L ESPRIT D OFFENSIVE ET L ECOLE DE GUERRE
\J Exposé du système défensif de la France du général de Rivières débute ainsi: « La guerre de 1870, en nous enlevant deux de nos plus belles provinces, a mis en lumière la nécessité de pourvoir à la sécurité de notre territoire, nécessité que le sentiment exagéré de notre prépondérance militaire nous empêchait d'apprécier à sa juste valeur. Il n'y a pas à se le dissimuler maintenant, s'il est en Europe une puissance exposée à être envahie, c'est la France. » La défaite avait arraché cet aveu.
La vieille armée, qui avait vécu 1870 et savait quelle frontière nous avait faite le traité de Francfort, comprenait que la défensive seule nous était dorénavant permise, et que le premier devoir, la condition même de la vie et la sauvegarde de l'honneur du pays étaient de reconstituer sans délai, en arrière de la frontière politique, une frontière militaire, à l'abri de laquelle la France ne fût plus à la merci de son vainqueur. Ce fut l'œuvre de Séré de Rivières. La frontière militaire dont il dota la France lui permettait une défensive puissante et victorieuse; elle faisait disparaître le plus grave péril du traité de Francfort, mais ne changeait pas les possibilités stratégiques qu'il nous avait faites : toute offensive de début nous demeurait interdite.
];i4 FRONTIÈRE DÉFENSIVE — ARMÉE OFFENSIVE
On peut dire de cette frontière défensive qu'elle rendit à la France la liberté de sa politique; elle fit plus, elle influença l'équilibre et la répartition des groupes des puissances de l'Europe. Quand nos théoriciens militaires dissertaient sur l'avantage ou l'inconvénient de la fortification, l'empereur allemand, lui, avait compris que cette barrière décuplait notre force, que contre elle se briserait l'effort de ses armées, et qu'il lui faudrait désormais une alliance pour triompher de cette France redressée. Le 20 octobre 1879, ^1 ^1^ faisait l'aveu à Bismarck :
Si nous avions une guerre avec la France, je ne partage pas l'opinion du feld-maréchal de Moltke qui croit nos forces suffisantes pour nous permettre de poursuivre une telle guerre sans alliés. Nous nous trouverions maintenant en présence d'une armée complètement différente de celle de 1870, car on ne peut nier les progrès que la France a faits. Puis, il y a une autre considération : c'est que la frontière française est presque hermétiquement fermée depuis la Suisse jusqu'à la Belgique, qu'une ligne continue de forteresses et de forts, même si on parvenait à la passer, rendrait impossible l'enifoi de tout renfort et entraverait énormément l'avancement stratégique de nos forces.
D'après le feld-maréchal de Moltke, c'est sur un champ restreint que nous devrons livrer bataille. Si nous sommes victorieux, nous ne pourrons pas poursuivre l'ennemi comme en iSjo, car il nous faudrait immédiatement assiéger cette ceinture de forteresses avant de nous engager dans une poursuite. Des mois peut-être s' écouleraient avant que nous parvenions à prendre quelques forts, et cela donnerait le temps à l'armée défaite de se refaire derrière cette ligne et de se bien préparer à une nouvelle rencontre. Si les Allemands, par malheur, étaient défaits dans la première bataille, la rive gauche du Rhin serait perdue et nous devrions nous retirer de l'autre côté du
fleuve. Pour cette raison, l'Autriche ne peut pas rester neutre dans une telle guerre, mais, au contraire, elle doit être obligée par ce traité à nous soutenir de toutes ses forces ^
Un tel témoignage aurait dû faire dresser, sur toutes les places de France, des statues au nouveau libérateur du territoire; ce fut, au contraire, le moment que le gouvernement français choisit pour congédier cet admirable serviteur, brutalement et sans un merci^. Dans le même temps, l'Ecole supérieure de guerre était fondée, qui allait prendre pour doctrine le mépris de la fortification et dont par la suite l'enseignement, poussé à l'outrance par quelques jeunes novateurs, devait avoir pour conséquence l'abolition du plan défensif du général de Rivières.
Aux grandes manœuvres il y a « la critique »; sur le terrain même le chef signale à ses subordonnés leurs erreurs — excellent exercice intellectuel et dont il est regrettable qu'avant la guerre ces grands chefs n'aient pu pour eux-mêmes bénéficier; leur prestige n'en eût pas été amoindri, car leur autorité réside plus dans le savoir-faire que dans la désignation officielle dont ils furent l'objet. A ces manœuvres appliquées qu'est la guerre, la « critique » est nécessaire. Les peuples paient de leur sang ces redoutables erreurs; ils ont au moins le droit de les connaître, car elles leur font mieux apparaître leurs égarements passés. « Un pays, a écrit Beudant, peut être grand et prospère malgré des erreurs dans l'ordre des
' Mémoires de Bismarck, par Busch, tome II, p. 260.
^ Le général de Kivières mourut en février 1895 ; la religieuse alsacienne, qui assistait ses derniers moments, entendit de ses lèvres mourantes cette suprême parole : « La frontière... la frontière... »
sciences physiques; au contraire, qu'une erreur l'égaré dans l'ordre moral ou politique, c'en est ;fait de lui. «Mais encore, pour s'en corriger, faut-il savoir d'oij elle procède. Je voudrais, en tout respect mais en toute liberté, faire cette recherche sur un point qui me paraît avoir été capital. Je ne vise que les idées non les personnes et n'en puis donner une meilleure preuve qu'en taisant les noms des chefs dont l'enseignement propagea ce qui m'est apparu comme une erreur ;j'afFirme l'exactitude des citations que je produirai, mais je demande au lecteur de me croire sur parole et de me dispenser des références.
La guerre, c'est deux volontés aux prises, qui s'affrontent et cherchent concurremment à prévaloir. Pour ces grands duels comme [pour les autres, il est une escrime courante, mais banale : on apprend, en somme, assez vite à mener un combat selon les règles, mais ainsi mené il ne met d'ordinaire des adversaires pareillement entraînés qu'à égalité sans entraîner la décision; le bon moyen, c'est le coup inédit, la botte secrète, la surprise, qui exige sans doute la pleine possession de l'art, mais associée au goût de l'innovation et servie par l'imagination, l'audace d'esprit, le bon sens. Le secret de l'art militaire c'est la surprise, et la surprise, c'est l'invention, l'observation attentive du détail mais pour s'élever à la conception de l'ensemble; d'un mot, le génie.
On a prêté à Taine cette boutade que l'art militaire est celui qui s'apprend le plus vite; rien de moins vrai, et il n'en est point au contraire qui exige plus le don, la prédestination. « La guerre, témoigne le maréchal de Saxe, a des règles dans les
parties de détail ; elle n'en a pas dans les sublimes. » L'art militaire est une science en élaboration continue, en perpétuel devenir et qui ne risque pas seulement d'être modifiée dans le détail, mais qui peut d'un coup être totalement bouleversée dans ses fondations; il n'en est pas qui doive plus tenir compte des contingences ; le génie est de voir le plus vite la réalité et de s'y adapter le mieux. Susciter le génie devrait donc être le grand objectif de l'enseignement militaire ; l'étude exclusive de l'Histoire y serait impropre, elle peut lui donner son aplomb, elle ne saurait le créer, puisqu'elle est la science du passé et que la guerre est, au contraire, par excellence celle du présent : « Napoléon, a très justement observé M. Hanotaux \ avait une façon de s'instruire qui est celle des maîtres; il élevait les leçons jusqu'à lui et les nourrissait de ses méditations; c'est dans ce sens qu'on a pu dire de ses études qu'elles furent superficielles: il connut les doctrines mais ne les subit pas.» C'est en 1876 que fut fondée cette École de guerre, où l'élite de nos officiers devaient apprendre à penser et à réfléchir — un grand séminaire qui, révérence parler, tourna un peu au haras, sélectionnant un pur sang, seul reconnu comme générateur intellectuel de l'armée". La base de sa doctrine
* Chapitre V du tome III de l'Histoire de la guerre de 1914. M. Hanotaux a exposé là des idées et apporté quelques preuves, qui ont pu paraître hardies à d'aucuns, mais qui ont heureusement posé le problème qu'on s'efforce ici d'approfondir. A lire aussi, dans la J^evue de Paris du l"" juin 1916, l'article du général Fonville : l'Enseignement de l'Ecole de guerre et la guerre.
' D'un des plus fameux maîtres de l'Ecole de guerre : « Les officiers d'Etat-Major à la Grande Armée remplissaient fréquemment des missions même appartenant au service des étapes, et qui n'étaient pas de nature à rehausser la fonction. Il faut ignorer les principes les plus élémentaires de la biologie pour croire qu'un officier de haute valeur intellectuelle soit
est résumée dans cette définition d'un de ses plus glorieux chefs : « En l'absence forcée dun génie suffisant où trouver les moyens de conduire rationnellement la guerre avec de pareilles masses d'hommes, smon dans un corps d'officiers rendus capables par la méthode, le travail, la science, animés d'un même esprit, obéissant à la même discipline intellectuelle et assez nombreux pour faire mouvoir et manœuvrer la lourde machine des armées modernes? »
L'erreur fondamentale est ainsi découverte : il ne peut y avoir « un génie suffisant » pour conduire les armées modernes. Pourquoi un tel ostracisme? d'où une telle nécessité? où saisir l'origine de ce préjugé, sinon dans la crainte politique ambiante des supériorités militaires? C'aurait dû être précisément l'objet de l'Ecole de guerre de susciter ce génie ; autrement, prendre prétexte de son « absence forcée », c'était le vrai moyen de l'empêcher, car la méthode et l'esprit d'école en furent presque toujours l'étouffoir. Et d'autre part, du moment qu'on substituait au génie la méthode, on se mettait inévitablement à la remorque intellectuelle de l'Allemagne : « dans l'incertitude où l'on est de découvrir à l'heure dite le génie sublime, on en venait à le remplacer, comme on l'avait fait en Allemagne, par un groupement de forces individuelles qui se trouvaient naturellement désignées par l'assiduité et le classement à l'École.»'
Si l'Ecole de guerre forma l'intellectualité militaire,
apte à remplir, tantôt des missions d'un ordre élevé, tantôt des missions d'un ordre infime... Attelle-t-on un pur sang à un *ombereau? L'homme d'élite à l'intelligence vive, au cœur ardent, peut devenir rétif quand on ne sait pas l'utiliser complètement. »
' Hanotaux, livre cité, IV, 119.
LA FRONTIÈRE DE 1871 ET L'ESPRIT D'OFFENSIVE 13i)
elle donna aussi à l'armée, en trop grand nombre, des intellectuels, et avec les défauts des autres. « Le pédantisme des écoles, a dit Jomini, est cent fois plus dangereux que l'ignorance. Un homme doué d'un génie naturel peut faire de grandes choses, mais le même homme, bourré de fausses doctrines étudiées à l'école et farci de systèmes pédantesques, ne fera rien de bon, à moins qu'il n'oublie ce qu'il a appris. »
Cette École de guerre, qui aurait dû être l'école préparatoire du haut commandement, forma, sinon une bureaucratie supérieure, au moins d'excellents sous-ordres, ce qui, assurément, n'était pas négligeable! La mise en train d'une armée est un organisme fort compliqué et qui n'admet pas d'improvisation, il faut longtemps s'y préparer, l'Ecole de guerre porta des esprits sérieux vers des travaux administratifs regardés jusque-là comme peu reluisants, transports, système de marche, ravitaillement, etc. ; « une transformation psychologique profonde s'accomplit peu à] peu dans l'armée française ; au caractère pimpant, brillant, parfois superficiel qui avait été celui de l'officier français, se substitua un caractère nouveau fait de gravité, de soin, d'attention vigilante et d'application réfléchie ». Mais l'envers de cette qualité fut la disposition à voir la bataille d'un bureau et non sur le terrain; excellente pour la préparation, cette formation d'esprit devenait redoutable pour le combat qu'elle faisait concevoir comme un mécanisme qui se pouvait régler sans tenir compte des contingences ni de l'imprévu.
L'autre erreur fut de vouloir demander l'orientation exclusive de la guerre à l'Histoire, au lieu de
s'appliquer à l'adapter à l'évolution de la science et à l'avancement économique.
Un des plus grands maîtres de l'Ecole a ainsi exposé et développé le sophisme : « Pour entretenir ep temps de paix le cerveau d'une armée, le tendre constamment vers la guerre, il n'y a pas de livre plus fécond en méditations que l'Histoire ; si la guerre, prise au point de vue le plus élevé, est une lutte de deux volontés, /a justesse des décisions s'inspire toujours des mêmes considérations que dans le passé; les mêmes fautes se reproduisent amenant les mêmes échecs; l'art se puise aux mêmes sources. » Un tel esprit d'imitation, négation du génie, devait atrophier et abolir le sens inventif, facteur de la surprise et de l'initiative. On reste étonné qu'il y ait eu, en somine, dans notre haut commandement, si peu d'hommes d'imagination; Driant, Jules Verne militaire, avait mieux prévu et deviné la guerre moderne que tous les états-majors. L'esprit d'invention fut donc proscrit dans l'armée ; la pire note était une découverte heureuse et, même dans les conjonctures les plus tragiques, l'inventeur, l'homme à idées, celui qui découvre les erreurs et qui fera travailler pour les réparer, fut impitoyablement éconduit et écarté. J'ai vu, au cours de cette guerre et quand la question des transports donnait de graves déboires, le génial créateur du matériel à voie étroite, l'officier qui connaissait le mieux et en praticien le chemin de fer, systématiquement tenu à l'écart : personne n'a pu faire lever cet ostracisme.
Le pire fut que cette formation vint à réagir sur l'esprit même de l'armée. L'officier français est hors de pair, héroïque au combat, et avec cela intelligent.
possédé du désir de comprendre, plein d'initiative, — qualités incomparables, dont on n'a jamais tiré tout le parti qu'on eût pu, et dont il semble même qu'on ait tout fait pour contrarier le développement. Par crainte des officiers raisonneurs, on nota mal les officiers raisonnant, ceux qui, tout en obéissant, cherchaient à comprendre, et ainsi l'on inspira à l'officier, à tous les degrés, l'effroi de l'idée personnelle, le culte de l'idée reçue. Le grand chet n'adoptera une manœuvre que couvert par un précédent; chez le subalterne c'est la vérité subordonnée à la hiérarchie, les théories reçues sans trop oser y réfléchir et enseignées parfois sans y croire, et pardessus tout la terreur de la responsabilité; dans les états-majors l'on en vint un peu trop à vouloir tout résoudre au moyen de règles générales, à mettre la guerre en formules et la tactique en précédents historiques.
C'est ainsi que le dogme de l'offensive devint la religion de l'armée sans trouver pour ainsi dire d'hérétiques; par un faux point d'honneur la défensive fut considérée comme la marque de l'infériorité et presque comme un déshonneur. Une nation a la stratégie de ses frontières et l'on avait oublié que précisément, en l8l5 et en 1871, les nôtres avaient été tracées pour nous interdire tout effort offensif, que stratégiquement et géographiquement nous étions dominés, que nous avions des frontières d'assailli qui nous condamnaient à la défensive, et qu'au surplus « l'armée d'une république parlementaire ne peut être un instrument d'ofïensive^ ». Hypnotisée sur notre plus
Général de Négrier, étude citée.
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glorieux passé militaire, notre armée, au contraire, ne se prépara qu'à une guerre de mouvements et de manœuvres,àlaguerre telle que la représentait l'Histoire.
L'enseignement de l'École de guerre fut dominé par le culte de Napoléon et se basa presque exclusivement sur la notion de manœuvre et l'étude des campagnes impériales : « manœuvrer son ennemi, être manouvrier, c'est tout l'art de la guerre », proclamait l'apôtre de cette doctrine. Suivant une judicieuse remarque, on en vint à « substituer l'esprit des manœuvres à l'esprit de la guerre » et à tenir pour secondaires les considérations du territoire et de la position; la destruction de la force ennemie était le but essentiel, le reste l'accessoire. « Le fond de l'enseignement de l'École de guerre, a écrit le général Foiiville, était nettement en faveur de l'offensive qu'il considérait comme seule capable de procurer le succès; il rejetait délibérément la défensive passive comme fatalement vouée à succomber tôt ou tard, on ne l'admettait qu'à condition qu'elle fût temporaire et seulement en vue de ménager le passage ultérieur à une offensive bien préparée et féconde en résultats. »
Nous aurons ultérieurement à faire plus amplement et dans son détail l'histoire de cette erreur; on ne peut ici qu'en marquer l'aboutissement en montrant quel était, à la veille de la guerre, l'état d'esprit des jeunes du Centre de hautes études militaires — un petit mais puissant clan qui s'était établi en « maison d'en face », et dont les affiliés se préparaient à prendre la place des grands chefs.
La sûreté d'une troupe, l'unique garantie contre la surprise est dans l'offensive, tel est l'axiome ori-
gînel, et voici comment se déroule et où aboutit ce violent paradoxe : « Un adversaire assailli brusquement et partout à la fois songe à parer les coups, il ne manœuvre plus et devient rapidement incapable de toute offensive sérieuse ; c'est donc la rapidité de l'engagement qui nous garantira de la surprise et la violence de l'attaque qui nous assurera contre la manœuvre de l'ennemi. » Ainsi ce n'est pas à la surprise, c'est-à-dire à la réflexion et à l'invention, que l'on demande de déjouer la surprise, mais à l'offensive, c'est-à-dire à la force aveugle et irréfléchie, portée à son maximum de brutalité; c'est, conséquence inévitable, « le bourrage », le fantassin jeté, sans préparation, sur des obstacles infranchissables, — « le bec de gaz », comme devaient dire pittoresquement les victimes.
Aussi, dans le commandement, point d' « avarice morale », — mot terrible, générateur d'hécatombes : « La moindre retenue dans l'offensive en détruit toute l'efficacité et en fait perdre tous les avantages...; il faudra préjuger, se décider sur des renseignements incertains, risquer et risquer beaucoup... dans Voffensive, l'imprudence est la meilleure des sûretés, » Et comme conclusion : « La méthode offensive seule peut forcer la victoire, il faut s'y préparer et y préparer les autres, en cultivant avec passion, avec exagération, et jusque dans les détails infimes de l'instruction, tout ce qui porte la marque de l'esprit offensif : allons jusque V excès et ce ne sera peut-être pas assez. » La déraison raisonnée!
Voilà les paradoxes délirants qui, à la veille de la guerre, étaient professés : l'hystérie de l'offensive saisissait l'armée au moment où l'on réduisait les
effectifs, où l'on laissait tomber les forteresses, où l'on réagissait officiellement contre le militarisme... Mais le pire fut que ces théories ne circulaient pas que sous le manteau, elles n'étaient pas seulement enseignées, elles étaient imprimées, mises dans le commerce, publiquement discutées devant l'ennemi qui, ainsi, pouvait savoir et prendre ses précautions. Ce ne fut pas qu'un paradoxe individuel, une exagération de jeunesse; les chefs, ayant le poids des ans et de l'expérience avec la responsabilité de la future guerre, cédaient au vertige : les décrets des 28 octobre et 2 décembre 19l3 sur la conduite des grandes unités et le service des armées en campagne codifièrent ces erreurs, et en firent la loi de l'armée.
La fonction de l'armée et sa raison d'être, c'est la défense du territoire, et tout doit être subordonné à cette considération; le but de Tofïensive, au début d'hostilités, c'est l'invasion. C'est sur des territoires étrangers que se menèrent les ofïensives et les guerres napoléoniennes, et ce fut précisément pour s'assurer contre leur retour que l'Europe en l8i5, l'Allemagne en 1871 imposèrent à la France des frontières la condamnant à la défensive. Redisons encore, car jamais ce ne sera trop, que le traité de Francfort, combiné avec ceux de l8l5, permettait à l'Allemagne de dominer stratégiquement la France et nous retirait précisément le champ nécessaire à un déploiement offensif; avec nos frontières de 1871, la guerre de mouvement ne se pouvait mener avec l'ampleur voulue que sur le territoire propre de la France, et il est tout de même scabreux d'attirer chez soi l'ennemi pour le manœuvrer, quand on n'a pas au moins vingt fois l'assurance de l'en pouvoirvivementchasser.
LA FliONTIÈRE DE 1871 ET L'ESPRIT D'OFFENSIVE 145
Les théoriciens offensifs avaient cependant accepté sans sourciller cette éventualité : une École s'était mise d'accord sur le principe, la discussion ne portait que sur le champ à céder et sur le point du territoire où l'on arrêterait l'ennemi. Le capitaine Gilbert, en 1892, n'hésitait pas à le fixer à Orléans parce que Clausewitz avait écrit que Paris n'est que la tête de la France, mais qu'Orléans en est le cœur. De plus modérés estimaient ce redressement possible sur la rive gauche de la Seine : c'est à ce contresens qu'est dû l'abandon de la mise en état de notre seconde ligne de défense La Fère-Laon-Reims, reconnue trop rapprochée pour une telle manœuvre!
Quelques grands chefs pourtant firent entendr la voix de la raison : « L'armée d'une république parlementaire n'est pas et ne peut pas être un instrument d'offensive, écrivait en 1897 le général de Négrier; aussi, au moment d'une déclaration de guerre, faut-il s'attendre à voir l'ennemi franchir la frontière...; mais si notre organisation politique nous interdit cette offensive, est-il admissible que notre organisation militaire soit telle qu'au moment d'une attaque nous soyons forcés d'abandonner une partie importante du territoire et de laisser tomber aux mains de l'adversaire de précieuses ressources et des populations nombreuses? » On n'entendit pas; la considération du territoire ne comptait plus; seuls la manœuvre, le kriegsjyiel étaient envisagés : c'était le but subordonné au moyen, l'art pour l'art. L'Histoire n'a peut-être jamais connu rien de plus formidable que cette aberration, ce dilettantisme stratégique; le dogme de i'oiîensive pour l'offensive aboutissait là.
LES OBSTACLES A L OFFENSIVE ! L ARTILLERIE LOURDE ET l'immobilisation DES FRONTS
Le général de Négrier, signalant ainsi, au cas d'une guerre, l'irruption fatale de l'ennemi sur notre territoire, réclamait avec force une réorganisation de notre frontière militaire pour interdire un tel malheur. Ce problème de la frontière militaire aurait dû être l'objet d'une remise au point, car |les données s'en trouvaient changées du fait des nations armées et d'une nation aussi nombreuse que l'Allemagne : il se pouvait que l'invasion ne se coulât plus seulement par les brèches et sur un coin de la frontière, mais qu'elle tentât de la forcer toute, de la submerger; il fallait donc une ligne ininterrompue d'obstacles et le renforcement de ceux que la nature ou l'art des hommes avaient établis.
Le bon sens disait : si notre armée est la plus forte (et elle ne pouvait pas l'être numériquement), si son moral permet l'offensive, on essaiera de porter la guerre au delà des frontières, et alors nos places fortes serviront pour l'approvisionnement ou pour l'organisation des services de l'arrière ; si l'offensive échoue et que la retraite soit nécessaire, ces places embarrasseront la marche de l'adversaire, disperseront son effort et donneront le répit nécessaire pour que l'armée se refasse. La réorganisation de la
frontière s'imposait. L'Ecole de guerre tenait, au contraire, notre système déFensif poiir une erreur et un embarras: l'enseignemsnt de la fortification — «la barbette », comme on disait — était dédaigné, « on l'écoutait par devoir plus que par goût * » ; à la théorie des forteresses on opposait le dogme des « poitrines humaines », la force morale est tout, la victoire ne se tire que du cœur du soldat et rien ne résiste à la furie française. La plus grande concession qu'on fit à l'œuvre de Séré de Rivières était de ne pas réclamer son abolition totale, mais on se fût insurgé contre qui eût prétendu la renforcer ou même la remettre en état ^
On partait de ce principe qu'on aurait toujours, fût-ce en reculant, la liberté voulue de mouvement pour le maniement des armSes; on eût considéré comme fou qui eût osé soutenir que, dans les combats àvenir,les procédés de la guerre de siège se substitueraient à ceux de la guerre de campagne\ et l'on se préparait à uneguerre napoléonienne sans s'aviser que Napoléon avait été, au point de vue de l'art militaire, un révolutionnaire de génie et une exception.
Jusqu'à la fin du xviii^ siècle, la formule tradi-
* Général Fon ville, étude citée. — Cf. également l'Artillerie lourde avant la guerre (Nouvelle Revue, t5 avril 1917), et notre précédent chapitre : la Frontière défaite, pages 53 et suivantes.
2 Le général Bonnal écrivait : « Nos régions fortifiées du Nord-Est ne rendront de grands sei-vices que si nous prenons résolument l'offensive; car si l'ennemi écoule ses masses entre Epinal et Toul et au nord de Verdun, les musoirs fortifiés, qui ont coûté si cher et qui absorberont pour leur défense tant d'éléments actifs, ne seront pas plus utiles que ne l'ont été, en i8i3, pour Napoléon, les places de l'Elbe et, en 181 1, celles de l'Est de la France. »
3 Quelqu'un pourtant l'osa : le lieutenant-colonel Emile Mayer, qui en avril 1902, dans la Bibliothèque Universelle, annonçait l'immobilisation forcée das fronts dans la g'j3rre moiarne ; mais aussi que prit-il! (Cf. Comnent on pouvait lyévt'r l'imnobilisation des fronts dans la guerre moderne, Berger-Levrault, I9l5.
tionnelle avait été la guerre de sièges et de positions et la fortification du champ de bataille. Dès 1877, il eût été possible de discerner les prodromes d'une renaissance : par l'organisation de tranchées reliant les divers coteaux de Plevna, les Turcs avaient arrêté les Russes trois fois plus nombreux et pourvus de six fois plus de canons, il avait fallu la famine pour les réduire après cinq mois d'investissement. C'était le moment même où l'Ecole de guerre commençait d'enseigner la guerre de mouvement.
La science transforma l'armement et bouleversa radicalement la tactique : le fusil et le canon multipliaient la rapidité de leur tir, la fumée disparaissait du champ de bataille, l'orientation de la guerre se faisait de plus en plus contre le mouvement et contre l'offensive. La guerre du Transvaal fut une sérieuse indication : 35.000 paysans immobilisèrent, cinq mois durant, par leurs fusils, 80.000 soldats anglais, et, pour en venir à bout, l'Angleterre dut mettre en ligne 25o.ooo hommes et plusieurs milliards; le secret de la force des Boers était dans l'extension du front et dans le recours à la tranchée, contre laquelle l'artillerie très supérieure des Anglais ne put rien. En France, on fut quelque peu dépité, mais on se raidit vite contre le fait : les Anglais, pensait-on et disait-on, sont des soldats d'occasion, sans haute science militaire. L'École de guerre accentua son enseignement de la guerre offensive et de mouvement.
Vint la guerre de Mandchourie, une guerre de grandes armées avec des fronts de 100 kilomètres. Là encore les hommes se terrent, les canons se cachent, les lignes prennent figure de travaux de siège, parai-
lèles enfoncées aux parois recouvertes de sacs de terre, gabions, fascines, madriers, épaulements et plates-formes pour les batteries, boyaux de communication, trous de tirailleurs, défense de fils de fer, etc. La guerre emprunte l'attirail et la technique du siège, la pelle et la pioche jouent autant que le fusil. Le fusil multiplié qu'est la mitrailleuse, « le moulin à balles », — dont on souriait en France et qu'on tenait pour une invention saugrenue, — apparaît, tireur dépourvu de nerfs et, trouvant dans la tranchée un lieu d'élection, affirme du coup son pouvoir foudroyant : elle anéantit le déploiement offensif et par elle le champ de bataille ne donne plus l'impression du mouvement intensifié, mais du vide. Les fronts de fortification passagère ou semipermanente restèrent inviolés; il y eut bien quelques succès locaux, mais pas de percement et rien de décisif. La tranchée bravait l'artillerie de campagne; on essaya de la lourde, elle eut de puissants effets matériels et moraux, mais pour anéantir de tels abris, il eût fallu une convulsion du sol, un bouleversement, un écrasement, un « pilonage » qui eussent exigé une consommation imprévue de projectiles. Le combat cessa faute de munitions appropriées. La mitrailleuse et l'artillerie étaient désormais les reines des batailles modernes, et la guerre devenait métallurgique autant et plus qu'humaine.
C'était la faillite totale de la doctrine de l'Ecole de guerre, et sinon la fin de la stratégie napoléonienne, au inoins son arrêt devant un obstacle dont l'anéantissement préalable était la condition absolue de son exercice.
En France, quelques chefs éminents comprirent : les généraux de Négrier et Kessler soutinrent que, dans ces conditions nouvelles, le percement du front deviendrait quasi impossible; le colonel Rimailho affirmait que, « quand des troupes d'assaut se heurtent à un obstacle qui ne veut pas céder, la plus lourde artillerie, à ce moment, devient la meilleure »; le général Herr, après s'êtrie rendu compte, dans la guerre des Balkans, que les victoires des Serbes à Kumanovo et à Monastir étaient dues à un judicieux emploi de l'artillerie lourde, déclarait que « l'utilisation des batteries à longue portée par un seul des adversaires rompt à son avantage l'équilibre et que si l'on ne dispose pas d'un matériel de guerre, il sera parfois impossible d'engager la lutte d'artillerie sans risquer d'être écrasé ». Ces voix isolées sonnaient comme l'hérésie ; l'excommunication majeure fut lancée contre de tels attentats au dogme; les faits avaient tort puisqu'ils démentaient des doctrines conformes au « tempérament national ». La guerre de tranchées n'étant pas de notre goût, l'on se persuada que, pour ne pas l'avoir, il suffirait de ne pas la vouloir; on aggrava donc les théories offensives, le mouvement, l'échelonnement en profondeur, le coup de massue, le « bourrage ».
Le grand-maître de l'artillerie était alors le général Langlois et sa doctrine se reliait à celle que le général Bonnal inculquait à l'infanterie : le mouvement est la condition de la guerre; l'artillerie, dans la préparation du combat, doit suivre pas à pas l'infanterie, se déplacer rapidement et la mobilité est sa qualité essentielle: s?i mission ne saurait être de
détruire les obstacles qui fcnt point d'appui à Tennemi, « mais seulement de chercher à paralyser le défenseur, l'obstacle vivant ». A ces fins, on avait accommodé l'artillerie au mouvement et puissamment allégé l'arme tout en lui laissant sa puissance : le 75 est une merveille, l'arme idéale d'une guerre d'évolutions, — un pur-sang, pcuri ait-on dire, — ppte à toutes les tâches en rase campagne avec ses deux obus et en pouvant tirer, dans un même temps, un tiers de plus que le canon allemand. L'artillerie fut ainsi orientée vers le tir le plus rapide et le projectile le plus léger.
Les faits de la guerre russo-japonaise renversaient toutes ces théories ; ils ccn'pliquaient le prcblèire, le rendaient infiniment malaisé, car l'artillerie lourde exigeait une infinité d'études complémentaires et spécialement du chemin de fer à voie normale comme à voie étroite ; on ne voulut rien savoir. Cette théorie du général Langlois fut érigée en dogme « que l'artillerie seule est impuissante à déloger un ennemi, qu'il y faut la menace de l'infanterie, c'est-à-dire l'attaque, et qu'on ne saurait reconnaître l'ennemi à coups de canon, encore moins l'user » :
Le feu, concluait-il, ne déloge pas d'un point d'appui une bonne infanterie; en dit en Allemagne que l'assaillant ne peut avancer sans grandes pertes contre un ennemi abrité, d'oii cette idée de s'arrêter, d'appeler le canon à l'aide, d'accabler l'adversaire sous une grêle d'obus, de l'user ainsi par le feu de l'artillerie sans rien exposer à ses coups. Ne laissons jamais pénétrer chez nous une telle conception de la guerre; après une dépense épouvantable de munitions sur des points d'appui peut-être occupés par des forces insignifiantes, nous ne serons pas
plus avancés qu'auparavant, mais les coffres seront vides.
Et voici rexcommunication :
Des canons lourds dans une artillerie de campagne, dont la mobilité doit être une des qualités maîtresses, sont un encombrement inutile et le transport de leurs pesants projectiles, surtout sur routes, est une grave complication : qu'ils restent dans les équipages de siège! Il ne doit y avoir, dans les batteries de campagne, qu'une sorte de canon, de manière à réaliser l'unité de calibre, canon léger, passant partout, à tir rapide '.
Les Allemands, eux, ne s'étaient pas rebellés contre les faits et en avaient accepté tout de suite la leçon. Au lendemain de la guerre du Transvaal, ils adoptaient sans hésiter le principe de la guerre de tranchées et de siège et conséquemment celui de l'artillerie lourde. La tactique de la tranchée fut mise en application aux manœuvres de 1906 et perfectionnée à chacune des autres manœuvres allemandes, sous les yeux mêmes des officiers français. Le règlement de 1908 disposa que l'artillerie lourde doit être rattachée comme partie intégrante et permanente à l'armée de campagne et employée dans la batterie au même titre que les autres armes. En 191 0, parut l'instruction sur la guerre de siège que déjà nous avons signalée, et le kaiser lui-même s'en faisait le préfacier : « La guerre de siège, proclame Guillaume II, prend de plus en plus d'importance à mesure que se développent les travaux de fortification du temps de paix et que se perfectionnent les
' Général Langlois, L'Artillerie de campagne en liaison avec les autres armes. — « Qui donc a jamais pensé, écrivait ultérieurement un disciple du général Langlois, que l'horizon pourrait présenter une ligne continue, une muraille de Chine? qui donc a songé à battre cette ligne sans lacune? ce serait la négation du on sens ».
moyens d'attaque et cic défense; la connaissance de cette branche de l'art de la guerre doit devenir familière à l'armée *. » Et le Grand État-Major était en conséquence pourvu d'une section nouvelle d'armée de siège : « Dans la guerre de 1870, — commentait le lieutenant-colonel Frobenius, — un général allemand d'un rang élevé ne rougissait pas d'avouer ouvertement son ignorance de la guerre de siège parce qu'il n'avait jainais eu l'occasion de combler cette lacune, pareille assertion serait aujourd'hui sans excuse. »
Cette instruction sur la guerre de siège fit sensation dans le monde militaire européen: en Russie, elle fut instantanément et intégralement adoptée et le haut commandement réorganisé en ce sens ; en France, elle fut commentée dans quelques revues militaires, mais ne changea rien au règlement ni à Fesprit des chefs et des bureaux.
La direction d'artillerie et l'État-Major général marquaient la plus franche hostilité à cette innovation contrariante qu'était l'artillerie lourde. Tant vaut le directeur, tant vaut la direction; celle de l'artillerie eut longtemps à sa tête le général Delloye, dont l'action fut féconde et associée à la renaissance de notre artillerie. Le général Delloye s'était entouré de professionnels et de praticiens, et l'on avait fort travaillé : le Comité d'artillerie avait ainsi mis au point les canons de 120 court et de i55 court. Le général Delloye parti, et pour des raisons surtout politiques, on ne fit plus rien * : les directeurs
' Instruction allemande sur la guerre de siège du i3 août 1910 (Lavauzeîie), dans la Revue militaire des armées étrangères {iéyrxer et mars igin)-
furent choisis parmi les brevetés et sous la coupe de rÉtat-Major qui régla tout e,x cathedra. L'organe de travail qu'était le Comité d'artillerie ne fut plus consulté que pour la forme et, en 1910, le néfaste général Brun le supprima de sa seule autorité et d'ailleurs en violant la loi.
La I question de l'artillerie lourde, malgré l'insistance du Creusot, qui avait établi les modèles du canon de i55, del'obusier de io5 et du mortier de 120, fut délibérément mise en sommeil. En 191 1, le général Dubail, alors chef d'Etat-Major, saisit de la question le Conseil supérieur de la guerre, qui adopta Tobusier de 120, et l'ordre fut donné à la Direction de l'artillerie de présenter dans les trois mois un modèle; dans l'intervalle le ministère tomba, TÉtat- Major muta, l'opinion du Conseil supérieur de guerre changea, seul le mauvais vouloir de la Direction de l'artillerie resta immuable^.
En mai 191 3, quand le premier programme d'arme-
* Voici un exemple de cette funeste inertie. En tgoS des expériences avaient été faites à Bourges et à^Calais sur la meilleui e forme à donner aux ogives: les rapports déposés en novembre 1903 concluaient que l'on pouvait augmenter la portée des canons par une forme appropriée des projectiles et proposaient d'entreprendre immédiatement aux trois vitesses initiales de 400, 55o et 75o mètres, avec un canon de calibre moyen, des recherches sur la forme à donner aux ogives et aux culots, la position des ceintures, le méplat des ogives, la forme et le pas des rayures. Or, en novembre 1909 — soit six ans affres — ce rapport du Comité n'avait pas encore été approuvé et le directeur de l'artillerie n'en soupçonnait même pas l'existence. Ce fut par hasard que le général Herment le retrouva dans les archives et des expériences furent entreprises sur ses obus et ceux du général Desaleux.
2 On aura une idée de l'état d'esprit, au moment de la g;tierre, de la Direction de l'artillerie sur le canon à longue portée, en lisant un article paru dans le numéro du i^"" mars 1914 du Journal des sciences militaires sous ce titre : « l'artillerie en France et en Allemagne en 1914 » par le général X... Ces deux citations sont plus éloquentes que tous les commentaires : « Un canon tirant à 8.000 mètres n'est pas plus puissant qu'un canon à 6.000 : il est puissant dans une zone — entre 6.000 et 8.000 mètres
ment fut soumis à la Commission du budget de la Chambre, la question d'artillerie lourde fut soulevée précisément à propos de la défense de Nancy. Des officiers subalternes de Nancy et de Toul s'étaient rendu compte de l'action terrible de l'artillerie lourde quant à la défense du plateau de Haye et des Hauts de Meuse ; une note impressionnante du capitaine Blaison fut versée au débat par M. Louis Marin, et, malgré le ministre qui déclarait que l'artillerie lourde allemande n'existait que sur le papier, les crédits nécessaires furent votés...
Et pourtant, en août 1914, nous n'avions par corps d'armée que 120 canons de 75 et par armée qu'une douzaine de grosses pièces de l55, et nous étions réglés sur une consommation quotidienne totale de l3.000 obus! Chaque corps d'armée allemand, au contraire, comptait 108 pièces légères de 77 et 52 pièces lourdes. En résumé 700 pièces d'artillerie lourde pour l'armée allemande, 84 seulement pour l'armée française. « L'artillerie, — a écrit le général Fonville, — était, comme le reste de l'armée, l'esclave de cette idée préconçue que, dans la guerre de campagne, le stationnement sous abri serait l'exception et que le mouvement à travers champs serait la règle générale. » Nous étions préparés aune guerre comme nous la voulions, panache et épopée, et la convic-
— où l'autre ne l'est pas; maïs comme il n'acquiert cette propriété qu'aux prix d'un plus grand poids, d'un service moins facile, etc., entre 0 et 6.000 mètres il est moins puissant que le premier, car il doit tirer moins vite, lancer par unité de temps une masse moindre de substance meurtrière. On voit donc le danger que constitue dans un armement un nombre trop grand de canons à longue portée.
« Nos places, dit-on, seront assaillies à de grandes distances par des canons lançant de lourds projectiles et nous n'avons pas de canons susceptibles de rivaliser de portée î Si nous en avions empêcheraient- ils l'ennemi de se servir des siens? »
tion était quasi unanime dans le civil comme dans le militaire, que le soldat français, incomparable et au-dessus de tous, suffirait à tout...
Cette foi profonde dans une offensive généralisée et de plus en plus accentuée, notre Etat-Major en vint, par une pente naturelle, à se persuader que l'ennemi la partageait comme lui. Comme une telle guerre, du fait que le mouvement en devenait de plus en plus accéléré, exigeait des troupes spécialement entraînées, des éléments off^ensifs qui, naturellement, se trouvaient être les éléments actifs, notre haut commandement assigna aux réserves un rôle de second plan et d'exploitation du succès % estimant qu'à de si rudes besognes, des pères de famille ne conviendraient guère, — conception de la guerre humaine et souhaitable mais admissible seulement à condition de réciprocité. L'État-Major français était, avant la guerre, convaincu que les Allemands ne nous attaqueraient qu'avec une armée dans laquelle le soldat de caserne tiendrait la plus grande place, que les réservistes ne constitueraient au plus qu'un appoint levé dans les plus jeunes classes et sur place et que ceux ayant femme et enfants seraient laissés en arrière ; la première bataille — celle qui déciderait de la guerre — serait entre les deux armées actives. Aussi, en 1911 et 1912, en présence de l'accroissement des eff^ectifs actifs allemands, crut-il avoir contrarié suffisamment le plan ennemi par l'augmentation de notre seule armée active en portant à trois ans la durée du service militaire.
• Sur cette partie, voir La qiicrre et itinnèc de iieiiuiin, par le général Pcrcsn, Rivière, 191 7.
La loi de trois ans n'eut probablement ni tous les mérites, ni tous les démérites, que lui prêtèrent ses dithyrambistes et ses détracteurs. A tout prendre, il semble bien que ce fut une bonne loi en ce qu'elle accrut la force de l'armée active par l'incorporation, au moment de la guerre, de la classe I9i3 et incontestablement l'armée en fut plus forte. Pourtant son principal bienfait fut peut-être plus moral que matériel : elle fit apparaître soudain à la nation, engourdie par le pacifisme, la possibilité de la guerre et lui permit de ceindre ses reins; elle prépara au sacrifice ces générations hosties et marquées pour l'immolation — on remarqua dans les casernes le moral très supérieur de la classe 191 3, la première qui fit trois ans, et qui ne fut surpassé que par l'héroïque classe 1915, la plus admirable que la France ait connue. En somme, cette loi de trois ans donna confiance au pays, une confiance peut-être excessive mais nécessaire.
Elle eut pourtant des inconvénients dont le plus grave fut dans les discussions qu'elle souleva au Parlement et dans la presse : l'État-Major en vint, sans le vouloir, à découvrir ses plans de campagne, et si, après ces débats, les parlementaires français pouvaient encore tout ignorer, l'Etat-Major allemand, lui, ne pouvait pas ne pas avoir compris.
Comme toujours, le gros choc fut à la Chambre; cette loi y fut mieux attaquée que défendue. Le rapporteur faisait ses débuts parlementaires; lieutenant d'artillerie versé dans la politique, il avait pris ce terrible rapport sans en assez soupçonner le poids ; le président de la Commission de l'armée préparait, dans le temps de la discussion, sa candidature au Sénat; le ministre de la Guerre ne
savait pour ainsi dire rien de la loi; seul M. Barthoii, président du Conseil, eut tout le poids du débat et tint le coup. Jaurès contre lui menait le combat. De Jaurès, on peut dire comme d'Emile Ollivier, qu'il fut « le poète de la parole »; en tout et sur tout il était poète, avec des prévisions souvent plus justes que nous, ses adversaires, ne le voulions croire; mais ce don était gâté par de sérieux travers. Si l'éloquence est l'art de persuader, on ne peut dire qu'il était éloquent, car sa parole tumultueuse, toute hérissée, agressive et provocante, éloignait de ses idées, même justes, plus qu'elle n'y amenait; il leur donnait un tel tour que l'adhésion apparaissait comme une capitulation ei, si l'on peut dire, il solidifiait les oppositions au lieu de les pénétrer. Mais ce n'est que justice de reconnaître que là il fut sinon le seul à prévoir le mode de l'attaque allemande, car assurément il avait été documenté, au moins le premier à l'annoncer :
Que l'Allemagne, clamait-il, se décide, pour mieux réussir d'emblée un effet d'enveloppement, à jeter d'un bloc, sur le champ de bataille, toute son armée active et toutes ses réserves, nous serons alors exposés à la plus terrible des surprises, à une sorte de submersion, si nous n'opposons à la manœuvre menaçante tout le bloc de nos réserves..
Puisqu'on nous répète que l'art de la guerre consiste toujours à pouvoir, sur le point décisif, opposer des forces supérieures à l'ennemi ; puisque les chefs prétendent que les premiers événements de la guerre auront une influence décisive ou capitale sur toute la guerre, pourquoi les 1.600.000 hommes valides des onze classes de réserve ne sont-ils pas concentrés, dès les premiers jours, avec les deux classes de lactive, et pourquoi toute cette masse n'est-elle pis pré^ipltéa sur l'eavaliisseur ?'
« L'Armée nouvelle, pp. 537 et 52.
C'était toute la question, mais l'interrogation, faite ainsi sur la place publique, était terriblement dangereuse puisqu'elle obligeait l'Etat-Major, indiquant comment il utiliserait ses réserves, à découvrir l'état des effectifs qu'il opposerait à l'ennemi, et à avouer ainsi ceux auxquels il comptait avoir à faire face et le plan d'attaque qu'il prêtait à l'ennemi : dès lors, l'ennemi renseigné pouvait déjouer ces prévisions et combiner à souhait une surprise.
Rapporteur et gouvernement, la presse ^et les porte-voix officieux assurèrent que les formations actives seraient les premières jetées à la frontière, que les réserves seraient transportées sur le terrain des opérations dès que le permettait leur degré d'entraînement, que nos forces actives trouveraient devant elles 83o.OOO Allemands, que ceux-ci laisseraient en arrière les pères de famille, qu'ainsi la première bataille serait entre les deux armées actives... C'est le pire inconvénient d'un régime de libre discussion que de telles controverses ; on dissertait sur notre plan de campagne comme on eût fait sur les guerres de Louis XIV ou de Napoléon, et pourquoi? Si le vote se fût produit avant la discussion, la répartition des suffrages n'eût pas varié : chacun ne consulta que ses sympathies ou ses antipathies; les fidèles de Jaurès votèrent sur sa parole; ceux dont l'âme était gouvernementale ou qui avaient le respect inné des autorités établies se décidèrent sur les dires de l'État-Major et de l'orateur du gouvernement, M. Barthou.
Le plus clair fut que cette discussion notifia au Grand État-Major allemand que nous croyions n'avoir devant nous au premier choc que ses troupes actives.
IfiO FRONTIÈRE DÉFENSIVE — ARMÉE OFFENSIVE
renforcées de quelques éléments de réserve; il lui était, dès lors, facile d'apprécier, pour ainsi dire mathématiquement, l'extension que nous donnerions à notre front..., mais, avait-il besoin de ces révélations et de tels calculs? Dès I9t3, l'Etat-Major n'avait-il pas imprudemment laissé découvrir notre plan de concentration?
Sous ce titre : La Concentration allemande^y dans une brochure adressée sous pli recommandé à tous les officiers généraux appelés à exercer un haut commandement en temps de guerre, mise également dans les bibliothèques publiques et aussi dans le commerce, un officier d'ordonnance du général en chef exposait nettement le plan d'attaque escompté des Allemands. Ils nous attaqueraient avec 22 corps d'armée, soit un million d'hommes et 3oo.ooo réservistes ^ et sur une ligne allant de Belfort à Mézières, leur extrême aile droite sur la portion de la frontière à l'est de Mézières, se couvrant par la possession de la rive droite de la Meuse entre Givet et Liège : soit une armée d'observation de la Belgique à cinq divisions de réserve et deux de landwehr masquant Liège et Namur; l'aile droite à trois armées de onze corps marchant dans la direction Mézières, Buzancy, Montfaucon et tentant la manœuvre d'enveloppement; le centre à deux armées de six corps se portant de Metz et Château-Salins sur Verdun et Toul; l'aile gauche, composée d'une armée, avec Epinal ou Belfort comme direction. C'était donc
' Chapeîot, Paris, igiS. Voir plus loin, Livre Troisième, chapitre I" : le plan du général J offre et le plan allemand.
' On a vu que, dans la discussion de la loi de trois ans, ce chiffre fut même officiellement abaissé à SSo.OOO.
l'abandon de toute idée d'attaque par la trouée de l'Oise et la frontière du Nord; l'effort ennemi était prévu sur le Iront Mézières-Verdun, par la trouée nord des Hauts de Meuse, Dun-Stenay.
L'Etat-Major, pour des raisons qui n'étaient pas toutes de sentiment, ne croyait pas, ne voulait pas croire à la possibilité d'une attaque allemande par la rive gauche de la Meuse et le nord de la Belgique; un des chefs les plus éminents s'en expliquait ainsi :
Verrons-nous deux actions allemandes se préparer Tune en Alsace-Lorraine, l'autre sur le Rhin inférieur? Ce seraient là deux attaques au lieu d'une, séparées, en outre, par une distance telle qu'elles seraient distinctes. On n'y peut songer. Mais cette action unique, pour éviter l'obstacle de nos places fortes, peut avoir intérêt, dira-t-on, à se développer par le Rhin inférieur, en Belgique, plutôt qu'en Alsace-Lorraine. Ce n'est pas à prévoir, car la concentration va avoir pour premier objet la réunion de toutes les forces dans le plus bref délai possible; elle nécessite l'emploi le plus large des chemins de fer, des quais de débarquement, etc. Elle s'effectuera donc incontestablement et uniquement dans la région qui en est le mieux pourvue. La région du Rhin inférieur n'est pas comparable, à ce point de vue, aux pays d'Alsace-Lorraine. La concentration de l'avenir est écrite sur le terrain par le nombre et la densité des quais de débarquement. Ils sont en Alsace-Lorraine. En tout cas, si, méconnaissant leurs intérêts ou guidés par des considérations qui nous échappent, les Allemands se déterminaient à violer soit la neutralité belge, soit la neutralité suisse, il faudrait y voir des avantages pour nous, — car, indépendamment des obstacles qu'ils auraient à renverser sur leur route, du fait de ces petites.nations, ils s'affaibliraient des détachements à laisser devant Anvers ou à Bruxelles, — ils nous fourniraient l'occasion de les attaquer en flanc avec toutes nos forces réunies, à la condition que, de notre côté, nous
ayons maintenu et poursuivi la réunion de toutes nos forces en une seule masse, sans détachements, dans une même région, la mieux outillée en chemins de fer et quais de débarquement, seul moyen de la terminer dans le moindre temps, et à la condition de donner à cette concentration, par la profondeur, une forme qui lui permette de faire face, en cas de nécessité, au Nord, à l'Est et au Sud.
Ainsi, c'est surtout parce qu'on tablait sur la nécessité pour l'assaillant de deux actions séparées et, entre ses armées d'opération, d'une solution de continuité oftrant à l'assailli l'avantage d'une attaque de flanc, qu'on rejetait la possibilité d'une attaque allemande par le nord de la Belgique. Pour justifier cette hypothèse, il est clair qu'on n'escomptait que l'engagement des seules armées actives, et comment ne s'avisa-t-on pas que l'ennemi pouvait faire disparaître cette solution de continuité en appelant une partie de ses inépuisables réserves et en les mettant en ligne du premier coup? Erreur terrible, aberration tragique, qui entraîna l'abolition des fortifications du Nord ainsi que de notre seconde ligne de défense, de cette forte barrière Lille-Maubeuge, suprême articulation et complément du plan de défense active de notre frontière.
Parti de ce principe que l'attaque allemande serait au maximum de 25 corps d'armée, et qu'une offensive de notre part forcerait l'Allemagne à masser le gros de ses troupes en Alsace-Lorraine, ne mesurant l'extension possible du front que d'après les seuls éléments actifs et, sur une telle base de calcul, arrivante cette conclusion qu'une attaque par la rive gauche de la Meuse, trop scabreuse, ne serait pas tentée, on conclut que point n'était besoin de prendre
de précautions du côté du Nord, ni même de conserver celles que la prudence des autres générations y avait établies.
La frontière du Nord fut condamnée en 1900 et, depuis lors, redisons-le, inlassablement cétriiite. Hirson fut déclassé, et c'était la trouée de l'Oise libre : déclassés de même les forts de Condé, du Quesnoy, de Curgies,de Maulde, de Flines qui, tenant sous leurs canons toutes les voies d'accès et les écluses de la Rhonelle, de l'Escaut et de la Scarpe, non seulement interdisaient à l'ennemi l'accès de notre, frontière d'entre Sambre et Scarpe, mais encore protégeaient de flanc l'armée établie dans ce secteur pour tomber sur le flanc de l'armée d'invasion engagée dans la trouée de l'Oise. Lille et Maubeuge restaient les deux musoirs de la digue qu'on avait laissé tomber; telles quelles ces deux places constituaient encore une redoutable merace, de nature à impressionner l'ennemi mais à cette condition de se soutenir l'une par l'autre, car l'une tombant, l'autre défaillait, et Lille fut déclassée et ouverte! Pourtant le bon sens et le seul instinct de conservation dénonçaient le péril; en 1904, un Révérend Père Jésuite, qui n'était pas stratège, le signalait avec force : « Relever avec luxe, disait le R. P. Butin, la frontière de l'Est et laisser tomber la frontière du Nord, est une invitation à se faire attaquer de ce côté.»
Et ce désarmement s'opérait quand l'Allemagne hérissait de défenses sa frontière lorraine et faisait de Metz une formidable place d'armes; quand, indice plus grave, elle développait intensivement son réseau ferré dans les provinces rhéranes et sur sa frontière belge; quand la Hollande et la Belgique, renseignées
sur les intentions de l'Allemagne et son respect négatif de la neutralité, prenaient leurs précautions en conséquence; bien plus quand, en France, des ministres de la Guerre, comme le général Picquart, tenaient pour certaine l'attaque par la Belgique et que des chefs,' comme le général Herment, annonçaient, étape par étape, la marche de la prochaine invasion! Une telle persévérance dans l'erreur est humainement inexplicable; comment personne ne s'avîsa-t-il de la méprise? Eût-elle été possible avec un président, comme Thiers, averti de notre histoire militaire, et responsable? Custodes guis custodiet?
M. Vandame, député de Lille, avait accepté de la Commission de l'armée le mandat de soutenir devant la Chambre le projet de loi, présenté par le gouvernement, et portant déclassement de l'enceinte et des forts détachés de Lille. Il eut quelque hésitation et avant d'ouvrir le débat prit conseil de l'Etat-Major de l'armée et de la Direction du Génie : « rien à craindre, lui lut-il répondu; les Allemands n'auront que 25 corps d'armée et une attaque par la rive gauche de la Meuse n'est pas possible. »
En août 1914, les Allemands mettaient contre nous 34 corps d'armée; ils nous opposaient, au lieu des 1.3oo.OOO hommes dont nous escomptions au plus grand maximum le choc, 2 millions dont 700.OOO soldats de caserne et l.3oo.ooo de réserve ; 17 corps d'armée nous attaquaient par cette région du Nord, où nous n'avions pas voulu les attendre.
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