‹ Le Secret de BertheChapitre 9 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

336 LE esqiBT Dg BERTHfi

— Et je pourrai sortir dû 1% maison Chardin? -^ Je vous ouvrirai la porte moi-môme.

*— Bon ! je deviae...les ag#nts de la sûreté me cueilleront dans la rue. Vous avei pris soin de les avertir... et ils se trouveront là, à point nommé, coanne par hasard.

^-<> Si je les avais prévenus, ils ne me demanderaient pas la permission de vous arrêter. Ils entreraient et ils vous empoigneraient avant que vous a^'^ea mis le pied dehors. Vous devriez comprendre que je tiens à ne pis recourir à riatervention de la police.

— Il faudra pourtant que vous ayez afiPaire à elle, $*i] y a mort d'homme.

— Que vous importe, si vous avez de l'avance ?

— Alors, vous me laisseriez le temps de filer ?

— Je ne m'occuperais pas de vous.

— C'est quelque chose... mais... les autres?

— Quels autres?

— Vous m'avez dit que Larmor a amené \xi\ témoin.

— Il en a môme ameaé deux.

— Sans compter votre gard^ du corps qqi me tient ^ous le canon de son revolver, après m'avoir 8er\'i de valet de chambre.

Vous eqgagez-vouî^ au^^i pour ceux-là?

— Ceux-là ne feront rien sans moi. S'ils avaient voulu vous livrer, ils u'auraiei^t pi^s attepdvt si lo^gtem(i«.

Décidez-vous et tlnissons-en.

Si vous aimez mieux ne pas profiter d^ l^ a^uie chance qui voqs reste, dites-le. Je vais aller rejoindre ces messieurs et leur déclarer que vous refusez absolu* ment de vous battre. Ils se retireront. Mon ami fioger restera en faction ici, pendant que j'irai chercher le commissaire. Je vous remettrai entre ses ms^ins et ma mission sera terminée.

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LB 8BCRBT DB BBRTHB o^

Mais^ je vow le répète, dépêehes-vous de choisir.

— Mon choix est fait. Je me battrai, répliqua La Cadière.

— Immédiatement?

— Oui, si vous me jurea que personne ne me poursuivra quand vous m'aurez laissé sortir, et que vous m'accorderez le délai dont j'ai besoin pour me mettre en sûreté.

Je sais fort bien que vous serez obligé de prévenir la lioUce qu'il y a un mort chez le père Chardin, de raconter oe qui se sera passé, et môme de dire que j'étais un des deux combattants ; mais toutes ces opérations vous prendront un certain temps, ot je ne vous demande que deux heures. Ce n'est pas trop.

— J'y consens. Écrivez la déclaration que je vais voua dicter, dit le colonel en tirant de sa poche un carnet et un crayon qu'il passa au prisouni^r k travers le guichet.

— Allez I dit La Cadière.

Sigoulès dicta, et le vicomte-reconnut par écrit que le duel, accepté par lui, avait élé loyal.

— Je me suis exécuté, dit-il en rendant le carnet ; h vous maintenant. Vous me donnez votre parole de ne me reteuir» après le combat, sous quelque prétexte que ce soit, et de ne rien faire contre moi avant que deux heures se soient écoulées?

— Je vous la donne.

— Alors, je suis prêt. Ouvrez-moi.

— Ouvre, Roger, commanda le colonel.

Roger lui remit le revolver qu'il empocha et rendit l* liberté à M. de La Cadière, qui ne se &t pas prier pour sortir et qui demanda d'un air dégagé :

.— Vous tenez, jje suppose, à faire les chpses régulièrement? Oui. Eh bien, il me faut un témoin.

— Désignez-le Yous-mô^|ie.

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328 ' LE 8BCRET DE BBRTHE

— Et OÙ diable voulez-vous que je le prenne?

— Il y a ici trois personnes qui peuvent vous en servir. M. Larmor a le sien.

— Trois personnes ?... Vous d'abord... et pois?

— Moi et mon ami M. de Bussière, que voici.

— Celui-là, jamais I...

— II y a aussi là-haut M. Paul de Lizy, que vous connaissez.

— Ah I il est du complot?

— Vous savez fort bien qu'il n'y a pas de compIoL M. de Lizy est venu parce que je l'ai prié de venir, et si j*ai jugé à propos deTamener, c'est que sa présence sera une garantie de plus.

Nous ne serons pas trop de quatre pour certifier que les deux adversaires se sont battus volontairement et loyalement.

— Alors il y aura une galerie pour juger les conps... comme au baccarat. Je regrette que Gabrielle n'en soit pas.

— Gabrielle ? interrogea Sigoulès qai n'avait pas compris.

— Eh ! oui, madame Larmor, dit en ricanant La Cadiëre. Elle ferait très bien dans le paysage, et si, comme je l'espère, j'envoie son mari dans un monde meilleur elle pourrait me dédier, en guise de remerciement un salut gracieux. Mais je l'en tiens quitte. Vous vous char* gérez de lui annoncer qu'elle est veuve.

— Assez de railleries déplacées. Qui choisissex-vous pour témoin?

-— Je choisis M. le baron de Lizy. 11 faut bien que madame de Marcenac soit représentée, et puisque son meilleur ami se trouve là... par hasard. ..

— Je vous répète que le hasard n'y est pour rien. Je suis allé moi-même chercher M. de Lizy.

— Une drôle d'idée que tous avez eue là. Mais ça m'est égal. Autant celui-là qu'un autre.

Et maintenant, colonel, veuillez me montrer le chemin qui conduit au jardin, car je ne le connais pas. Je suis entré chez M. Chardin en escaladant le mur.

Sigoulès prit les devants. M. de La Cadiôre suivit, et Roger de Bussière ferma la marche.

M. Larmor s'entretenait à voix basse avec son témoin. Paul se tenait à l'écart. II n'avait pas fusionné avec eux, depuis que le colonel les avait quittés.

Le faux vicomte ne se troubla point en les apercevant.

Il s'était composé un visage impassible et son attitude fut correcte, au grand étonnement de Sigoulès, qui s'attendait à de nouvelles pasquinades et même à quelque chose de pis : des interpellations inconvenantes ou une tentative de reculade.

Il se hâta, d'ailleurs, pour y couper court, de prendre la parole :

— Messieurs, dit-il, je regrette de vous avoir fait attendre. J'avais à régler avec M. de La Cadière les conditions de la rencontre. Nous sommes complètement d'ac* cord et voici ce qui a été arrêté entre nous.

Le duel continuera jusqu'à ce qu'un des adversaires soit hors d'état de tenir son épée, et de quelque façon qu'il se termine, M. de La Cadiôre sera libre de sortir de cette maison.

— Si je puis marcher, dit tranquillement le vicomte.

— S'il est blessé, ajouta Sigoulès qui avait deviné à quoi tendait cette interruption, on le portera dans un fiacre que mon ami M. de Bussière ira chercher, et il pourra se faire conduire où il lui plaira d'aller sans nous aire oii il va,

— El si je suis tué, vous vous chargerez d'expliquer ma mort à qai de droit. Ces arrangements me con-

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330 LB SBCRET DE BËRTHB

vieunent et s'ils convienDent aussi à ces messieurs, nous pouvons commencer.

Personne ne répondit, mais M. Larmor fit signe qu'il acceptait.

— Mon cher Paul, reprit le colonel, M. de L«a Gadière désire que tu sois Son témoin, et Je le prie de ne pas te récaser. Nous n'avons pas de temps à perdre en discos- «ions, car le jour baisse déjà, et si nous tardions davantage, ces messieurs n*y verraient plus clair.

Roger, fais-moi le plaisir d'apporter les épées qui sont sous ce hangar.

L'ancien sous-officier obéit et Paul ne souffla pas un mot. 11 se sentait pris dans un engrenage, et, après une première concession, il ne pouvait plus refuser les autres, mais il aurait volontiers étranglé son ami Sigoulès, qui Tavait poussé dans ce guêpier.

M. Larmor, pâle de colère, attendait, les bras croisés. Son témoin examinait avec curiosité M. de La Gadtère qui se promenait en battant des appels du pied et en regardant à la dérobée les fenêtres des deux étages, toujours hermétiquement closes.

Le colonel n'en revenait pas devoir ce misérable montrer tant de fermeté, lui qui jadis avait lâchement évité une rencontre avec Roger, et il se disait avec inquiétude:

— Est-ce qu'il espère que madame Larmor va intervenir? Je lui ai affirmé qu^elle n'était plus ici, mais il est trop fin pour Tavoir cru. E,i si, attirée par le bruit du combat, elle s'avisait de se montrer, son apparition g&terait singulièrement nos affaires.

J'aurais dû, hier soir, cadenasser les volets de sa chambre.

Roger revint avec les épées et les remit à Paul dé Lixy.

— Maintenant, messieurs les témoins, dît Sigoulès, Votre rôle commence, et le mien est fini.

M.' de Bassière et moi, nous ne sommes plus que de simples assistants.

— Pardon, colonel, înten'ompit M. de La Gadière, voulez-vous avoir Tobligeance de prier votre ami d^alier tne chercher mon chapeau.

— Votre chapeau î s'écria Sigoulès, stupéfait.

— Oh! ce n'est pas pour m'en coiffer, répondit en souriant le vicomte. Je sais fort bien qu'il est de règle de se battre la tête nue. Mais il n'est pas d'usage de circuler dans Paris sans chapeau, et si j'ui le bonheur de sortir d'ici sain et sauf, je ne tiens pas à me faire remarquer dans la rue. Vous comprenez pourquoi ?

Sigôulès et Roger échangèrent un regard. Ils se rappelaient que ce maudit chapeau était tombé pendant la lutte avec La Gàdière, et qu'il devait être resté dans la chambre où ils avaient emprisonné Chardin.

lis ne se souciaient pas de l'y aller pk'endre. Le bonhomme aurait demandé des explications et madame Larmor aurait pu les entendre.

— On vous le remettra après le combat, dit brusquemeht Sigôulès.

— Après le combat, si j'y survis, je serai très pressé de partir et vous aurez autre chose h faire que de me rendre ce léger service. Veuillez donc me le rendre maintenant. Dans la situation où vous m'avez mis, je uô dois rien laisser au hasard.

— Et moi, je ne veux pçts attendre votre boh plaisir, dit M. Larmor qui ne se possédait plus. Finissons- eti.

i- Oui, finissotis-en, appuya le colonel, ou bien ce ne sefa pas votre chapeau que j'enverrai chercher... La Préfecture n'est pas très loin d'ici... vous m'entendez..»

— Parfaitement, mais il me faiit un tchapeau..»

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332 LE 8EGRBT DE BBRTHB

— Ëh I sacrebleu ! prenez le mien.

— Très volontiers, s'il me va... je serai même charmé d'emporter un souvenir de vous... mais» oui, il me coiffe à merveille... nous avons tout à fait la même conformation de tête... je le dépose sur le gazon afin de l'avoir sous la main lorsque j'en aurai besoin.

Maintenant, vous mettrez le comble à votre obligeance, si vous voulez bien me confier la clef de la maison pour que je puisse sortir sans vous déranger.

— La clef est restée en dedans à la porte de la me et vous avez ma parole de vous laisser faire. Assez de tergiversations. Voulez-vous vous battre, oui ou non ?

— Je suis prêt, dit M. de La Cadiëre en ôtant sa redingote qu'il jeta sur la pelouse à côté du chapeau.

M. Larmor se b&ta de mettre habit bas et son témoin qui pendant cette singulière discussion , ne s'était pas départi de son calme, entra aussitôt en conférence avec Paul de Lizy, résigné fort à contre-coeur à jouer le rôle que son ami lui imposait.

Ils mesurèrent les épées qui se trouvèrent d'égale longueur et ils choisirent d'un commun accord l'allée transversale, précédemment indiquée par Sigoulès.

Ils placèrent les deux adversaires en face l'un de l'autre, ils engagèrent les fers et ce fut l'impassible ami du mari qui prononça le sacramentel :

— Allez, messieurs 1

Le colonel et Roger s'étaient placés un peu en arrière des deux témoins et tournaient le dos à la maison*

Sigoulès et son ancien camarade attendaient le premier engagement pour juger de la force des deux adversaires, et ils inclinaient tous les deux à penser que la supériorité était du côté de M. Larmor, qui devait avov déjà eu des affaires, tandis que le vicomte les évitait yo« lontiers ; ils en avaient eu la preuve à Marseille.

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Il était superbe, ce mari, avec sa large carrure, son mâle visage et ses yeux étincelauts.

Il aurait assommé La Cadière d'un seul coup de pomg.

Mais il ne s'agissait pas de boxer, et pour manier . répée, la vigueur n'est pas la qualité maîtresse.

Il faut de la souplesse, de l'agilité, du coup d'œil et du sang-froid.

Le vicomte était plus jeune que M. Larmor, il avait les jambes plus longues, la main plus prompte et il pa- , raissait fort calme.

— Il n*a pas peur, pensait le colone). Du diable si j'aurais cru qu'il y avait un homme sous la peau de ce gredin. Et il est fort bien sous les armes, il n'y a pas à dire le contraire.

Rien qa*en le voyant tomber en garde, Roger, qui s'y connaissait, fut fixé tout de suite.

— Il est de première force, dit-il entre ses dents. En acceptant le duel, il savait bien ce qu'il faisait.

Le combat commença par un de ces froissements de fer qui, sur le terrain, équivalent aux trois coups qu'on frappe au théâtre pour annoncer le lever du rideau.

Les deux adversaires se tâtaient, mais l'attitude expectante n'était pas du goût de M. Larmor, et il ne s'en tint pas longtemps à ces préliminaires.

Pendant que La Cadière, bien d'aplomb sur ses hanches, le corps droit, la tête haute, la main admirablement placée, se tenait sur la défensive, afin d'étudier le jeu de son ennemi, M. Larmor Tattaqua avec une véritable furie, par des dégagements très serrés, suivis de coups droits poussés à fond, qui furent magistralement parés.

La riposte ne vint pas et l'attaque fat renouvelée sans plus de succès et sans que La Cadière rompit d'une semelle. ^

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334 U SBORBT DB BBRTHB

T I ■ I I iw^^— ■■■^11 ■■ I * ■ I I III I

~ Ge coquin^là doit avoir été maître d'armes ou tout au moins prévôt de salle, pensait le coioael. Je ne tire pas mal, et j'aurais déjà été touché deaz fois par cet enragé.

Le vicomte, saisissant le joint d*uû dégagement trop large, risqua un coupé sur les armes et la pointe de son épée effleura Tépaule de son adversaire.

— Vous vous découvrei trop, monsieur^ dii-il; j'ai failli vous blesser légèrement, et nous ne nooa battons pas pour nous faire de simples piqûres*

Ce propos insolent aobeva d'exaspérer M* Larmor, qui se mit à charger avec tant d'impétuosité que cette fois La Cadière recula ; mais son bras ne dévia point de la ligne de garde et toutes ses parades arrivèrent à temps.

Sa lactique consistait évidemment à lasser ee ferrailleur, qui déjà ne raisonnait plus ses coups, aftn de le toucher sûrement quand il serait à bout de forces.

Paul comprit ce calcul et bien qu'il ne portât point au mari de Gabrielle un intérêt bien tendre, il troava bon d user de son autorité de témoin.

11 fit un pas en avant et il dit d'un Ion impérieux :

— Assez I reposez-vous 1

La Cadière abaissa son épée, non sans avoir pris soin auparavant de se placer, par un saut en arrière, hors de portée du bras de son ennemi. M. Larmor dut s'arrêter aussi, et il en avait besoin, car il était hors d'haleinCé

Son témoin, qui avait suivi avec une émotion contenue les phases rapides de ce premier engagement, s'approcha de La Cadière et lui dit :

— Monsieur, il n'est pas permis de parler quand on a les armes à la main.

— C'est indécent, appuya le colonel, et de plus, c'est un avantage que vous vous donnez sur votre adversaire

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en occupant son attention pai^ dea propos inutiles.

— Il tne semble qu'au contraire le désavantage est pour moi, car' je suis obligé de penser tout à la fois à ce que Je vais dire et à ce que je tais faire, répondit La Ga« dière, sans s'émouvoir.

Mais puisque vous en jugez autrement, je me tairai désormais.

— Vous devriez attaquer franchement, au lieu de discourir. Nous ne sommes pas ici dans une salle d*armes.

— Je le sais, colonel ; mais je n'accepte pas la leçon. J'ai le droit de me battre comme je l'entends... de môme que M. de Lizy a le droit de commander un repos, quoique je ne sois nullement fatigué.

Du reste, je suivrai votre conseil, dès qu'il plaira à mon adversaire de recommencer. Je ne dirai plus un seul mot et je ferai de mon mieux pour le toucher. J essaieramême d'en finir très vite, car la nuit vient et dans l'obsi curité, nous pourrions nous éborgner.

— Allez ! dit Paul impatienté.

Ce fut encore M. Larmor qui attaqua. Il se rua sut aon^ ennemi, l'œil en feu, les dents serrées, superbe el t^^rlble comme un soldat qui monte à l'assaut.

Mais cette fois il s'aperçut bien vite que La Cadiôre, changeant de système, passait àroffensive.

Les ripostes se succédèrent avec une telle rapidité et une telle précision, que le mari dut rompre.

8a main faiblissait visiblement, le souffle commençait à lui manquer, et plus il reculait, plus La Gadière le serrait de près.

Au milieu du silence de ce jardin isolé, le cliquetis des épées résonnait avec un bruit sec et saccadé qu'on devait entendre de fort loin.

, Le dénouement de ce drame précipité approchaiti car M. Larmor allait ee trouver aoculéau mur*

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336 LE 8ECRBT DE BBRTHB

Il se sentit perdu. Une lui restait plus d'autre ressource qu*un corps à corps désespéré, et sans plus chercher à se défendre, il allait foncer sur son adrersaire, lorsqull fut arrêté par un coup droit qui le toucha en pleine poitrine.

11 chancela, mais il ne tomba pas, et La Gadière s'apprêtait à redoubler, quand le bruit d*un volet qui s'ouvrit avec fracas vint distraire un instant son attention.

Le misérable leva la tète et dit en ricanant :

— Tiens! Gabrielle qui vient voir le cinquième acte!

Larmor n'entendit pas cette abominable raillerie ; il ne vit môme pas sa femme qui venait d'apparaître à la fenêtre. Il était frappé à mort, mais il eut encore la force de se jeter sur son infâme ennemi et de lui enfoncer son épée dans le ventre.

Le coup porté de bas en haut, comme un coup de poignard, atteignit le cœur, et le choc fut si violent que La Gadière tomba sur le dos, comme une masse.

Il avait été tué raide.

Le malheureux Larmor s'affaissa dans les bras de son témoin et ne survécut pas trente secondes au scélérat qu'il venait de coucher à ses pieds.

Un cri partit de la fenêtre et celle qui l'avait jeté disparut aussitôt.

Cela s'était passé si vite que les spectateurs de cette terrible scène avaient à peine compris que tout était fini.

L'ami de M. Larmor espérait encore que le coup n'était pas mortel et il soutenait sou vieux camarade qui ne donnait plus signe de vie.

Paul de Lizy lui vint en aide, sans s'inquiéter du bandit qui gisait immobile sur le sable de l'allée.

Sigoulèss'étaitretoupné et regardait la fenôtré, où il n'y avait pi as personne.

Roger de Bussière, abasonrdi, ne savait que faire et ne bougeait pas.

— Tiens avec moi, lui dit le colonel qui ne perdait jamais la tôte.

Et laissant les témoins sur le champ de bataille, il entraîna Tex-maréchal des logis vers la maison où il avait enfermé Chardin et madame Larmor.

— Les morts n'ont plus besoin de nous, reprit-il en se précipitant dans l'escalier. Occupons-nous des vivants.

Au premier étage, ils trouvèrent Chardin dans un état difficile à décrire.

Le bonhomme n'avait pas osé ouvrir la fenêtre, mais il avait entendu qu'on s'égorgeait dans son jardin, et il errait à travers sa chambre en cachant sa figure dans ses mains.

— Partez, mon cher, lui dit Sigoulès. La clef est sur la porte de la rue. Sauvez-vous sans regarder derrière

^vous.

— Où voulez-vous que j'aille? demanda Chardin d'un ton lamentable.

— Où il vous plaira... chez la comtesse de Marcenac, si le cœur vous en dit.

Et il le poussa dehors :

— A l'autre, maintenant, murmura-t-il.

Au second étage, il fit une plus triste découverte.

Madame Larmor était étendue sur le parquet, au pied de la fenêtre. Sigoulès s'agenouilla, mit la main sur la poitrine de la pauvre femme et reconnut qae le cœur ne battait plus.

— L'émotion Ta foudroyée, dit-il entre ses dents. Voilà pne complication que je n'avais pas prévue.

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83g LB BEGRBT DE BERTU£

El comme Roger se penehail poar l'aider à la relever: ^

— Non, reprit-il, nos soins ne la ressoaoiieraieDt pas, el je feua qu'on puisse constater coounen t elle est morte. Allons rejoindre Paul. Il ne s'en tirerait pas sans moL

Ayant de sortir, il avisa sur la table une lettre dont l'adresse portait le nom de madame de Marcenae, et il U mit dans sa poche.

En débouchant dans le jardin, il se heurta contre Paal de Lizy, qui accourait éperdu et qui lui dit d'une voix sourde :

— Viens voir ton ouvrage*., il y a là deux cadavres.

— Je le sais, dit froidement le colonel. La troisième hypothèse s'est réalisée... celle que je gardais pour moi, parce qu'elle me semblait trop improbable...

Et que vas -lu faire, maintenant, malheureux?

Je vais aller chercher le commissaire que ta as vu

ce matin et lui dire la Térité... rien que la vérité et toute la vérité...

C'est le seul moyen qui nous reste de liquider la situation.

l'J: skcrkt db berthb 339

Vî

Le lendemaiD du tragique dénouement qui avait ensanglanté le paisible domicile du père Chardin, madame de Marcenac et Marthe Morgan attendaient encore des nouvelles de Paul de Lisy et il était plus de aiidi.

La nuit et la matinée leur avaient paru longues, quoiqu'il eût été convenu la veille que M. de Lizy ne revien-^ draii qu'après avoir mené à bien la délicate entreprise du sauvetage de madame Larmor.

— 11 devrait ôtre ici depuis longtemps, disait triste** ment la comtesse en regardant la pendule. Que sera-t-il arrivé?

— Rien de fâcheux, marraine, répondait la jeune ûlle. 5*il était survenu quelque incident, M. de lÀvy vous l'aurait fait savoir.

— Mais pourquoi larde-il ?

— Madame Larmor lui aura peut-être demandé de raccompagner jusqu'au Havre... et il ne sera de retour que dans la journée.

— Si je pouvais croire cela... mais non, j'ai le pressentiment qu*il est arrivé un malheur. . . nous avons tout Il craindre... M. de Lizy a peut-être été retenu à la préfecture de police... j'aurais dû le détourner d'y aller.

— Pourquoi l'auraitron retenu» marraine?

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~ Que sais-je?... on a pu lui reprocher de n'aToir pas dénoncé plus tôt ce misérable La Gadière... et puis» j'ai peur de son ami, de ce colonel Sigoulès qui m'a déjà fait tout de mal et qui le pousse à faire des sottises.

M. de lizjr vous a promis de ne pas le Yoir aTint

d'aller rue des Lions. Et il vous a dit que ce monsieur ne venait plus chez lui.

Il l'aura rencontré. On le rencontre partout. Je 1^

trouvé si souvent sur mon chemin !

— Je ne crois pas qu'il ait de mauvaises intentions. Ne vous alarmez pas ainsi, marraine, et prenez patience. Le retard de M. de Lizy s'expliquera.

— Et Chardin! murmura tristement la comtesse. r4omment se faitril qu'il ne soit pas venu ?

— Vous lui avez recommandé de rester chez lui.

— Tant que Gabrieliey serait. Si elle était partie c^te nuit, Chardin serait accouru ici ce matin.

— Il n'ose peut-être pas s'y présenter. M. de lizy lûî aura dit que l'hôtel était surveillé par des agents de police, et il craint de se compromettre. Mais ce qui était vrai hier ne Test plus aujourd'hui. En allant ce matin i la Madeleine prier pour madame Larmor, je me suis assurée que ces vilains hommes avaient disparu... et c'est bien la preuve que vous ne serez plus inquiétée.

— J'en doute. Et Berthe qui ne voit plus ni sa mère, ni moi... que doit-elle penser?...

— Elle a Jeanne Barbin qui veille sur elle. Bt puis, ce soir, si vous me le permettez, je monterai à Montmartre... mais...

Marthe s'interrompittout à coup. Elle allait et venut dans le petit salon où madame de Marcenac était asstei et elle s'était arrêtée devant la fenêtre qui donnait «or to jardin.

— Qu'as-ttt donc? lui demanda la comtesse.

— C'est singulier, marmura la jeune flUe. Je vois dans les Champs-Elysées un homme qui regarde de ce côté et qui semble me faire des signes... un homme mal vêtu...

—*tJn espion, sans doute... retire-toi vite.

— Ohl marraine, il ressemble à...

— A qui ?

— A M. Chardin... il soulève son chapeau pour me saluer... c'est lui. Venez voir, marraine.

Madame de Marcenac courut à la fenôtre et reconnut , parfaitement le bonhomme sous Tétrange costume dont il s'était affublé : une limousine de roulier et un feutre de fort à la Halle.

— Ah! mon Dieu I s'écria-t-elle, que s'est-il passé pour qu'il se croie obligé de se déguiser ainsi ?

— Et pour qu'il n'ose pas entrer par la grande porte du faubourg Saint-Honoré.

— Cours lui ouvrir la grille de Tavenue Gabriel. Marthe ne se fit pas répéter cet ordre, et pendant

qu'elle l'exécutait, la comtesse passa par de cruelles angoisses.

Au bout de cinq minutes d'attente qui lui parurent bien longues, elle vit entrer Chardin, appuyé sur le bras de la jeune fille.

Il se soutenait à peine et Use laissa tomber dans un fauteuil, où il resta les bras pendants, la tête basse, les yeux hagards, immobile, inerte, sans force et sans voix.

— Au nom du ciel ! s'écria la comtesse, que vous estil arrivé?

Et comme Chardin ne répondait pas, Marthe, mieux avisée, alla prendre sur un plateau un flacon de vin de Porto, remplit un verre et fit avaler au vieillard une gorgée de ce cordiaU

Il se ranima un peu et il murmura d'une voix éteinte :

— Dieu soit l'ouél vous n'êtes pas arrêtée.

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— Arrêtée!... moi I... Qui vous fait croire?..,

— Cestque... il s'est passé des choses... chex moi...

— Gabrielle a été surprise par son mari ?

— Je... je ne sais.

— Comment I vous ne savez pas !

— Non... je l'ai laissée àla maison... hier...

— Hier ! répéta madame de Marcenac. D*où venexvous donc ?

— On m*a chassé de chez moi... sans chapeau... sans manteau... j'ai erré toute la nuit.. Je voulais me jeter à l'eau... le courage m'a manqué... et je n'osais pas venir ici... enfin, n'en pouvant plus, je me suis assis sur un banc devant la grille de votre jardin.

— Qui vous a chassé?

— Un ami de M. de Llzy... le colonel Sigouiès!

— Luil... encore lui I... ah I le mUérablel

— Non... non... pas misérable... il m'a sauvé la vie. Sans lui, La Cadière m'aurait tué, comme il a tué mon pauvre ami Basfroi... il était entré par-dessus le mur et il voulait me forcer à lui remettre la liste... j'ai refusé... alors, il s'est jeté sur moi... le colonel est arrivé avec un homme que je ne connais pas... ils ont pris La Cadière... ils l'ont attaché et ils Tout enfermé dans U cave...

— Et madame Larmor était là?

— Ils l'ont enfermée aussi.. . dans sa chambre...

— Quand?

— Avant-hier soir.

— Et elle y est encore?

— Je ne sais pas.

Madame de Marcenac comprit qu'elle ne tirerait rieb de ce vieil ahuri avant qu'il eût repris ses forces, et eUs fit signe à Marthe de recourir enéore au çénénonx vin de Porto.

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LE SECRET DE BfiRTHE 343

Cliardin vida le verre, croqua deux ou trois gâteaux secs, but une seconde rasade et dit en soupirant :

— Ahl je me sens mieux. Je mourais de faim. Je n'avais rien pris depuis vingt-quatre heures.

— On vous servira tout à Theure un repas plus substantiel ; mais, je vous en supplie, mon ami, rappelez vos souvenirs et racontez*moi exactement ce qui s'est passé. Depuis que je vous vois dans cet état, je ne vis plus.

— Je voudrais vous rassurer... mais je n'ai que de mauvaises nouvelles à vous donner... et je ne sais par où coran^ncer... malèteestsi faible que tous les événements se confondent dans mon esprit... Si vous vouliez bien m'interroger, ce serait mieux... je crois que je pourrais vous répondre.

— Qu'à cela ne tienne. Je vais reprendre les choses depuis le point de départ. Avant-hier, dans l'après-midi, j'ai amené chez vous madame Larmor. Vous avez consenti à la recevoir et il a été convenu entre nous qu'eUo y resterait jusqu'à ce que je fusse en mesure de lui îa^^® quitter Paris.

— Oui... et vous deviez lui envoyer, le soir môme, divers objets dont elle avait besoin... du linge...

— d'est vrai... niais je n'ai pas pu... Marthe a été retenue à Montmartre plus tard que je ne pensais.

— Eh bien, à l'heure que vous m'aviez indiquée, on a sonné à la porte de la rue... on a sonné trois coups...

— Vous avez cru qu'on venait de ma part et vous avez ou vert.

-^ C'était ce colonel. Je ne le connaissais pa», niais il 8*est annoncé comme étant l'ami de M. de Li^y.

— Et vous l'avez reçu? Que voulait-il donc de vous?

— II voulait que je lui remisse la liste des débiteurs

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344 hE SECRET D£ BBRTHE

annotée par Basfroi. Gomment savait-il que cette liste était dans mon secrétaire, je Tigaore?

— Et vous la lui avez conflée?

— Non... je m'en suis tiré comme j'ai pu... je lui û dit que je l'avais déposée chez un de mes amis... il m*a fait promettre de la reprendre et il s'est retiré.

— Il est parti sans se douter que Gabrielle était cbec vous, j'espère.

— Oui, mais il est revenu... fort heureusement pour moi... Il parait qu'il avait deviné les projets de ce scélérat de La Gadiëre... ill'a guetté dans la rue... il l'a vu escalader mon mur à l'aide d'une échelle de corde et il a pris le môme chemin pour venir à mon secours.

C'est alors qu'a eu lieu la scène dont je ne vous ai raconté qu'une partie. La Cadière s'est défendu. Madame Larmor a entendu le bruit de la lutte. Elle est descendue... elle est entrée dans la chambre.*.

—Et elle a vu La Cadière?

-— Hélas I oui, et son premier mouvement a été de le secourir. Mais le colonel s'est jeté sur elle, l'a enlevée dans ses bras, l'a portée au second étage, l'y a laissée, a fermé la porte de l'escalier intérieur et a mis la clef dans sa poche. Ensuite, aidé par son compagnon, il a bâillonné La Cadière qu'ils avaient garrotté solidement... ils Tout traîné dans un caveau où je serre mon vin et ils sont partis en m'annonçant que je les reverrais le lendemain et en m'enjoignantde ne pas bouger jusqu'à leur retour.

Je n'ai pas osé enfreindre cet ordre. Jugez quelle ntiit j*ai passée. Madame Larmor m'appelait à travers la porte et je ne pouvais ni lui ouvrir ni lui donner l'expU* cation d'une aventure à laquelle je ne comprenais rièt moi-môme.

— Et vous n'êtes pas accouru ici ?

—La Cadière était sous les verrous, mais il pouvait s'échapper... et madame Larmor eût été à sa merci... ei puis, vous m*aviez dit que vous viendriez et je craignais , que mon absence ne fît tout manquer.

Ah I j'ai bien souffert pendant cette terrible nuit... et pourtant ce n'était rien au prix de ce que je sowttte depuis hier.

En ce moment, madame de Marcenac souffrait autant que lui. Le bonhomme faisait des pauses à chaque instant. Elle n'osait pas l'interrompre, de peur d'allonger encore cet interminable récit, et elle mourait d'impatience autant que d'inquiétude.

— Achevez, mon ami, je vous en supplie, murmura-telle. Que s'est-il passé hier?

— J'ai attendu une bonne partie de la journée, répondit Chardin, après avoir avalé un troisième verre de PoTto.xEnÛn, vers deux heures, le colonel est revenu, toujours escorté par le même homme. 11 s'est enquis de madame Larmor, et il m'a annoncé qu'elle ne tarderait guère à être délivrée. Puis, il a envoyé son acolyte chercher des vivres pour La Cadière qui était à jeun depuis la veille.

Finalement, il m'a enfermé à double tour dans ma chambre et il est parti après m'avoir expressément défendu d'ouvrir mes fenêtres et même de regarder dans le jardin.

Deux heures après, j'ai compris pourquoi.

— Et moi, j'aspire à comprendre, dit à demi-voix la .comtesse.

— Vous ne comprendrez que trop tôt. J'ai assisté à un spectacle épouvantable... quand j'y pense, mes cheveux se dressent sur ma tôte... j'ai vu... car je n'ai pas pu m'jsmpôcher de regarder à travers les rideaux...

-*• Qu'ave» -vous vu?... parlez donc I...

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— J'ai vu d'abord arriver 4aas moo jardin H. de liiy, accompagné de deu^ messieurs dont la ûgure ia'4làii totalement inconnue.

— M. de Lizy ! répéta madame de Marcenac, coofoudoe d*étoBQement.

— Oui, et j'ai remarqué tout d'abord qu'il ne semblait pas connaître beaucoup les deux autres. Pendant qu iU causaient entre eux, M. de Lizy se promenait seul daos le jardin.

— Gomment étaient ces deux hommes?

— Agés tous les deux. L'un ne portait que des favoris^ l'autre portait toute sa barbe... une barbe grise...

— Ab 1 mon Dieu l... si c'était!.., continuez, mon lOiL

— Us sont restés assez longtemps aiasi et ils avaient l'air de s'impatienter... je me demandais pourquoi ils étaient venus et ce qu'ils attendaient, lorsque j'ai va apparaître le colonel et son auxiliaire attenant M. de U Cadière... ils l'avaient délié et il marchait de bonne volonté... ils ont échangé avec les autres quelques mots que je ne pouvais pas entendre... puis» l'ami du colonel est allé chercher des épées qu'il avait cachées sous on hangar où je serre mes outils...

— Unduell

— Ouit un duel auquel je n'ai pas eu le courage d'assister... J'ai quitté la fenêtre dès qu'ils ont croisé le fer... et...

— Qui s'est battu? interrompit la comtesse, qui polissait à vue d'œil.

— La Cadière et le monsieur à la barbe grise. Madame de Marcenac respira. Elle avait cro que Paol

était un des combattants et que Chardin venait lui an* noncer sa mort.

— Et vous ne savez pas comment le duel a fini? s'écrût-elle.

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— Je ne sais rien... j'ai entendu ouvrir une fenêtre 4é la chanqbre o^ madame Larmor était enfermée... puis»

.iin grand cri... puis, la chute d'un corps sur le plancher...

— Ahl Gabrielle s'est évanouie I... et vous n'avez rien fait pour la secourir?

— Un instant après, le colonel est entré comme un furieux... j'ai essayé de l'interroger... il m'a pris par les ép^qles et il m'a poussé dehors en me disant d'aller où je voudrais.

— Et vous n'ûtes pas venu ici?

— J'avais perdu la tête... j'élais sûr qu'un meurtre avait été commis dans ma maison... Je me disais que la police allait venir. Je n'ai pensé qu'à fuir... Si j'avais eu de quoi payer ma place au chemin de fer, je serais parti pour l'étranger, mais j'avais quarante francs dans ma poche... je croyais qu'on allait mettre des agents à tues trousses et je voulais leur échapper... je suis entré chez un fripier et j'ai acheté pour me déguiser cette limousine et ce chapeau à larges bords, •. j'ai marché au hasard toute la nuit... mourant de froid, de faim et de peur... quand vous m'avez vu devant la grille de l'avenue Gabriel, j'étais & bout de forces et j'allais appeler un sergent de ville pour le prier de m' arrêter.

Madame de Marcenac avait écouté patiemment cet étrange récit, mais quand ce fut fini, elle tira Marthe à part.

— Veille sur ce malheureux. Je sors, lui 4H-elle tout ba$.

. ' Elle allait sonner pour donner l'ordre d'atteler, quand son yalet de chaaibre entra et dit :

— M. le colonel Sigoulès denaande si madame la coo^tess.e veut bien lui faire l'honneur de le recevoir.

— Qu'il entre! s'écria madame de Marcenac.

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Chardin poussa une espèce de gémissement et il se serait levé pour aller se cacher s'il en avait eu la force. Mais la fatigue et l'émotion paralysaient ses mouvements et il resta cloué sur son fauteuil.

Sigoulès se montra à la porte et s*arrèta un ipstant sur le seuil.

Il ne s'attendait pas à rencontrer là le bourgeois de la rue des Lions.

— Quelles nouvelles m'apportez-vous? lui demanda la comtesse.

— La Gadière est mort, dit-il gravement.

— Tué en duel, par le mari de Gabrielle?

— Oui, madame, et avant de mourir, il a tué son adversaire.

— Alors, Gabrielle est veuve?

Un nuage passa sur le visage sévère du colonel et; au lieu de répondre, il tendit à madame de Marcenac la lettre qu'il avait prise dans la chambre de madame Larmor.

La comtesse la reçut d*une main tremblante, décacheta l'enveloppe et lut.

— Eh bien? dit-elle, après avoir parcouru rapidement les lignes que son amie avait tracées. Cette lettre ne m'apprend rien. Gabrielle m'écrit qu'elle désespère de se sauver... Elle me recommande sa fille. ..

•^ Sa fille est orpheline, madame. 1

— Quoi! Gabrielle... !

— L'émotion l'a tuée. Le médecin de la préfecture a constaté qu'elle avait été foudroyée par la rupture «Vctn > anévrisme.

Les grandes douleurs sont muettes. Madame de Mar* | cenac ne prononça pas une parole. î

— Je m'accuse d'avoir involontairement causé sa mort^ reprit le colonel. C'est moi qui ai forcé La Cadière à 3e

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battre. J'espérais que H. Larmor le tuerait, et ils se sont eatre-taés...

— Sous les yeux de Gabriellel Yous avez eu TafCreux courage de les mettre aux prises dans le jardin de la maison où vous aviez enfermé ma malheureuse amiel

— Je me flattais qu'elle ne les verrait pas. J'ai été tristement détrompé. Mais je tiens à vous dire que moi seul suis coupable. Paul ne savait rien. Je l'ai conduit chez M. Chardin sans lui dire où je le menais.

— II savait du moins que madame Larmor était là, oar je l'avais chargé d'aller la délivrer. Son devoir était d'emp6cher cet horrible duel.

— 11 n'était plus temps, madame. Et je réclame toute la responsabilité de ce que j'ai fait.

Permettez-moi seulement d'ajouter que j'ai peut-être racheté ma faute en tirant mes amis d'un mortel em- ' barras.

Depuis hier, je n'ai pas cessé d'agir pour parer aux conséquences inévitables de ces tragiques événements, I f>*. j'y suis parvenu, gr&ce à l'appui d'un homme des plus honorables qui servait de témoin à M. Larmor.

La justice est maintenant complètement édifiée. Elle sait que La Cadière avait assassiné Basfroi, que sa mort a ^té un châtiment trop doux pour ses crimes et que le duel où il a succombé a été loyal.

Elle ne poursuivra personne.

— Est-il possible I s'écria Chardin en relevant la tète, r— Je viens d'en recevoir l'assurance par la bouche du

magistrat chargé d'informer. On a trouvé dans votre secrétaire la liste annotée par Basfroi.

— Une visite domiciliaire 1... chez moi 1

— Ne vous en plaignez pas. Il a été reconnu que tous n'aviez joué dans cette triste affaire qu'un rôle passif. Vous ne serez m&me pas interrogé*. • à moins que vous

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