FRATERNITÉ
Jusqu'à ces derniers temps les rapports entre les patrons et les ouvriers ont été empreints d'une véritable cordialité. Patrons et ouvriers jouaient ensemble aux boules le dimmche, ils prenaient des chopes de compagnie ; et nous en avons pris avec eux en causant amicalement et sans qu'il y eût de gêne de part et d'autre.
Le Patronat n'a point là, en effet, le caractère insolent qu'il a dans certaines villes comme Houbaix où les grands manufacturiers paraissent à peine une fois par mois dans leurs ateliers et se
plaisent à étaler un luxe qui a je ne sais quoi de provocateur et de railleur. Les patrons à Fourmies sont à cinq heures du matin à Tatelier ; ils vivent d'une existence qui diffère peu de celle de leurs ouvriers et dans laquelle les préoccupations intellectuelles ne jouent qu'un rôle absolument insignifiant ; ils ouvrent rarement un livre, lisent peu de journaux, ne vont pas au théâtre et ne se reçoivent pas entre eux. Le soir ils vont boire une chope au café Monaque, causent de leurs affaires et rentrent se coucher de bonne heure pour être debout à Taube.
La crise industrielle a atteint un peu le pays. L'Allemagne, qui prenait là ses tissages et principalement ses (ils avant 1870, a développé son industrie lainière; non seulement elle n'achète plus rien, mais les industriels retrouvent comme concurrents aux États-Unis ceux qu'ils n'ont plus comme clients. La Russie s'est fermée par des tarifs de douane presque prohibitifs. Le bill Mac Kinley a achevé de compliquer les choses. Bref, sans que la situation soit complètement désespérée, il y a là, comme partout en France, ce malaise général, ce ralentissement d'activité vitale
que les hommes au pouvoir, pour mieux tromper ce pays trop confiant, dissimulent sous de pompeuses déclamations. Les industriels se sont vus dans la nécessité de diminuer de 10 à 20 **/o les salaires des ouvriers qui gagnent encore de 4 à 5 francs en moyenne.
A Wighehies où les salaires sont de 10 Vo environ plus élevés qu'à Fourmies et où, par un phénomène bizarre, les grèves ont été beaucoup plus violentes, les tisseurs se font de 5 à 6 francs.
C'est dans ces conditions assez favorables que vint opérer Culine. Il faut dire que le terrain avait été savamment préparé pour lui.
Les sentiments chrétiens, si vivaces dans le Nord, s'étaient maintenus longtemps dans l'honnête population de Fourmies. Les demeures d'ouvriers ont encore gardé partout ces images de sainteté qui protègent et sanctifient le foyer domestique. A la dernière retraite qui a été prêchée, on avait encore compté 1,200 communions d'hommes.
Un des grands industriels du pays, Boussus, qui possède 6 millions — ce qui aide à rendre le séjour sur la terre agréable — pensa, en bon
18 LE SECRET DS I>*OURlfTSS
Opportoniste, que des ouvriers qui g'aignaieitt péiii blement 4 à 5 francsi par jour seraient bûea plua malheareux encore s'ils eue croyaieiit paia à «me: autre existence où la répartition des bijejosseraki un peu plus équitable. De concert avec qruelqnie» Opportunistes aussi inhumains que lui, il fonda un journal, la TrWune du Nord, dans laquelle il s'elforça de corrompre le pauvre monde, de lui arraccher toute espérance dados une vie supérieure, toute foi, tout idéal.
Il en est toujours ainsi. Culine n'est jamais un livre isolé, c'est le tome second d'un ouvrage; \% premier volume s'appelle Boussus ou Trystram, celui qui laisse faire le lundi à ses ouvriers, mais qui les force à travailler le dimanche ; le second volume s'appelle Culine ou Basly.
Pour le moment Culine n'est pas encore dans les honneurs, quoique l'élection de Lafargue ait fait beaucoup remonter ses actions. C'est un déserteur, a-t-on dit.
— Naturellement! s'est écrié un député qui s'appelle Delcassé ou Beccassé (j'ai perdu le numéro du Journal officiel). Si vous le voulez bien nous ne nous arrêterons pas à cette bagatelle ; si nous^
avons Tintention de fadre de la sociolo^e, soyons sérieux...
La belle affaire d^être déserteur dans le parti républicain! Strauss aussi a été condamné à deux ans de prison pour désertion. Cela n'empêche pas ce Juif d'être fort bien considéré ; il a failli être nommé directeur de l'Assistance publique ; il était le candidat gouvernemental contre Andrieux aux dernières élections, il est toujours conseiller municipal, et à ce titre il va se promener à nos frais dans toute l'Europe sous prétexte d'enquête sur les établissements pénitentiaires et autres. Il est viceprésident de Y Association syndicale et professionnelle des journalistes républicains qui, vous le voyez, ne sont pas difficiles en ce qui touche à l'honneur. Vous trouverez même un beau portrait de lui dans Y Annuaire de la Presse publié par Meyer-Avenel, celui qui collabora avec Proust à cette fameuse loterie des Arts décoratifs dont la comptabilité semble avoir servi de modèle à Mamifacier dans l'organisation de la loterie de Bessèges. Dans ce portrait Strauss ressemble à Maurice Strakosch, un autre Juif qui fut le Barnum de la Patti; il a l'air très content de lui ; on le serait à moins.
Strauss explique, d'ailleurs, son histoire en racontant qu'il a voulu se soustraire à une condamnation pour un délit de presse sous le 16 Mai. Quant à Culine il avait été frappé par un officier, il avait répliqué, et menacé de se retrouver sous les ordres de cet officier, il avait pris la clef des champs. Les deux explications se valent, vous voyez en tout cas ce qu'il faut penser de l'indignation de Belcassé qui probablement fait des courbettes dans les couloirs de la Chambre devant Strauss parce que cet Hébreu est un journaliste opportuniste influent.
Dans la journée du 1" Mai le rôle de Culine, comme on le constatera plus loin, semble avoir été un rôle relativement modéré. Sous prétexte d'organiser une chambre syndicale, il se borna à exciter les esprits, à fomenter une petite grève à l'usine Staincq, à faire en un mot ce que font tous les agitateurs ouvriers.
Qu'a donc fait Basly? Quand il en a eu assez de travailler il a ouvert un cabaret, il y a attiré ses camarades, les a fait boire pendant que la femme et les enfants attendaient anxieusement la paye à la maison, il les a poussés à se mettre en grève
parce que, lorsqu'on ne fait rien, on boit davantage. Il a gagné à ce beau métier un mandat de député et, dès qu'il a été nommé, il a trahi ses frères et il est devenu ministériel.
Ouvrez le Temps du mois d'octobre 1885. Depuis que les Débats sont devenus gais, ce journal d'une étendue considérable représente la haute culture française. Legouvé y a écrit longtemps, Jules Simon y écrit toujours ; Anatole France y donne des pages exquises. Le nom de Basly figurait en tête du Te7nps parmi les hommes recommandés aux électeurs! Le grave journal adressait à tous les bons citoyens ses adjurations les plus pathétiques pour que Paris, la ville-lumière, votât pour la liste où était Basly, l'ancien cabaretier gréviste.
Vous connaissez ce vieux monsieur qu'on appelle Frédéric Passy — homme politique et économiste français — dit le Larousse cher à Floquet. C'est un vieillard plein de principes, il a des principes désastreux, mais enfin il en a. Il fait partie de cette Académie des Sciences morales et politiques où les Dieux qu'on adore sont Malthus et Mammon et qui résume en elle toute la corruption industrielle et financière ; extérieurement c'est malgré
22 LE 8ECBET DE FOUBIfiES
tout un homme très convenable et il regarderait comme contraire à sa dignité d'aller prendre un verre sur un comptoir ; il n'en a pas moins été très heureux et très fier de figurer au scrutin de 1885 sur la même liste que Basiy !...
Aujourd'hui Passy couvre de mépris le reclusionnaire Culine et l'an prochain il sollicitera peutêtre l'honneur d'être sur une liste de conciliation à côté de Culine. Le Temps nous dira ce qu'il disait en 1885 : « Si tous les citoyens honnêtes ne se rallient pas autour de noms respectables comme ceux de Passy et de Culine, si la liste réactionnaire passe, c'est la guerre, l'invasion, la guerre civile et tout ce qui s'ensuit... »
N'abîmez pas trop Culine, messieurs de l'Opportunisme et des Sciences morales et politiques : en cas d'un nouveau Boulangisme ce sera peut-être le Joffrinde l'avenir... Vous dépenserez sans compter pour essayer de le fcdre élire l'argent que de malheureux paysans ont tant de peine à verser an use et il ne vous en coûtera pas plus de le déclarer éligible quoiqu'il soit privé de ses droits politiques qu'il ne vous en a coûté de proclamer député ce faux ouvrier de Joffrin qui n'avait jamais été élu.
La Bourgeoisie en est arrivée au point où en était le chancre que Ricord fit tomber avec une chiquenaude ; aussi des affaires comme Fourmies Teffrayent-elles beaucoup, car elle s'imagine qu.e c'est la chiquenaude finale, la chiquenaude qui va tout enlever.
Pour le moment le chancre tient encore. Culine est dans les fers. Quant à M™* Culine dont personne ne conteste les qualités de mère de famille, elle se multiplie pour suffire aux charges du ménage et le soir présidé des réunions publiques avec ses enfants... Nous Tavons trouvée dans un humble logis lavant son parquet à grande eau, ce qui n'a rien que de très honorable. Nous lui avons présenté nos hommages car elle nous a paru plus respectable au milieu de ces vulgaires occupations que des femmes d'hommes politiques que nous avons vues avant 1870 dans Timpécuniosité la plus noire, et qui ont maintenant hôtel et coupé sans que Ton ait jamais connu au mari d'autres ressources que son traitement de député : il est de toute évidence que pour mener un pareil train il faut ou que la femme se vende ou que l'homme se prostitue...
Lk JOURNÉE DU 1" MAI
Le manifeste des patrons. — Réponse des groupes ouvriers. — Les bagarres du matin. — Les arrestations. — La place de la Mairie est évacuée. — Culine s'efforce d'entraîner la foule au thé&tre; il essaie d'organiser une réunion publique. — Des bandes de jeunes gens parcourent les rues. — La situation militaire. — Le 145« et le S-k* de ligne. — Sur la place de l'Église. — Que devait faire le commandant Chapus? — La fusillade. — Les morts et les blessés.
Pour répondre aux provocations et aux discours prononcés dans les réunions et qui semblaient d'autant plus violents que le pays n'en avait pas rhabitude, les patrons se mirent d'accord pour publier un manifeste qui leur a été vivement reproché. Il faut,cependant,pour le juger équitablement,
tenir compte de l'état d'esprit de ces industriels qui croyaient n'avoir rien fait pour être traités de cette façon par des ouvriers avec lesquels ils étaient en excellents termes auparavant.
Une irritation sincère devant l'injustice de certains reproches est le sentiment qui domine dans ce manifeste dans lequel les patrons disaient :
Considérant que, dans les réunions publiques, les excitations et les.menaces criminelles des agitateurs ont atteint une limite qui nous force à prendre des mesures défensives ;
Considérant que nulle part l'ouvrier n'a été ni mieux considéré, ni mieux traité, ni mieux rétribué que dans notre région ;
Les Industriels soussignés, abandonnant pour cette grave circonstance toutes les questions politiques et autres qui peuvent les diviser, prennent l'engagement d'honneur de se défendre collectivement, solidairement et pécuniairement dans la guerre injustifiable et imméritée qu'on veut leur déclarer.
Gomme conclusion à leur manifeste, les patrons annoncèrent à leurs ouvriers que les ateliers resteraient ouverts et qu'on travaillerait le 1" Mai.
Les ouvriers répondirent par un contre-mani-
L\ JOUHNÉE DU l**' MAI 27
feste sig^né : les groupes ouvriers^ et qui se terminait ainsi :
Les patrons ont l'audace de dire que tous les ouvriers sont traités comme des seigneurs et n'ont rien à redire à leur situation.
Ils s'agitent parce qu'ils sentent le pouvoir prêt à leur échapper.
Il faut leur prouver notre union;
Il faut leur faire sentir notre mépris ;
Il faut leur montrer que nous ne sommes pas des heureux de la terre ;
Il faut, pour le leur démontrer, fêler avec union, calme et dignité, le l'^iUansOl.
On voit, dès à présent, que tout cela n'était pas bien méchant et que, s'il ne s'était pas trouvé là un Juif pour org'aniser dans l'ombre l'assassinat de Français par des Français, tout se serait réduit à quelques rixes et à un échang-e de mots désagréables qui sont des noms d'oiseau à côté de tout ce qui se dit à Paris.
Dès le matin du le"" Mai des collisions s'engagèrent à la porte des usines entre les ouvriers qui voulaient chômer et ceux qui voulaient travEuller. Les gendarmes qu'on avait fait venir pendant la
nuit chargèrent assez brutalement les manifestants ; une bagarre assez grave se produisit à la Sans-Pareille, des arrestations furent opérées et les prisonniers conduits à la mairie. La foule envoya des délégués pour les réclamer. Culine, qui s'était présenté comme délégué, fut repoussé parce qu'il n'était pas ouvrier lainier. A deux heures et demie le 145e de ligne fit évacuer la place de la Mairie sans rencontrer la moindre résistance.
Soit pressentiment, soit préoccupation de sa responsabilité, Culine, je le répète, semble avoir cherché à pacifier plus qu'à exciter.
Le type • d'agitateurs auquel se rattachent les Culine, les Basly et la plupart des députés ouvriers est un type tout particulier. Ces meneurs ne ressemblent en rien aux insurgés d'autrefois qui aimaient la bataille pour la bataille ; ils ont une manière de procéder qui est toujours la même. Hommes intelligents, ils ont compris les services que pouvaient rendre les syndicats, et ils sont utiles aux ouvriers en les aidant à s'organiser; hommes pratiques et peu sentimentaux, ils profitent de l'occasion pour se faire donner des appointements d'abord, puis pour se faire nommer dé -
pûtes; quand ils sentent que le peuple ne veut plus d'eux ils se rapprochent du gouvernement et finissent par obtenir un emploi bien rétribué comme Brialou. Vous verrez un jour Basly conseiller d'État, à côté d'Herbette...
Dans le désir de distraire les ouvriers, Culine avait organisé au théâtre Flavigny une représentation dans la journée et, voyant que cette représentation ne pouvait avoir lieu, il annonça, pour entraîner la foule vers la campagne, qu'une réunion publique allait être tenue à la Houppe du Bois en attendant la représentation qui avait été remise au soir. Ce fut alors qu'il fut rencontré par une des bandes composées de jeunes gens et de femmes que conduisait Giloteaux.
Giloteaux s'attacha à Culine et insista pour qu'il lui procurât un drapeau tricolore et Culine, après quelques démarches infructueuses, finit par découvrir chez M""® Berhuy un drapeau qui avait servi au 14 Juillet précédent. Ce drapeau ne paraissait dans la pensée de personne destiné à être un étendard de guerre civile. Giloteaux était un des conscrits de l'année ; il traînait après lui d'autres conscrits et il voulait se promener avec un drapeau
comme cela se voit même à Paris au moment du tiraçe au sort. Ce qui montre le côté enfantin de cette manifestation, c'est que les jeunes gens commencèrent P6U* se disputer à qui aurait Thonneur de porter le drapeau.
La physionomie de la ville avait changé depuis le matin. Cette population tranquille était entrée en pleine effervescence, elle avait été envahie peu à peu par cette trépidation qui finit par gagner les plus calmes quand ils sentent qu'on s'agite autour d'eux.
Le 1" Mai, d'ailleurs, était un jour de fête traditionnelle. C'est ce jour-là que, d'après une poétique coutume des ancêtres, restée en usage dans certaines contrées, on va cueillir le Mai verdovant; on le plante devant un établissement et l'on vient danser le soir autour et échanger les promesses de fiançailles.
L'arrivée de tous ces soldats dans un pays où l'on n'en voit jamais avait excité une curiosité badaude et touchante aussi dans son chauvinisme. Tout le monde voulait aller regarder les soldats. Le 145° de ligne, en effet, contenait beaucoup d'enfants de Fourmies et les mères et les sœurs étaiea
fières d'aller les contempter sous les ai'mcs comme celte bravo femme qui, apercevant son fîcu dans les rang's, songea qu'il [pouvait avoir soif cl alla lui glisser une pièce de vingt sous dans la main. On a dit que c'était la mère du soldat Lebon et qu'il avait refusé de tirer dans la crainte do tuer sa more dans la foule. Ce n'est pas exact, car aucun soldat du nom de Lebon n'est incorporé au l'i5'' de ligne; le fait est vrai, mais je n'ai pu relrouver le nom.
Quelques mères plus prudentes s'eiïorçaient de retenir leurs enfants et s'agitaient comme des poules qui courent après leurs poussins. Les unes promettaient des fessées monumentales h ceux qui iraient vagabonder ; les aulres, comme la mère de la petite Hustin, employaienl la persuasion et disaient à leurs (illes : « Si tu veux ne pas sortir je te donnerai vingt sous. » Ce cliillre de vingt sous a dans ce milieu pauvre une importance qu'il n'a pas à Paris.
Tout était inutile. Les enfants glissaient entre les jambes de leurs parents. Les ouvrières les plus évaporées, « les cervelles », comme on dit lù-bas, avaient commencé ; les autres avaient suivi. Chaque sortie, chaque interruption dans le. travail versait
dans la rue de nouveaux curieux qui n'avaient plus la force d'aller reprendre leur tâche monotone quand tout s'agitait au dehors.
Il faut remarquer effectivement, si l'on veut bien comprendre le caractère des scènes que nous allons décrire, qu'aucune des victimes n*appartenait à l'organisation des chambres syndicales de Culine ; il n'y eut même parmi elles aucun des grévistes de l'usine Staincq et les grévistes avaient d'avance déclaré dans une réunion tenue la veille qu'ils ne prendraient pas part à la manifestation du l"Mai. La plupart parmi les victimes, au contraire, avaient obéi au désir des patrons et travaillé le matin, ce qui prouve qu'elles n'étaient pas animées de sentiments bien révolutionnaires.
Le patron de Maria Blondeau, avec lequel j'ai eu le plaisir de dîner, m'a raconté qu'elle avait travaillé jusqu'à neuf heures et demie ; elle dit alors au patron : « Je ne sais pas si je pourrai rentrer. — Veux-tu que je te fasse apporter ton déjeuner ici? — Non, j'essaierai de passer. »
Ce bout de conversation donne le ton des rapports très cordiaux qui existaient entre ouvriers et patrons ; il prouve, une fois de plus, l'infamie des
journaux ministériels qui ont tenté de transformer la pauvre tisseuse en une tricoteuse de 93, en une sorte de Furie de la guillotine.
Une fois dans la rue, Maria Blondeau a été entraînée dans le mouvement, on lui a confié le Mai et elle dansait en le brandissant en Tair... A six heures et demie, des soldats français, sur l'ordre d'un officier portant Tuniforme français, déchargeaient leurs fusils Lebel sur la malheureuse jeune fille !
L'enfant du peuple avait commencé sa journée par le travail aux premiers rayons du soleil, et le soleil n'était pas encore couché qu'elle tombait sous les balles d'enfants du peuple comme elle... Elle fut littéralement scalpée; elle eut tout le haut du crâne emporté ; le curé Marge ri n ramassa sa cervelle éparse sur le pavé, mais on n'a jamais pu retrouver la magnifique chevelure blonde dont elle était si fière.
La légende prétend que cette chevelure a été
dérobée et vendue ; elle aura probablement été
orner la tête chauve de quelque vieille baronne
juive, et quelque gentilhomme décavé jouant la
comédie de l'amour près de la femme pour se
faire prêter de Targent par le mari, a peut-être couvert de baisers, dans quelque boudoir du quartier Monceau, les blondes dépouilles de Touvrière assassinée...
Pendant que Guline essayait d'emmener ses (idèles du côté de la Houppe du Bois où il n'arriva pas, du reste, — car il s'arrêtait dans la plupart des estaminets pour prendre une chope et c'est daiis un de ces estaminets qu'il apprit la nouvelle du massacre, — la bande dont faisait partie Giloteaux parcourait les rues en chantant; elle se grossissait en chemin des gamins et des femmes qu'elle rencontrait sur son passage. Elle traversa la place Clavon, s'engagea dans la rue des Eliets et, vers six heures, se présenta sur la petite place de l'Eglise devant le iA6^ de ligne et les gendarmes qui gardaient l'entrée de la place de la Mairie, entre l'église et la maison, dite maison Dampron, occupée par la bonneterie des frères et sœurs Lerov.
Cette bande ne se composait pas de 2,000 à 3,000 personnes, comme les journaux dévoués à Gonstans ont eu l'aplomb de le dire. Jamais 2,000 personnes
n'auraient pu tenir sur cette petite place de l'Église qui a 58 mètres de longueur et qui est grande à peu près comme la place de la Sorbonne.
Cette place, d'ailleurs, n'était même pas occupée entièrement par les envahisseurs. Elle avait étc^ déjà à moitié évacuée à la suite d'un mouvement en avant dessiné par les soldats du 145\
Giloteaux n'était pas à la tête des assaillants, comme on l'a prétendu: il pirouettait et dansait au milieu de la place avec son drapeau. C'était Maria Blondeau qui marchait en tète avec le Mai fleuri, et qui, de son rameau d'aubépine, s'amusait à menacer les soldats...
La surexcitation était alors très vive. Si les manifestants n'étaient guère plus de 150 à 200, une foule énorme remplissait les trottoirs de la rue des Eliets et les estaminets qui se pressent là les uns à côté des autres : la Bague d'Or, le Cygne, l'estaminet Dupont.
Les manifestants, tout en crieuit « Vive l'armée î » lançaient des pierres aux gendarmes, et les soldats, pour s'en garer, étaient obligés de se couvrir de leurs bras levés en l'air; un soldat fut môme atteint grièvement à la tête ; le lieutenant Colsenet
fut saisi au moment où il descendait de cheval et on dut le dégager.
La situation n'était pas « tragique » comme dit le Gaulois de ce poltron de Meyer, elle n'était même pas critique, car, Dieu merci! nos soldats réservent le mot « situation critique ».pour des dangers autrement sérieux; elle était ennuyeuse, elle était agaçante et ne pouvait se prolonger sans inconvénients. Le commandant Chapus avait parfaitement raison de chercher à faire cesser cette scène. A-t-il choisi le moyen qui convenait à la circonstance? C'est ce que nous allons rechercher impartialement et froidement.
Remarquez que l'enquête que nous allons faire aurait dû être faite dès le premier jour par les députés qui, à la Chambre, ont pris pour spécialité la question militaire. Ils sont trois ou quatre : le baron Reille, le comte de Montfort, Lanjuinais, qui se donnent dans cet ordre une risible importance. Dès qu'on a parlé d'un bouton d'uniforme, ils se mettent à trotter dans l'hémicycle avec des airs belliqueux, ils éperonnent des chevaux imaginaires, comme s'ils allaient porter les ordres de l'Empereur à Austerlitz ou à Wagram. « Allez
dire au duc dlslrie que Theure est venue de faire engager la Garde. »
Nous n'avons pas besoin d'eux et je compte assez sur le bon sens et l'honnêteté de mes lecteurs pour nous tirer d'affaire tout seuls.
Il faut d'abord regarder attentivement notre plan, bien nous le mettre dans l'œil. '
Vous avez pu constater, à la première inspection, que nous sommes loin déjà de l'histoire du com* mandant Chapus, entouré de tous côtés, réduit à faire face avec une poignée d'hommes à des miniers de forcenés.
Avec sa balustrade, ses escaliers couverts de soldats, la place de Fourmies, complètement évacuée depuis 2 heures et demie, constitue sur le devant comme une forteresse naturelle ; à gauche, elle est fermée par les bâtiments de la mairie ; à droite, par des maisons; le passage par la rue Mogador est gardé par un détachement du 84% il n'est pas attaqué d'ailleurs. Devant le grand portail de l'église, sur la place de la Mairie, se tiennent deux compagnies du 84® de ligne, immobiles, l'arme au
pied, disponibles, à portée de la voix et presque de
la main du commandant Chapus; à son départ d'Avesnes chacune de ces compagnies a été complétée à cent hommes.
Le point vif est donc l'espace de 18 mètres qui sépare la place de la Mairie de la place de TÉglise. C'est là que se tient le commandant Chapus avec 34 hommes, 9 gendarmes à cheval et quelques agents.
Vous fjg-urez-vous un de ces généraux dont les Mémoires de Marbot viennent de rajeunir en quelque sorte les exploits, embarrassé pour si peu? Ce livre, qui est bien venu à son heure pour montrer aux hommes d'aujourd'hui vivant trop par le cerveau, rendus impuissants par trop de science, ce qu'étaient les hommes d'action d'autrefois, n'est point seulement émouvant comme la grandiose épopée qu'il raconte ; il est amusant comme un roman d'Alexandre Dumas. On y voit le soldat français dans toulesles positions, au milieude toutes les péripéties, obligé d'escalader à cheval des rochers à pic, de traîner des canons dans des chemins pleins d'eau, de résister inopinément à des ennemis vingt fois plus nombreux; il se tire toujours d'affaire. En réalité, c'est ce don de voir clair, de prendre son
parti vite, de ne pas se laisser troubler par l'imprévu qui constitue le véritable mérite de Tofficier.
Aux grandes manœuvres de TEst on faisait dire à l'ennemi de n'attaquer que deux heures plus tard, parce que le général Saussier n'était pas encore hissé sur son cheval, mais il serait difficile de demander une pareille complaisance à un ennemi pour de bon.
Il en est de même pour les munitions, elles manquent parfois, et, puisqu'on enseigne dans les régiments l'escrime à la baïonnette, il faut tâcher dans certaines occasions d'utiliser ce moven de combat.
Le commandant Ghapus aurait du penser avant toute chose qu'il y avait des balles Lebel dans les fusils, des balles qui portent à 3,500 mètres, tandis qu'il n'avait devant lui qu'un champ de tir de 60 mètres à peine, et en face des centaines d'êtres inolfensifs entassés dans les estaminets...
Mettez-vous à la place du commandant Ghapus, qu'eussiez-vous fait ?
Le bon sens de mes lecteurs m'a déjà répondu... Vous eussiez d'abord prié ou ordonné aux 200 hommes du 84'' qui étaient à vingt-cinq pas, l'arme au
pied, de venir renforcer votre ligne, d'opposer ainsi une infranchissable barrière de baïonnettes à ceux qui auraient voulu passer. Puis vous auriez envoyé un soldat à la mairie pour dire au maire, au souspréfet, ou au procureur de la République d'arriver immédiatement pour faire les sommations. Il faut une demi-minute au pas pour traverser la place et au bout de trois ou quatre minutes les représentants de l'autorité auraient pu être là.
Jamais vous ne me ferez croire que 250 soldats français ayant au bout de leur fusil des baïonnettes ivès aiguës et très pointues comme celle du fusil Lebel, n'auraient pu, pendant un quart d'heure, tenir en respect une bande de gens désarmés.
La loi est la loi ; elle ordonne de faire des sommations avant de tirer et ces sommations doivent être renouvelées trois fois de suite par une autorité ayant mandat pour les faire. C'est le refus d'obéir aux sommations et de se disperser qui constitue seul le fait de rébellion et qui donne à la société le droit de tuer.
Ces sommations précédées d'un roulement de tambour ou d'une sonnerie de clairon ont un
caractère très imposant et produisent toujours un effet saisissant. Dans la circonstance présente elles auraient certainement fait envoler les femmes, les enfants, les curieux qui encombraient les environs. Le commandant Ghapus n'aurait eu qu'à lancer ses gendarmes au galop et à les faire appuyer par une charge d'une centaine d'hommes, la rue des Eliets aurait été balayée comme par enchantement.
Il y avait 30,000 hommes sur la place de l'Opéra le jour de la première représentation de Loliengrin et une charge de gardes municipaux suffisait à disperser la foule (1).
(1) Au moment de la grève des tramways de Toulouse, le 20 juillet 1880, des bagarres se produisirent toute la matinée; un adjudant de gendarmerie grièvement blessé à la tête est désarçonné, le cheval d'un gendarme reçoit deux coups de couteau. Les manifestants entourent les kiosques des allées Lafayette et de la rue BayarJ et y mettent le feu ; — un tramway est précipité dans le canal du Midi. Rien de semblable, remarquez-le, ne s'est produit à Fourmies. Que pensez-vous qu'on ait fait à Toulouse ? pensez-vous qu'on ait jeté sur la ville des obus à la mélinite ? On n'a rien fait dutout, on n'a pas tiré de coup de feu et tout est rentré dans l'ordre.
Voir aussi dans les Mémoires de Marbot l'épisode de la révolte de Mons. En 1814, quand toute l'Europe est soulevée
il LE SECRET DE FOURMIES
Dans le f>rocùs Culine-Lafargue conduit, comme il fallait s'y allendre, avec la plus révoltante partialité et ou ni le maire Bernier ni le sous-préfet Isaac n'ont été cités comme témoins, M" Tardif demanda au commandant Ghapus s'il n'y avait [)as des hommes massés sur la place...
— Oui, répondit le commandant Ghapus, mais ils n'étaient pas sous mes ordres.
Ici, nous tombons en pleine incohérence. Un enfant sait que lorsque deux officiers du même f^rade sont à coté Tun de l'autre c'est le plus aniîion en f»Tade qui a le commandement. Les d(îux r-omniandants ont dû se concerter, prendre d(;s disï)ositions d'ensemble; avant de faire tirer, le connnandant Ghapus aurait pu demander avis au commandant Gacarrié qui était le plus ancien en
conln; nous, le pénéral Marbot est là, is«Ié, dans une viUe étrar)<:èrc, inoiificô d'être enlevé par les 4,000 paysans du I^oriiia^c qui étaient armes jusqu'aux dents et il ne peut guère complor que sur une centaine de soldats ayant fait la pruorre ; il ordonne de faire les sonimations quand même, ot les mutins impressionnés se tiennent tranquilles. Il est vrai (ju'avantde faire les sommations, Marbot avait dit aux notables (pi'il était résolu à m» ttre le feu à la ville plutôt que de capituler et que ces paroles avaient donné à réflécliir aux bourgeois.
LA JOURNÉS DU l" M VI 43
grade. Comme vous pouvez le constater, le commandant du Si*' de ligne était très rapproché de lui et il ne pouvait en être autrement puisque la longueur totale de la place de la Mairie de ce côté est de 28 mètres seulement. S'il s'était aperçu ou si on l'avait prévenu que son camarade était si sérieusement engagé, il l'aurait fait soutenir par les 200 hommes qui, encore une fois, n'étaient absolument utiles à rien devant l'église.
Nous avons vu, en 1870, le général de Pailly laisser écraser volontairement le général Prossard et déjeuner tranquillement pendant que grondait le canon de Forbach ; l'imagination se refuse à croire que sur une place publique grande comme la main et où rien ne gênait le regard puisqu'elle était évacuée, deux officiers supérieurs qui se touchent presque ne puissent pas s'entr'aider réciproquement... Franchement, il vaudrait mieux alors faire notre deuil des 12 à 13 milliards que nous a coûtés la réorganisation de l'armée et sacrifier dès à présent la Champagne et la Brie.
Le commandant Chapus manqua-t-il de sangfroid? C'est le terme dont nous nous servirons puisque lorsqu'il s'agit d'un officier français
nous devons imiter les Grecs qui évitaient de prononcer certains mots. Obéit-il à des instructions secrètes qui lui auraient été données par le souspréfet Isaac dont nous étudierons tout à l'heure le rôle ? Ce qui est certain, c'est qu'il prit une résolution dont rien n'explique la précipitation. Il ne fit pas tirer à blanc, comme l'ont répété à Penvi les journaux ministériels et juifs, puisque les troupes n'emportent pas de cartouches à blainc pour un service commandé ; il commanda à 9 de ses hommes de tirer en Tair, puis il ordonna le feu définitif... Le nombre des balles tirées fut de 69.
Il n'est pas de plume capable de rendre exactement Taspect de cette scène effroyable... Les terribles balles Lebel produisirent un eiïet véritablement foudroyant. Les femmes épouvantées étaient atteintes dans leur fuite éperdue, heurtaient désespérément à des portes closes, essayaient un suprême elTort et venaient jusque dans les estaminets de la rue des Eliets tomber comme des masses au milieu des consommateurs... Et les terribles balles continuaient leur œuvre, frap-
paient ceux qui étaient penchés pour relever les victimes...
Le souvenir de ce massacre est reste vivant à Fourmies comme au premier jour. Dans toutes les maisons du voisinage, on montre encore les murailles trouées par les balles, les meubles brisés, les chaises ensanglantées.
Au café de TEurope, le seul café situé à gauche, celui qui fait Tangle de la place de l'Église et de la rue des Eliets qu'on appelle aujourd'hui la rue des Martyrs, on voit encore les balles encadrées dans la porte avec cette inscription :
l'"" MAI 1801
j'ai fait des victimes
C'est là que Giloteaux, atteint de trois balles, est venu s'affaisser devant une petite table pour mourir presque immédiatement sans avoir pu prendre un verre de cognac qu'on lui tendait. Un enfant de quatorze ans, le petit Gustave Pestiaux, tué d'une balle à la poitrine, a pris deux cognacs. Sa mère, qui le cherchait partout, est arrivée juste au
moment où il rendait le dernier soupir. Le frère avait été tué trois mois auparavant au Tonkin !
La femme du propriétaire du café de l'Europe, ouvrier lui-même, et qui avait eu Giloteaux pour ratlacheur, est morte quelques jours après à la suite de ces émotions. Quelques instants avant la fusillade, son fils venait de sortir en disant qu'il allait sur la place Clavon, et un quart d'heure après on était accouru annoncer à la malheureuse mère que son fils avait été tué et qu'on l'avait reconnu à sa chemise de couleur.
La propriétaire de la Bague d'Or, elle, est devenue complètement aphone. Au moment où elle tirait une chope, quatre balles sifflaient autour d'elle et, en se retournant, elle apercevait le petit Emile Gornaille, un gamin de onze ans, qui roulait mourant près du comptoir.
Pour comprendre l'indicible horreur de cette scène, il ne faut pas perdre de vue ce que nous avons déjà dit. Cette foule n'était pas le moins du monde composée d'insurgés ni même de grévistes ou d'ouvriers ayant chômé volontairement pour célébrer le 1" Mai. Ce village où jamais un événement ne s'était passé avait voulu voir comment
c'était fait, un événement, il s'était peu à peu porté tout entier vers Tendroit où l'on pouvait apercevoir quelque chose.
La rue des Eliets était animée comme un jour de fête; il y avait là des enfants qui revenaient de l'école comme le petit Cornaille, des mères qui cherchaient leur progéniture, des frères aînés qu'on avait, à l'approche du souper, envoyé courir après les plus petits qui s'étaient échappés et qui ne rentraient pas...
Gobcrt, un garçon de dix-huit ans qui est maintenant estropié pour la vie, avait travaillé jusqu'à la dernière heure ; il était encore en costume de travail et c'était sa mère qui l'avait envoyé pour rechercher le petit frère qui avait disparu.
Le malheureux Ségaux était à peu près dans les mômescondilions. C'était un tisseur, père de famille de trente-deux ans, d'une conduite parfaite et qui a laissé une femme et deux enfants sans ressources. Il était à la Bague d'Or et venait de boire une chope avec Carpentier à qui il disait : « Cela va se tourner drôle. » Ils sortirent et Carpentier s'arrêta pour satisfaire un désir que l'absorption de toutes ces chopes rendait assez naturel ; il fut
atteint au bas-ventre et blessé à ne plus pouvoir travailler.
Ségaux traversa la rue, fit quelques pas sur la place de l'Église et fut tué là. Celui-là n'avait qu'une préoccupation : celle d'excuser l'armée. « Il ne faut pas en vouloir à l'armée, disait-il avant d'expirer, c'est X... qui m'a tué ! »
Comme dans toutes les catastrophes de ce genre, la bête féroce qui sommeille dans l'homme s'était réveillée tout à coup. La police et les gendarmes furent particulièrement odieux, ils tirèrent encore par plaisir quand la place était déjà jonchée de morts et de blessés ; certains malheureux furent visés tout spécialement. A côté des soldats qui tirèrent en l'air, il y en eut qui se firent une joie de tirer beaucoup; un soldat tira jusqu'à neuf balles, il tournoyait sur lui-môme en déchargeant son arme. Il y a là évidemment un de ces phénomènes d'imitation nerveuse que les médecins connaissent bien. Ce soldat avait été impressionné par la vue de Giloteaux qui dansait avec son drapeau ; il dansait à son tour avec son fusil...
On tira jusque sur des enfants à la mamelle! La
fille Lecompte qui fut atteinte, assez légèrement il est vrai, ne semble avoir appartenu à aucune école socialiste bien déterminée ; elle demeurait simplement rue des Eliets et regagnait son logis en tenant dans ses bras sa fillette Élise, âgée de huit mois. Cette fillette en tout cas ne pouvait avoir rien de bien effrayant pour la glorieuse armée française ; en fait de revendication sociale, elle ne réclamait guère d'autre droit que celui de prendre le tété de temps en temps ; elle n'en eut pas moins sa pauvre menotte traversée par un éclat de balle I.^. Vrai! commandant Chapus, je ne vous conseille pas de faire inscrire cet exploit sur le drapeau du régiment et je comprends que vous ayez baissé la tète quand, au retour, vos camarades vous ont regardé bien en face...
C'était un autre rêve que celui-là qui venait hanter les petits soldats que Détaille, dans un tableau célèbre, nous a montré endormis dans la plaine, près des faisceaux, sous la protection des drapeaux... Sous les clartés transparentes de l'aube qui blanchit à l'horizon, les futurs combattants de la Revanche voient passer et monter vers TEmpyrée le radieux cortège des héros des grandes guerres do
hO LE SECRET DE FOURMIES
la Révolution et de l'Empire qui ont Tair d'indiquer le chemin à la jeune armée. Il semble qu'une Victoire invisible batte des ailes dans le lointain et s'apprête à réveiller le régiment couché pour lui crier : « Debout ! Theure de la bataille est proche ! »
Si c'est seulement pour tuer des femmes et des enfants qu'on doit détacher les fusils des faisceaux , que la diane matinale sonne le plus tard possible ! C'est toujours trop tôt que les petits soldats que la Gloire berce dans leur sommeil échangeront leur rêve étoile contre la sinistre réalité I
L'abbé Mar^erin assiste à la scène de la fusillade d'une fenêtre du presbytère. — Il s'élance au dehors en voyant tomber la | remière victime et il lui donne l'absolution. — Il emporte dans ses bras Féiicie Pennelier blessée à mort, la dépose au presbytère, dit à ses vicaires de le suivre, retourne sur la place et demande au commandant Chapus de cesser le feu. — Un vrai prêtre.— La veillée des morts. — Cris de colère et prières. — L'indifférence du sous-préfet Isaac. — Un bout de conversation avec le docteur Colliard. — L'abdication des autorités. — Vel» Durand défend de sonner les cloches pour les morts. — Obsèques des victimes.
L'abbé Margerin, curé de Pourmies, avait assisté à toute cette scène de la fenêtre de la chambre du vicaire; nous y sommes montés et nous avons pu
constater que rien de ce qui se passe sur la place ne peut échapper aux regards.
Tout à coup, le curé de Fourmies vit tomber un homme, il descendit précipitamment Tescalier, et, télé nue, repoussant les vicaires, le sacristain et la servante, qui voulaient Tempêcher de sortir, il courut droit à l'endroit de la place qui en quelque sorte Tattirait, au pavé où il se souvenait d'avoir vu tomber l'homme... L'homme n'était plus seul; à côté de lui, presque couchée sur lui, une jeune fille râlait; elle avait été frappée pendant les quelques secondes que le curé avait mises à descendre. L'abbé Margerin se pencha sur les deux moribonds et leur donna l'absolution à tous deux...
Ne sachant ce qui allait arriver, pensant que la fusillade allait reprendre, l'abbé Margerin voulut mettre les victimes à l'abri des piétinements des combattants; il essaya d'ouvrir la maison Dampron devant laquelle l'homme et la femme étaient tombés : la porte était fermée... Comme un bon pasteur qui chargerait sur ses épaules la brebis blessée, le prêtre prit alors dans ses bras la jeune fille toute sanglante, traversa la place avec son
fardeau et rentra dans le presbytère pour y déposer la mourante.
Alors, de ce ton d'autorité qui apparaît quand il est nécessaire chez cet homme d'une si inépuisable et d'une si simple bonté, le curé dit à ses vicaires: « Messieurs, il faut me suivre ! » L'abbé Darel s'élança sur la place et donna l'absolution à Emile Segaux frappé mortellement d'une balle en pleine poitrine.
Pendant que l'abbé Darel était près de Begaux, l'abbé Margerin retournait de nouveau au premier mort qu'il avait vu tomber. Ce fut à ce moment qu'il commença à se rendre compte de ce qui s'était passé et qu'il aperçut la place et les trottoirs jonchés de morts et de blessés... Il courut vers le commandant Chapus et, croyant toujours que la lutte allait continuer, il lui dit :
— Ah! je vous en conjure, ne tirez plus ! Voyez ces cadavres, laissez-nous les relever I »
— Je ne demande pas mieux, répondit le commandant Chapus.
L'abbé Margerin, aidé de Zéphyrin Gomez le sacristain, emporta alors au presbytère le premier mort, Charles Leroy, puis il revint sur la place et
s'occupa de Ségaux que l'abbé Darel avait laissé pour aller absoudre d'autres victimes. Avec l'aide de quelques camarades du mort, notamment de M. Plet, ouvrier à la Sans-Pareille, il transporta ce troisième cadavre au presbytère.
Très maître de lui, comme tous les hommes vraiment courageux, Tabbé Margerin prit immédiatement toutes les dispositions nécessaires. Il fit appeler les religieuses des deux communautés : les relig'ieuses de sainte Thérèse enseignantes, les religieuses de la Compassion hospitalières. Elles arrivèrent en toute hâte; les premières donnèrent les derniers soins aux morts que l'on apportait toujours ; avec les autres, le curé de Fourmies courut aux blessés dans les estaminets et les maisons particulières.
Tel fut, dans sa plus précise réalité et retracé avec une exactitude de procès-verbal, le rôle de l'abbé Margerin. Lui-même, avec un sentiment très net de sa dignité, prit soin de couper court aux exagérations des journaux boulevardiers qui s'apprêtaient à sortir leurs amplifications habituelles et les hyperboles déjà mises au service des cabo-
tines juives, les Sarah Bernhardt et les Judic : « Je n'ai fait que mon devoir de prêtre », a dit le curé de Fourmics, et il a eu raison... Pour qui sait bien quelle est la sublime grandeur de la véritable mission du prêtre, l'abbé Marg'erin n'a fait que son devoir ; il a agi comme devait agir un prêtre de Jésus-Christ. C'est le seul éloge qui le puisse toucher et c'est aussi le seul qui soit digne de lui ; il a vu un homme tomber, il s'est précipité pour l'absoudre et il ne s'est pas demandé à ce moment si le feu n'allait pas continuer; ce n'est qu'au second voyage, alors qu'il n'était déjà plus seul à s'exposer, qu'il a songé à dire au commandant Chapus : « Ne tirez plus ! »
La bande juive seule, du reste, s'est elTorcée de diminuer l'héroïsme on curé de Fourmies auriuel M. Ernest Roche a eu la lovauté de rendre hommage.
Pénétrons maintenant dans la salle du bas de ce modeste presbytère ; elle a pour tout ornement un crucifix de cuivre, pour tous meubles quelques chaises de paille et l'on éprouve cependant une impression profonde en entrant dans cette pièce ba-
nalc qui entendit tant de sanglots et qui vit couler tant de larmes... C'est là qu'on apporta successivement tous les cadavres, excepté celui de Maria Blondeau qui fut transporté rue des Eliets et celui de Giloteaux qui, mort à Testaminet de l'Europe, chez un camarade, M. Piet, fut ramené par ses amis au domicile de son père.
Le premier mort absous par le curé de Fourmies était Charles Leroy, un jeune homme d'une vingtaine d'années ; il travaillait à Malakoff, et, fils irréprochable, il rapportait sa paye intacte à sa mère, une brave femme restée veuve qui vit entourée du respect de tous ; il avait une sœur religieuse. Charles Leroy avait fait partie du patronage jusqu'à l'âge de dix-neuf ans et l'on comprend la douleur particulière du curé en retrouvant mort, et mort dans de si horribles conditions, le jeune homme qu'il avait félicité tant de fois jadis de sa conduite envers sa mère.
La jeune fille qui était tombée à côté de Leroy et que l'abbé Margerin avait transportée dans ses bras, était une enfant de seize ans, Félicie Penne lier; elle avait l'œil gauche crevé et la cavité vidée, le crâne était fracassé, mais elle respirait encore.
LE CUBÉ DE FOUBIdIES 57
C'est elle qui portait le scapulaire et de toutes les victimes c'est la seule qui ait pu recevoir TExtréme- Onction. C'est elle dont les Juifs de la Lanterne ont souillé le cadavre de leurs obscènes plaisanteries.
C'était la vue des enfants qui excitait le plus la colore des ouvriers qui venaient reconnaître leurs morts. La vue du petit Emile Cornaille surtout leur mettait la rage au cœur...
Le pauvre gosse avait la poitrine traversée de droite à gauche. A la sortie, un peu de viscères formait comme un bourrelet, mais il était joli et souriant dans la mort. En le déshabillant pour l'ensevelir, on avait trouvé dans sa poche gauche une toupie...
Une sorte de mystère s'ajoutait à l'impression d'horreur qu'inspirait la vue de ce malheureux petit être tombé ainsi sous des balles françaises. Personne ne savait qui il était et comment il était venu mourir là. Il appartenait, en effet, à la paroisse Notre-Dame ; ses parents habitaient à l'extrémité de la ville et ils n'apprirent que très tard les événements qui s'étaient accomplis.
En sortant de l'école," le pauvre bonhomme avait
suivi la foule comme les enfants suivent les régiments, il avait voulu voir, lui aussi, et il était arrivé juste au moment où Ton tirait...
Ce n'est que le 2 mai, à 9 heures du matin, que la sœur vint demander au curé si son frère n'était pas parmi les morts.
On devine combien ces scènes de reconnaissance étaient émouvantes et violentes. Les parents, les amis arrivaient ivres de fureur, le poing* crispé, les dents serrées, proférant des malédictions et des menaces, criant : u Nous les vengerons ! Demain il V aura deux cents morts ! »
L'influence morale qu'exerce sur tous ceux qui l'approchent ce prêtre aux manières si simples s'affirmait alors ; il disait aux parents de réciter un Pâte?' et un Ave pour les morts et d'ajouter : « Seigneur ! donnez-leur la vie éternelle ! »
Le calme qui se dégage du spectacle de la mort gagnait peu à peu ces êtres qui étaient entrés en ne pensant qu'à la vengeance. Les colères s'éteignaient dans les larmes et les désespoirs les plus farouches s'attendrissaient un peu dans la prière.
Si la journée du lendemain fut paisible, si de
grands malheurs purent être évités, c'est incontestablement à l'abbé Margerin quon le doit.
Pendant de long'ues heures, en eflet, il n'exista plus d'autre autorité à Fourmies que celle du curé ; il n'y avait plus ni administration, ni police, personne ne s'occupait de rien, personne ne voulait donner un ordre. « Je song-eais, nous disait l'abbé Margerin, à ces évoques du quatrième siècle devenus au moment de l'invasion des Barbares les chefs de la société civile au milieu du désarroi général. »
— Et le sous-préfet Isaac?
— Je ne l'ai jamais vu.
Ce qu'on aura peine à croire, c'est que le souspréfet ne s'est pas inquiété un seul instant des victimes, qu'il n'est pas entré dans une pharmacie, qu'il n'a pas mis les pieds au presbytère. En prétendant que le sous-préfet Isaac était là en même temps que le curé, Constans a menti comme un laquais ; personne, encore une fois, ne l'a vu.
J'ai de ceci un témoignage indiscutable, le témoignage du docteur Colliard. Après avoir soigné les premiers blessés, le docteur, ayant besoin
d'aller prendre chez lui quelques instruments, traversait la place de la Mairie, non pas la place de TEglise, la place de la fusillade, remarquez-le bien, lorsqu'il rencontra Isaac.
— Il y a du dégât ^ interrogea le Juif.
— Oui, pas mal, il y a sept morts...
— Ah!
Une heure après la fusillade ce misérable en était encore à demander des renseignements à quelqu'un qu'il rencontrait par hasard. Ce jeune homme de vingt-cinq ans n'avait pas eu le cœur de faire quelques pas pour aller s'informer, donner des ordres, consoler les blessés, s'entendre avec l'abbé Margerin au presbytère qui était à deux minutes à peine de la mairie. Est-ce assez ignoble? Est-ce assez anti-français? Est-ce assez Juif, pour tout dire d'un mot ?
Le docteur Colliard aurait peut-être mieux aimé ne pas m'avoir donné ce renseignement, car il semble désireux de ne pas être accusé d'avoir mal parlé des puissants, mais c'est un parfait honnête homme et je suis convaincu qu'il ne niera pas ce qu'il nous a dit. Je dois constater même à son honneur qu'il s'est associé dans une certaine mesure
à rexclamation indignée que nous avions poussée, Guérin et moi, devant une si monstrueuse indifférence... Il se rappellera même avoir confirmé sa première indication en nous disant : « Je croyais alors que le nombre des morts n'était que de sept et j'ai involontairement induit le sous-préfet en erreur ; il n'a pas même pris la peine de se renseigner auprès d'un autre et c'est le chiffre de sept morts qui, télégraphié par la Préfecture à tous les journaux, a été longtemps considéré comme le chiffre officiel » (1).
Voilà l'homme que les députés de la Droite ont pris sous leur protection en refusant de voter l'enquête !
Pendant toute la nuit du l'*" au 2 mai, Fourmies fut abandonné à lui-même et l'on n'y reconnut d'autre autorité que celle de ce prêtre qui priait devant des cadavres et autour duquel se groupaient les parents et les amis des victimes. Le soir, Tabbé
(1; 11 y eut une dixième victime, Camille Latour, qui est mort le lendemain de la fusillade, de Témotion éprouvée en voyant le sang roujçir la place autour de lui.
Le chiffre exact des blessés qui ont survécu est de 35.
Margerin envoya annoncer à la mairie le nombre des morts qui se trouvaient au presbytère; personne ne vint.
Ce ne fut que le dimanche matin qu'on sut qu'il y avait toujours un gouvernement en France et que ce gouvernement était toujours aux mains des Juifs. Le dimanche matin, le curé fit sonner les cloches pour le trépas; c'est la sonnerie funèbre qui annonce la mort de la personne que l'on doit enterrer le lendemain. Cette sonnerie se répète vers le soir et le jour même de l'enterrement à six heures du malin. Selon les classes, on sonne une, deux ou trois cloches.
Pour ces ouvriers morts dans d'aussi tragiques circonstances, le curé fit naturellement sonner les trois cloches... Le préfet Vel-Dui^and était arrivé, il s'indigna qu'on rendît de tels honneurs à de vils plébéiens. Sentant sa lâcheté abritée par les trois mille cavaliers qu'il a fait venir en toute hâte, ce Juif se souvint de son Talmud qui déclare que les goymSy les non-Juifs, sont des « fils de chienne et de la semence de bétail. » Le commissaire de police accourut au presby« tère pour défendre au curé, de la part du préfet»
LE CURÉ DE FOUnMIES 63
de faire sonner les cloches pour les trépassés. C'est le seul rapport que le curé Mar^erin ait eu à ce moment avec un personnage officiel... (1).
Ij Intransigeant oiïrit à l'abbé Margerin de payer les funérailles ; il refusa énergiquemcnt. La municipalité s'y prit autrement ; sans en dire un mot au curé, elle fit annoncer par des affiches blanches qu'elle se chargeait des frais des obsèques. Les ouvriers indignés vinrent alors trouver l'abbé Margerin et lui dirent qu'ils n'acceptaient pas que la municipalité donnât un sou pour leurs frères.
— Comment, mes amis, répondit l'abbé Margerin, mais ce serait une honte pour moi que de rien recevoir de la municipalité, de vous, de personne... Il n'y a ici qu'un homme qui doive
(1) Ce Vel-Durand, placé à la lôte d'un déparlement catholique, est d'ailU^urs le type le plus complet du Juif abject ayant toujours l'insulte et le blasphème à la bouche dès qu'il s'agit de la religion chrétienne. Lorsqu'il était à la préfecture de Niort, il reçut un jour la visite de deux religieuses obligées de s'adressera lui pour une formalité quelconque. Dès que les saintes filles furent parties, le Juif appela le garçon dfe bureau : « Ouvrez les fenêtres toutes grandes, dit-il, cela pua la religieuse ici. »
se charger des obsèques, c'est moi, c'est-à-dire l'Église.
— De vous, monsieur le curé, nous acceptons tout avec reconnaissance.
On sait quel caractère grandiose eurent ces solennelles funérailles où vingt mille hommes suivirent en silence le cercueil qui contenait les restes inanimés d'êtres jeunes, insouciants, heureux de vivre le matin du 1*' Mai et qui, avant la fin du jour, roulaient sanglants sous les balles.
On n'a pas oublié non plus quel écho eut dans toute la France l'éloquente allocution de Pabbé Margerin. Le hasard des événements avait mis tout à coup en évidence un humble curé de village inconnu de tous jusque-là, l'avait fait sortir de l'ombre qui semblait devoir le cacher à jamais aux regards des foules, et il se trouvait que cet homme ainsi pris à l'improviste par la Destinée se révélait le plus simplement du monde ce qu'il était réellement : une âme héroïque et un esprit supérieur. L'épreuve a son utilité. « Les circonstances, a-t-on dit, ne font pas les hommes, elles les montrent. » 11 est bon qu'à la veille des drames qui se prépa-
LE GUBli DE FOURMIES 65
rent, la France sache sur qui compter : aux heures décisives, elle est sûre d'avance de trouver dans tous les grands emplois un Juif pour la déshonorer et la trahir, elle est sûre aussi de trouver dans les plus petits hameaux un prêtre prêt à se dévouer pour les autres, un prêtre dont le courage sera à la hauteur de tous les dangers...
Les prolétaires, en tout cas, peuvent méditer dès à présent sur l'antithèse de Fourmies.
Celui qui ordonne de tirer sur les ouvriers, c'est le Juif, c'est-à-dire l'être qui doit tout au Peuple, qui devrait remercier le Peuple d'avoir fondé au prix de tant de sacrifices cette République que le Juif exploite de toutes les façons.
Celui qui se précipite sous les balles pour relever et bénir les ouvriers que le Juif a fait mitrailler, c'est le pauvre curé pour lequel le Peuple, trompé par des journaux de Ghetto, a été si souvent injuste depuis quelques années.
Il y a des moments, tout de même, où Ton regrette de ne pas être député, ne fût-ce qu'une heure, aftn de dire à la tribune française la parole
que le pays attend !
Quel dégoût on éprouve alors pour ces eunuques qui affichant la prétention de représenter à la Chambre le parti catholique et qui n'ont jamais ni un mot vibrant, ni un noble mouvement, ni une inspiration généreuse!...
Le procureur de la République prépare un discours sur l'héroïsme civique. — Le maire de Fourmies. — Dans le cabinet de M. Bernier. — La confession d'un honnête homme. — Isaac trompe le maire et l'annihile complètement. — Les droits du chef de la municipalité en cas de trouble. — Isaac refuse de haranguer les manifestants. — Ce qu'il aurait fallu faire.
A qui revient la responsabilité de cette épouvantable boucherie ? C'est ce qu'il nous reste à déterminer.
Le procureur de la République, M. Lefrançois, semble avoir joué en tout ceci un rôle assez effacé. Retiré à la mairie, loin des alarmes et du bruit, il y polissait sans doute dans le calme et le recueille-
ment, un discours sur le courag-e civique dans la magistrature ; il peignait Mathieu Mole s'avançant seul à travers les barricades ; nous lirons ce morceau à quelque séance solennelle ou à quelque installation de magistrat.
C'est au maire Bernier qu'incombait la mission, d'ailleurs assez facile, de faire respecter l'ordre sans éclabousser les murailles de cabarets de morceaux de cervelle de femmes et d'enfants.
Le maire de Fourmies que nous allâmes voir avec Guérin nous reçut poliment et nous donna quelques explications vagues. Puis, tout à coup, quand je lui eus rappelé quelques-uns des épisodes de cette journée affreuse, l'émotion le prit, il causa à cœur ouvert et nous vîmes ce cabinet tel qu'il avait été au 1" Mai, avec le téléphone « chaud », selon l'expression du maire lui-même auquel se suspendaient affolés tous les patrons et qui transmettait à chaque minute le même appel : « De la troupe I de la troupe ! »
Un révolutionnaire aurait eu de la joie à cette évocation de la panique bourgeoise ; il se fût dit que cette société capitaliste était vraiment bien malade, puisqu'il suffisait pour la faire trembler
de la bruyante promenade de quelques ouvriers mis en gaieté par le printemps.
— La vérité sur le drame du !•' Mai, s'écria brusquement M. Dernier, vous voulez la savoir ? La vérité, c'est qu'on peut être maire depuis très longtemps sans connaître la loi.
Alors le maire nous confirma ce que nous savions déjà en partie. Enfant de Fourmies, né de parents fort pauvres, il avait gagné une très honnête fortune comme commissionnaire en laines. Estimé des ouvriers dont sa naissance le rapprochait, aimé des patrons avec lesquels il était constamment en rapports, il avait été nommé maire et il avait géré jusque-là sa petite mairie tranquillement, à la papa^ comme tout se fait à Fourmies. Il ignorait que d'après l'article 91 de la loi de 1884, le maire est chargé, sous la surveillance de l'administration supérieure, de la police municipale, c'est-à-dire qu'il agit en vertu d'un pouvoir propre et que la police rentre dans ses attributions de magistrat municipal ; or une émeute qui éclate dans une commune regarde évidemment la police de cette commune.
Il est vrai que l'article 99 porte : « Les pouvoirs
qui appartiennent au maire en vertu de Tarticle 91 ne font pas obstacle aux droits du préfet de prendre pour toutes les communes du déparlement plusieurs d*entre elles et dans tous les cas où il n'v aurait pas été pourvu par les autorités municipales toute mesure relative au maintien de la sûreté et de la tranquillité publique» ; mais cet article se termine par ces mots : « Ce droit ne pourra être exercé par le préfet à V égard d'une seule commune qu'après une mise en demeure aie maire restée sans résultat. »
Non seulement Tsaac n'adressa aucune mise en demeure au maire, mais il lui déclara brutalement que du moment que le sous-préfet était là le maire n'était plus rien: il l'annihila absolument et le laissa dans son cabinet « pendant qu'il allait dans une autre pièce tenir des conciliabules avec le commandant Ghapus. »
— Ah ! si j'avais su que la loi était pour moi, nous disait le malheureux maire, j'aurais bel et bien mis le sous-préfet à l'ordre, je lui aurais dit : « Laissez-moi le maître dans ma mairie et allez à l'hôtel. »
« J'avais comme un pressentiment, ajoutait
M. Dernier, j'avais supplié qu'on m'envoyât de la cavalerie; «pas d'infanterie ai-je dit, des balles et des baïonnettes, cela tue. » Au moment où M. Isaac était encore sur le marche-pied du wag"on, je lui ai renouvelé mes instances. Je suis encore retourné à Avesnes le lendemain, insister pour qu'on m'envoyât un escadron... Tout a été inutile; il y avait un parti pris. »
A deux heures et demie, au moment où Isaac revenait de Wighehies, le maire essaya encore une démarche auprès de lui.
— Est-ce que vous n'allez pas adresser quelques paroles à cette foule? demanda-t-il au sous-préfet.
Isaac haussa les épaules et envoya promener M. Bernier.
Le maire, cependant, avait vu ce qu'il fallait faire, ce qu'il aurait fait s'il avait cru avoir le droit de le faire. Il fallait parler à ces hommes, les « blandoyer » comme on dit dans le Nord, prononcer de ces paroles sonores qui ont toujours tant d'action sur les masses : « respect de la loi ; manifestation d'autant plus saisissante qu'elle sera pacifique, conduite calme et digne de vrais républicains. » Ces phrases auraient produit d'autant plus d'effet
que cette population était candide encore, point blasée sur les mots pompeux comme les Parisiens, étrangère à tout sentiment d'ironie...
Il n'est pas un Français parmi ceux qui me lisent qui n'eût agi ainsi, qui ne se fût mis toute la journée à côté des officiers, qui n'eût montré constamment Tautoritc civile à côté de l'autorité militaire. C'était là le plus élémentaire devoir; il faut être lâche comme un Juif pour ne pas l'avoir fait; il faut être vil comme les Opportunistes et certains membres de la Droite pour approuver le Juif qui ne Ta pas fait.
— Et après la fusillade ? demandâmes-nous au maire...
— Après, monsieur... je ne sais rien. Je me souviens que j'ai essayé de m'appuyer sur une console et que je n'ai pu y réussir... Cette console semblait fuir devant moi, mes jambes flageolaient sous moi et j'étais aussi incapable de penser que de marcher... Songez I monsieur, que je suis Fourmisien, moi, j'ai vu naître quelques-uns des jeunes gens qui ont été tués dans cette maudite journée... J'ai joué enfant avec leurs pères ; je suis comme conscrit de la même classe que le père de Giloteaux.
A ce moment notre interlocuteur avait des larmes plein les yeux et nous nous sentions, nous aussi, prêts à pleurer. Devant la douleur de cet homme en cheveux blancs qui se confessait si loyalement et s'accusait de s'être laissé tromper, nous étions, Guérin et moi, véritablement remués au plus profond de Tâme. Nous nous inclinâmes en pressant les mains du maire et nous sortîmes pour aller manger à l'hôtel de la Providence une soupe verte qui me fit mal au ventre et un perdreau qui était coriace...