II
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LE 8B0RBT DE BBRTHE
î, elles sont trop chères pour les décavés, mais tu
iltraper. Et il y a ici ud certain vieux Barsac dont
iras des nouvelles.
anté, mon vieux !
à l'extermination de La Gadière et de tous ses
p tôt le tonnerre ! n'anticipons pas sur les évës. La poire n^est pas mûre. U s'en faut deux ou trois
' se le tint pour dit et te mit à faire honneur au r avec Tassurance d'un homme qui ne s'étonne
parce qu'il en a vu bien d'autres.
lès, pour couper court à des allusions prématu-
lança dans l'histoire ancienne. Il parla da bon des farces de lenr vie de garnison, des coups de []x Arabes et des caniiniàres qui avaieùt charmé nesse.
>ger de Bussière faisait chorus* t à qui montrerait le plus de liberté d'esprit et le au coup de fourchette. Us burent comme ils bulux chasseurs d'Afrique^ sans se presser et sans r.
»mmelier les servait avec une considération resise. Des Anglais, s'il y en avait eu là, les auraient
ilonel cependant ne perdait pas de vue la pendule eait le repas de façon à ce qu'il fût terminé avant
ce heures et demie, ils étaient en mesure de quitsible, et Sigoulès proposa d'aller prendre le café galerie qui entoure la cour de l'hûtel. y furent pas plus tôt et ils venaient d'allumer leurs , quand le colonel vit poindre sons le vestibule le ur qu'il cherchait depuis la veille.
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LB fiKCRET DB BERTHE 279
M. Larmor avait été arrêté au passage par un employé de la maison et paraissait impatient de terminer ce col* loque, afin de monter ensuite dans son appartement.
Sigoulès n'avait garde de manquer une si belle occasion de Taborder.
— Voilà mon homme, dit-il à Roger. II faut absolument que je lui parle sur-le-cbamp. Reste ici à siroter ton café ; quand j'aurai conféré avec lui, je reviendrai Rapprendre le résultat de Tentretien et t'expliquer ce que tu auras à faire.
— Je ne bougerai pas, répondit Tex-maréchal des logis.
M. Larmor traversait la cour. Sigoulès le laissa filer, monta Tescalier derrière lui, et le rejoignit à la porte de la chambre que le mari malheureux occupait au troisième étage de l'hôtel, au fond d'un corridor.
Là, M. Larmor se retourna et dit brusquement :
— C'est vous qui avQz demandé au bureau de l'hôtel qu'on vous prévînt de mon arrivée ?
— Oui, monsieur, répondit le colonel' en s'incli* nant.
— Pourquoi? Que me voulez-vous?
— Vous ne me reconnaissez donc pas?
— Non. Qui ôtes-vous ?
— C'est moi qui d^eunais tout près de vous, l'autre jour, lorsque vous aves interpellé un homme qui était venu s'asseoir à ma table, sans que je l'en eusse prié.
— Maintenant, je vous reconnais. Qu'avez-vous à me dire?
— Des choses que je ne puis pas vous dire dans ce corridor.
— Eh bien I entrez. Maïs soyez bref, je vous prie. Mes heures sont comptées,
— • Ne craignez rien, je n'abuserai pas de votre ieinps.
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Il vit une chambre encombrée de malles fermées dont plusieurs étaient des malles de femme.
Madame Larmor avait dû déménager précipitamment,
— Parlez, monsieur, reprit le mari sans offrir au colonel de s'asseoir. Yiendriez-yous de la part de ce misérable qui s'est sauvé comme un lâche, après m*avoir insulté?
— De sa part, non. Mais c'est de lui que je veux vous entretenir. Permettez-moi d'abord de vous rappeler très brièvement les faits. Le hasard, un malheureux hasard, m'a fait assister à une querelle entre vous et cet individu. Dans un premier mouvement de colère, vous vous en êtes pris à moi des propos outrageants qu'il avait tenus. Mais vous avez compris très vite que vous ne deviez pas m'en rendre responsable. Je vous ai dit son nom et je vous ai appris qu'il était logé dans cet hôtel. A ce moment-là, je n'en pouvais pas faire plus.
— Aussi n'ai-je pas insisté. Et vous vous demandez sans doute pourquoi je n'ai pas payé d'un coup d'épée les injures de ce drôle?
— Non, car je le sais, pourquoi. La Gadière n*a pas reparu à l'hôtel et vous n'avez pas pu le retrouver. Cependant, il n'a pas encore quitté Paris et si j'avais eu l'honneur de vous revoir, je vous aurais indiqué un cercle où vous auriez pu le rencontrer.
— Et vous venez me l'indiquer? Ah I monsieur, si vous faisiez celai...
— Malheureusement, il est trop tard. La Gadière ne se montrera plus au cercle en question. Il sait qu'on le cherche et il se cache.
Mais, moi, je sais maintenant qui il est. Je suis complètement édiûé sur sa moralité et sur ses antécédents. G'est donc en parfaite connaissance de cause que j'ai pris
Yotre parti et que je lui ai déclaré la guerre... une guerre à mort.
— Je vous en remercie, mais c'est moi qui ai reçu l'outrage, et c'est à moi seul' de le venger.
— Je pourrais vous dire que j*ai contre lui des griefs personnels, mais je comprends qu'ils ne doivent passer qu'après les vôtres.
— Alors, mettez-moi face à face avec lui, si vous pouvez.
— Il faut d'abord que je vous apprenne ce que c'est que cet homme.
— A quoi bon?... il m'a déshonoré... il a brisé ma vie... il faut que je le tue... je me battrais avec lui, quand môme vous me diriez qu'il sort du bagne.
— 11 n'en sort pas, mais il s'est mis dans le cas d'y aller. Ce prétendu vicomte de La Gadière est un escroc.
— Peu m'importe !
— Un voleur et un assassin. C'est lui qui l'autre nuit a étranglé cet usurier de Fontainebleau.
— La nuit où mon garde l'a surpris chez moi à Bois-le- Roi, dit amèrement M. Larmor.
•— Il s'est fait surprendre exprès pour se préparer un alibi. Et si j'osais, je me permettrais d'ajouter qu'il a indignement calomnié une honnête femme...
— Brisons là, monsieur. Je suis seul juge en ma propre cause. Et si la justice a laissé échapper ce scélérat, c'est à moi de remplacer le bourreau.
— Vous consentiriez à une rencontre avec un homtne sur lequel la police peut mettre la main^d'un instant à l'autre ?
— Je n'hésiterais pas. J'ai soif de son sang. Mais ce duel est impossible. D'abord il ne l'accepterait pas. Bt puis, où trouverait-il des témoins? Et s*il se cacU©»
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2^ hB 88GIIET DB B^ilTHB
oomQi^ wus venez de Qie le dire, comment ee risqtie-
rait-il à se montrer sur le terrain ?
— lie fait est que le duel pourrait bien être interrompu par Tapparition des gendaraves^.. j*ai pena6& toot cela...
— Que venez-vous donc me proposer ?
A la rigueur, on peut se battre ailleurs qu'au i>ois
de Vincennes ou au bois de Meudou.
— Sans doute... dans une maison...
— Ou dans un jardin. Mais une rencontre dans ces conditions a de graves inconvénients. Les tribunaux ne sont pas tendres pour les combattants et les témoins d'un duel à huis clos.
— Si, cependant, on peut prouver que tout s"est passé loyalement...
— On en est quitte pour un procès désagréable, mais je suppose qu'il ne vous conviendrait pas de vous j exposer.
— Je m'exposerais à tout. Mais ce sont là des suppositions. Il ne dépend pas de vous de forcer M. de La Cadière à se placer devant mon épée.
— Peut-être, dit le colonel, après un silence.
— Ouoiî vous pourriez... Expliquez-vous, monsieur... ou bien je croirai que vous vous moquez de moi.
— A Dieu ne plaise ! s*écria Sigoolès. Si î'ai ianl tardé à parler netteiaent, c'est que la proposition que j'ai à vous faire est étrange et vous paraîtra telle^ si je n'y joins pas quelques commenlaires en guise de préface.
— Je vous écoute.
— Je dois commencer par vous avouer que jie ne pensais pas à vous en ouvrant une campagne contre ce gredin. Je le méprisais et je le haïssais ; maïs je Lui aurais permis d'aller sefajpre pendre ailleurs, s'il ne se fM awi de s*cn prendre i des personnes qui me ^QUt ohtees.
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h» raCHBT DB BBRTHË 288
Il a répandu d'airooe& calomnies sur la comtesse de MarcenaCy qu'un de mes meilleurs amis doit épouser.
— 11 l'a accusée d'avoir un enfant I s'écria M. Larmor qui avait sans cesse présentes à l'esprit les scènes de la villa.
— S'il ne s'agissait que de cela!... le passé de cette dame ne me regardait pas, dit adroitement Sigoulès afin de semer le doute dans l'esprit de ce mari vindicatif.
Mais il a fait bien pis. Il a eu l'audace de la menacer de la dénoncer comme complice de l'assassinat de cet usurier.
C'est infâme, mais ce n'est pas tout encore. 11 s'est introduit, la nuit, par escalade, dans la maison d'un brave homme, un ancien ami de ce Basfroi qu'il a tué... -Il s'y est introduit, parce qu'il voulait lui prendre de force une note que Basfroi lui avait confiée. Cette note prouve jusqu'à l'évidence que La Cadière est l'assassin.
— Eh bien ? demanda vivement M. Larmor.
^— Eh bien ! j'avais deviné son projet, j'ai suivi M. le vicomte, et je suis arrivé à temps pour l'empêcher de commettre un nouveau crime. J'avais emmené avec moi un de mes anciens camarades, qui est robuste, déterminé et discret. A nous deux, nous avons maté ce La Cadière, et nous l'avons enfermé dans une cave.
Il y est encore.
— Vous en êtes sûr?
^ — Parfaitement sûr. Il est bien gardé par l'homme qu'il voulait assassiner. Seulement, cette situation ne saurait se prolonger et il faut que je prenne un parti au* jourd'hui même.
J'ai pensé d'abord à m'en aller trouver le préfet âe police, à lui raconter ce que je venais de faire et à lui livrer mon prisonnier.
Puis j'ai réfléchi. Je me suis souvenu que ce bandit vous appartient et que je n'avais pas le droit de le sous-
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traire à votre vengeance, sans vous avertir que je le tiens et que vous pouvez vous faire justice vous-même.
Mais je ne veux pas influencer votre décision. Pesez le pour et le contre et, quoi que vous décidiez, comptez sur moi.
Je ne tiendrais pas ce langage à un autre qu'à vous, monsieur, car un homme ordinaire ne l'entendrait pas sans indignation.
Mais je crois que je vous ai bien jugé. Vous avez le cœur assez viril pour vous placer au-dessus de certains préjugés et vous comprendrez le sentiment qui me fait vous parler ainsi.
— Vous me parlez en soldat, répondit M. Larmor, et nous sommes faits poumons entendre. Je ne veux pas que la police se mêle de mes affaires de ménage* C'est à moi de tuer l'amant de ma femme. Et je le tuerai, je vous en réponds.
— Je ferais comme vous, si j'étais à votre place, dit tranquillement Sigoulès. Cependant, mon devoir est de vous rappeler que le hasard joue un grand rôle dans les duels.
— J'aime mieux mourir que de manquer l'occasion de me venger.
— Il faut aussi prévoir les conséquences possibles de ce combat. Il ne peut s'engager, vous le savez, que dans un lieu entouré de murs.
— Eh bien! puisque vous m'assurez que La Cadière est enfermé et gardé à vue chez l'homme qu'il allait tuer...
— Encore nous faut-il des témoins honorables.
— Vous serez le mien.
— Très volontiers, si vous me faites l'honneur de me choisir. Mais qui assistera votre adversaire? Nous ne pouvons pas prendre un des amis de ce misérable,
— Non, certes, mais...
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— J'ai bien à ma disposition l'ami dont je tous ai parlé... celui qui m'a aidé à le mettre hors d'état de nuire... mais La Cadière pourrait le récuser...
— Il n'y manquerait pas. Mieux vaut ne pas lui fournir ce prétexte pour refuser. J'ai un ami, moi... un camarade d'école qui connaît l'horrible situation où je me trouve et que son honorabilité met au-dessus de tout soupçon.
— Alors, tâchez de le décider à accepter, car si vous tuez ce coquin de vicomte, nous pourrons avoir besoin d'être couverts par le témoignage d'un homme haut placé.
— Il ne me refusera pas ce service, j'en suis certain.
— Il me semble môme, reprit le colonel, que je pourrais ôtre remplacé avantageusement par quelqu'un qui n'aurait jamais eu maille à partir avec La Cadière. Moi, je l'ai malmené... j'ai porté la main sur lui... en me voyant paraître sur le terrain, il serait très capable de crier au guet-apens.
— C'est vrai... le premier venu... un inconnu vaudrait noiieux.
— Assurément; mais comment décider un inconnu à se mêler d'une pareille affaire?
— Un sous-ofûcier... un simple soldat...
— Non, ce serait mal pris au ministère de la guerre. Je risque déjà pour mon compte une mise en retrait d'emploi. Il est inutile de compromettre encore de braves troupiers.
Je ne vois guère qu'un moyen... ce serait de m'adressera un autre ami à moi... un ami qui n'a pas eu à se louer de La Cadière, mais qui n'a pris aucune part & l'incarcération de ce brigand et qui ne sait même pas où il est.
386 LE SECBET DE BEHTttS
— Eh bien ! celui-là se trouve dans les conditions voulues.
— A peu près. Je vais donc lâcher de le joindre et de le décider. Seulement, nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut absolument que le combat ait lieu savant la nuit.
Nous ne pouvons pas le fixer plus tard que qaa^^ heures.
— A quatre heures, je serai prêt. L'ami sur lequel je compte est à Paris, et je suis sûr de le trouver chez lui à trois heures.
— Moi, je ne suis pas sûr de trouver le mien, mais je vais le chercher. Si je ne le rencontre pas, nous nous rabattrons sur mon ancien camarade, et il faudra bien que La Cadière l'accepte.
— Je ne crains qu'une chose, c'est qu'il ne refuse absolument de se battre, même devant des témoins de son choix. Cet homme doit être un lâche.
— 11 Test. Mais j'ai un moyen de le forcer à s'aligner. Je lui donnerai le choix entre le duel et une arrestation immédiate. J'irai même jusqu'à lui promettre que sll survit, je le laissera! aller où il voudra. 11 tient & sa peau, mais comme il y va pour lui d'une condamnation à mort, il préférera courir la chance de vous tuer.
— C'est probable. Où vous retrouverai-je?
— Place de la Bastille, au pied de la colonne, répondit le colonel, après avoir réfléchi un instant. La maison où nous aurons affaire est tout près de là. Noua pourrons y aller à pied depuis la place, où je vous présenterai mon ami et où vous me présenterez le vôtre.
— Très bien. Je serai e^act.
— » 11 est entendu que vous vous battrez à Tépée, L»'eneigementse passera dans un jardin où personne ne pourra vous voir, mais des coups de pislol^t mettraiei^t sur uied tout le quartier.
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LÉ SËCREt DE BBRTHB 2St
— L'épée est Tarme que je {^réfère.
— Alors, monsieur, nous n'avons plus rien à nous dire et je vais prendre congé de vous, après vous avoir adressé une dernière question.
— Parlez !
— Vous me connaissez à peine et je crois que je ne vous ai pas dit mon nom. Je suià le colonel Sîgoulès, lieutenant-colonel aux chasseurs d'Afrique. Si vous kviei le moindre doule sur la loyauté de mes intentions, s*il vous restait une arrière-pensée à propos de la démarche que je viens de faire auprès de vous, dites-le-moi fbanebement et ne donnons aucune suite à un projet excentrique..^ et dangereux.
M. de La Cadière couchera ce soir en prison, voilà tout.
— Ce ne serait pas assez. Il couchera sous trois pieds de terre.
A bientôt, monsieur, conclut l'implacable mari, en serrant la main du colonel.
Sigoulès alla retrouver Roger, qui en était à son troisième verre de fine Champagne.
— Mon cher, lui dit-il, Taffaire est dans le sac. On en découdra à quatre heures.
— Qui en découdra ? demanda l'ex-maréchal des logis.
— Ce bourgeois que lu viens de voir passer. Il n'a jamais servi que dans les ponts et chaussées, mais c'est on crâne et je réponds qu'il se comportera bien sur le terrain.
— Contre qui va-t-il se battre?
— Contre La Cadière, parbleu ! et il a de bonnes raisons pour ça : La Cadière a été l'amant de sa femnie.
-^ Celle que tu as eâTermée dans le grenier ? Je m'en doutais.
— Et le bourgeois 1* adorait, celte femme.
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2S& LE SECRBT PE BBtlTHB
— C'est égal, il a bien de la boalé de faire à ce gradin de vicomte rixonaeur dé croiser le fer avec lui.
— Bah I il le tuera. Ça épargnera de la Jbesogne à monsieur de Paris... ou aux gardes-chiourmes, car l'emploi d'exécuteur est devenu une sinécure par la présidence qui court.
Du reste, tout est arrangé et il n'est plus temps de revenir sur une décision prise. Il ne s'agit plus que de préparer Taffaire, pourquoi n'y ait pas d'anicroche au dernier moment.
Ni toi, ni moi, nous ne pouvons être témoins, après avoir bousculé comme nous l'avons fait cette canaille de vicomte. Nous nous contenterons de lui dire quelques mots bien sentis pour le décider à s'aligner.
Le mari va se procurer un témoin dont il répond. Moi j'espère en trouver un autre. Et nous nous rencontrerons à quatre heures, place de la Bastille.
En attendant, tu vas venir avec moi chez le père Chardin. Il doit être aux cent coups de ne pas me voir car je lui ai annoncé hier que je reviendrais à la première heure. 11 serait capable de faire quelque bôtise, si je le laissais poser longtemps. Nous allons le rassurer et lui faire la leçon.
— Je ne serais pas étonné qu'il eût déjà décampé.
— Ce n'est pas Tenvie qui lui manque, mais il n*aura pas osé. Seulement, filons. Ton fiacre est à la porte ?
— Oui, et les épées sont dedans.
— Alors, viens. En route, je t'expliquerai ce que j'attends de toi.
Un instant après, ils roulaient ensemble vers la rue des Lions-Saint-Paul, et Sigoulès commençait ainsi :
— Tu rempliras, pendant l'affaire, les fonctions de gendarme.
— Gomment, de gendarme ?
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us SECRET DE BEKTHE
— De portier-consigne, si lu préfères ce titre. Tu veilleras h ce que nul ne s'introduise dans le domicile de Chardin et tu empêcheras le bonhomme de nous jouer quelque tour de son métier. Je t'investis des pouvoirs les plus étendus sur sa personne.
Je t'autorise même, s'il faisait mine de bouger ou de crier, à renfermer...
— Dans sa chambre, alors. Toutes les autres pièces sont occupées. La maison, du haut en bas, n'est plus qu'une prison.
— Pour deux ou trois heures encore ; et il faut que tu en sois le geôlier.
— Tu comptes donc m'y laisser ?
— Oui, jusqu'à ce que je revienne. Il faut que personne n'en sorte et que personne n'y entre.
— Pas même madame de Marcenac, si elle se présentait?
— Elle moins que tout autre. Tu n'ouvriras pas et tu empêcheras Chardin d'ouvrir. Moi, je frapperai quatre coups, espacés deux par deux.
— Bien. Et quand tu arriveras ?
— Tu t'assureras d'abord que c'est moi, puis tu m'ouvriras. Je ne serai pas seul et je conduirai dans le jardin les messieurs que j'amènerai. Après quoi, je reviendrai te donner mes dernières instructions.
— Pourquoi pas maintenant ?
— Parce qu'elles dépendront nécessairement des circonstances. Je ne sais pas encore si nous aurons nos deux témoins. S'il en manquait un, tu prendrais sa place. S'il en manquait deux, je serais bien obligé de compléter le quatuor.
Et si, au contraire, il ne manque personne, nous n'aurons qu'à garder l'entrée de la maison^ à seule fin que les combattants ne soient pas dérangés.
If. 17
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200 LB SBGRBT DB BBaTHS
Tu as comprit, n'est-ce pas ?
-* Parfaitement.
-^ Et tu n'as plus rien à me demander?
^ Bien.
— Alors, laisse-moi à mes réflexions.
Roger de Bussière se le tint pour dit et n'ouvrit plus la bouche jusqu'au moment où le fiacre s'arrôta devant le logis du père Chardin.
Lie colonel descendit lestement et dit à Roger:
— Prends les épées sous ton bras, paie le cocher et renvoie«le. J'en prendrai un autrç pour revenir.
Ainsi fit l'ancien sous-officier, pendant que Sigoulès sonnait vigoureusement.
Cette fois, Chardin ne se fit pas attendre.
Il ouvrit presque aussitôt, seulement il recula de sûr* prise en apercevant le colonel, et peu s'en fallut qu'il ne lui fermât la porte au nez, sans lui laisser le temps de s'expliquer.
Evidemment, ce n'était pas lui qu'il attendait.
Mais Sigoulès fut prompt à pousser le battant et à s'in« troduire.
— Qu'est-ce que vous avex donc, papa? demanda-t-il. On dirait que je vous fais peur.
— Non, balbutia le bonhomme, mais je croyais que c'était madame de , Marcenae. Il était convenu qu'elle sonnerait trois coups.
— Eh bien 1 j'ai trouvé le truc,,, heureusement, ear vous m'auriex peut«-ètre laissé dehors.
Alors, vous ne l'avez pas vue, madame de Marcenae?
— Pas encore... et je n'y comprends rien, car je VaU tendais cette nuit
— Ne vous plaigaes pas du retard. Sa présence nous aurait gênés.
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Uâ SECRET BB BERTHB 29i
Entre donc, toi, reprit le colonel en s'adressaot à Roger. Qu'est-ce que tu fais là, planté dans la rue, ayec ton paquet sous le bras ?
Roger s'empressa d'obéir et, dès qu'il fut entré, Sigoules donna promptement un tour de clef et mit la clef dans sa pocbe.
Chardin, stupéfait, regardait allernativeroent ce personnage autoritaire qui prenait ainsi possession de son domicile et cette longue enveloppe de serge verte qui ne lui disait rien de bon.
— Maintenant, cher monsieur, dit le colonel, passons dans votre jardin. Nous y serons à merveille pour causer.
Chardin ne fit aucune objection. Il était abruti.
Sigoulès n'y fut pas plus tôt, qu'il se mit à tourner dans tous les sens, arpentant les allées, frappant du pied pour éprouver la fermeté du sol, haussant les épaules chaque fois qu'il passait devant le buste de M. Thiers, et grommelant des lambeaux de phrases auxquelles Chardin ne comprenait rien :
— Mauvais, ces bordures en buis le long des allées... sur la pelouse, le terrain est trop inégal... et puis les murs... pas assez d'espace pour rompre... enfin, on s'en arrangera tout de môme.
Roger, ajouta le colonel en élevant la voix, fais-moi le plaisir de déposer les broches sous ce hangar, là-bas, au fond du clos.
— Oserai-je vous demander, monsieur, ce que vous comptez faire dans mon jardin? dit timidement le bon* homme.
— Je vous l'apprendrai tantôt, répliqua Sigoulès. Maintenant, parlons des prisonniers. Gomineni ont-ils passé lannit?
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— Je n'en sais rien. Je n^ai pas pu cofiimuDîqaer avec eux, puisque vous les aviez enfermés.
— Bah I à travers la porte ?
— Madame Larmor m'a appelé... elle m'a demandé de lui expliquer ce qui se passait... et comme je n'y comprenais rien moi-même...
— 11 fallait lui dire que c'était par ordre de la comtesse.
— C'est ce que j'ai fait... ou à peu près... j'ai essayé de la consoler en lui jurant que madame de Marcenac viendrait bientôt la délivrer. Je ne sais si j'y ai réussi. Elle est remontée dans sa chambre et je n'ai plus rien entendu.
Elle est peut-être morte de douleur... ou de faim, ajouta le bonhomme d'un ton tragique.
— De faim I Allons donc! en la déposant évanouie sur son lit, j'ai vu sur la table un dtner complet... et elle n'7 avait pas touché. Les femmes ne meurent pas de douleur. Je suis tranquille de ce côté.
Et La Cadière?
— Je n'ai pas osé approcher du caveau où vous l'avez porté. Il m'a semblé par moments que je l'entendais gémir... et s'il lui arrivait malheur chez moi, je me trouverais dans une situation épouvantable.
— Oh I il a la vie dure. Du reste, dans deux heures, il sera débarrassé de ses ligatures et libre de ses mouvements.
— Alors, il me tuera! s'écria Chardin.
— N'ayez pas peur. Nous serons là. Seulement, il n'a pas mangé depuis hier, lui, et je ne veux pas qu'on nous accuse de l'avoir fait jeûner pour avoir plus facilement raison de lui.
Vous avez bien ici du pain, un poulet, ou un pâté?
— Je n'ai rien. Pour me débarrasser de ma femme de
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ménage, je lui ai dit que je déjeunerais dehors. •• et elle -ne reviendra plus.
— Enfin, vous avez du vin. Votre cave en est pleine. Roger^ mon vieux, tu vas aller me chercher chez le
charcutier un jambonneau ou une belle tranche de galantine... ce que tu voudras, pourvu que ce soit substantiel. Pendant que tu feras la course, je tiendrai compagnie à M. Chardin. Mais fais vite. Tiens I voici la clef de la maison. En ce moment, je n'aime pas les coups de sonnette.
Roger s*empressa de disparaître, et le bonhomme, de plus en plus ahuri, dit d*un air piteux :
— Je suis donc prisonnier, moi aussi?
— Pas pour longtemps, monsieur Chardin, pas pour longtemps. Votre réclusion prendra fin avant la nuit. Mais comme, d*ici là, vous pourriez ôtre tenté de nous mettre des bâtons dans les roues, vous trouverez bon que je vous confie à la garde d'un ami sûr. Pour le moment, c'est moi qui vous surveille. Dès que mon ami sera rentré, je m'absenterai à mon tour et il me remplacera.
— Mais enfin, monsieur, pourquoi me séquestrez-vous ainsi? Que vous ai-je fait pour que vous me traitiez comme un malfaiteur?
— Rien, monsieur Chardin. Je reconnais même que vous nous avez rendu un service et je crois que vous nous en rendrez d'autres.
— J'en suis incapable, puisque je ne m'appartiens plus.
— Vous vous appartiendrez ce soir. Tout ce que je fais, c'est pour votre bien, cher monsieur.
— Pour mon bien !
— Absolument. Supposez, par exemple, qu'il va se passer ici... comment dirai-je? une scène, un drame, si vous voulez...
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294 LE 8BCRBT DE BBRTRB
— Un drame ! s'écria Chardin éponvanté.
— Oui, un drame dont tous les actears pourraiOni se trouver gravement compromis. Ainsi, vous avez bien entendu parler du procès de Fnaldès... yoqs avez da moins entendu chanter la complainte...
— Comment! vous voulez assassiner quelqu'un dans ma maison !
— Assassiner I... non... vous allez trop loin, monsieur Chardin. Mais admettez qu'il y ait mort d'homme dans votre domicile, qui n'a rien de commun, je m'empresSe de le déclarer, avec la maison Bancal où des scélérats traînèrent pour l'y égorger l'infortuné Faaldès... Bh bien I si ce cas se présentait, que pourrait-il vous arriver de plus heureux? Ce serait assurément de tous trouver en élat de démontrer que tout s'est fait sans votre participation et môme contre votre volonté.
— Et comment pourrais-je prouver cela? On m^'accosera toujours de vous avoir prêté mon domicile pour y commettre des forfaits. Si je disais que vous y êtes entré malgré moi, on ne me croirait pas.
— On aurait tort, et la preuve c'est que M. de La Gadière est entré sans votre permission, en s*aidant d'une échelle de corde.
Mais j'ai un moyen plus sûr d'empôcher que vous ne soyez inquiété. Avant de partir, je vais vous enfermer dans votre chambre...
— > Ahl mon Dieu, mais ce sera bien pis... on saura que j'étais là et on me reprochera de ne pas avoir empoché les horreurs qui...
— Non, car vous n'aurez rien vu... rien entanda... et quand on viendra vous délivrer, vous raconterez tout bonnement votre histoire, en commençant par le commencement... à partir d'hier soir... etmdmeen remontant-plus haut, si vous voulez. Rien ne vous empêchera
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UB 4nfiORBT DB BBRTHE 206
de nommer les acteurs»., je prends sur moi toute la responsabilUè de l'affaire... et j'y risque plus que vous, mon- Meur Chardiu, car j'ai tout organisé, tout combiné, et s'il arrWe malheur à quelqu'un, ce sera à moi. J'y per** drai peut-être mon grade, tandis que vous n'y pouvex rien perdre.
— Et l'estime de mes concitoyens, ce n'est donc rien! -^ Vos concitoyens ne vous en estimeront pas moins.
Au contraire, vous passerez pour avoir été la victime de brigands sans vergogne et sans pitié, répondit en gouaillant Sigoulès, qui prenait un malin plaisir à tourmenter le bonhomme*
Chardin était atterré. Il maudissait ce grand diable qu'il avait eu la faiblesse d'admettre chez lui et il aurait vo* lontiers, s'il l'avait pu, demandé aide et assistance au vi« comte de La Gadière.
— Mais enfin, monsieur, dit^l d'une voix lamentable» puisque vous me portez tant d'intérêt, que ne me laissez* vous partir? Ma présence ici ne vous est pas nécessairei et je vous jure que je ne serai pas de longtemps tenté d'y revenir. Je me sauverai à toutes jambes, et comme ça je serai sûr qu'on ne m'accusera pas d'être votre complice. Vous pourrez tout à votre aise ensanglanter mou foyer, brûler mon immeuble... du moins, les abominations qui se perpétreront ici ne retomberont pas sur moi.
— Vous raisonnez fort bien, cher monsieur, répliqua Sigoulès, et je vous donnerais volontiers la clef des champs, si je n'étais bien convaincu que vout iriez tout droit au poste le plus voisin, et que tous enverriez ici une brigade de gardiens de la paix. Or, je tiens beaucoup à ne pas être dérangé avant d'avoir terminé mes opérations. Après... ohl après, j'irai moi-même chercher la police*
— Je vous jure que.,.
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-*- Ne jurez pas. Vous violeriez votre serment. Vos scrupules vous reprendraient dès que vous seriez dans U rue, et si vous n'alliez pas chercher les sei^ents de ville, vous iriez avertir madame de Marcenac, ce qu^ pour moi reviendrait à peu près au même. Je veux agir seul. Ainsi, mon cher Chardin, résignez-vous ; ce ne sera pas long.
Le vieillard allait se récrier, lorsque Roger reparut.
— Les vivres sont à la porte du caveau^ dit-il.
— Bien! approuva le colonel. II ne nous manque plus qu'une assiette, un couvert, un tire -bouchon et un verre. II ne serait pas décent que le vicomte de La Gadière mangeât avec ses doigts et bût à même la bouteille. Notre aimable hûte va nous prêter tous ces ustensiles. Venez, monsieur Chardin. Conduisez-nous dans votre salle à manger.
Chardin obéit machinalement. La table n'était pas encore desservie et il avait à peine touché à son déjeuner. Roger n'eut qu'à prendre les objets dont il avait besoio, sans oublier une bougie qu'il alluma, afin que le prisonnier n'en fût pas réduit à se réconforter dans l'obscurité.
— Maintenant, cher monsieur, dit Sigoulès, nous n'avons plus qu'à passer dans votre chambre. Veuillez monter.
— Ainsi, vous allez m'enfermer? murmura le bonhomme.
— Pour une heure ou deux, monsieur Chardin. Deux heures d'arrêts de rigueur, ce n'est pas la mer à boire, reprit en riant le colonel. J'y ai passé souvent hnit jours, depuis que je suis au service, et je ne m'en suis que mieux porté.
Tout en tenant ce discours persuasif, il poussait dou-
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cernent dans l'escalier le père Chardin, qui se laissait faire, parce qu'il sentait l'impossibilité où iJ était de résister.
— Vous voilà chez vous, cher monsieur, reprit Sigoulès d'un air affable. Vous avez besoin de repos, après tant d'émotions. Reposez-vous. Personne ne viendra vous déranger.
Permettez seulement que je m'assure... oui, la porte de communication avec Tétage supérieur est bien close et j'en ai la clef dans ma poche. Votre voisine d'en haut ne troublera pas vos méditations, car elle n'entrera pas ici.
Je puis donc vous laisser seul pour un peu de temps.
Ahl une dernière recommandation : cette fenêtre donne sur le jardin... où il se fera peut-être du bruit... Je compte que vous vous abstiendrez de regarder... Si vous commettiez l'imprudence d'ouvrir les volets et de vous montrer, vous perdriez tous les avantages de la situation que je vous ai faite, dans votre intérêt. Vous auriez vu... vous passeriez immédiatement à l'état de témoin oculaire... on vous demanderait des explications que vous seriez obligé de fournir... tandis que, si vous vous tenez coi dans votre chambre à coucher, vous resterez aussi étranger à raffaîre que si elle s'était passée en Chine... ou au Tonkin.
Au revoir, très prochainement, cher monsieur.
Ayant dit, le colonel sortit sans laisser à M. Chardin le temps d'articuler un seul mot, l'enferma à double tour et s'en alla rejoindre Roger de Bussière qui l'attendait au pied de l'escalier.
Sigoulès avait dans sa poche la clef du caveau. Il l'ouvrit et il entra le premier, le flambeau à la main.
La Cadière avait réussi à se mettre sur son séant et à s'adosser contre une rangée de bouteilles, mais il n'était point parvenu à défaire les cordes qui l'attachaient.
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En revanche, le cacbe-nei qai loi servait de bâillon s'était relâché et on voyait son visage à décoovert.
Ses yeux lancèrent des éclairs lorsqu'il aperçut la colonel et son compagnon, mais il ne desserra pas les dénis.
— Vous avez dû passer une mauvaise nuit, loi ditSîgoulès, et surtout vous devez avoir faim. C'est voire faute. Si vous n'aviex pas tant fait le méchant, j'aarais pu vous laisser un peu plus de liberté. Du reste, votre captivité va finir et je vous apporte à manger.
— A quoi bon? Tuez-moi tout de suite, dit La Gadière d'une voix rauque.
— Il n'est pas du tout question devons tuer. Je compte vous offrir, au contraire, une chance de salut.
C'est-à-dire que vous vous contenterez de me livrer
à la police. Elle est jolie, votre chance!
— Pas môme cela.
— Alors, expliquez-vous.
— Pas maintenant. Avant une heure, je vous poserai des conditions et il dépendra de vous de les accepter ou de les refuser.
En attendant, il est bon que vous preniez des forces, et je vous engage à vous restaurer. Voici de quoi déjeuner et le vin sera fourni par ce brave bourgeois que vous avez à moitié étranglé.
Roger, coupe deux ou trois tranches de pâté et déboacbe une boujteille... de celles qu'on a mises à partdaos ce coin* Je parierais que c'est la réserve de M. Chardin.
Approche cet escabeau et mets -y le couvert; tu vois bien que monsieur ne peut pas se baisser.
La Cadière suivait d'un œil hagard les mouvemenis de l'ancien sous-officier, qui exécutait, au fur et à mesure qu'il les recevait, les ordres de son chef.
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LB SBCKBT DB BEHTHB 299
— A présent, reprit le colonel, délie le bras droit
Ce fat moins facile. Chardin avait fait des nœuds solides et la corde était d'une seule pièce* Il fallut arran* ger à nouveau tout le système des ligatures, mais Roger y parvint.
La Gadière s'y prôtait d'ailleurs. II avait visiblement repris courage et il devait ruminer quelque tour de son métier.
Nous avons l'air de jouer la Tour de Netle... grande
scène de la prison, dit-il en ricanant. 11 y manque Marguerite de Bourgogne... c'est elle qui devrait défaire ces cordes. Mais, voilai... vous Taves enfermée.
Si vous parlez de madame Larmor, je puis vous
détromper. A cette heure, elle est très loin d'ici. Roger, verse à boire à M. le vicomte.
Le vicomte se laissa faire et vida son verre sans sourciller, mais on lisait sur sa figure que le renseignement lancé négligemment parle colonel n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd.
La comtesse va bien? demanda M. de La Gadière,en
piquant avec sa fourchette une tranche de pâté.
— Madame de Marcenac? je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vue depuis plusieurs jours, et d'ailleurs je la vois très rarement.
— Et ce cher baron de Lizy 7
— Je ne l'ai pas vu non plus. Mais je ne suis pas ici pour vous donner des nouvelles de la santé des personnes que je connais, et je vais vous quitter, en vous laissant mon ami pour vous tenir compagnie.
— Merci I je préfère être seul... à moins que vous n'aimiez mieux m'envoyer ce tieux crétin de Chardin.
-«Chardin est parti depuis longtemps.
^ Allons doncl e'est lui qui vous ^ ouvert la porte de
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300 LB SECRET DE BfiRTHE
sa maison quand vous avez sonné. Du reste, je ne tiens pas à le voir; mais je ne tiens pas non plus à rester ficelé comme un saucisson. J'ai des crampes dans tous les membres et il me faudra une demi-heure pour reprendre un peu de force et d*aplomb quand vous m'aurez délié. Sigoulès regarda sa montre et dit à Roger :
— Il est deux heures vingt minutes. Quarante minutes suffiront pour le déjeuner de H. le vicomte. Quand il aura fini, tu ûteras le couvert. On peut se piquer avec une fourchette et se blesser avec un verre ou une bouteille.
A trois heures précises, tu délieras le bras gauche de monsieur et, si l'envie lui prend de se mettre debout, tu l'y aideras.
— Toujours comme dans la tour de Nesles, ricana La Cadière.
— A quatre heures, reprit le colonel, tu le prieras de se recoucher sur le sol de cette cave et tu couperas d'une main les cordes qui entourent ses jambes , pendant que, de l'autre main, tu le tiendras en respect avec ce revolver. Il a six coups et il est chargé.
En disant cela, Sigoulès passa l'arme à Roger qui la mit dans sa poche.
— Quand ce sera fait, tu sortiras à reculons, tu enfermeras M. le vicomte et tu resteras en faction devant la porte jusqu'à ce que je revienne. As-tu compris ?
— Oui.
— Eh bien, sors un instant, afin que je te donne mes dernières instructions.
Roger sortit, et le colonel, après l'avoir emmené 1 quelques pas du caveau, lui dit à voix basse :
— Maintenant, donne-moi la clef de la maison et rap* pelle-toî les deux consignes : ne pas laisser sortir ce gredin et n'ouvrir à personne, sous aucun prétexte.
LB SECHET DE BBRTHE 301
Je serai de retour à quatre heures et demie... peut-ôti^ plus t6t.
— Tu me trouveras à mon poste.
— Un dernier mot. Tu laisseras La Gadiôre remuer et marcher dans son caveau, tant qu'il voudra. Ce que je veux, c*est qu*il puisse se dégourdir les membres, afin qu'il soit en état de s'en servir. Mais il est inutile qu'il se délie la langue. S'il essaie d'engager la conversation avec toi, s'il cherche à te faire parler, afin de savoir ce que je lui prépare, tu ne lui répondras pas.
Sois tranquille, je ne suis pas bavard.
— Non, mais tu es rageur. Et s'il t'injurie...
— Je me boucherai les oreilles pour ne pas entendre. Xrès bien. Je compte sur toi. Retourne à tes fonctions de gardien-chef et remplis-les avec intelligence.
Sur celte dernière recommandation, le colonel sortit de la maison, et songea à préparer l'exécution de la dernière partie de son plan.
Il tenait La Cadière; madame Larmor était sous clef; il avait décidé M. Larmor à se battre. Mais tout n'était pas
fait.
Il lui fallait un témoin de plus, et comme ce duel n'était pas un duel ordinaire, il ne pouvait s'adresser qu'à
Paul de Luy-
Restait à savoir si Paul de Lizy accepterait et d'abord si son ami Sigoulès parviendrait à le joindre en temps
utile. .. .
Que Paul consentît à entrer dans cette combinaison, c'était douteux. Mais enfin on pouvait essayer.
Le colonel s'en serait pourtant dispensé, s'il avait su oue Paul venait d'apprendre de la bouche de la comtesse que madame Larmor s'était réfugiée chez Chardin.
jjQ, présence de cette femme dans la rue des lions, c'était la pierre d'achoppement et il le sentait bien. Il
302 LB SfiCRET DE BÂRTHB
n'y aTâit guère qu'on sabreur de son espèce pour imaginer d'arranger cette rencontre extravagante dont les suites pouvaient être lamentables poorious les intéressés, y compris madame de Harcenac.
Mais une fois lancé, Sigoalès ne s'arrêtait plus.
Il se dit qu'il pouvait toujours essayer d'entraîner Paul de Lizy, sauf à se passer de lui s'il refosait formellemenl, et il se Ût conduire chez son ami, place de la Madeleine.
Paul, comme on le sait, n'y était pas et le colonel s'en allait, l'oreille basse, attendre M. Larmor sur la place de la Bastille, lorsqu'il eut la joie d'apercevoir Lizy sortant du Cartonning-Club,
Renvoyer son fiacre et courir à son canaarade, ce fut l'affaire d'un instant. Mais aux premiers mots qu'il loi dit, il vit que le consentement serait difficile à enlever, et il pensa que le plus sage était de remettre au dernier moment l'explication décisive.
Paul, habilement manœuvré à l'aide de réticences adroites, finit par promettre, assez à contre-cœur, de sa trouver à quatre heures précises au pied de la colonae de Juillet, et Sigoulès pensa que pour éviter de loi fournir les éclaircissements qu'il ne manquerait pas de loi demander en route, il valait mieux l'y laisser aller seul.
Et comme il tenait à arriver le premier au rendez-vous pour ne pas lui laisser le temps de s'impatienter, et aussi pour le cas où M. Larmor devancerait l'heure, il fit semblant d'avoir une course à faire du côté de la Madeleine, et, pendant que Paul s'en allait à pied le long des boulevards, Sigoulès remontait tout bonnement dans son fiacre qui le ramenait à la Bastille.
Il y arriva une demi-heure trop tôt.
Arriver le premier, c'était très bien, cor il fallait éviter qoe Paul de Lizy, lassé d'attendre, quittât la
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Lfi BBCBET DK BKrtHB 303
place, etqae M. Larmor^ ne trouvant personne au rendez^vons, crût avoir été dupe d*une mystification.
n fallait éviter aussi que ces deux intéressés dans la partie qui allait se jouer s'abordassent et échangeassent des explications d'homme à homme.
M. Larmor ne connaissait pas de vue le baron de lâzy, mais Liiy connaissait fort bien M. Larmor, pour l'avoir observé longtemps, par le trou d'une serrure, dans la villa du chemin des Sorbiers.
En l'apercevant au pied d'un monument que les Parisiens ne vont guère contempler, Lizy pourrait fort bien deviner pourquoi ce mari outragé venait là.
Et alors, il arriverait de deux choses l'une : ou lizy, ne se souciant pas de s'aboucher avec M. Larmor, décamperait immédiatument; ou bien, au contraire, il irait à lui, se ferait connaître et engagerait une conversation dont le résultat serait de percer à jour les bizarres projets du colonel.
Sigoulès aimait beaucoup mieux les chambrer séparément.
Pour M. Larmor, c'était déjà fait M. Larmor avait accepté le duel, il l'avait accepté avec enthousiasme. Il ne s'agissait plus que d*en régler les détails, et rien n'était plus aisé.
Mais Paul ne prévoyait pas ce que le colonel allait lui demander. Il savait bien qu'il serait question de M. de La Cadière et d'un moyen de mettre ce vil coquin hors d*état de nuire; mais certainement l'idée ne lui était pas venue que Sigoulès songeait à faire battre le mari et l'amant.
Et Paul ne marcherait pas sans savoir où on le conduisait et ce que son ami attendait de lui.
Grêlait là le point faible de la combinaison du colonel, qui se trouvait dans la nécessité de lui fairo avaler cette
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pilule, sans aToir le temps de la dorer, et de la lui faire avaler en plein air, sur une place publique, au milieu du bruit, et avec la crainte d'être interrompu par l'arrivée de M. Larmor et de son témoin.
Mais Sigoulès ne connaissait pas d'obstacle. Il alluma un cigare — il n'y manquait jamais dans les occasions difficiles — et il se mit à tourner bravement autour du soubassement de la colonne, en se demandant si le mari paraîtrait avant le baron, ou si ce serait Tinverse.
Il préférait, bien entendu, la dernière de ces deux alternatives, et il fut servi à soubait.
Au moment où il achevait son neuvième tour, il vit poindre, sur la contre-allée du boulevard Beaumarchais, Paul de Lizy qui arrivait à pied, sans trop se presser.
Il lui épargna la moitié du chemin, et passant son bras sous le sien, il le ramena sur le rond d'asphalte oii il tenait à rester cantonné jusqu'à l'arrivée de M. Larmor.
Paul avait l'air soucieux, et l'accueillit par cette phrase médiocrement encourageante :
— J'ai eu la faiblesse de céder à un caprice auquel je ne comprends rien. Me voici où tu as voulu m'amener. Mais je te déclare que je n'irai pas plus loin avant de savoir ce que tu prétends faire de moi. Allons, parle! Pourquoi m'as-tu donné rendez-vous ici ?
— Pour en finir avec La Gadière.
— Tu m'as déjà dit cela à la porte du cercle. Si tu n'as pas d'autre explication à me fournir, tu aurais bien dû m'épargner le voyage.
— Tu vas tout savoir. Permets-moi seulement de te rappeler d'abord les points principaux de la situation.
— Est-ce un sermon en trois points que tu prétends me débiter? Je te préviens que je ne suis pas disposé à t'écouter.
-* Je vais être bref. Deux personnes, sans te compter,
ont souffert des calomnies et des agissements de cet ignoble La Gadière. Je ne parle pas du malheureux Bas* froi. Celui-là est hors de cause, puisque La Gadière Ta envoyé dans Tautre monde.
Mais madame de Marcenac et madame Larmor ne sont pas à Tabri de ses atteintes. II peut continuer à déchirer U réputation de la comtesse, et il n*y manquera pas s'il passe en cour d'assises. Il peut môme égarer la justice, en essayant d'établir que le crime de Fontainebleau a été commis au profit et à Tinstigation de rhéritière de Basfroi.
— Je le sais. Mais qu'y faire?
— Et s'il échappe à la police que tu as mise à ses trousses, madame de Marcenac ne s'en trouvera pas mieux. Les lettres anonymes pleuvront. Il connaît le procédé, car il l'a déjà employé contre madame Larmor» qui n'en*a pas fini avec ce bandit. II ne la lâchera pas jusqu'à ce qu'il Tait livrée à la fureur de son mari.
— Gelle-là, je la sauverai.
— Pour un temps peut-être, mais M. Larmor saura la retrouver. 11 tient à sa vengeance et il l'aura... en France ou à l'étranger.
En voilà encore un dont la suppression déblayerait le terrain.
— D'accord. Cet homme est une brute féroce et ses malheurs conjugaux ne m'intéressent nullement. Mais ce n'est pas la police qui nous en délivrera, et nous n'avons aucun motif, ni toi, ni moi, pour lui chercher querelle. J'en suis fâché, car il m'eût été agréable de lui administrer un bon coup d'épée. C'est lui, après tout, qui est la cause indirecte de tous les malheurs de madame de Marcenac.
— - Incontestablement, car, s'il était mort, sa veuve - n'aurait pins de raisons pour cacher qu'elle est la vëri-
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table mère de l'enfant dont la comtesse a si généreuse^ ruent accepté la maternité.
~ Peut-être.. « mais il n'a pas envie de mourir. La Gadière non plus. Et je ne vois pas gui pourrait nous débarrasser d'eux.
— S'ils pouvaient s'6ntre-détruire? murmura Sigoulès.
— Ce serait l'idéal, mais comme ils ne se rencontreront pas...
^ 11 n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent jamais ; si je te disais qu'il ne tient qu'à moi de les mettre face à face...
— Je ne te croirais pas. Et d'ailleurs, nous n*en serions pas plus avancés. La Gadière ne s'amuserait pas à assassiner M. Larmor... il a bien assez de crimes sur le dos..* et il ne songe qu'à se mettre en sûreté. Du reste, je ne suppose pas que tu m'aies fait venir ici pour me proposer de t'aider à favoriser cette combinaison.
— Non, certes. Mais M. Larmor pourrait souffleter Oe gredin et le forcera se battre.
— Il faudrait donc que M. Larmor fût fou. On ne croise pas le fer avec un assassin.
— G'est vrai, en général. Mais ce mari n'est pas fait comme les autres, car il ne demande pas autre chose. Il a juré que l'amant de sa femme ne mourrait que de sa main, et il est d'un entêtement dont tu n'as pas la moindre idée.
— Tu l'as vu?
— Oui, et je l'attends.
— Ici?
— Ici même, et je suis surpris qu'il ne soit pas encore arrivé. Il court sans doute après son témoin.
— Un témoin I un duel avec La Gadière!
— Parfaitement.
— Ta sais donc où il est, La Gadière?
LB SECRET DE BfiRTHE 307
-r- Oui, et il n'est pas loin.
— Mais il sera interrompu par les agents de la sûreté, ton dueU
— Non, car il aura lieu dans un jardin entouré de murs.
— Et M. Larmor a accepté une rencontre dans de pareilles conditions?
— Avec joie. Il sera assisté sur le terrain par un ingénieur de ses amis, un homme très honorable qui connaît toute raffaire depuis son origine et qui ne croit pas déchoir en y prenant part.
— Et le témoin de La Cadière? ricana Paul de Lizy. Serî^-ce un grec?... un faussaire?... un forçat évadé?
— Non. Ce n'est pas La Cadière qui le choisira. J'avais pensé d'abord à lui en servir...
— Tu veux donc te faire casser de ton grade !
— Je n'en ai point envie et cette considération m'a retenu. Mais toi, qui n'es plus au service.
— Moi ! tu espères que je m'avilirai jusqu'à...
— Ne t'emporte pas pour une question de forme. Je prévoyais un peu que tu refuserais et je me suis pourvu, à tout événement, d'un ancien sous-ofilcier de mon régimebt. Il n'a pas de ménagements à garder, celui-là, et il te remplacera très volontiers. La Cadière essayera peutêtre de le récuser, parce qu'ils ont eu des difficultés ensemble, mais il faudra bien que le drôle en passe par où je voudrai.
— Alors, pourquoi m'as-tu dérangé?
•^ Eh I parbleu ! parce qu'un duel de ce genre exceptionnel doit 6tre entouré de toutes les garanties possibles. On va s'égorger entre quatre murailles. Plus il y aura d'assistants pour certifier qne tout s'est passérégulièrament et mieux cela vaudra* Toi et moi, nous ne serons pas de trop, en sus des deux témoins.
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— Mais, malheureux, s'il y a mort d*hoinme, on nous accusera de complicité d'assassinat!
Pourquoi donc? Parce qu'on ne se sera pas aligné
sous bois ou en rase campagne? Tu oublies qu*un mari trompé et outragé a le droit d'imposer ses conditions. C'est à son adversaire à ne pas les accepter, si elles ne lui conviennent pas, et je réponds que La Gadière s'estimera trop heureux de les accepter.
Maintenant, tu parles du cas où un des combattants serait tué. J'y compte et j'ose môme ajouter que je le souhaite.
Il y a trois hypothèses à envisager. La première et la plus probable, c'est que M. Larmor tuera le faux vicomte, dont je ne connais pas la force à rescrime, mais qui est certainement un lâche.
Crois-tu que si l'affaire se termine ainsi, la justice, édifiée sur la valeur morale et les antécédents du défunt, mettra beaucoup de zèle à poursuivre le galant homme qui aura purgé la terre d'un scélérat et les honnêtes gens qui auront assisté au combat?
— . Non... mais si le contraire arrive...
— Madame Larmor sera veuve. Ce point a son importance.
— Pas pour la justice.
— La justice restera en présence d'un assassin qu'on cherche. Et si elle nous reproche de ne pas Tavoir livré, nous lui répondrons que ce n'était pas notre métier et que M. Larmor s'y est formellement opposé... son témoin l'attestera. Nous irons d'ailleurs au-devant de Taccusation, car après le duel, quel qu'en soit le résultat, mon premier soin sera d'envoyer chercher la garde.
Reste la troisième hypothèse, mais celle-là est si improbable...
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LB fiECRBT DE BBRTHE 209
11 élait écrit que la troisième hypothèse ne serait pas soamise à Tappréciation de Paul de Lizy» Le colonel, au lieu d'achever sa phrase, s'écria :
— J'aperçois M. Larmor qui descend de voiture avec sou témoin, à rentrée de la rue Saint- Antoine.
J'espère que tu ne vas pas me lâcher.
-^ C'est bien lui, murmura Paul.
-^ Allons à sa rencontre. Je vais vous présenter l'un à l'autre.
— Non. Je ne suis pas suffisamment éclairé sur les suites de ton absurde projet.
— J'achèverai de t'éclairer en route. Nous irons à pied pour montrer le chemin à ces messieurs et nous aurons le temps de causer. Du reste, ils t'ont vu et, si tu te sau* vais, ce serait ridicule.
Paul resta. Il n'était pas décidé, mais il hésitait. 11 y avait dans le projet de Sigoulès des côtés qui lui plaisaient et d'autres qui l'inquiétaient. Et avant de prendre un parti définitif, il n'était pas fâché d'avoir une explication avec ce mari qui s'en allait de si bon cœur jouer sa vie contre celle d'un scélérat.
M. Larmor était toujours l'homme que Paul avait eu le loisir d'examiner à la villa des Sorbiers, un peu plus raide encore et la physionomie un peu plus sombre. Les joues s'étaient creusées et sa barbe avait blanchi. Mais il n'avait rien perdu de sa prestance et ses yeux caves brillaient toujours du môme éclat.
Un gaillard bâti de la sorte devait être un rude adversaire, l'épée à la main, et se comporter crânement sur le terrain.
Son témoin paraissait avoir au moins dix ans de plus que lui et ne lai ressemblait pas du tout; grand, mince, élégamment tourné, il avait l'air distingué et intelligent d'un savant mondain, de ceux qui passent volontiers par
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310 LB aSGRET DE BERTHB
les salons à la mode pour arriver plus vite & rinatitut.
II suffit à Paul de le regarder pour deviner sa valeur et il se sentit aussitôt mieux disposé.
M. Larmor commença naturellement par présenter son ami, et le nom qu'il prononça était de ceux que tout Paris connaît, le nom d'un ingénieur illustré par des travaux scientifiques et aussi par la direction de grandes affaires industrielles.
Le colonel, à son tour, présenta Paul de Lizy ; M. Larmor ne manifesta aucun étonnement, ce qui prouvait bien qu'il n'avait jamais entendu parler du baron, et son témoin prit la parole.
— Messieurs, commença-t-i], je crois bon de vous dire que si j'ai consenti à ôtre le témoin de mon vieil ami larmor, c'est en parfaite connaissance de cause . Je ne suis pas un duelliste et à tout autre que lui, j'aurais refusé de rendre un service qui ne conyient ni & mon âge ni à ma situation. Je sais qu'il va se rencontrer avec un adversaire indigne de lui. Mais il est des cas où les consi* dérations secondaires doivent s'effacer devant l'outrage reçu.
Bt je suis heureux de voir, messieurs, que vous pensez comme moi sur ce point, puisque vous voulez bien nous prêter votre concours.
Paul, dont ce monsieur préjugeait ainsi le consente « ment, aurait eu de nombreuses objections & élever, mais il ne pouvait pas se retirer sans mettre Sigoulôs dans une situation très délicate, Sigoulès qui l'avait annoncé, présenté, et que ces gens-là auraient pris pour un simple farceur, si le témoin promis leur avait tout à coup fait faux bond.
•— Oui, monsieur, s'écria le colonel, il est des cas où on se battrait dans une cuisine ou dans une cave, plutAt que de ne pas se battre. C'est précisément ce que je di-
LB aBCRBT DE BBI^THB SU
sais à mon ami lorsque vous êtes arrivés. Et lorsque quatre hommes comme nous prennent la responsabilité âe passer par-dessus les règles ordinaires d'une rencontre, on ne les chicane pas sur des questions de détails. Si nous étions appelés devant un juge pour rendre compte de notre conduite, nous n'aurions pas de peine à la jus«> tifier. Les choses n'iraient pas plus loin et l'opinion publique serait pour nous.
— C'est mon avis, reprit le témoin. Veuillez donc nous dire où nous devons aller.
— C'est dans ce quartier... à un quart d'heure d'ici.... et je vous engage à renvoyer votre voiture.
— C'est fait, dit M. Larmor, en montrant le fiacre qui les avait amenés et qui s'en allait par la rue Saint-An-i toine.
— Bn cas de malheur, 11 serait facile d'en trouver un autre.
M. Larmor fit un geste d'indifférence et dit :
— Nous serons seuls, n'est-ce pas, dans la maison où vous nous menez?
— Nous n'y trouverons que votre adversaire et un de mes amis, qui veille sur lui pour l'empêcher de partir au cas où il lui prendrait fantaisie de ne pas vous attendre.
. — Alors, messieurs, veuillez nous montrer le chemin. Les préliminaires du combat prendront sans doute un certain temps. Il ne faut pas que la nuit nous surprenne. Nous serions obligés de remettre k demain, et je veux en finir aujourd'hui.
-* Moi aussi I répondit le colonel en prenant le bras de Paul. Vous n'avez qu'à noua suivre, messieurs.
Paul se trouva emmené» avant d'avoir pu placer un mot, et s'il se laissa faire, c'est que les hypothèses mises en avant par gjgoulôs l'avaient vivement frappé. Une surtout.
312 LB 8EGRBT DB BERTHB
Il se disait que si La Cadière taait le mari, madame Larmor, devenue veuve, avouerait sa faute de jeunesse et que rinnocence de madame de Marcenac éclaterait à tous les yeux, môme aux yeux de lai, Paul de Lizy, l'amant jaloux qui gardait encore un vieux fond de défiance.
Le reste n'était rien. Les accusations d*ua La Cadière ne tiendraient pas devant l'examen des faits et devant la réputation d'honorabilité de la comtesse.
Et la tâche de Paul, qu'elle avait chargé d'assurer la fuite de madame Larmor, se trouverait singulièrement simplifiée par la mort du mari.
Paul se surprenait à la souhaiter, cette oiort. Seulement, il aurait préféré n'y pas assister.
Et d'autre part, il ne voulait pas s'attarder, car il n'était pas sûr que ce serait M. Larmor qui resterait sur le carreau, et dans ce cas, il avait une mission à remplir, une mission difficile, dont il devait s'acquitter dans un délai assez court.
Tout était prêt pour que madame Larmor pût s'embarquer le lendemain matin au Havre. Le train qui devait l'y mener ne partait qu'à minuit, mais que de pré* cautions à prendre pour assurer sa fuite I... et môme que d'explications à lui fournir pour la décider à s'éloigner sans revoir madame de Marcenac qu'elle atten^ dait.
Elle n'était pas prévenue de la substitution, et il n'était pas impossible qu'elle lit des difficultés pour accepter la protection d'un sauveur inconnu.
Hais Paul se disait qu'il aurait encore le temps après le duel. 11 ne savait pas exactement où se trouvait la rue des lions-Saint-PauI, habitée par le père Chardin , Biais elle ne pouvait pas être bien loin de l'église SaintrPaul dont il apercevait le dôme et le portail, à sa gauche,
LB SECRBT DE BfiRTH£
dans la rue Saint-Antoine. Le colonel l'entraînait, suivi à distance par M. Larmor et son témoin, mais il n'avançait qu'en rechignant et, après un assez long silence il dit à Sigoulès :
— > Je n'ai pas voulu te rompre en visière devant ces gens-là, mais je ne me suis pas engagé à aller jusqu'au bout, et je pense que tu m'embarques avec toi dans une très mauvaise affaire.
— C'est que tu n'as pas encore envisagé la troisième hypothèse, répondit gravement le colonel.
— Au diable tes hypothèses ! La réalité est là : un duel dans des conditions absurdes. A t 'entendre, on dirait qu'ils*agitde lachose la plus naturelle du monde. Je prévois, moi, une foule de complications auxquelles tu ne songes pas. Comment peux-tu espérer que cette canaille de La Cadière ne te jouera pas au dernier moment un tour de son métier?
— La Cadière est sous clef, je te l'ai déjà dit.
— 11 criera, il ameutera les voisins... et il ne se battra pas.
— Il ne bougera pas et il se. battra, j*en suis sûr. Je me charge de l'y décider.
— Et quel rôle jouerai-je, moi? 11 me connaît fort bien et il me dira des choses que je ne suis pas disposé à en* tendre.
— Non, car je te l'amènerai tout préparé. Tu ne le verras que sur le terrain, c'est-à-dire dans le jardin où le combat aura lieu. Je t'y conduirai et tu m'y attendras en bonne compagnie, puisque M. Larmor et son témoin seront avec toi.
— Elle est donc à toi, cette maison où tu l'as enfermé?
— Non, mais j'en puis disposer comme je Ventends.
— Enfin, où esjt-elie?
— Nous allon<i y arriver,
314 LE SfiGRET DB BERT^fi
— OÙ sommes-nous ici... et quelle est cette rue où nous entrons?
— C'est la rue Beautreillis,
Paul, qui de sa vie n'avait entendu parler de la rae Beautreillis, ne fit aucune observation.
Ce nom inconnu ne le mit pas sur la voie.
— Je ne sais pas du tout si j'entrerai, reprit-il avec humeur. Et dans tous les cas, je te préviens qu*au8sitôt l'affaire terminée de façon ou d'autre, je te laisserai te débrouiller comme tu pourras.
— A ton aise, cher ami. Je n'ai pas l'intention de te retenir, si tu es pressé.
^- Très pressé, répliqua laconiquement Paul de Lizy .
Sigoulès commençait à soupçonner pourquoi. Il entrevoyait que madame de Marcenac, s'étant à peu près réconciliée avec son amoureux repentant, avait bien pa le charger de sauver madame Larmor et lui indiquer l'endroit où elle se cachait. Aussi se garda-t-il bien de lui dire où il le menait.
— 11 ne connaît pas ce quartier, pensait-il, et si la comtesse lui a donné l'adresse, il ne s'agit que de l'empêcher de lire le nom inscrit sur la plaque municipale.
Déjà, ils avaient dépassé la rue Charles V, sans que Paul levât le nez.
Au moment où ils tournaient le coin de la rue des Lions, Sigoulès s'arrangea pour occuper un instant son attention.
— Regarde donc un peu derrière nous, pour voir si ces messieurs suivent, dit-il en lui poussant le coude.
Paul regarda et dit :
— Ces messieurs sont sur nos talons.
— Et tu n'aperçois pas de figures suspectes? demanda le colonel.
— Il n'y a personne qu'eux dans la rue.
LJB SEGKET DE BERTHB 315
— Bon, c'est ce qu'il faut. Je n'ai pas voulu me retourner de peur d'attirer trop leur attention* Mais ils nous Toient tourner l'angle. Gela suffit pour qu'ils ne se trompent pas de chemin.
Le tour était joué. Sigoulès avait atteint son but, qui était de ne pas laisser à Paul le temps de lire l'inscription, et une fois ce pas franchi, il ne lui restait plus qu'à entretenir le dialogue pendant quelques instants.
La maison de Chardin était tout près. Il n'y avait de plaque indicatrice qu'à l'autre bout de la rue et les numéros placés au-dessus des portes étaient peu apparents*
Paul, d'ailleurs, ne songeait pas à les consulter. Il marchait la tète basse, absorbé dans ses réflexions, qui ne devaient pas être gaies, à en juger par sa mine soucieuse.
— Vois-tu ce logis? lui demanda le colonel. Et ce grand mur qui s'allonge au delà de la maison close ?
— Oui, murmura distraitement Paul de Lizy.
-^ Eh bien, c'est là que nous allons en découdre. Derrière cette muraille, il y a un jardin où nous serons parfaitement à l'abri des regards indiscrets.
— Mais pas d'une invasion du dehors.
— Il faudrait donc que les envahisseurs enfonçassent la porte, car une fois que nous serons dedans, elle ne s'ouvrira plus... si ce n'est cependant pour nous laisser sortir...
^ — Bon I mais pour entrer...
— J'ai la clef dans ma poche. Assez causé. Voici ces messieurs.
En effet, M. Larmor et son témoin arrivaient en bâtant le pas, et le colonel, s'avançant à leur rencontre, leur dit: «— Nous y sommes, messieurs.
— L'endroit me parait bien choisi, répliqua le témoin qui paraissait disposé à approuver tout ce que faisait
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Sigoulès. Je ne connaissais pas celte rue des Lions-Saint- Paul, mais il eût été diracile de trouver mieux. C'est un vrai désert. On croirait être dans une petite ville de province, à cent lieues de Paris.
— Comment ! s*écria Lizy, cette rue est la rue des Lions?
Et levant le nez en l'air, il aperçut le numéro tracé en blanc, sur une plaque bleue fixée à mi-hauteur de la façade.
— Et c'est ici le n® 15? reprit-il en lançant à son ami I un regard où il y avait de la surprise et de la colère.
-<-Oui... numéro 45, répéta machinalement le témoin.
— Pardon, messieurs I j'ai un mot à dire au colonel. Sigoulès aurait bien voulu éviter l'explication, mais il
n'y avait pas moyen. Il fallut suivre Paul, qui s'était un peu éloigné, et lui accorder les quelques instants de tèteà-tète qu'il réclamait.
— Sais-tu par qui cette maison est habitée? demanda brusquement Lizy.
— Parfaitement, répondit le colonel avec un aplomb superbe. Elle est habitée par H. Chardin, électeur, éligible, ancien négociant, ancien ami du père de madame de Marcenac, ancien familier du malheureux Basfroî...
— Et c'est là que tu as laissé La Gadière ?
— Oui, sous les verrous et bien gardé, je t'en réponds.
— Gardé I... par Chardin?
— Eh I non ; Chardin est un détestable surveillant et il n'est pas question de lui... pas plus que s'il n'existait pas. J'ai placé le vicomte sous la surveillance d'un ex-maréchal des logis de mon régiment.
— Et Chardin, qu'en as-tu fait?
— Vas-tu pas t'imaginer que je l'ai supprimé I Rassuretoi. Il se porte à merveille et il est très bien où il est. Nous
pouvons aller de Vavant. Ce n'est pas lui qui dérangera le duel.
— IjO duel! mais, malheureux, tu ne sais pas ce que tu yas faire en mettant le mari et Tamant face A face, le fer en main, dans le jardin de cette maison I
— Autant là qu'ailleurs. Je vais liquider une situation tendue.
— Sous les yeux de madame Larmor I Tu ignores qu'elle s'est réfugiée chez Chardin... ou plutôt qu'elle y a été amenée par madame de Marcenac... qui ce matin même m'a chargé d'aller l'y prendre et de la conduire au chemin de fer du Havre.
— Ah! j'avais donc devinél... et j'ai joliment bien fait de ne pas te dire où nous allions. Tu aurais refusé de venir.
— Oui, certes; et maintenant, non seulement je refuse d'entrer, mais je compte que tu ne vas pas donner suite à tes projets insensés.
— 11 est trop tard pour reculer, et d'ailleurs mon plan a été mûrement réfléchi. J'ai tout arrangé en pleine connaissance de cause car je sais que madame Larmor est là. Je l'ai vue, je lui ai parlé.
— Lui as-tu dit aussi que deux hommes allaient s'égorger, deux hommes dont l'un est peut-être le père de sa fille?... Lui as-tu promis qu'elle assisterait au combat?
— Rien de tout cela. Je l'ai enfermée. Elle ne verra rien et personne ne la verra.
— Enfermée I te moques-tu de moi? Tu as donc enfermé tout le monde?
— Tous ceux que j'ai trouvés sous le toit du père CShaTdin, et j'ai eu cent fois raison. J'ai eu soîn, du re&le, de les enfermer séparément. Et pas un ne se doute de ce qui
' va se passer.
Il n'est plus temps de revenir sur une décision P^ise.
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918 LR 8SGRET DE BBRTHR
Si je m^avisftis de planter là.M. Larmor et son iémoîn après les avoir amenés jusqu'à la porte de cette maison, ttt devines ce qui s'ensuivrait. Autant vaudrait livrer à la vengeance de son mari la femme que tu veux sauver, car il sait que La Cadière est là, il entrera quand môme, et il découvrira madame Larmor.
Ah I c'est pour le coup qu'il ne l'épargnerait pas.
Tiens, je vois à sa mine qu'il s'impatiente et que notre colloque lui parait suspect.
Décide-toi, je te prie. Si tu te retires, je tâcherai d'expliquer ton hrusque départ, mais je ne réponds de rien.
Avant que Paul pût répliquer, le témoin de H. Larmor quitta son ami et s'avança en disant avec sa politesse accoutumée :
-— Serait-il survenu, messieurs, quelque incident imprévu?... Si je puis vous être utile pour y parer, veuillez disposer de moi.
— Rien de pareil, monsieur, s'empressa de répliquer le colonel. M. de Lixy me soumettait quelques objections que j'ai levées, et il ne nous reste plus qu'à entrer;
En même temps, il tirait de sa poche la clef qu'il introduisit dans la serrure.
Cette façon de forcer le consentement de son ami lui réussit encore une fois.
Paul n'osa pas discuter en présence de ces messieurs et ne pensa point à s'enfuir.
La porte fut ouverte sans bruit et Roger de Bussière ne se montra point. U avait ponctuellement exécuté les ordres du colonel et il montait la garde devant le caveau qui se trouvait derrière la cage de l'escalier.
La disposition intérieure du rez-de-chaussée se prêtait fort bien aux vues de Sigoulès, car on pouvait, en tournant à droite et en montant quelques marches, arriver
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directement au Jardin, sans passer par la salle à manger et sans approcher de la chambre où le bonhomme Char-
,din6tait aux arrêts.
Le colonel fit prendre ce chemin anx trois homme» qu'il guidait, y compris Paul de Liay, qui marchait à
^contre-cœur, mais enfin qui marchait, parce qa'i^ i^^ répugnait de déserter au moment de Taction.
Sigoulès, après les avoir conduits au pied du ^^^^^^ rocher artificiel, donna un coup d*œil rapide du côté » la maison et fut très satisfait de constater qu'aux fenêtres des deux étages, les YoleU étaient hermétiquement fermés.
— Vous voyez, messieurs, dit-il, que la place remplit toutes les conditions exigées. Pas d'habUalions qui dominent ce jardin. Cette allée transversale qui ^a a un mura l'autre est suffisamment large et le terrain y e» ferme.
— Une nous manque, pour commencer, que des épées, dit le témoin.
— Les épées sont là... sous ce hangar...
— Il nous manque aussi un des combattants.
— Je vais vous l'amener. Veuillez m'attendre ici. II ne convient pas, je crois, que vous assistiez à la conversation que je vais avoir avec lui,
— Je ne veux le voir qu'à.longueur de fer, murmura le mari.
— Ce sera beaucoup mieux ainsi. Et comme il n'est pas impossible qu'il fasse quelques difficuHés pour se battre, je vous demande un quart d'heure pour l'y décider.
— Faites, monsieur. Je m'en rapporte entièrement à vous. Je désire seulement ne pas être obligé d'échanger un seul mot avec cet homme et continuer le combat jusqu'à la mort de l'un de nous deux.
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— G*est bien ainsi que je l'entencU. Mais, pour le reste, vous me donnez pleins pouvoirs?
— J'accepte d'avance toutes les conditions que vous poserez et tous les engagements que vous prendrez.
Mais, s'il ne me tue pas, je le tuerai.
— J*ai compris, monsieur, répondit gravement le colonel.
Mon cher Paul, je te laisse avec ces messieurs. Il est au moins inutile que tu viennes avec moi.
Paul n'avait pas la moindre envie de le suivre. II regardait avec anxiété la maison silencieuse qui abritait madame Larmor, et il se promettait bien d'en défendre l'accès, si le mari s'avisait de vouloir y pénétrer.
C'était même dans cette intention qu'il était resté, en se résignant à courir les chances de la terrible aventure préparée par Sigoulès.
Cet Africain, qui allait droit à son but comme un boulet de canon, n'était pas aussi rassuré qu'il voulait le paraître sur les suites de son invention meurtrière, et au moment de mettre le feu à lamine, il sentait bien qu'il jouait une grosse partie.
Il ne se dissimulait pas non plus que les arrangements à prendre avec La Cadière n'iraient pas tous seuls, et qu'il faudrait peut-être recourir à l'emploi des grands moyens.
Dans quelles dispositions allait-il trouver ce bandit qu'il avait confié à la garde de Roger? Dispositions physiques et morales. Etait-il en état de se battre et y consentirait-il?
— Pourvu qu'il ne soit pas ivre ! se disait le colonel en arrivant au pied de l'escalier.
Sigoulès trouva Roger de Bussière en faction devant le caveau, le revolver au poing, et par une ouverture pratiquée dans la partie supérieure de- la porte, à la clarté d'une bougie posée sur un tonneau vide, il aper*
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çut La Cadière debout, tirant au mur arec une latte qui avait servi à séparer des tas de bouteilles.
Le vicomte provençal paraissait fort bien portant et môme d*humeur joyeuse, car il chantonnait en s'escrimaut.
Les instructions du colonel avaient été exécutées au pied de la lettre et depuis près de trois quarts d'heure, le prisonnier était libre de ses mouvements.
— Ah I vous voilà, vous I s'écria-t-il dès que le colonel s*approcha. Je m'ennuyais de ne plus vous voir. Et j'éprouve le besoin de causer un peu. Ce drôle qui me garde ne me répond pas quand je lui parle.
— C'est la consigne que je lui ai donnée, dit froiden^ent Sigoulès.
— Oh 1 je l'ai entendue. Du reste, je ne tenais pas beaucoup à jouir de sa conversation. J'aimais mieux expédier le déjeuner dont vous m'avez fait l'aumône. Et je me plais à reconnaître que le grand ordinaire de cet imbécile de Chardin est passable. J'ai vidé la fiole sans en laisser une goutte.
— Alors, vous ne vous ressentez plus de la mauvaise nuit que vous avez passée?
— Pas du tout. Et je vous remercie infiniment de l'intérêt que vous prenez à ma santé. Seulement je vous déclare que vous ne m'attacherez plus. J'ai été pris à 1 improviste hier soir et je n'ai pas pu me défendre, mais n y revenez pas. Je vous casserais la tète avec une bouteille. Vous pourrez me tuer à coups de revolver, mais me ficeler, jamais I
— La preuve que je n'y songe pas, c'est que je vous ai fait délier.
— Je ne vous en sais aucun gré. Vous avez vos raisons... et je serais curieux de les conualtre.
, — Je viens tout exprès pour vous les dire.
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922 LE 8BCRET DE BERTHB
— Allez 1 je vous écoute.
. — Tenez-vous beaucoup à passer en cour d'assises? demanda Sigoulôs, après un silence.
•^ Penh ! ça dépend de ce que vous avez à m*offrir eaà échange. Si j'y passe, je n'y passerai pas seul, et il ne me déplairait pas trop d'avoir une jolie femnoie à côté de moi sur le banc des accusés.
~ Vous auriez tort d'y compter, et, dans tous les cas, cela ne changerait rien à votre situation. Yoas ferez beaucoup mieux d'accepter ce que je vais vous proposer.
— Tiens 1 tiens ! tiens I des ouvertures de paix maintenant !... Voyons la proposition.
— Voulez-vous vous battre en duel... à Tépée ?
— Avec vous?
— Non. Avec M. Larmor.
— Ah I nous y voilà donc! Et pourquoi me battrais-je avec ce lourdaud ? Parce que j'ai été l'amant de sa femme?... je ne lui en veux pas du tout... an contraire. Elle a été charmante, sa femme.
— Ne gouaillez pas. C'est inutile. M. Larmor, laî, vous en veut mortellement et il a juré de vous tuer.
— Eh I bien, il peut s'en passer la fantaisie. Ailes le chercher. Dites à votre satellite de lui prêter son revolver. Par ce guichet, à travers lequel vous me parlez, ce Sganarelle pourra me canarder tout à son aise.
— M. Larmor ne vous assassinera pas. 11 préfère risquer sa vie contre la vAtre, quoique la partie ue soit pas égale.
— En effet, ma peau vaut mieux que la peau de cette vieille hôte. Cependant, je consentirais peut-être à m'aligner contre lui, mais vous prétendez que la police est à mes trousses. Où diable voulez-vous que je me batte?
— Là-haut. Dans le jardin.
— Très bien. A quand le rendes-vous?
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— Il s^agit de voas battre aujourd'hui... dans quelques minutes. '
— Alors, vous avei amené ici cet aimable monsieur, Ba femme vous sera reconnaissante de cette attention.
— Je vous ai déjà dit et je vous répète que madame Larmor n'est plus dans cette maison. Il n'y a ici que votre adversaire et son témoin...
— Sans compter vous et votre canaille d'ami, ici présent.
Alors, vous vous flgurez que pour vous être agréable, je vais servir de plastron à cet excellent M. Larmor qui, depuis deux jours, sans doute, se prépare à m'embrocher, tandis que moi, je viens de passer vingt heures, garrotté comme un veau.
— Je regrette d'avoir été forcé d'en venir là ; mais c'est voire faute : il ne fallait pas essayer d'étrangler M. Chardin.
— Oui, je suis venu me jeter dans la gueule du loup. Vous m'aviez tendu un traquenard pour m'attirer ici et j'y ai donné comme un sot. Je suis pris. Faites de moi ce que vous voudrez, mais ne comptez pas que je vais me prêter à vos petits arrangements.
D'abord, je ne suis pas en état de ferrailler.
— Vous venez de me dire que vous étiez complètement remis, et je vous ai trouvé espadonnant avec une latte que vous me paraissiez manier avec une aisance parfaite.
— Ob I je tire assez proprement, et je ne vous cacherai pas que, s'il me plaisait d'accepter la botte, je serais à peu près sûr de débarrasser de son ours de mari cette chère Oabrielle. Mais je ne vois pas pourquoi je lui rendrais ce service. Elle aurait pu être avec moi et elle est contre moi. Je ne tiens pas à lui être agréable.
Et puis, après tout, je puis être tué, et ça lui ferait presque autant de plaisir que si elle était veuve.
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— Il est certain que je ne puis pas vous conlraindfe à vous battre, mais qu'espérez-vous en refusant ? Vous ne supposez pas que je vais vous rendre la liberté.
— C'est pourtant ce que vous devriez faire, si vons aviez quelque souci de tenir votre parole.
— Qu'est-ce à dire?
— Hier, au cercle, vous m'avez proposé de me laisser en repos, si je consentais à passer à Tétranger et à signer rengagement d'y rester dix ans. Je vous ai demandé quarante-huit heures, pour vous donner une réponse. La trêve a été conclue et le délai n'est pas expiré. Si vous fttes homme d'honneur, votre devoir est de me mettre hors de cette maison et de m' attendre demain, à cinq heures, dans le grand salon du cercle.
— Vous oubliez que vous l'avez rompue, la trêve, dit Sîgoulès, confondu de tant d'impudence. Vous vous êtes mis hors la loi. Et si j'étais assez naïf pour vous laisser libre, vous iriez tout droit à la frontière.
Je vous pose maintenant de nouvelles conditions. Vous avez à choisir entre une arrestation immédiate, et un duel avec M. Larmor... un duel, séance tenante.
— Par goût, je préférerais le duel, mais qu'y gagne** rais-je?
— Vous auriez du moins une chance de ne pas finir au bagne.
— G'est-à-dire de mourir d'un coup d'épée dans le jardinet de cet excellent Chardin. Merci ! la compensation me parait insuffisante.
Ah 1 si j'étais sûr que vous me lâcheriez après le com* bat... au cas où je tuerais le mari... ce serait différent...
La Cadière avait touché le point faible de la combinaison du colonel. Évidemment, le drôle n'avait aucun intérêt à accepter la rencontre, si on ne lui offrait rien en
échange de son consentement, et Sigoulès le sentait bien.
— Alors, Yous vous battriez ? demanda-t-il.
— Peut-être, répondit La Cadière. Le diable, c'est que je n*ai plus aucune confiance en vous, et que je ne me contenterais pas d'une promesse... vous ne la tiendriez pas mieux que l'autre... et je vous aurais délivré pour rien d'un homme qui vous gène.
— Vous savez fort bien que, si je m'engageais, je ne manquerais pas à mesengagements... je n*y manquerais pas<, même vis-à-vis de vous qui ne tenez pas les vôtres. Je n'ai pas d*autre garantie à vous proposer que ma parole. Ce serait à prendre ou à laisser.
— Votre parole... de quoi? Vous n'allez pas me promettre de me protéger contre la police qui me cherche, dite9-vous... etde me fournir les moyens de me réfugier en Angleterre?
— Assurément non. Ce serait déjà beaucoup que de vous laisser partir... à vos risques et périls.
— Est-ce là ce que vous me proposez?
. — Oui... à certaines conditions.
— A condition que je me battrai. C'est entendu. Et si ça vous suffit...
, — Je veux en plus une déclaration signée de vous... une déclaration par laquelle vous reconnaîtrez qu'ayant gravement offensé M. Larmor, vous lui avez volontairement accordé une réparation par les armes et que le combat a été loyal.
— Ça, c^est pour le cas où je serais tué, et à seule fin qu'on ne puisse pas vous accuser, vous et votre bande, de m'avoir assassiné.
— Précisément.
— Mais, si, au contraire, je survis, que ferez-vous ?
— Rien.