‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 12 sur 44 · LA GENESE DE CHARLEROI · texte numérisé non relu

LA GENESE DE CHARLEROI

DANS cette guerre le plus grand péril nous est venu de la frontière du Nord : c'est par la brèche insidieusement ouverte en i8i5 que s'est coulée l'invasion germanique de 1914 et qu'elle a dévalé vers Paris. L'ignorance historique et géographique de cette frontière, jointe à la méconnaissance de l'admirable ligne de défense créée par Vauban et remise au point par Séré de Rivières; la destruction sans nom de cette barrière tutélaire quand les desseins de l'ennemi de nous attaquer par là s'accusaient d'année en année, presque de jour en jour; la non-défense et l'abandon de Lille, cet ensemble de fautes, cette chaîne d'erreurs, comme notre histoire peut-être n'en vit jamais de pareilles, amenèrent la douloureuse occupation de cette région du Nord et le martyre de ses populations. Je voudrais exposer

10(1 FltONTIÈRE DÉFENSIVE - AR}fÉE OFFENSIVE

comn^iit cela se fit, avant de relater ces batailles, djiit n^tre frontière, en août 1914, fut le théâtre, qui nous mirent si près de notre perte, mais qui permirent le génial réta'jlissement de la Marne, victoire san> pareille, dont on ne peut pleinement saisir toute la beauté sans ce repoussoir tragique.

Li frontière de iSi5 constituait pour la France une double menace, en ce qu'elle laissait à son ennemi la possibilité de deux théâtres d'opérations, et qu'elle l'obligeait, elle, à entretenir deux armées au Nord et à l'Est pour faire face à ce double danger. Après i8i5, on voulut soustraire cette situation à la connaissance du piys : pour mettre un baume sur la blessure faite par ces traités de 181 5 à notre fierté nationale, notre diplomatie les présenta comme un succès. Funeste mystification, car elle nous cacha le danger: jusqu'en 1S70, on oublia, — ^ce qui avait été la pensée constante des grands politiques de la vieille monarchie, — que le défaut de la cuirasse de la France était sa frontière du Nord, que la vallée de l'Oise et la ligne de la Meuse sont le plus court chemin de Berlin à Paris, et que cette frontière-là avait été combinée pour permettre une offensive ennemie.

Ce désavantage stratégique, l'Angleterre nous l'avait imposé pour elle, et non pour la Prusse. L'Angleterre, arbitre de l'équilibre européen, ne voyait de menaces que du côté de la France. Pour une intervention anglaise il fallait une base de débarquement; les Pays-Bas, sous le gouvernement d'un prince d'Orange, étaient, en fait, sous son contrôle : le tracé de notre frontière du Nord fut la grande garantie de l'Angleterre. La constitution de la Belgique atténua quelque peu le danger, mais la

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défense militaire du nouveau pays n'en resta pas moins tournée contre la France, la plaine belge demeurait toujours la place d'armes, le terrain de guerre de l'Europe centrale. La Prusse n'étant pas encore en pleine force ni en pleine audace, la neutralité de la Belgique, du fait de l'intervention des puissances garantes, constituait un porte-respect, suffisant pour l'époque, et l'écartait de cette voie trop tentante.

En 1871, notre frontière de l'Est fut éventrée, le traité de Francfort livra à l'Allemagne l'entrée de la trouée de Charmes, comme ceux de i8i5 avaient donné à la Sainte-Alliance celle de la trouée de l'Oise; la France eut à défendre 3oo kilomètres de frontières, l'Allemagne l5o à peine, et les l5o autres lui offraient, au contraire, toutes les facilités d'offensive et de surprise. Le péril pour lors fut reporté à l'Est.

L'Allemagne avait bien la disposition de deux théâtres d'opérations offensives contre la France, mais elle ne pouvait encore user des deux à la fois, séparés qu'ils étaient par l'Ardenne et l'Eifel, peu praticables aux armées et qui mettaient une grande solution de continuité entre son armée de Lorraine et celle de Belgique. La France, au contraire, avait tout au long de ses 3oo kilomètres de frontière une liberté de mouvement, permettant à son armée de faire face à ce double péril et à sa défense de se porter avec toute la rapidité voulue sur le point le plus menacé. Le grand objectif de l'Allemagne fut dès lors de se procurer pour l'offensive ce même avantage; elle l'eut vite obtenu par le développement du réseau ferré dans ces régions de l'Ardenne

belge et cleTEifel; une liaison étroite fut ainsi établie entre ses deux champs de bataille éventuels, il lui devenait possible d'atteindre par la Belgique notre frontière du Nord.

Tout l'y conviait, tout l'y attirait. iNous d'abord, qui détruisions cette frontière quand le principal obstacle à l'offensive allemande était levé, quand la neutralité belge se trouvait infirmée par ce jeu des alliances européennes, qui mettait de force et préalablement dans le conflit les puissances garantes; l'Angleterre restait la seule garante effective de la neutralité belge; l'Allemagne, en allant vite, avait chance de terminer la guerre avant qu'elle fût en état d'intervenir effectivement.

Restait un dernier obstacle. Cette double action sur deux champs aussi distants exigeait une extension de front qu'aucune armée, dans des conditions normales, n'eût été en état d'assurer. L'Allemagne poussa sa natalité, alors que celle de la France restait paresseuse; elle accrut ainsi d'un tiers en quarante années le chiffre de sa population, et consécutivement de ses effectifs; elle entraîna militairement son peuple, en sorte que ses réserves pussent entrer immédiatement en ligne avec ses forces actives. C'est sa natalité redoublée qui lui donna les moyens de cette manœuvre sans précédent, de cette submersion totale de 3oo kilomètres de frontières.

En août 1914, toute notre frontière du Nord et de l'Est fut assaillie, couverte par ce formidable raz de marée; elle fut insultée, violée sur presque tous ses points; elle ne l'eût probablement été nulle part si, au lieu de les détruire stupidement, nous avions entretenu et utilisé les défenses que la sagesse et la

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prévoyance des précédentes générations nous avaient faites pour parer précisément à une telle agression, et si, au lieu de nous lancer dans l'aventure d'offensives géographiquement impossibles, nous nous étions tenus sur une solide défensive, dont la vieille armée nous avait donné les moyens et dont la nouvelle a attesté héroïquement qu'elle avait toutes les qualités.

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LA FRONTIÈRE DE VAUBAN ET DE SÉRÉ DE RIVIÈRES LA TROUÉE DE l'oISE

CouMuitei k- Une raison politique autant et plus que militaire, en l8i5, mit sur la rive gauche du Rhin la Prusse en contact direct avec la France*. L'Angleterre voyait là un moyen de dériver sur la Prusse le sentiment national français, depuis des siècles unanimement tourné contre elle, sans entrevoir qu'inévitablement l'étincelle de guerre partirait de là ; la Sainte- Alliance escomptait qu'un tel voisinage briserait les élans offensifs de la France révolutionnaire et impériale : la Prusse se prêta sans enthousiasme à la combinaison. Le contact était établi dans une région difficuîtueuse : la frontière franco-prussienne de 181 5 se prétait mal de part et d'autre à des déploiements offensifs; le vrai terrain de bataille était au nord, en Belgique, et dans un secteur assez circonscrit, car le glacis qu'elle mettait entre la France et la Prusse était quasi impénétrable dans sa

' Ouvrages consultés. — Commandant Marga, Géographie militaire, Ernest Bourges, Fontainebleau, 1880. — Théophile Lavallée, les Frontières de la France, Hetzel. — Eug. Tenot, la Frontière, 18JO-1882, Gerber-Baillière, i883. — Général Herment, Considérations sur la frontière du Nord, Chapelot, igiS. — Colonel Frater, Carte delà frontière du Nord-Est de la France, Chapelot.

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majeure partie, la nature ayant posé là un puissant obstacle : TArdenne.

Au nord des crêtes jurassiques de la Lorraine et du Luxembourg, un vaste plateau surgit de 200 à ^0Q mètres au-dessus des plaines circonvoisines, profondément raviné par les rivières qui y creusèrent leur lit, c'est l'Ardenne et son prolongement l'Eifel : contrée montagneuse au climat rude, boisée mais où les forêts alternent avec de grands espaces couverts de bruyères, terre friable couvrant souvent un sous-sol argileux impénétrable qui retient les eaux et y forme des tourbières ou des marécages, pays pauvre, où les communications sont rares, et jusqu'en 1870 tenu pour impraticable aux armées.

La Meuse traverse ou plus exactement côtoie et contourne les lisières occidentales de ce plateau ardennais. La Meuse est l'un des fleuves les plus importants de la France, Tune de ses plus puissantes défenses. Sa source est au plateau de Langres ; son cours, orienté d'abord du sud au nord, est parallèle et intermédiaire à la Marne et à la Moselle, dans le prolongement même de la trouée de Charmes, où il fait fonction de fossé défensif. A partir de Vaucouleurs, où elle s'engage dans le couloir des Hauts de Meuse, elle renforce sérieusement encore les défenses de notre frontière militaire de l'Est.

A Stenay, au sortir des Hauts de Meuse, commence sa participation à la défense de la frontière du Nord et son importance stratégique devient de tout premier ordre. En aval de Mézières, elle atteint le plateau de l'Ardenne, s'y fait un passage à travers des escarpements de 200 mètres de hauteur, quitte la France à Givet, monte à Namur et là, reçoit la

Sambre : dès son entrée et dans tout son parcours en Belgique elle y partagera la région basse de la région haute. A Namur, brusque changement de direction à droite, elle prolonge en réalité la Sambre plus qu'elle ne la reçoit et poursuit alors vers le nord son cours accru et élargi, mais toujours les hauteurs de sa rive droite domineront la rive gauche, constituant un avantage marqué pour l'agresseur germanique; elle traverse Liège, délimite sur un assez court espace la Belgique et la Prusse, à Maestricht passe en Hollande, coule enfui à travers des landes, des sables, des tourbières, se joint au Waal, l'une des branches du Rhin, et déverse dans la mer du Nord, au même point que l'Escaut, leurs eaux confondues. La Meuse, si elle est pour la France une solide défense, apporte à la Belgique une protection essentielle : c'est l'artère vitale : « Qui est maître de la Meuse est maître de la Belgique », a dit Jomini, et, pourrait-on ajouter, s'assure la clef de l'une des grandes portes de la France, car c'est la Meuse qui met en relations Paris avec Cologne et le centre de l'Allemagne.

L'obstacle que l'Ardenne met entre la Prusse et la France ne se retrouve plus au Nord de la Meuse ; c'est le pays plat, et la neutralité de la Belgique est alors le seul rempart de la France, — « rempart de papier », disaient déjà, avant Bethmann-Hollweg, Bernhardi et probablement d'autres encore avant lui. La région comprise entre Paris et la mer du Nord est presque totalement dépourvue d'accidents naturels, les routes d'invasion sont multipliées dans le nord de la Belgique : d'abord celle du littoral, puis d'Ypres sur Hazebrouck et Abbeville, de Meninà Armentières

et Saint-Pol, de Courtrai à Lille et Arras, de Tournai à Douai et Arras, de Monsà Valenciennes et Cambrai, de Namur enfin par les vallées de la Sambré et de l'Oise à Paris. Les premières sont surtout destinées à des armées de débarquement; la zone vraiment dangereuse toujours fut entre Lille et la Sambre, et le point le plus périlleux la route qui passe par Maubeuge, puis par Laon et Soissons descend sur Paris — le plus court chemin en provenance de Berlin, la voie classique des invasions germaniques, la trouée de l'Oise.

Dans ce pays plat du Nord, une seule crête a vraiment une importance stratégique, le soulèvement du Hainaut, — qu'on nomme encore les collines de la Sambre, — ligne de partage des eaux de la Meuse et de l'Escaut, qui longe tout le cours de la Sambre jusqu'à Namur. Le Français, s'il possède cette crête Mons-Charleroi-Namur, domine toutes les plaines de la Belgique; par elle un ennemi s'assurera la grande ligne Cologne-Paris avec les routes de la vallée de l'Oise et séparera ainsi nos armées du Nord et celles de l'Est. Ces collines de Sambre et Meuse sont donc la fermeture de la France au Nord, la grande porte de la trouée de l'Oise. La Sambre coule vers la Belgique du sud-ouest au nord-est, au long de cette crête essentielle ; parallèlement, mais en sens inverse, l'Oise descend de Belgique en France, sa rive gauche protégée par les faibles côtes de Thiérache. La dépression intermédiaire forme un couloir qui, par delà la frontière, s'élargit jusqu'à Namur; c'est là que l'Oise a sa source et que commence la vallée par où elle dévalera pour ainsi dire sans obstacle jusqu'à Paris. Comme nous l'avons déjà dit,

on a justement appelé l'angle montueux Charleroi- Namur-Dinant : l'esplanade de Paris; de Namur c'est en etïet la descente sans arrêt, et Namur est à deux marches de la frontière prussienne !

Cette ouverture de notre frontière, et par elle de la route de la capitale, fut toujours le grand souci des gouvernements dignes de ce nom, au fait de leur métier et conscients de leurs devoirs. Ce n'était alors un secret pour personne que défendre la frontière du Nord, c'était protéger Paris ; ce fut l'un des meilleurs titres de gloire de Louis XIV que d'avoir efficacement assuré cette protection.

Vauban en eut la charge et l'honneur; « Paris, disait-il au roi, est le vrai cœur du royaume et l'abrégé de la France, par qui tous les peuples de ce grand État subsistent et de qui le royaume ne saurait se passer sans déchoir considérablement de sa grandeur. » De fait une position géographique incomparable lui a permis de recevoir les divers courants latin, celtique, germanique sans subir la prédominance d'aucun; un bassin mollement ondulé, des vallées aux pentes douces, des rivières multiples ouvrent de toutes parts des communications avec l'Allemagne par les plaines de la Meuse et de l'Escaut, par la Loire avec l'Océan, avec la Méditerranée par la Saône. Ces fleuves firent de Paris un centre d'attraction sans égal, mais le mirent en constant péril d'invasion. Aussi le principal soin de la monarchie fut-il de fortifier ces limites septentrionales et spécialement le point le plus vulnérable d'où Paris risquait d'être atteint en quelques journées : à défaut d'une frontière naturelle, on constitua une frontière

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militaire et artificielle. Ce tut la grande œuvre de Vauban, sa frontière qui deux fois sauva la France, — « la frontière de fer », comme la qualifiait Carnot, « la frontière de boue », pourrait-on plus exactement dire, car elle eut pour principe et base l'inondation.

De la mer à la Meuse, aucun obstacle naturel ne venant limiter les opérations d'une armée adverse, Vauban établit au centre une position assez forte pour que l'armée de défense pût résister de front à l'ennemi, menacer ses flancs s'il tentait de la tourner et d'où aussi elle pût déboucher pour une contreoffensive. A cet eff^et, il prépara sur le cours de l'Escaut et de ses affluents des inondations que commandaient les places de Tournai, de Condé, de Mons, de iMaubeuge; il suffisait de fermer ces écluses pour tendre, de Tournai à Maubeuge, une immense ligne d'eau qu'on ne pouvait franchir que sur les ponts et les chaussées que gardaient ces places. Le flanc gauche de cette position était constitué par la Scarpe dont les places de Douai et d'Arras interdisaient le passage; le flanc droit, par la Sambre dont le cours était commandé par Namur, Charleroi, Maubeuge. En avant du front, la place d'Ath ménageait à l'armée un débouché offensif, soit sur l'Escaut, soit entre la Dender et la Sambre. « Vauban, a écrit Napoléon, n'a jamais prétendu que ces forteresses seules pussent fermer la frontière; il a voulu que cette frontière ainsi fortifiée donnât protection à une armée inférieure contre une armée supérieure, qu'elle lui donnât un champ d'opérations plus favorable pour se maintenir et empêcher l'armée ennemie d'avancer, et des occasions de l'attaquer

avec avantage, enfin les moyens de gagner du temps pour permettre à des secours d'arriver \ »

Le danger de la trouée de l'Oise n'était pas alors aussi grand qu'il fut depuis. Sans doute, cinq routes traversaient la frontière entre la Sambre et la Meuse, de Charleroi et de Namur conduisant par Beaumont à Alaubeuge, par Chimay à Avesnes, par Philippeville, Dinant, Rocroy vers Reims, mais le pays était couvert de bois et ces diverses routes tenues en première ligne par les places de Philippeville et de Marienbourg, reliées à Maubeuge et à Givet, et en seconde ligne par celles d'Avesnes et de Rocroy. Le plus court chemin sur Paris se trouvait ainsi protégé et une armée qui eût tenté de pénétrer par l'une quelconque de ces routes risquait d'être assaillie à la sortie, et avant même que d'être formée, par l'armée de défense massée dans la position centrale. Aussi, quand la France détenait Philippeville et Marienbourg avec la forêt de Thiérache, cette section de la frontière était-elle relativement assez sûre ; elle constituait même sur la basse Sambre une position offensive avantageuse, soit vers le bassin de l'Escaut, soit sur les communications d'un ennemi assaillant la frontière entre Sambre et Escaut.

* Napoléon, Mémorial de Sainte-Hélène, tome IL — « La valeur de l'organisation de Vauban provenait du parti qu'il avait su tirer des ressources du pays. Il avait pourvu les places de fossés pleins d'eau et de vastes inondations qui ne les rendaient abordables que sur une faible partie de leur enceinte. Il avait augmenté le nombre des canaux ; des forêts du Hainaut à la mer, il avait relié entre elles les différentes rivières, qui pouvaient ainsi voir renforcer le volume de leurs eaux et constituer, au moyen des barrages des places, d'énormes marécages qui rendaient ce terrain impraticable... Au milieu des eaux ou des terres détrempées s'élevaient les forteresses, auxquelles aboutissaient les canaux et d'étroites chaussées... les routes étaient alors peu entretenues et, seulsi les canaux pouvaient assurer le service des transports des armées : les forteresses de Vauban les tenaient tous. » (Général Herment, livre cité.')

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Ce fut vraiment en 181 5 que commença le grand péril de la trouée de l'Oise : une brèche fut alors faite dans ce coin de notre frontière; elle était assez peu perceptible mais de main d'ouvrier et terrible.

En 1814, les Alliés, unanimes dans la volonté de mater la France, pensaient l'avoir suffisamment fait en lui retirant la possession intégrale de la rive gauche du Rhin. La Belgique et la Hollande furent constituées en Pays-Bas| sous la souveraineté du prince d'Orange, en fait sous le contrôle de l'Angleterre; sur le reste une faute diplomatique inoubliable établit la Prusse. Le roi de Prusse ne se souciait guère de ces provinces rhénanes sur lesquelles il n'avait droits ni titres, il convoitait la Saxe et il proposa de les donner au roi de Saxe en compensation de ses Ltats. L'empereur de Russie était acquis à la combinaison, la France avait d'autant plus de raisons de l'accepter que le roi de Saxe était l'oncle de Louis XVIII, mais Talleyrand, par une véritable'aberration, dominé par la crainte de diminuer ainsi le parent de son roi, s'unit à Castlereagh pour la faire échouer; or, la diplomatie anglaise appréhendait que le roi de Saxe sous la dépendance de Louis XVIII ne laissât ces provinces sous l'influence de la France! Castlereagh, continuant les vues de Pitt son maître, voulait donner pour voisin à la France une puissance militaire de premier rang qui l'inquiétât continuellement sur ses frontières ; il proposa la Prusse et pour le malheur de tous, et notamment de l'Angleterre, ses vues prévalurent *.

Pour atténuer le préjudice, la frontière alors laissée

* Corrc>loondc:nce, dispatches and othcr papers of zn'scot/nt Castlereagh, second mat quess of Londcndcrry, Loi;don, William Shobeil, i852.

à la France fut meilleure que celle de 1792. La frontière de 1792 avait, dans ce secteur d'entre Sambre et Meuse, le tracé actuel, mais avec les trois enclaves de Barbenson, de Philippeville, de Marienbourg, ces deux dernières avec les forts qui gardaient la source de rOise et fermaient la vallée. Le traité de 1814 redressa sur ce point la frontière' et l'avança jusqu'à Thuin et Dinant, donnant par suite à la France tout le pays de Chimay, de Florennes, de Merbes-le-Château. La frontière de 1792, dans la région occidentale de TArdenne, avait le même tracé qu'actuellement, sauf qu'elle englobait, en un promontoire presque semblable à celui de Givet, les territoires de Bouillon et de Paliseul ; le traité de 1814 nous attribua toute la lisière occidentale de l'Ardenne, de Dinant à Bouillon (Beauraing, Gedinne, etc.), Paliseul excepté.

En somme, cette frontière de 1814 était forte et bonne; les Alliés, estimant que le voisinage de la Prusse était pour la France un châtiment suffisant, n'avaient pas voulu l'aggraver par une réduction de territoire. En i8i5, le sentiment fut différent et la frontière fut entamée de façon à donner à la Prusse et à la Sainte-Alliance une entrée en France. A cet effet, la vallée de l'Oise fut ouverte et les défenses de

> Il a fallu cette guerre pour nous faire connaître exactement et nos frontières d'avant la Révolution et celles du traité de 1814. Si extraordinaire que cela paraisse, elles étaient encore jusque-là ignorées: ce fut un des plus utiles travaux historiques, au cours de cette guerre, que d'avoir pu les préciser et nous nous sommes trouvés plus riches en territoire que nous ne l'avions cru et qu'on ne nous l'avait jusque-là enseigné. M. le professeur Fallex a droit à la reconnaissance de tous pour avoir mené à bien cette œuvre extrêmement délicate; on consultera avec fruit la carte qu'il a éditée chez Forest: « Allemagne ( Confédération du Rhin) royaume de Prusse et empire d'Autriche : 1806-1814, avec les variations des frontières de la France de 1789 à i8i5. »

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Vauban annulées sur ce point critique ; Barbenson, Philippeville et Marienbourg nous furent retirés * et la frontière reportée à ses limites de 1792: ce tracé, dont l'intention stratégique est évidente, nous éloignait de la basse Sambre, coupait toutes communications entre Maubeuge et Givet, et non seulement nous interdisait toute initiative offensive en Belgique, mais ne nous permettait même plus de défendre directement la trouée de l'Oise. Du coup et en fait, la frontière militaire était reportée très en arrière, sur la ligne La Fère-Laon. Ce péril de la trouée de l'Oise, ainsi créé par le tracé de la frontière de 181 5, fut vite accru par le chemin de fer, qui, lui aussi, suivit la voie classique des invasions. La ligne Berlin-Cologne-Paris descend la Sambre à partir de Namur, rejoint à Maubeuge la ligne Anvers-Bruxelles, et avec elle par Saint-Quentin va à Paris; une autre de Namur longe la Meuse et par Givet se dirige sur Rethel et par delà sur Reims, une troisième se détache de celle-ci, au-dessous de Givet, traverse la Thiérache belge par Chimay pour rentrer en France; une dernière, enfin, relie Hirson à Mézières. Hirson devenait donc un point stratégique de la plus haute importance, nœud de voies ferrées exceptionnel. L'autorité militaire demanda aussitôt à le fortifier; en 1870, rien n'était encore commencé. Nos malheurs nous ouvrirent les yeux; le général de Rivières obtint qu'un fort d'arrêt fût établi à Hirson ; il y eût fallu une place forte.

* Appendice : annexe n° 1. — Le retrait de ces « enclaves » fut opéré à la suggestion de Wellington ; le gouvernement anglais, sur ces mêmes conseils, demandait pareillement le démantèlement de Lille, dont il savait toute l'importance stratégique. (Cf. également lettre de Lord Liverpool à Castlereagh, du 23 août l8l5, dans la Correspondance citée.)

180 FRONTIÈRE DÉFESSIVE - ARMÉE OFFENSFVE

Consulter la Déjà OU a exposé le plan de défense de Séré de carte . Rjvières, il convient d'en rappeler le dispositif pour le Nord, puisqu'aussi bien, — et c'est l'objet de cette rechercbe, — son oubli fut dans cette guerre la cause de nos premiers échecs et de cette surprise stratégique qu'il fallut tout le génie français pour déjouer, mais seulement sur la Marne. On vient de voir que jusqu'en l8i5, quand par Philippeville et Marienbourg nous commandions la vallée de l'Oise, le point le plus dangereux était entre Sambre et Scarpe ; après i8i5, le danger s'était étendu au secteur d'entre Sambre et Meuse, le tracé de la frontière ne rendant possible une défense de front de la trouée de l'Oise que sur la ligne La Fère-Laon. Séré de Rivières se borna à établir dans la trouée le seul fort d'Hirson pour imposer à l'ennemi un arrêt de vingt-quatre heures, et il organisa la défense de la trouée de l'Oise, de la même façon que celle de la trouée de Charmes, par une menace de flanc telle que l'ennemi fut empêché de pousser plus avant.

A cette fin, il recourut à la même utilisation du terrain que Vauban et ne fit que remettre au point son ingénieuse frontière de fer et de boue. Le sol dans cette région est impraticable après les pluies et ne permet de se mouvoir que par les routes; d'autre part, de multiples voies d'eau opposent à l'envahisseur le plus sérieux obstacle, et dans les intervalles de vastes forêts contrarient son avance.

Comme Vauban, le général de Rivières établit sa position centrale de défense entre la Sambre et la Scarpe. La concentration de l'armée du Nord se faisait de Maubeuge à Flines, entre la Sambre et l'Escaut, sur un front de 3o kilomètres, couvert du

sud au nord par la forêt de Mormal, humide, marécageuse, presque impénétrable, et reliée à Valenciennes par la rivière de la Rhonelle, parallèle à la frontière et dont l'inondation devait être tendue par les forts du Quesnoy et de Curgies.

Ce front s'appuyait à droite sur les collines de la Sambre, que commandaient Maubeuge et Landrecies ; à gauche, sur une double ligne d'eau par les inondations de l'Escaut d'abord avec les forts de Condé et de Valenciennes, puis de la Scarpe avec ceux de Flines, de Maulde, de Raismes et la place de Douai. Par delà, entre la Scarpe et la Lys, la défense s'étayait sur la place de Lille, sa grande base, et entre la Lys et la mer sur les inondations de la Lys et sur les régions fortifiées de Dunkerque et de Calais.

Ainsi se trouvaient gardées toutes les routes d'invasion les plus directes; ce jeu combiné des places et des inondations, fermant sûrement la frontière, constituait une digue dont Maubeuge et Lille étaient les musoirs, et « sous la protection de laquelle devait s'opérer la concentration de l'armée du Nord au début d'une guerre contre l'Allemagne dans le cas oÎJ celle-ci violerait la neutralité de la Belgique' ».

Si l'ennemi se risquait à aborder cette position par son flanc droit, — la trouée de l'Oise, — il rencontrait Maubeuge; s'il voulait la tourner par son flanc gauche, il se heurtait à Lille.

Maubeuge, Lille, deux places d'une valeur stratégique sans égale: Maubeuge, tête de pont sur la Sambre, position off'ensive pouvant servir d'appui à une armée dont l'objectif serait les collines de Char-

• Commandant Marga, /ivre cité, t. I, p. J02.

leroi à Namur, dont la maîtrise assure celle de la Belgique; — Lille, saillant sur le tracé général de la frontière où aboutissent toutes les grandes voies ferrées vers Bruxelles et Anvers, et base incomparable de ravitaillement pour une armée opérant en Belgique; Lille, le chemin direct sur Gand et Anvers, et dont la possession entraîne celle de tout le nord de la Belgique et de ses bases de débarquement; Lille, point essentiel pour une coopération militaire britannique, et sauvegarde d'Anvers.

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