très étonnée. Le magistrat que j'ai vu m'a laissé entendre que les soupçons pourraient se porter sur moi, à cause du testament qui m'institue légataire universelle.

— Et cela ne vous effraie pas?

— Pas le moins du monde. Demain, le juge saura que l'assassin est Mt de La Gadière. Vous avez jugé à propos

byGoogk

; dénoncer ce misérable. Un autre que vous s*eD et fournira la preuve, [lain 1... Pourquoi pas aujourd'hui?

ir des raisons qu'il ne me plaît pas de vous

i on vous arrête?

Y regardera à deux fois avant de m 'arrêter. Mais

ilbeur m*arrivaity je le supporterais et je ne

rimputer qu'à vous.

loi?

y monsieur, à vous, qui» au lieu de dire au juge

inebleau lout ce que vous saviez, avez couvert

\ par votre silence; à vous qui n'avez songé qu'à

3s indignes accusations portées contre moi par

ne; à vous qui vous êtes caché dans la villa

ispionner. Je ne crains pas la justice ; elle recon-

cntôt qu'elle s'est trompée en me faisant arrêter,

3 suis perdue de réputation c'est à vous seul que

rai.

e s'attendait guère à cette sortie. 11 venait offrir

le de Marcenac de se mettre en avant pour lui

te terrible mésaventure et il trouvait une femme

à subir les conséquences d'une erreur judiciaire,

s irritée contre, lui qu'elle ne l'avait jamais été.

)ra de se défendre.

e me suis tu, dit-il d'une voix altérée, c'est que

lais de vous compromettre... je ne voulais pas

) nom fût mêlé à un procès criminel. Cet homme

menacé de vous appeler en témoignage, si je

is m'avez compromise bien davantage par vos allons et vos manœuvres équivoques. Je pourrais ) vous le pardonner, si vous n'aviez pas mis en le de madame Larmor. Que vous avait-elle fait

celle-là? Vous ne la connaissiez pas; vous n'étiez pas jaloux d'elle. Et, grâce à votre inqualifiable conduilo, vous l'avez exposée à la colère de son mari.

— Ce n'est pas moi qui l'ai dénoncée, s'écria Paul.

— Non, reprit sèchement la comtesse, ce n'est pas vous qui l'avez dénoncée. C'est le scélérat que vous n'avez pas osé livrer à la justice et qui poursuit de sa haine ma malheureuse amie. C'est lui qui a écrit à M. Larmor une lettre anonyme pour l'attirer à la villa le jour où sa femme devait y venir. C'est lui qui a essayé de s'introduire chez elle, à Bois-le-Roi, afin de se ménager un alibi...

— Pourquoi donc la hait-il ? interrompit Paul de Lizy. Madame de Marcenac hésita un instant. Puis emportée parla situation :

— Parce qu'il a été autrefois son amant, dit-elle avec une animation extraordinaire ; parce qu'il a abusé de sa faiblesse et de son inexpérience ; parce qu'elle l'a chassé lorsqu'elle s'est aperçue qu'il cherchait à l'exploiter; parce que, depuis des années, il la menace en mettant son silence à prix d'argent ; parce que, lasse de ses exigences et encouragée par moi, elle a refusé de le payer.

Êtes-vous content, monsieur? Vous me l'avez arraché, ce secret que j'avais résolu de vous taire. Vous êtes libre d'achever votre œuvre. Allez trouver M. Larmor. Racontez-lui ce que vous venez d'entendre. Vous arriverez trop tard. Gabrielle est en sûreté. Sa vie ne court plus aucun risque et quant à sa réputation, elle n'a plus rien à perdre.

Paul de Lizy reçut sans sourciller cette averse de dures paroles. 11 n'en avait retenu qu'un fait : madame Larmor avait été la maîtresse de La Cadière ; la comtesse l'avouait, et cet aveu était plus sûr que les affirmations II. 14

byGoogk

24S LB SfiOKBT Dfi BERTHB

de Vignoble vicomte qui se vantait aa colonel d'atoir mis M. Larmor au rang des maris trompés. Mais ce n'était pas la certitude des malheurs conjugaux de ce brave homme qui intéressait Paul. Il se disait que, si madame Larmor avait lailli, Tenrant dont madame de Marcenac se déclarait la mère devait être le fruit de cette faute, et il songeait à profiter de la confession de Berthe pour Tadjurer de compléter cette confession en proclamant sa propre innocence.

-^ Ah ! s'écria-t-il, vous convenez donc enfin que vous n*ètes pas coupable... que vous vous oies sacrifiée pour votre amie I

*- Je n*ai rien dit de pareil, répliqua vivement la comtesse.

~ Non, mais j'ai deviné ce que vous ne Toulex pas dire. El cela suffit pour que je vous supplie de me pardonner de vous avoir soupçotinéê. Je vous aimais trop. C'est ma seule excuse.

— Une excuse que je n'accepte pas.

— Eh bien ! punissez-moi en m'imposant les épreuves les plus dures. Je m'y soumettrai sans me plaindre... Parlez! que voulez- vous que je fasse pour racheter mes extravagances?

— Rien ne pourra tes racheter... ni les réparer. Pensez de mol ce qu'il vous plaira et épargnez-moi la peine de vous fermer ma porte^ Du reste, je vais partir pour un long voyage* J'aurais déjà quitté Paris, si Oabrielle n'avait plus besoin de moi.

— Elle y est donc encore?

— Elle n'y sera plus demain. Elle partira cette nuit.

— Et si on vous arrête aujourd'hui, qui assurera son départ?

La comtesse et Marthe Morgan échangèrent un regard que Paul surprit ot dont il devina la signification.

hE 9EGRST DE BBRTHE 243

L'objection qu'il venait d'élever était grave et madame de Marcenac en sentait le poids.

Ce n'était pas qu'elle craignit sérieusement d'dtre arrêtée et envoyée en prison, mais elle pouvait être appelée d'un moment à l'autre à comparaître devant le juge d'instruction qui l'avait déjà interrogée, et pour démontrer à ce magistrat qu'il se trompait en l'accusant, il fallait bien en venir à dénoncer La Gadière.

Gomment le dénoncer sans parler de ses anciennes relations avec madame Larmor, ou tout au moins sans la nommer?

Et une fois que l'instruction serait entrée dans cette voie, elle irait fatalement jusqu'au bout.

La justice ne tient aucun compte des intérêts particuliers et elle n'a pas de ménagements pour les femmes adultères.

Madame Larmor serait immédiatement recherchée ; son mari serait appelé à témoigner. Et pendant ce temps-là, le vrai coupable aurait le temps de fuir, en supposant qu'il ne se fût pas déjà mis à l'abri.

Il s'agissait de gagner vingt-quatre heures, car tout était préparé pour que la fugitive pût quitter le soir même, déguisée en ouvrière, la maison de Ghardin et prendre à minuit le train du Havre, où un bateau, frété par madame de Marcenac, l'attendait pour la débarquer sur la côte d'Angleterre,

La comtesse devait aller la chercher elle-même, et Marthe Morgan devait faire partie de l'expédition.

Il était convenu qu'elle y jouerait le même rôle que Roger de Bussière dans l'expédition dirigée par Sigoulès, le rôle d'un auxiliaire intelligent.

Ge plan très bien combiné devenait inexécutable maintenant que l'hôtel de la comtesse était surveillé.

Si elle en sortait, les agents ne manqueraient pas de

byGoogk

la suivre. On la verrait entrer chez Chardin, en sortir avec une femme et se rendre mystérieusement à la gare Saint-Lazare.

Le voyage finirait là sans aucun doute, car les policiers s'opposeraient au départ,

La comtesse se disait tout cela et commençait à penser qu'elle ne se tirerait pas seule de ce terrible embarras.

— Voulez-vous que je me charge de sauver votre amie? demanda Paul.

— Je ne veux rien de vous, répondit brusquement madame de Marcenac.

— Au moins, écoutez-moi. Vous ne pouvez pas vous montrer dans la rue ; les espions qui montent la garde devant votre hôtel s'attacheraient à vos pas. Je viens d'en voir plusieurs dans le faubourg Saint-Honoré. Mademoiselle les a vus aussi. Soyez certaine que d'autres se promènent dans l'avenue Gabriel pour surveiller la grille du jardin où nous sommes. Votre habitation est cernée.

— Eh bien, je ne sortirai pas.

— Et madame Larmor attendrai Vous n*y pensez pas. Chaque minute qui s'écoule rend sa situation plus difficile. Il faut qu'elle parte et qu'elle parte seule, car vous ne pouvez pas aller la trouver et mademoiselle Morgan ne peut pas vous remplacer. On sait qu'elle vous est dévouée. On la suivrait.

On ne me suivra pas, moi.

— Qu'en savez- vous? On vous a vu entrer ici.

— Eh bien, si on me suit, il n'en résultera rien de fâcheux, car j'irai tout droit à la préfecture de police. Les agents ne me poursuivront pas jusque dans le cabinet du commissaire qui m'a interrogé à la gare.

— Et que lui direz- vous, à ce commissaire?

byGoogk

— Je lui dirai que le voyageur auquel j'ai cédé mon billet de chemin de fer s'appelle H* de La Cadlère et qu'il demeure à Thôtel Continental. Je ne lui dirai rien de plus.

— Et s*il vous demande pourquoi vous avez tant tardé?

— Je trouverai une explication qui ne compromettra personne. Et il résultera de ma démarche qu'un mandat d'amener sera immédiatement lancé contre H. de La Gadière. On ne trouvera peut-être pas ce drôle aujourd'hui même, mais on le cherchera jusqu'à ce qu'on l'ait trouvé, et provisoirement la police ne s'occupera plus ni de vous ni de moi.

En sortant de la préfecture, je m'en irai tranquillement au cercle où je rencontrerai peut-être le colonel ; si je l'y trouve, je l'emmènerai se promener sur les boulevards et dîner dans un restaurant très fréquenté. En un mot, je ferai en sorte de me montrer un peu partout... même au théâtre... et on ne s'occupera pas d*un homme qui se cache si peu.

Mais ce soir, je trouverai le moyen d'avertir madame Larmor... si vous voulez bien me dire où elle est... et je vous réponds que je vous tirerai d'afiTaire.

Et comme il vit que la comtesse hésitait, Paul reprit :

— Que craignez-vous? Si mauvaise opinion que vous ayez de moi, vous ne me croyez pas capable de vous trahir en passant à l'ennemi. Vous savez que je hais ce La Gadière autant que je le méprise. Yous savez bien aussi que M. Larmor m'est tout à fait indifférent et que je n'ai pour sa femme que de la sympathie.

— Pourquoi ne douterais-je pas de vous? interrompit madame de Marcenac. Vous avez bien douté de moi !

— Mais je ne doute plus, dit Paul avec empressement. Et je ne prendrai pas la peine d'interroger madame Larmor^ si vou§ voqle;; bien me permettre de la sauver.

hk.

246 LB 8K0RHT DE BBRTHE

Je suii 8Ûr qu'elle me dira la vérité sans que je la lui demande.

La comtesie laisaa voir qu'elle était touchée, sestwU se détendirent et sa physionomie s*éclaircit.

t— Mademoiselle» reprit Paul en s'adressawt i la jeune flUe» intercédez donc pour moi. Vous êtes venue chez moi, voua m'avez trouvé désespéré ; vous m* avez soutenu de vQg conseils et c'est vous-même qui m'avez décicié i yenir ici. Ne m'abandonnez pas. Obtenez de madame de Marcenac qu'elle mette mon dévouement itTépreuve.,. Qu'elle ne m'enlève pas par un refus le dernier espoir qui me reste de mériter le pardon que j'implore.

— Marraine, dit Marthe, il me semble que ni vous, ni moi, nous ne devons risquer le voyage chez M. Chardin*

— Ah I s'écria Paul de Lizy, c'est donc chez Chardin que vous avez conduit madame Larmor? Il ne faut pas qu'elle y reste un jour de plus. Songez que Chardin aussi est légataire de Basfroi et que la police doit avoir les yeux sur lui. C'est miracle qu'on ne lui ait pas déjà détaché des agents...

Depuis combien de temps madame Larmor est-elle chez lui?

— Depuis hier, répondit enûn madame de Marcenac. Je l'y ai conduite moi-môme et j'espère n'avoir pas été suivie. Je comptais ne pas l'y laisser longtemps- mais je n'ai reçu que ce matin la dépêche qui m'annonce que tout est prêt pour qu'elle puisse s'embarquer au Havre Elle a dû m'attendre cette nuit et mon vieil ami Chardin doit être sur des charbons ardents.

— Il ne vous reste plus qu'à ^'app^.^ » . .• . meure. Au Marais, n'est-ce pas? ^^^ oti jj

— Rue des Lions -Saint-Paul, 15, rép^^^^ ^ prenait décidément le parti de M. de U^y ^«^Uhe

— Quel train doit-elle prendre pour arriver à temps au Havre?

— Le traiu de minuit quinie,

^11 faut donc qu'elle sorte de sa retraite à onse heures et qu'elle sorte seule. La police ne s'occupe pas encore d'elle et ce serait un hasard bien extraordinaire si elle rencontrait son mari. Il ne s'agit que de la prévenir de ne pas vous attendre, ei moi seul puis le faire. J'y cours.

— Attendes donc au moins que je vous apprenne comment vous devez vous y prendre pour que Chardin vous ouvre sa porte, dit la comtesse vaincue.

Paul tomba à ses genoux.

— Relevea-vous I dit la comtesse en essayant de retirer sa main, que Paul avait saisie et qu'il couvrait de baisers.

Mais il la tenait bien, et il dit d'une voix où il avait mis toute son âme, une voix qui allait droit au cœur de madame de Marcenac :

— * Promettez-moi que vous me pardonnerez si je sauve madame Larmor.

— Sauvez-la d'abord, répondit en souriant la comtesse: Et pour que vous puissiez me rendre le service que j'attends devons, relevez-vous et écoutez-moi.

La glace était rompue et Marthe Morgan, qui n'avait pas peu contribué à amener cette scène, se réjouissait de son ouvrage.

Ce n'était pas encore la réconciliation complète, mais c'était assurément Touverture des préliminaires de paix.

— Pour que Chardin vous reçoive, reprit madame de Marcenac, il faudra que vous sonniez trois fois coup sur coup. Encore, lorsqu'il vous verra, au lieu de moi qu'il attend, fera-t^il des difficultés pour vous laisser entrer. Yous lui direz que vous venez de ma part, et vous lui

monirerez celte lettre que i*ai écrite et que je complais i^eaietlre moi-môme à Gabrielle. Elle contient toutes les indications dont elle a besoin pour s'embarquer an Havre. Chardin reconnaîtra mon écriture et d'ailleurs, il ne se défie pas de vous, car il sait que vous Ôtes de mes amis.

Ne négligez pas cependant, ajouta vivement la comtesse, de lui dire qu'après une brouille momentanée, nous sommes raccommodés.

Elle venait de se rappeler qu'elle avait annoncé à Chardin la rupture de ses projets de mariage avec le baron de Lizy.

— Quoi 1 s'écria Paul, il sait...

— Que j'ai eu à me plaindre de vous. Oui, j'ai dû le lui dire. Mais il est très bien disposé pour vous, car il a pris chaudement votre défense, et il sera heureux de voir que vous êtes rentré en grâce, puisque je vous confie mes secrets.

Vous lui demanderez donc de vous mettre en présence de madame Larmor. Elle ne vous connaît que de nom, et il est possible qu'elle vous reçoive froidement, car elle sait ce que vous m'avez fait. Mais vous plaiderez votre cause, comme vous venez de la plaider ici... vous lui raconterez ce qui s'est passé entre nous, en présence de cette chère Marthe... et j'espère qu'elle vous absoudra...

— Elle ne sera pas plus rigoureuse que vous?

Oh 1 moi, je n'ai pas encore prononcé votre acquittement. Je réserve mon arrêt. Et en attendant, ne perdez pas de temps pour vous acquitter de la mission dont je veux bien vous charger.

Je vais vous remettre une somme qui suffira aux premiers besoins de Gabrielle... la pauvre femme a été obligée de fuir si vite qu'elle est arrivée chex moi sans argent.

— C'est inutile. J'ai dix mille francs sur moi. Et s'ils dufûsent...

— Us suffiront et au delà. Je vous permets de les avancer et de revenir les chercher demain chez moi.

Maintenant partez et soyez prudent. Je vous rends responsable du salut de madame Larmor.

— J'accepte la responsabilité et je vous quitte pour aller tout droit à la préfecture de police.

Un mot encore... Qu'a fait le mari depuis que sa femme a disparu?

— Il la cherche partout et il cherche aussi ce La Gadière. Il est venu ici, hier, me demander Gabrielle. Heureusement, elle était déjà en sûreté chez Chardin quand M. Larmor s'est présenté chez moi et sa visite m'a démontré qu'il ne sait pas où Gabrielle s'est réfugiée. Nous n'avons donc rien à craindre de lui, alors môme que vous le rencontreriez, par un malheureux hasard. Il ne vous reconnaîtrait pas, puisqu'il ne vous a jamais vu.

Maintenant, une dernière recommandation. Pas un mot à votre ami le colonel.

— Je n'ai pas entendu parler de lui, depuis qu'il m'a accompagné à Montmartre. Je ne sais ce qu'il fait et je n'irai pas le chercher.

Du reste, il est des nôtres, car il vous est tout dévoué-

— Je veux bien le croire, mais je me défie de ses imprudences, et je vous prie d'agir seul. Il a trop de zèle et si vous le mettiez dans la confidence de nos projets, il voudrait vous aider et il gâterait tout. Je vous conseille de ne pas dîner avec lui, ce soir...

— Vous avez raison. Je l'éviterai.

— C'est ce que je vous demande. Par où allez-vous sortir de l'hôtel ?

— Mais... par les Champs-Elysées, puisque nous

250 LB S8CRBT DS PSaT^K

gommes dans le jardin. Ge sera plus court. Bt cela me permettra de m'assurer que votre hôtel est surveillé de tous les c6téB* Je n'en doute pas, d'ailieur», mais il est bon que vous le sachiez. Je vais donc sortir par la grille. Si je ne vois pas de figures saspectes, je rentrerai poor vous dire que le chemin est libre. Si, au contraire, jV perQois des agents, je refermerai immédiatement la porte de la grille. Cela voudra dire que je vais être suivi.

^ Et que Marthe et moi nous le serions aqssi. Mais nous ne nous aventurerons pas dehors.

Partei, mon ami. Et, à demain, à l'heure qu'il vous plaira. J'attendrai votre rapport avec impatience.

Paul comprit que ce n'était pas le mooient de laisser déborder sa joie, et qu'il fallait se contenter d'une promesse de pardon.

Il baisa respectueusement la main que madame de Marcenac lui tendait, dédia à Marthe un regard reconnaissant et se dirigea vers la grille, en préparant la manœuvre annoncée.

Il tira de son étui un cigare et de sa poche une boite d'allumettes, et après avoir ouvert la porte, il s'arrêU un instant pour allumer son cabanas^ en feignant d'apporter à cette opération tout le soin qu'y mettent les vrais fumeurs, et en inspectant d'un coup d'œil rapide les environs de l'hôtel.

11 n'y avait personne dans l'avenue Gabriel, mais à trente pas de la grille, sous les quinconces, d&\xx messieurs, très convenablement vôtus, qui causaient ou qui faisaient semblant de causer, regardaient de côté, et n'étaient pas là pour rien.

Paul était fixé. Il tira la porte sans se retourner, et il s'achemina d'un air indifférent vers la place de la Concorde.

11 y avait une station de voilures au coin de l'avenue

LB SECmBT DB BBATHE 251

et il se proposait d'en prendre une, mais il changea d'idée.

Un des messieurs qui flânaient devant Thôtel de la comtesse avait emboîté le pas tout doucement. L'autre continuait à prendre le frais sous les arbres.

Évidemment, ils avaient reçu des instructions précises, et très probablement. Us n'étalent pas seuls à surveiller rbôtel du c6té des Champs-Elysées.

Le reste de la brigade devait stationner un peu plus loin et ceux-là se tenaient prêts à relayer les deux premiers, si les deux premiers étaient obligés de suivre une piste*

L'ordre était donné de fiiêf* lotit individu qui sortirait et Paul constatait avec plaisir qu'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions.

Madame de Marcenac et Marthe Morgan n'auraient pas pu alle^ quelque part sans qti'un espion sd mit à leurs trousses.

Paul, en cette circonstance, jouait le rôle du oerf qui se fait chasser pour détourner les chiens qu'on a découplés sur un autre cerf, celui qu'on veut prendre, sur la bête de meute^ comme on dit en termes de vénerie.

Il s'agissait maintenant de jouer tous les mauvais tours possibles à ce mouchard qui s'était détaché pour le suivre, et le baron pensa que, pour se mieux moquer de lui, il fallait aller à pied.

Le baron avait son plan*

Il traversa donc la place sans se presser et il entra dans le jardin des Tuileries, en ayant soin de s'arrêter de temps à autre, comme un homme qui ne sait pas trop où il veut aller.

L'agent, qui savait son métier, imitait cette manœuvre, et conservait sa distance.

Paul de Lisy prit l'allée qui longe la terrasse du bord

byGoogk

de l'ean. L'agent prit la grande allée. Il avait de bons yeux et il ne perdait pas de vue son gibier qui» du reste, ne pouvait pas se dérober dans ce jardin clos de tous les c6tés.

A la sortie du Pont-Royal, Paul eut une idée. Au lieu de continuer par les quais, il descendit sur la berge et il entra sur le ponton ou s'arrêtent les bateaux-mouches.

Simple malice pour forcer l'espion à montrer clairement son intention.

Gomme il s'y attendait, l'homme descendit aussi et prit place sur le môme bateau que lui.

Ils remontèrent la Seine ensemble, et ils débarquèrent ensemble à la station de Pont-Neuf.

— Il commence à se demander où je vais, pensait Lizy. Tout à l'heure, nous allons rire.

Arrivé sur le quai de la Mégisserie, il revint un peu sur ses pas, enflla le pont et s'arrêta sur le terre-plein, le dos tourné à la statue du roi Henri et faisant face à la place Dauphine.

L'agent se rapprochait lentement et, de peur de montrer sa figure de trop près, il passa de l'autre c6té du pont et il se mit à regarder la rivière et les lavoirs de blanchisseuses.

Paul alla droit à lui, l'aborda en mettant la main à son chapeau et lui dit poliment :

— Pardon, monsieur, pourriez-vous m'indiquer de quel côté on entre à la préfecture de police ?

L'homme s'attendait si peu à cette question qu'il perdit contenance.

— Mais, balbutia-t-il, je ne saurais pas vous le dire au juste. On vient de la rebâtir... ça fait que tout est changé.

— J'ai afiTaire à un commissaire de police, le commissaire aux délégations... je crois que c'est son titre.

— Alors suivez le quai deTHorloge; ça doit être par là... mais quanta vous désigner la porte...

— Merci, monsieur. Ça me sufût. Je demanderai au factionnaire que j'aperçois là-bas, interrompit le baron en saluant derechef.

La farce était jouée et le mouchard restait très perplexe. C'était la première fois qu'il lui arrivait de fikr un individu qui s'en allait de son plein gré comparaître devant le commissaire, et il ne savait trop s'il devait filer celui-là jusque dans le cabinet du chef.

II se décida cependant à le suivre de loin, et il le vit entrer, après avoir parlementé avec un soldat de planton, sous une voûte bien connue de tous les agents.

Paul, qui l'observait du coin de l'œil, riait sous cape et pensait :

— Je crois que le pauvre diable ne recommencera plus. Je vais conter l'histoire de la filature ^u commissaire et le prier de modérer le zèle de ses subalternes et de me débarrasser de cet imbécile.

Paul, renseigné par le planton, traversa une cour où se promenaient des sergents de ville et qui ressemblait assez à une cour de prison.

Puis, il s'engagea dans une sorte de passage bordé de hauts b&timenls dont le rez-de-chaussée est occupé par des postes d'inspecteurs.

Le cabinet qu'il cherchait était au bout de ce couloir, à l'entresol, et on y arrivait par un escalier assez étroit.

Un garde de Paris se tenait à l'entrée, et un autre en haut, sur le palier, à la porte d'une grande antichambre où Paul trouva un garçon de bureau auquel il remit sa carte.

On ne le ût pas attendre. Un instant après, le garçon revint et l'introduisit dans le cabinet du commissaire qui lui indiqua du geste un siège et qui lui dit :

Page 1