‹ Le Secret de BertheChapitre 7 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

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— Bonjour, monsieur. Je vous attendaîi presque, et si vous n'étiez pas venu, j'allais vous envoyer chercher.

— Puls-je savoir pourquoi? demanda Paul assez étonné.

— Je ne vois pas d'inconvénient à voos l'apprendre. Nous avons du nouveau pour Taffaire Basfrol, Le vieux,

décidément, avaitune mattresseetune fille naturellequ*il faisait élever dans une maison, au bord de la forêt.

— Comment pouvez-vous croire cela? Vous oublieï Tàge qu'il avait.

— L'âge n'y fait rien. On a visité la maisonnette, mais on n'y a trouvé personne. Les locataires avaient déguerpi. On les cherche et nous avons la certitude que madame la comtesse de Marcenac les connaît, quoiqu'elle prétende le contraire. Je l'ai interrogée hier.

-* Je le sais. Je sors de chez elle.

-^ £b bien! que vous a-t-elledit?

— Qu'elle ne comprend pas qu'on la ioupçonne..»

— < C'e3t pourtant assez naturel. Le testament de Basfroi est là. Elle seule était intéressée à la mort do bonhomme. Je m'empresse d'ajouter que ce n'eat pas use preuve suffisante et qu'il n'est pas question, pour le moment, d'arrêter cette dame. On se bornera provispirament à la surveiller...

— Étroitement, à. ce qu'il me parait. Son WHal ^^ enlooré d'agents, et l'un d'eux a jugé à propo» ^ ^^ A/er jusqu'à la porte de la préfecture* U a4té bien étooDé de m'y voir entrer.

Je suis donc suspe<^ moi aosai ?

— Pas du tout. Les agents ont ordre de suivre toutai les personnes qu'ils verront sortir de la maison; celoi^ n'a fait qu'exécuter sa consigne. C'est une mesure générale qui sera maintenoe jusqu'à ce que nous ayooa f^

trouvé rhomme qui a voyagé avec vous de Melun à Paris. Tout est là et tant que nous ne le tiendrons pas...

— Je viens vous dire que je le connais.

— - Âlil dit le commissaire en regardaat fixement le baron de Lizy. C'est singulier. Pourquoi donc avez-vous tant tardé?

— Parce que c'est hier seulement que j'ai fait cet le découverte.

— Comment Tavez-vous faite?

— De la façon la plus simple. Je suis membre de plusieurs cercles... entre autres d'un qu'on appelle volontiers le Carionning-Club.

— 11 est coté à la préfecture. C'est un véritable tripot où foisonnent les grecs. Et vous allez 1&!

— J'ai tort, j'en conviens. Mais j'ai le malheur d'aimer le jeu et la partie y est forle. J'avais passé la soirée au baccarat et j'avais perdu beaucoup d'argent contre un monsieur que je croyais voir pour la première fois. J'aHais me retirer, lorsque cet homme m'a pris à part pour me remercier du service que je lui avais rendu en lui cédant mon billet.

— Quoi 1 il s'est dénoncé lui-même?

— Oh I il n'avoue pas qu'il a assassiné Basfroi. Il prétend même que, si on Tarrêtait, il serait en mesure de prouver un alibi. Il m'a répété l'histoire qu'il m'avait racontée en chemin de fer... surpris par un mari dans un château des environs de Melun, il a été obligé de fuir...

— Son nom?

— Il se fait appeler le vicomte de La Cadière, mais je suis convaincu que ni ce titre ni ce nom ne lui appartiennent.

Le commissaire écrivit une note, sonna et la remit an garçon de bureau qui était entré au coup de sonnette.

— Nous allons avoir des renseigaeixieo ts sur cet ûidi* vidu, dil-il.

— On vous eu donnerait au cercle de très édifiants. Ce La Cadière est un joueur de profession. On ne lui connaiV pas d*aulres moyens d'existence. De plus, il était depuis longtemps en relations avec Basfroi, qui lui prêtait de l'argent à gros intérêts.

— Ce sont là des indices. Mais cominent expliquezvous qu'un homme de cette espèce ait éprouTé le besolu de vous apprendre ce que vous ignoriez, puisque vous ne l'aviez pas reconnu, ce qui, entre parenthèses, me paraU étonnant.

— Vous oubliez que la nuit où il est entré dans mon compartiment il portait une fausse barbe et des lonettes bleues. Il avait môme déguisé sa voix.

— Alors, il est donc fou? Comment! il avait la cerUtude que vous ne le reconnaissiez pas et il est venu vous dire : C'est moi l

— J'ai été aussi surpris de sa démarche que vous l'êtes de mon récit. Je n'ai compris qu'après pourquoi il s'est décidé à aller au-devant du danger.

D'abord, je l'avais beaucoup regardé et il pouvait penser que je lui trouvais une certaine ressemblance avec mon compagnon de voyage.

Ensuite, on ne parlait au cercle que du crime de Fontainebleau. Beaucoup de gens qui se trouvaient là étaient ou avaient été les débiteurs de Basfroi. On leur prédisait en plaisantant qu'ils seraient accusés de l'avoir tué pour se libérer de leurs dettes. Un hâbleur, nommé Dauzance, avait même pris à partie ce La Cadière. 11 lui rappelait ses fréquentes excursions à Fontainebleau. La Cadière, qui avait commencé par faire bonne contenance, avait fini par se trouver mal à l'aise après ces attaques répétées.

C'est alors qu'il a tenté un coup hardi pour m* empêcher

de le dénoncer et pour se mellre en mesure de pouvoir dire, si jamais on Taccusait : Je ne me suis jamais caché d'avoir acheté le ticket de M. le baron de Lizy, car c'est moi-même qui lui ai appris qu'il avait fait route avec moi.

— Très bien. Mais qui lui garantissait que vous n'iriez pas rapporter au juge d'instruction ou à moi ces étranges confidences? C'était votre devoir de le faire, et il ne rignorait pas.

— Aussi a-t-il pris ses précautions. Il savait que je dois épouser madame la comtesse de Marcenac, et -que madame de Marcenac voyait très souvent Basfroi. Il m'a déclaré que, si je le dénonçais, il l'accuserait, elle, d'avoir fait assassiner, pour hériter de lui, l'ancien associé de son père. Il pensait que je reculerais devant cette menace, et il ne se trompait qu'à moitié, car je vous avoue que j'ai hésité. J'ai voulu d'abord consulter madame de Marcenac, et c'est elle-même qui m'a engagé à venir vous trouver.

Elle veut en finir avec ce misérable et elle n'a rien à redouter de ses calomnies. L'instruction du procès en fera justice. J'en suis tellement sûrque madame de Marcenac sera ma femme avant peu.

Le commissaire écoutait avec une attention soutenue, mais il restait froid et il était impossible de lire sur sa physionomie ce qu'il pensait des explications de Paul.

Le garçon de bureau entra, rapportant la réponse à sa note, et se retira après la lui avoir remise.

Le commissaire la lut, et dit :

— Les renseignements sont détestables et le prétendu vicomte deLaCadière s'appelle tout simplement Gonfaron. C'est le nom du village où il est né, dans le département du Var. C'est un enfant trouvé, élevé par charité Chez les frères de la Doctrine chrétienne et ensuite au

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petit séminaire, d'où il s'est échappé pour courir le monde. Après plusieurs voyages aux Antilles et aux Inde? il a reparu à Marseille, où il a commis diverses escroqueries. Il a même été condamné en police correctionnelle à six mois de prison qu'il n'a pas faits, parce qu'il s'est réfugié à l'étranger, où il est resté plusieurs années. Sa condamnation était prescrite quand il est arrivé à Paris. Il y vit du jeu ; c'est tout ce qu'on a pu relever contre lui depuis qu'il y est.

— Et vous croyez qu'un homme affligé d'un pareil dossier n'est pas capable de voler et d'assassiner? s'écria Paul de Lizy.

— Mais si, je le crois, et la preuve, c'est que je vais m'occuper immédiatement de le faire arrêter. Et je compte que vous allez me fournir, séance tenante, toutes les indications dont j'ai besoin pour accélérer l'arrestation.

— Je ne demande pas mieux, je ne suis venu que pour cela.

— D'abord, se doule-t-il que vous l'avez dénoncé?

— Je réponds que non.

— Donc, il ne se défie pas et il n'a rien changé à ses habitudes.

— C'est très probable, et je parierais que ce soir il viendra au cercle vers minuit, comme de coutume.

— Où demeure-t-il?

— A l'hôtel Continental... à moins qu'il n'ait déménagé, ce qui est très possible. Il parlait d'acheter des meubles et de louer un appartement dans le quartier des Champs-Elysées.

— On saura le trouver. Je vais mettre en campagne mes meilleurs agents. Le juge d'instruction de Fontainebleau va être prévenu par un télégramme. J'aurai on mandat d'amener du parquet de Paris. M. de La Cadière

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couchera ce soir au Déjôt, en attendant que je Texpédie à Fontainebleau.

Mais je vous ayertis, monsieur, que yous/serez confronté avec lai.

— Je m'y attends.

— La comtesse de Marcenacsera appelée aussi et mise en présence de l'inculpé.

— C'est ce qu'elle demande.

— Fort bien, monsieur. Je vous félicite de la résolution que vous avez prise... un peu trop tardivement... et je ne vous retiens plus.

— Je me retire, monsieur, dit sèchement le baron de Lizy.

Il était choqué des façons de ce commissaire et il entrevoyait qu'en ce qui le concernait l'affaire n^était pas terminée.

La comtesse non plus n'en était pas quitte, il le pensait bien, mais il n'avait pu mieux faire.

Il sortit du cabinet et s'en alla par oii il était venu, faute de connaître un autre chemin pour sortir.

Lorsqu'il déboucha sur le quai de l'Horloge, le mouchard qui l'avait filé n'y était plus.

Paul, assurément, n'était pas fâché d'être débarrassé de cet espion, mais il était payé pour se défier de la police, et ce ne fut qu'après mûre réflexion qu'il se décida à s'éloigner de la préfecture. ^J

L'agent qui venait de le filer avait pu repasser la mission j

à un autre, avant de quitter la place.

Il s'agissait de s'en assurer et, pour ce faire, le baron ^

se mit à se promener sur le quai de l'Horloge, s'ar- >

rètant de temps à autre, s'accoudant même sur le parapet pour contempler le tableau mouvant de la rivière, puis revenant sur ses pas, et pendant ces

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allées et venues, observant du coin de l'œil les gens qu'il rencontrait.

Il en rencontrait fort peu. Le quai était presque désert, et la façade de la Conciergerie ne présente pas de recoins où un homme puisse se cacher.

Sous la voûte, le garde de planton sommeillait sur une chaise. Personne ne se montrait dans la cour.

Paul de Lizy, rassuré par cette inspection, prit le parti de passer sur la rive droite.

Il s'étoigna lentement et enfila le Pont-au-Ghange, non sans se retourner plusieurs fois pour voir si on ne le suivait pas.

Il eut la satisfaction de constater que personne n'était à ses trousses.

Rien ne l'empêchait donc de s'acheminer directement vers la rue des Lions- Saint- Paul, mais, par surcroît de précaution, il préféra faire un détour.

Il avait tout le temps de remplir la mission que madame de Marcenac lui avait confiée, car il n'était que deux heures, et madame Larmor, qui n'attendait pas sa visite, ne devait quitter que le soir la maison Chardin.

Qu'elle fût prévenue un peu plus tût ou un plus tard, cela n'importait guère. Mieux valait même ne se présenter à la porte du bonhomme qu'à la tombée de la nuit, pour éviter d'attirer l'attention des voisins par des sonneries répétées.

Il y a une station de voitures sur le quai, au coin de la place du Cbâtelet. Paul sauta dans un fiacre et se fit conduire au cercle.

Il savait bien qu'il n'y trouverait personne, à cette heure-là, et c'était précisément ce qu'il désirait.

Sur le boulevard, il renvoya son fiacre et il finissait de payer le cocher, lorsqu'il fut abordé par l'inévitable Dau-

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zance, qu'on rencontrait partout et particulièrement quand on ne le cherchait pas.

Il sortait du Cartonning-Club et il avait traversé le trottoir tout exprès pour accoster Paul de Lizy.

— Eh bien, mon cher baron, lui dit-il, vous savez la nouvelle. L'illustre vicomte de La Cadière a disparu.

— Comment cela ? demanda Paul, en tâchant de prendre un air indifTérent.

— C'est bien simple. Il était décavé. Un Brésilien l'a rasé avant-hier. Où avait-il pris les sommes folles qu'il a perdues, je m*en doute, mais la question n'est pas là. Hier, il a emprunté cinquante mille francs à Auguste, le garçon de jeu. Comment a-t-il pu l'attendrir et lui soutirer tant d'argent ? Mystère I mystère I Ce qu'il y a de très clair et de très certain, c'est que, hier soir à minuit, tout le monde l'attendait au salon vert et qu'on Ta attendu inutilement.

— Et vous en en concluez qu'il ne reviendra jamais ?

— Oui, et voici pourquoi. Il avait donné rendez-vous au Brésilien, qui lui avait promis une revanche. La Cadière ne manque jamais ces rendez-vous-là, quand il a de l'argent. Et il en avait, puisque sa dette à la caisse du cercle réglée, il lui restait encore trente mille francs, beaucoup plus qu'il ne lui fallait pour faire sauter la banque, car il est sans exemple qu'il ait perdu deux fois de suite. C'est un malin... si ce n'est pas un filou. Les pontes s'étaient rassemblés en masse pour assister à la grande bataille, et en ne le voyant pas venir, ils ont tous eu la môme pensée.

— Il a pu être empêché...

— Attendez I Auguste aussi l'a eue cette pensée. Il était engagé de cinquante mille et La Cadière lui avait promis de le mettre de moitié dans ses bénéfices. Vous

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croirez sans peine qu'il n'a pas perdu de temps pour courir après lui. £h bien, je viens de le voir. U s'arracbe les cheveux... il parle de déposer une plainte contre le gredin qui l'a ruiné. Le pauvre diable a passé sa matinée à chercher le vicomte, et s'il ne l'a pas trouvé, c'est que ce gentilhomme n'est plus àParis, car Auguste connaît à fond les habitudes et les divers domiciles de son débiteur. Ils ont tripoté un tas d'affaires ensemble,

—'Ses domiciles, dites-vous?..» La Cadière en avait donc plusieurs ?

^ U logeait officiellement à l'hôtel Continental. Et, depuis des mois, il parlait d'un superbe appartement. .« ou d'un petit hôtel, je ne sais plus trop... qu'il faisait meubler avenue d'Eylau ou avenue Marceau... mais personne au cercle ne prenait cette histoire au sérieux.

La vérité est que La Cadière vivait au jour le jour et vivait d'expédients. Il devait finir comme il a fini, et ce qui m'étonne, c'est qu'il ait pu tenir si longtemps*

Et pourtant» je crois qu'il s'en serait encore tiré cette fois*ci, car il en avait vu bien d'autres et il possédait l'art de retomber toujours sur ses pattes. S'il a filé définitivement, c'est que votre ami le colonel l'aura effarouché.

— Sigoulès ! s'écria Lizy.

— Oui, Sigoulès. Vous savez qu'il a été reçu à l'unanimité. Présenté par vous, c'était forcé.

^ Je l'ai présenté, parce qu'il me Ta demandé avec insistance. Je n'y tenais pas du tout et je lui avais conseillé de se tenir tranquille.

— Oh ! il n'y laissera pas ses plumes, car il n'est pas joueur. Mais, quoi qu'il en soit, il est venu hier s'informer du résultat du scrutin. Je me trouvais là et c'est moi qui le lui ai appris. Mais j'ai bien vu qu'il avait quelque chose à démêler avec La Cadière. Il oc^'a questionné sur lui et je me sois fait un plai&ir de lui apprendre tout ce

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que je «avais sur le compte de ce personnage. Puisi m*étant aperçu qu'il le cherchait, quoiqu'il prétendit le contraire, je lui ait dit que La Gadière était dans la salle de billard, en conférence avec Auguste.

Je suis parti sur ces entrefaites, mais je sois revenu & sept heures pour dîner, et cet excellent Auguste, qui avait la puce à l'oreille et qui surveillait déjà son débi* teur, Auguste s'est empressé de me raconter qu'après mon départ, le colonel etfle vicomte s'étaient abouchés dans le grand salon, où il n'y avait personne qu'eux, et qu'il avaient eu là une conversation orageuse.

— Qu'en sait-il, ce domestique, puisqu'il n'était plus là?

— 11 était dans le salon qui précède et il les observait à travers les glaces de la porte. Us gesticulaient avec animation et La Gadière n'av^t pas sa physionomie habituelle. Us se sont quittés sans se donner la main« Le vicomte est sorti le premier et le colonel est parti presque aussitôt.

— Et... vous en concluez ?wc.

— J'en conclus que le colonel Ta fortement malmené. C'est aussi l'avis d'Auguste.

— Malmené... à propos de quoi?

A propos du crime de Fontainebleau...

— Gomment î est-ce qu'on aM:cuse cet homme de...

— On ne l'accuse pas ouvertement et, jusqu'à présent, il ne paraît pas que la jusUce s'occupe de lui. Mais vous vous rappelez ce que je vous ai dit l'autre jour sur ses relations avec Basfroi. Il lui empruntait souvent de l'argent, et je parierais bien qu'il lui en devait. Or, l'assassin a pris dans la caisse tous les effets à recouvrer, et il a eu soin d'y laisser un testament qui institue légataire universeUe une personne qui... que vous connaissez beaucoup.

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— Vous voulez parler sans doute de madame de Mar- Cenac ? demanda sèchement Paul de Lizy.

— Je ne me serais pas permis de la nommer devant vous, répondit Dauzance, après avoir un peu hésité, mais puisque vous êtes au courant de l'affaire du testament, je puis bien vous dire qu'à mon avis*c*est La Gadiëre qui a fait le coup. Vous savez, sans doute, qu'il a été jadis l'âme damnée du comte de Marcenac, et qu'il a fini par se brouiller avec lui. La comtesse avait commencé par mettre à la porte le chevalier d'industrie qui exploitait son mari. C'est de cette expulsion que La Cadière lui gardait rancune, et pour se venger, il a essayé de détourner les soupçons sur elle.

— Alors... au cercle, cette histoire est connue... et on s'occupe de madame de Marcenac?

— Oh ! fort peu, et personne ne la croit coupable. En revanche, beaucoup de gens pensent comme moi que le vicomte a parfaitement étranglé l'usurier, et on s^étonne que la justice le laisse tranquille.

— Et cependant on souffre qu'il joue au baccarat, comme si de rien n'était I Et on ne songe pas à le dénoncer I

— Mon Dieul vous savez... dans ces cas-là, nul ne se soucie d'attacher le grelot. Et puis, après tout, on n*a pas de certitude. Moi-môme, je n'ai qu*une conviction, et je me sens disposé à laisser La Cadière aller se faire pendre ailleurs... afin d*éviter un scandale qui amène* rait infailliblement la fermeture du cercle.

Mais j'ai dans l'idée que votre ami le colonel n^y a pas mis tant de ménagements. Hier, il lui a dit son fait, et je croirais môme volontiers qu'il lui a posé un ultimatum.

— Qu'entendez- vous par lài

— J'entends qu'il lui aura signifié d'avoir à décamper de Paris, sous peine d'ôtre dénoncé h la police. Et s\ La

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Cadière D*a pas reparu, c'est qu'il a obéi à riDjonclion. C'est ce que pense le malheureux Auguste, et il maudit de tout son cœur le colonel Sigoulès. Il pardonnerait volontiers à La Cadière d'avoir assassiné Basfroi. Il ne lui pardonne pas d'avoir levé le pied, et il pleure ses cinquante mille francs.

— Je vous remercie pour vos renseignements, monsieur, dit Paul afin de couper court à un entretien ^ui Tagaçait.

— Charmé d'avoir pu vous être agréable, mon cher baron, répliqua Dauzance. Je suis obligé de vous quitter, mais si vous avez besoin de moi, vous me trouverez tou« jours à vos ordres.

Et il s'éloigna rapidement, après avoir gratifié le baron d'une poignée de main dont celui-ci se serait bien passé.

Paul resta très perplexe. Il ne se souciait plus de monter au cercle, où il eût été exposé à subir les confidences et les lamentations du garçon de jeu, et où d'ailleurs des agents pouvaient venir demander M. de La Cadière.

Il allait se décider à s'en aller à pied, par les boule* Tards, jusqu'au Marais, où demeurait Chardin, et il réfléchissait à tout ce qu'il venait d'apprendre, lorsqu'une main se posa sur son épaule.

Paul se retourna vivement et se trouva en face du colonel, qui lui dit de but en blanc :

— Je te tiens donc enfin. Je viens de chez toi et j'y ai laissé un mot pour te prier de m'attendre à quatre heures précises, sur la place de la Bastille, au pied de la colonne de Juillet.

lizy crut que son ami était devenu fou. — - Pourquoi? demanda-t-il froidement.

' «- Je te le dirai là-bas.

— NoQ, c^r je n*irai pas. J*ai affaire autre pari.

— Ta n'as pa» d*affaire aussi pressée et aussi importante que celle que je t'expliquerai quand le momeat sera tenu.

*- Ahl pour le coupi c'est trop fort. Comment! je ne t'ai pas vu depuis trois jours. Tu ne sais pas ce c|ue j'ai fait pendant ce temps-là« pas plus que tu n'as daigné m'apprendre ce que tu faisais, et maintenant tu viens me donner des ordres!

— Je ne te donne pas des ordres ; je te donne un rendez-vous.

— Eh bien I je m'en moque de ton rendes-vous*

— Parce que tu ne sais pas de quoi il s'agît.

— Non, et je ne tiens pas à le savoir. Mais je sais que tu te môles de ce qui ne te regarde pas. Qu'est-ce ^que c'est que celte scène que tu as eue, hier, au cercle^ avec ce misérable La Cadière?

— Ahl on t'a dit que je l'avais vu?

— Dauzance, qui vient de me quitter, m'a tout raconté.

— Quoi? que j'avais causé avec La Cadière, entre deux portes, pendant un quart d'heure? C'est exact Kt après?

— Après ? mais, malheureux, tu ignores que tout le cercle a deviné ce que tu disais à ce bandit.

— Tout le cercle I II n'y avait personne.

— Il y avait un garçon de jeu qui venait de prêter de l'argent à La Cadière et qui vous surveillait. Et conaoïe Lia Cadière n'a pas reparu, après ce colloque...

— Ah! il n'a pas reparu... je m'en doutais, dit le colonel, avec un sourire dont Paul ne pouvait pas conaprendre la signification. «

— Il a quitté Paris, parbleu! et c'est toi qui en es cause. Tu Tas effrayé. Il a compris qu'il était perdu et il s'est mis à l'abri.

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LE sëcrbt de bbrthb ftù7

— A, Vahri, c'est le mot.

•^ Elt le résuUat de ta belle équipée, c'est qu'il échappera à la police qui le cherche^

— Depuis quand le cherche-t-elle?

— Depuis que je Vai dénoncé au commissaire qui m'a arrêté au chemin de fer. Je sors de son cabinet*

— Diable l voilà du nouveau. Tu avais juré de te tenir tranquille. D'où t'est venue Tidée de risquer cette démarche?

— C'est madame de Marcenac qui me l'a demandé.

— La comtesse !... Tu l'as vue?

— Oui, ce matin.

— Et tu t'es réconcilié avec elle, j'espère.

— Que t'importe?

— Il m'importe beaucoup et je m'en réjouis, car depuis que tu m'as vu, je ne travaille qu'à vous raccom« moder.

— Et à la mettre dans une situation épouvantable. Tu ne sais donc pas qu'on la soupçonne et qu'elle a été interrogée hier par un juge d'instruction?

— Elle n'a pas eu de peine à se défendre, je suppose?

— Plus que tu ne penses. Et si on ne parvient pas à mettre la main sur La Cadière^ comment se justifiera-telle?

— Tout de môme, dit laconiquement le colonel.

"^ Tiens ! tu m'exaspères, et je maudis le hasard qui t'a mis en tiers dans nos embarras. Tu ne comprends donc rien I Je viens de déclarer que La Cadière était l'homme qui m'a acheté mon ticket en chemin de fer. J'ai ajouté que je demandais à être confronté avec lui. Le commissaire a lancé ses agents. Ils ne le trouveront pas, et sais-tu ce qui arrivera?... il arrivera qu'on m'accusera d'avoir menti... on dira que je me suis concerté avec madame de Marcenac^ et que» pour dénoneer ce

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scélérat, nous avons attendu qu*il fût hors d'atteinte... et on se retournera contre nous... Si c'était contre moi seul, je m'en moquerais, mais contre elle!... il n'en faut pas davantage pour la perdre... et j'ose à peine envisager les conséquences de ta conduite.

— Ma conduite a été ce qu'elle devait être. Dans une heure ou deux, tu me remercieras de ce que j'ai fait.

— Je n'en crois rien. Mais, enfin, quel besoin avais-tu de t'aboucber avec ce La Cadière? Tu aurais dû, au moins, me consulter auparavant.

— Je n'y aurais pas manqué, si je t'avais rencontré.

— Rien ne t'empêcbait de venir chez moi.

— Pardon I tu oublies les circonstances dans lesquelles nous nous sommes quittés. Après la scène du jardin, là-haut, à Montmartre, je t'ai dit tout ce que j'ai pu trouver de plus pathétique pour te décider à ne pas rompre définitivement avec la comtesse. Rien n'y a fait. Tu m'as répondu qu'elle t'avait bravé etquetunelui pardonnerais pas d'avoir blessé ton amour-propre... que tu ne reviendrais pas à elle, alors même que tu aurais la preuve qu'elle n'est pas coupable.

Je me doutais bien que c'était là un serment d'amoureux, et je ne me trompais pas, puisque tu as déjà revu madame de Marcenac.

Mais je te connais... j'ai pensé qu'il valait mieux laisser à ta colère le temps de se calmer, et je me suis abstenu d'insister.

Seulement, je t'ai dit : Veux-tu me laisser agir comme je l'entendrai pour tâcher de raccommoder les choses?

Et tu m'as répondu en propres termes : Fais ce que tu voudras, mais ne me parle plus jamais d'elle.

Voyons I est-ce ainsi que les choses se sont passées ?

— Je ne dis pas le contraire, mais...

— Eh bien, moi que tu accusais tout à l'heure de vou«

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loir le donner des ordres, j'ai exécuté les tiens au pied de la' lettre. J*ayais un plan; je me suis gardé de te le communiquer ; je me suis mis en devoir de l'appliquer, et de peur de me laisser aller à te parler de la comtesse, j'ai évité d'aller chez toi.

— Et... ce plan?... Il consistait stms doute à chercher noise à La Cadière I... à le menacer de ton grand sabre !... Tu ne connais pas d'autre moyen pour trancher les situations, toi I...

— Mais, si... j'en connais d'autres, et je te montrerai aujourd'hui môme qu'il est en bonne voie d'exécution, ce plan dont tu te moques si agréablement. J'ai fait ce que j'annonçais, et tu as fait le contraire de ce que tu disais, car là-haut tu avais juré de ne plus t'occuper des affaires de madame de Marcenac, et tu viens de voir, de sa part, le commissaire de police.

Tu me reproches d'avoir mis La Cadière en fuite ; je pourrais te reprocher, moi, d'avoir, sans m'avertir préalablement, lancé la police sur ce drôle. Tu m'accuses de déranger tes projets ; c'est toi qui déranges les miens.

Enfin, j'espère parer le coup ; mais nous n'avons pas de temps à perdre. Et je te prie en grâce de faire ce que je te demande. Ce n'est pas bien difficile et si tu y consens...

— Si je consens à quoi? A aller t'attendre sur la place de la Bastille?

— A quatre heures précises. Et il est trois heures moins un quart.

— Et tu t'imagines que je vais y aller sans que tu m'aies dit d'abord ce que j'y ferai !

— C'est beaucoup exiger, j'en conviens. Mais tu ne doutes ni de mon amitié, ni de ma loyauté, n'est- cepas?

— Non. Je me défie de ta sagesse. Et je crains que ta

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politique, dont tu attends de si beaux résultats, ne soit qu'une politique de casse-cou.

— Tu en pourras juger si tu viens au rendez«vous. Je m'engage à te l'exposer avant de te demander de m'aider.

— Pourquoi pas maintenant?

— Parce que ce serait prématuré. Le projet que j'ai formé peut encore manquer. Sur ce point, je serai 6x6 dans une heure.

— Je ne comprends rien du tout à tes raisons.

— Tu les comprendras bientôt. Que risques-tu en venant là-bas? Si tu n'approuves pas mon projet, tu seras toujours libre de me refuser ton concours»

— Et si je te le refuse, tu agiras sans moi ?

— Il le faudra bien. Seulement, j'aurai moins de chances de réussir.

Et comme Paul de Lîzy paraissait un peu ébranlé :

— Mon cher ami, reprit chaleureusement le colonel, jeté donne ma parole d'honneur que j'ai bien réfléchi avant de prendre le parti auquel je te proposerai bientôt de t* associer, et que ce parti est le seul qui puisse vous tirer tous d'une situation inextricable.

— Tous ? interrogea Paul.

— Oui, tous !... toi, madame de Marcenac, et peut-être aussi madame Larmor.

— Madame LarmorI qui t'a dit qu'elle fût en danger?

— Personne. Mais je sais fort bien que sou mari la cherche pour la tuer. Et s'il la trouvait, il ne l'épargnerait pas. Il ne faut pas qu'il la trouve.

— Et tu te flattes de l'en empêcher?

— Je l'espère.

Paul aussi l'espérait, mais il ne voulait pas faire part à Sigoulès de la mission que venait de lui confier madame de Marcenac, et il se demandait s'il lui -resterait le

temps de s'en acquitter, après avoir eu, au pied de la colonne de Juillet, la bizarre entrevue que le colonel Jui demandait avec tant d'insistance.

— Combien durera Tinexpli cable expédition que tu me proposes? dit-il brusquement. ,

— Une heure... peut-être une heure et demie .. mais pas plus.

— Et après, tu rae laisseras libre d'aller oîi je voudrai... sans me suivre et sans chercher à savoir oii je vais?

— Je te le promets.

Paul se disait que la place de la Bastille n'est pas loin de la rue des Lions-Saint-Paul et que si le colonel avait choisi ce lieu de rendez-vous, c'est qu*on devait opérer dans les environs.

Et il pensait :

— Ce sera fini à cinq heures et demie au plus tard. La nuit, en cette saison, n'arrive guère avant six heures. Ce sera le bon moment pour me présenter chez Chardin et remettre à madame Larmorla lettre de Berlhe et l'argent du voyage.

— * Eh bien? lui demanda Sigoulès.

— Eh bien ! soit, dit Paul de Lizy, je consens à tenter l'expérience.

— • Merci, mon vieux I s'écria le colonel en lui serrant la main à la lui briser. Je te jure que tu ne te repentiras pas d'avoir eu confiance en moi.

Et il se dirigea au pas accéléré vers la Madeleine.

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Entre lô moment où il s^était séparé de son ancien camarade Roger, au coin de la rue Saint-Antoine, et le moment où il avait rencontré son ami Paul de Lizy sur le boulevard de la Madeleine, Tinfatigable Sigoulès avait fait beaucoup de choses.

Le plan qu'il avait conçu chez Chardin n'était pas d'une exécution facile et bien des gens l'auraient trouvé absurde. C'est pourquoi il ne l'avait confié à personne et il s'était hâté d*agir.

Il tenait La Cadière et il ne craignait pas que madame Larmor vînt & son secours, puisqu'il les avait enfermés tous les deux, l'un dans la cave et l'autre dans le grenier.

Il ne craignait pas non plus que Chardin les délivrât puisqu'il avait eu soin d'emporter les clefs, ni que le bonhomme s'avisât de sortir malgré sa défense, car il l'avait terrifié.

Il pouvait compter sur l'exactitude et sur le dévouement absolu de Roger de Bussière qui lui appartenait maintenant corps et âme.

Le reste le regardait seul et il ne doutait pas du succès.

Afin de ne pas perdre une minute, il s'était jeté dans

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uu ûacre et il s'était fait conduire à Thôtel Continental, où un premier contretemps l'attendait, car il comptait y rencontrer M. Larmor et M. Larmor n'y était pas.

Au bureau de Ttiôtel, Sigoulès apprit que ce mari agité était parti dans la journée pour Bois-le-Roi, mais qu'il avait gardé son appartement et qu'il reviendrait le lendemain à midi.

C'était un retard iras fâcheux, mais ce n'était qu'un retard, et il se résigna à le subir, faute de pouvoir faire autrement.

M. Larmor devait jouer le principal rôle dans les combinaisons hardies du colonel, et il n'y avait pas moyen de se passer de lui.

Il s'agissait donc de ne pas le manquer à midi et d'employer son temps jusque-là.

Sigoulès commença par se faire servir à dîner, car il mourait de faim et il savait que le bon vin lui donnait quelquefois des idées.

11 s'attabla dans cette salle à manger de l'hôtel où il avait fait la connaissance du couple Larmor d'une façon assez dramatique et il soigna son menu.

Il regrettait presque de ne pas avoir invité Roger, mais l'ex-maréchal des logis, vôtu comme il l'était, n'aurait pas fait trop bonne figure à ce festin sous des lambris doréS| et d'ailleurs il avait maintenant de quoi s'offrir un bon dîner ailleurs.

— Si j'avais su que la partie était remise, pensait le colonel, je l'aurais envoyé s'acheter des vêtements neufs pour se présenter en tenue convenable ; mais je le verrai demain de très grand matin, et avant midi, il aura le temps de se nipper à un décrochez-moi-ça quelconque.

Le repas que s'était commandé Sigoulès fut excellent et largement arrosé, de sorte qu'en s'en allant fumer son cigare sur le boulevard, il était plein de confiance dans

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la réossite du projet audacieux qull ruminait depuis quelques heures*

C'est la foi qui fait gaguer les batailles, mais il arrive ausêi qu'elle les fait perdre.

Il n'était indécis que sur un point : devait^il avertir Paul de Licy du grand coup qu'il allait frapper oa le laisser dans l'ignorance de ses desseins jusqu'à ce qull les eût réalisés 7

Il y avait là matière à délibération, car Sigoulès pouvait avoir besoin de deux amis sûrs pour le seconder et Roger ne suffirait peut-être pas à toutes les nécessités de la situation.

D'un autre côté, Paul était capable de prendre fort mal la proposition, de refuser son concours et même d'arrêter l'affaire, pour des raisons à lui personnelles.

Toutes réflexions faites, Sigoulès décida que mieux valait s'abstenir et ne recourir à son ami qa'en cas de nécessité absolue.

— Si je puis me passer de lui, je m'en passerai, conclot41, et je me contenterai de lui annoncer la victoire quand je l'aurai remportée. Il n'aura pas les angoisses de rincertitude et moi j'éviterai les embarras qu'il me causerait probablement, car il est impossible de compter sur l'appui sérieux d'un jaloux qui ne sait pas ce qu'il veut

Et si je suis absolument forcé de le prier de m'aida, il sera encore temps demain, après que j'aurai vu M, Larmor.

Le colonel se disait cependant que M. Larmor ne /devait rentrer qu'à midi à l'bôtel Continental» que Paul ne se trouverait peut-être pas chez lui à point nommé, qu'il fallait en finir avant la nuit et qu'au mois de mars la nuit vient de bonne heure, mais il n'avait pas Thabitude de compter avec les difficultés et il persistadan» sa résolution.

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k lorce de battre le pavé sur la ligne des boulevards, il finit par rencontrer des officiers de son régiment qui arrivaient de Tunisie el qui venaient de fêter à table leur retour en France.

Les camarades s'emparèrent de lui et rentraînèrent au café où on acheva la soirée en séchant plasieurs bols de punch et en délilant de longs chapelets de souvenirs militaires.

Sigoulès, qui ne demandait qu'à tuer le temps, se laissa faire très volontiers et il était deux heures du matin quand il regagna Thôtel Continental.

Ce n*était guère la peine de se coucher, puisqu'il avait donné rendez-vous à Roger au petit jour, sous les arcades de la rue de Gastiglione.

Il se contenta donc de s'étendre sur son lit, après avoir fumé quelques pipes, et de sommeiller comme au bivouac.

A cinq heures, il se sonna la diane à lui-môme, se 11vra à des ablutions prolongées et s'habilla de pied en cap avec autant de soin que s'il eût dû se présenter devant la comtesse.

Après quoi, il descendit dans la rue, au grand ébahissement du portier, qui n était point accoutumé à voir les locatairea de l'hôtel sortir dès l'aurore.

Roger de Bussière était déjà à son poste.

— A la bonne heure I lui dit le colonel. Fidèle à la consigne I

— Et prêt à marcher, répliqua Roger.

— 8aDa savoir où ?

^ Ce n'est pas à un soldat d'interroger son général.

*^ Bien parié, mon vieux. Pour le moment, le général n'a pas d'ordres à te donner. On ne sonnera à cheval qu'entre midi et une heure. D'ici làt tu a» le temps de te mettre en tenue de combat.

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— Gomment est-elle, cette tenue, quand il s*âgit de charger dans Paris?

-* Redingote noire, cravate et pantalon idem, chapea» haute forme, comme si tu appartenais à la respectable corporation des notaires.

— Diable ! c'est que ma garde-robe...

— Se compose des habits que tu portes. Je le sais, et je sais aussi qu*un tailleur ne t'habillerait pas dans la matinée. Mais la Belle Jardinière n'est pas faite pour les caniches.

— J'y vais. Où te retrouverai-je ?

— Allons-y ensemble. Ce sera plus simple.

— Je crains que le magasin ne soit pas encore ouvert.

— C'est juste. Mais il le sera à neuf heures. A dix, je t'attendrai ici, et nous déjeunerons ensemble. A midi, je te quitterai pour te retrouver trois quarts d'heure après. Et alors, si les choses tournent comme je l'espère, nous marcherons.

— Compris. Je te quitte.

— Ah! j'y pense... fais-moi donc le plaisir d'acheter aussi deux bonnes épées de combat. Tu t'y connais et lu les choisiras aussi bien que moi.

Tu dois savoir où trouver ça.

— Parfaitement. J'irai chez l'armurier qui fournissait jadis ce malheureux Marcenac.

— Diable I ça n'a pas porté chance au mari de la comtesse. Mais ça m'est égal. Je ne m'intéresse pas à ceux qui se serviront de ces colichemardes.

— Alors, ce n'est ni toi ni moi qui allons en découdre?

— Toi, dans aucun cas, et moi, ce ne serait qu*à la dernière extrémité. Je ne puis t'en dire davantage maintenant.

— Je ne te demande rien de plus.

— C'est bien. Tu auras assez d'argent?

— Mes achats terminés, sur le billet de mille que lu m'as donné hier> il me restera encore de quoi vivre quatre mois» très largement.

— Et avant quatre mois, je t'aurai casé. En route, mon vieux I Je ne t*empèche pas d'aller à pied, si ça t'amuse, mais prends une voiture pour revenir et garde-la. Nous en aurons besoin.

Roger fila vers la rue de Rivoli et Sigoulès, dix minutes après, s'en alla aux Tuileries voir si le marronnier du vingt mars commençait à bourgeonner.

L'endroit lui semblait propice pour réfléchir tranquillement, car le jardin venait à peine d'ouvrir et, à ces heures matinales, on n'y rencontre guère que des moineaux francs..

Il l'arpenta dans tous les sens, en repassant dans sa tête le programme qu'il s'était tracé, et en se jurant de le remplir jusqu'au bout, sans en dévier d'une ligne.

Cette préoccupation l'empêcha de trouver le temps long et le mena jusqu'à dix heures.

Lor;squ'il revint sous les arcades, if y trouva Roger montant la garde près d'un fiacre, Roger habillé de noir de la tète aux pieds, Roger méconnaissable.

— Tu as pensé à acheter un ruban neuf, dit le colonel. C'est bieni c'est très bien I Et les épées?

— Elles sont dans la voiture. Veux-tu les voir?

— C'est inutile. Je m'en rapporte à toi. Viens déjeuner. Roger ne demandait pas mieux. Sigoulès le conduisit

à la salle à manger et l'y laissa seul un instant pour aller dire au bureau de l'hôtel qu'on vînt le prévenir dès que M. Larmor serait rentré.

Après quoi, il commanda un joli déjeuner qui commença par des huîtres.

— Il y a longtemps que je n'en ai mangé, dit en souriant Tex-maréchal des logis.

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