LIAISON PAR L ALLEMAGNE DES CHAMPS DE BATAILLE LORRAIN ET BELGE
La Conférence de Londres de l83o, érigeant la Belgique en Etat, imposa la démolition des forte- Consulter l resses les plus rapprochées de la France et, depuis i8l5, tournées contre elle; le gouvernement belge laissa par surcroît tomber les autres et ne conserva qu'Anvers. L'Angleterre était la grande protectrice, pour exercer sa tutelle, il lui fallait un point de débarquement. Tout l'effort défensif belge fut concentré sur Anvers qui devint et resta la base d'opérations et de ravitaillement de l'armée, le centre des approvisionneinents et des fabrications militaires et, en cas de guerre, le refuge du gouvernement et le réduit de la défense nationale, << dont la chute consacrerait la défaite et la perte de l'indépendance de la Belgique ' ».
Double erreur politique et stratégique. Ce choix d'Anvers était uniquement en prévision d'une attaque de la France et de l'intervention anglaise; par les
1 Ouvrages consultés. — Général Herment : L'état des forteresses belges et sa répercussion sur la défense de notre frontière du Nord, Lavauzelle, igiS. — Général Brialmont : La défense des Etats et les camps retranchés, Germer-Bailîière, Paris, 1876. — Les régions fortifiées : leur application à la défense de plusieurs Etats européens, Guyot, Bruxelles, 1890.
bouches de l'Escaut on avait accès à la mer, dont l'Angleterre était maîtresse. Mais les traités de l832 avaient imposé là à la Belgique une frontière franchement détestable et incohérente : les bouches de l'Escaut, dont la Belgique détenait tout le cours, furent données à la Hollande. Dès lors, en cas de guerre, l'accès d'Anvers pour l'Angleterre impliquait une violation de la neutralité de la Hollande, et celle-ci, par Flessingue, pouvait couper toutes communications ; mais on n'en vit pas tant, la Hollande était alors une simple chaloupe dans le sillage du grand navire britannique!
Non moins grave l'inconvénient résultant de la position' excentrique d'Anvers, à l'extrémité du royaume, sur la frontière; cette base d'opérations ne s'expliquait que pour une guerre contre la France, mais, la Prusse violant la neutralité, c'était pour elle la plus élémentaire tactique que d'attirer sur la Meuse l'armée belge pour la couper ensuite d'une base aussi en dehors de sa ligne d'opérations et sans liaison avec le reste du pays. La plus grande faute fut à la Belgique, quand s'accentua le danger du côté de l'Allemagne, d'avoir maintenu à Anvers sa base d'opérations. Au moment de la guerre, Anvers était pourvu d'une ligne avancée de 21 forts et de 9 redoutes, d'une seconde ligne de 10 forts, d'une enceinte fortifiée de l3 bastions : toute l'orientation des forts était contre la Hollande, et tous, sauf cinq, sur la rive droite de l'Escaut ; peu avant la guerre, le gouvernement belge voulut compléter par quatre nouveaux forts la défense à l'Ouest, qui n'était guère assurée que par une zone inondable, mais le projet échoua devant la résistance de l'opinion.
Pourtant îe danger se précisait et bientôt il ne fut plus permis de douter que, dans un conflit franco-allemand, la neutralité de la Belgique serait violée et que ce ne serait pas par la France. La vraie défense de la Belgique était la garantie de sa neutralité par l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse, la Russie et l'obligation pour toutes de faire bloc et front contre celle d'entre elles qui aurait forfait à son engagement et à l'honneur. Le groupement qui, après 1871, s'établit entre les puissances infirmait, de son seul fait, ces garanties : l'Autriche faisant alliance avec l'Allemagne, la Russie avec la France, l'Angleterre demeurait seule, et elle était loin et sans armée.
Après l'affaire Schnœbelé, on considéra en Belgique le conflit franco-allemand comme inéluctable et l'on chercha à se garer et à interdire le territoire comme champ clos. Brialmont organisa la défense de la vallée de la Meuse, jusque-là écartée, — peut-être pour maintenir, par la liberté de cette voie d'invasion, la menace que les traités de l8l5 avaient établie contre la France. Le plan de Brialmont fut de couvrir par la fortification les principaux points de passage du fleuve et d'en faire autant de points d'appui pour une armée de défense : Liège et Namur furent donc fortifiés en vue d'être mis à l'abri d'un coup de main ; leurs fortifications furent du premier coup au niveau des derniers progrès de l'artillerie et garnies de troupes alors suflisantes.
Brialmont prévoyait l'ofi^ensive allemande par la rive gauche de la Meuse : pendant que les forces allemandes de Lorraine contiendraient les armées françaises, une armée allemande à trois ou quatre corps, supposait-il, partant d'Aix-la-Chapelle, franchirait la
Meuse aux environs de Maestricht, masquerait par des corps d'observation Liège, puis Namur et se dirigerait sur Maubeuge soit par Tongres, Warenne et Gembloux, soit par Saint-Trond, Tirlemont, Jodoigne et Charleroi, — ladite armée se reliant aux armées de Lorraine par un corps d'armée qui, à travers l'Ardenne belge et le Luxembourg, se dirigerait sur le front Sedan-Mézières. C'était en 1892, et les effectifs des deux armées n'avaient pas la puissance qu'ils devaient acquérir ultérieurement. Brialmont écartait l'hypothèse d'une offensive principale par la rive droite de la Meuse, au travers du Luxembourg belge et de l'Ardenne, à cause du terrain, de la pauvreté du pays et des communications.
Liège et Namur furent donc seuls fortifiés. Liège, comme Lille, cominandait une région puissamment industrielle, riche, fort peuplée (la population du camp retranché dépassait, en 1914, Soo.ooo habitants); pays du charbon et siège de la métallurgie, — en Belgique comme en France concentrée sur une frontière et la plus menacée. Avec son immense panorama de cheminées et d'usines, ses charbonnages, hauts fourneaux, forges, fonderies, etc., Liège présentait pour une place de médiocres conditions, mais cela n'arrêta point, et elle fut dotée de six forts et six fortins, constituant un vaste camp retranché de i5 kilomètres de diamètre, dans toute son étendue traversé par la Meuse et dans son secteur sud par rOurthe et la Vesdre ; la ville se trouvait dans un bas-fond, sur la rive droite, les forts étant à une altitude moyenne de 25o mètres, sur la rive gauche de 180. Namur, au confluent de la Mu et sede e la Sambre, comme Liège était également dans un fond,
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avec un double cercle de collines; elle eut cinq forts qui, s'ils étaient bien établis, ne furent jamais mis au point.
Quoi qu'il en soit, avec ces deux points d'appui et le fort d'arrêt intermédiaire de Huy, la Meuse offrait une sérieuse ligne de défense; sur de telles positions une armée résolue pouvait singulièrement retarder la marche de l'envahisseur et donner à l'année française le temps, ou de se porter à son secours, ou de se mettre sur sa frontière sur une solide défensive et d'y attendre les événements.
Comme il arrive parfois même hors de France, à peine établi, le plan défensif de Brialmont essuya le feu des critiques. Tout le monde s'accordait sur la certitude d'une violation de la neutralité belge par l'Allemagne, on différait seulement quant au point où elle se produirait; Brialmont disait par la rive gauche de la Meuse; d'autres, et le général Ducarne en tête, par la rive droite.
Une armée allemande qui s'avancerait par la rive gauche, déclaraient ces derniers, serait trop éloignée de l'autre armée de Lorraine. Elle ne pourrait se faire un passage qu'après avoir pris Liège et Namur, ce qui exigerait un long siège : qu'elle échoue, c'est un désastre; qu'elle force la passe, elle se heurtera après à Maubeuge, à Hirson, à Givet, au lieu que, traversant l'Ardenne belge et le Luxembourg, elle gardera un étroit contact avec le gros de l'armée et pourra plus facilement déborder le front Toul- Verdun. Ils voyaient donc dans le secteur Sedan- Carignan-Stenay le point oii l'armée allemande aborderait la frontière française, et estimaient à six ou sept corps les forces de cette aile débordante;
elle en distrairait deux ou trois pour contenir l'armée belge, qui, alors, avec l'appui de Liège, de Namur, d'Anvers, pourrait être une menace de flanc appréciable : « Si l'un des belligérants doit distraire trois corps d'armée vers nous, — affirmait le général Ducarne, — non seulement il arrivera en nombre inférieur vis-à-vis de l'autre, mais il risquera de garder cette infériorité durant toute la campagne; et si la rencontre se produit chez nous et que nous jetions notre armée dans la bataille décisive, nous donnerons un double appoint à l'armée à laquelle nous nous joindrons par rapport à celle contre laquelle nous nous tournerons. »
On était en 1902 : ces controverses intéressantes se faisaient aux tribunes publiques; le grand Etat- Major allemand, à n'en pas douter, les entendait. Seule la France n'écoutait pas; son gouvernement, tout à l'illusion pacifiste, ne voulait connaître d'autres attaques que cléricales, il déclarait la guerre au pape et faisait le siège des congrégations...
Pour soutenir la probabilité de l'attaque aHemande par le sud de la Belgique, ces stratégistes invoquaient le défaut de liaison, l'insuffisance de communications entre les deux théâtres d'opérations, et l'impossibilité pour l'Allemagne, même avec ses effectifs renforcés, de pourvoir à l'extension démesurée du front que comporterait un plan plus excentrique : fatalement, une solution de continuité, ou tout au moins un point faible se manifesterait entre les deux armées allemandes, et ce serait pour l'armée française une occasion par trop favorable pour les couper et de les battre. Cela encore se débattait publiquement, et quand les Allemands
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s'employaient précisément à démentir la prévision en faisant disparaître cette discontinuité du front qui nous faisait repousser l'hypothèse de l'attaque par la rive gauche de la Meuse et le nord de la Belgique.
Le grand avantage pour l'Allemagne de ses frontières occidentales, telles qu'elles étaient sorties des traités de i8i5 et de 1871, c'est, avons-nous dit, qu'elles lui donnaient contre la France le libre choix de deux théâtres d'opérations en Lorraine et en Belgique, mais ils étaient éloignés et la région intermédiaire, l'Ardenne, fut longtemps désavantageuse, un pays disgracié, abandonné de Dieu et des hommes. L'Allemagne ne pouvait disposer de ces deux champs de bataille que s'ils étaient reliés, pour permettre un déplacement rapide de forces, suivant que le danger se manifesterait sur un point ou sur l'autre; sinon, et quelle que fût la difficulté des communications à travers l'Ardenne, l'armée française pouvait tirer parti de la situation et se mettre entre les deux armées assaillantes. Relier ces deux théâtres d'opérations fut, pendant un demi-siècle et plus, et sans qu'en France, semble-t-il, on s'en soit assez vite et assez complètement rendu compte, le grand objectif de la politique stratégique allemande. Insensiblement cette région du Luxembc urg belge cessa d'être impraticable aux armées, le chemin de fer tourna l'obstacle des Ardennes et leva l'interdit : du coup, le plus sérieux danger surgissait pour notre frontière dû Nord.
D'abord les communications entre la Lorraine et l'Allemagne du Nord furent établies directement par les deux grandes lignes qui, de Cologne et de
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Coblentz, aboutissaient à Trêves. Mais ces deux lignes se trouvaient, l'une à l'opposite, l'autre à une trop grande distance de la frontière belge; tout au long de cette frontière, sur le pourtour occidental de l'Eifel, fut établie une ligne à intentions manifestement stratégiques, car le pays dénué de ressources ne comportait pas un tel luxe de communications, et qui reliait entre eux et à Aix-la-Chapelle les divers camps militaires installés sur cette frontière : Eupen, Malmédy, Saint-Vith.
Deux lignes importantes traversaient l'Ardenne belge parallèlement aux frontières prussienne et française. La ligne Liége-Luxembourg côtoyait la région de l'Eifel, à proximité des grands camps allemands; à Ïrois-Vierges elle pénétrait dans le grandduché de Luxembourg, le traversait du nord au sud, puis se prolongeait par Thionville jusqu'à Metz. Une autre ligne, encore plus importante, de Namur où elle montait par Bruxelles sur Gand et Anvers, descendait par Marche et Saint-Hubert sur Arlon, et là bifurquait, d'une part sur Luxembourg, de l'autre sur Longw^y et Longuyon, où elle se branchait lux lignes françaises reliant Metz et Thionville à Sedan et à la grande ligne de la Meuse, artère principale de notre concentration du Nord.
Cette ligne de la Meuse avait son point de départ à Namur, elle remontait le cours du fleuve d'abord par Dinant, puic par Givet, où elle entrait en France; à Mézières, elle s'embranchait sur la ligne Rethel- Reims, puis redescendait par Sedan, Stenay, Verdun jusqu'à Commercy où elle rejoignait la ligne Paris- Nancy. Une pareille ligne appelait une sérieuse protection et devait être tenue non seulement hors
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de î'atteinte, mais même hors de l'approche de l'ennemi; or, déjà le contact était assuré et allait être multiplié par ces lignes de l'Ardenne belge, dont l'établissement changeait gravement les conditions de la guerre dans cette région ardennaise. « Une armée allemande, — écrivait déjà en i883 l'historien Tenot, — concentrée sur la ligne ferrée de Liége-Luxembourg, depuis la hauteur de Saint- Hubert jusqu'à Arlon, ne serait qu'à deux marches de la Meuse en aval de Stenay ; cet avantage a paru si frappant qu'on a été jusqu'à penser que la violation des territoires neutralisés pourrait être déterminée de la part des Allemands par l'unique intérêt de supprimer le couloir entre Verdun et la frontière neutre et d'aborder directement à travers le Luxembourg belge la ligne de la Meuse, de Stenay jusqu'à Mézières*. »
L'utilisation par l'Allemagne, au cas d'une guerre, de ces lignes n'était guère possible que par Liège. Ce centre devenant le seul point de déversement de toutes les armées du nord de l'Allemagne, l'encombrement qui en résulterait risquait d'équivaloir à une quasiinterdiction; de toute nécessité il fallait décongestionner une telle régulatrice : ce fut l'objet d'une politique extrêmement adroite et menée, par directions et capitaux interposés, avec une clairvoyance et un esprit de suite hors pair.
Le réseau ferré du Sud de la Belgique offrait ce
1 Pour intercepter la ligne de Virton à Montméd)', Séré de Rivières proposa l'établissement d'un fort d'arrêt à Velosne; un crédit de deux millions fut prévu, mais non utilisé, la place de Montmédy seule fut conservée (Considérations sur la reconstitution de la frontière de l'Est (l5 novembre 187 5), par le général Séré de Rivières. Manuscrit communiqué par la famille du général.)
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dispositif : deux lignes orientées du nord au sud, parallèles; de l'autre côté de chaque frontière, dans l'Eifel prussienne et en France, deux autres lignes dans la même direction; c'était comme les quatre montants d'une double échelle : ainsi se trouvaient mis en communication les théâtres d'opérations de Lorraine et de Belgique. Pour permettre la pénétration directe de l'Allemagne en France, il suffisait de relier ces montants par des échelons, ces lignes perpendiculaires par des tronçons horizontaux : ce qui fut fait lentement, insensiblement, méthodiquement.
Ce furent d'abord les lignes Liége-Luxembourg et Namur-Arlon qui furent reliées par deux lignes Rivage-Marche et Trois Vierges-Bastogne-Libramont. Le réseau intérieur belge se trouvait ainsi resserré, mais les frontières réciproques n'étaient pas encore directement pénétrées. La frontière française le fut d'abord : la ligne Namur-Arlon fut reliée à la ligne française de la Meuse par un tronçon Jemelle-Dinant; et en territoire belge, tout au long de la frontière française, fut établie une nouvelle ligne dont le point de départ fut à Houyet et qui, par Beauraing et Paliseul, rejoignait à Virton la ligne Sedan-Longwy-Luxembourg et, en fait, la ligne de la Meuse, liaison de nos armées du Nord et de l'Est. L'impénétrable Ardenne se trouvait ainsi sillonnée d'un réseau ferré en direction de la France, dont en plusieurs parties il traversait la frontière.
L'Allemagne, pourvai qu'elle violât la neutralité belge et luxembourgeoise, avait donc toutes facilités d'entrer en France, mais encore par un détour et en passant par Liège ou Luxembourg : forcément l'écoulement de ses armées par ces deux seuls
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points devait amener un long et dangereux retard. Entre 1900 et 1907, — au moment même où le gouvernement français laissait aveuglément tomber sa frontière du Nord, — l'Allemagne établit des tronçons, exclusivement stratégiques, pour relier directement, à travers la frontière, aux lignes belges ses camps militaires d'Eupen, de Malmédy,deSaint-Vith. Eupen, déjà relié à la ligne Cologne-Liége-Paris, fut doté d'une ligne de décharge qui, d'Aix-la-Chapelle par Bleyberg, aboutissait à Anglure, en plein camp retranché de Liège; Malmédy fut relié par Trois-Ponts à la ligne Liége-Luxembourg; Saint-Vith fut pareillement embranché sur cette même ligne à Trois-Vierges, à la pointe nord du Grand-Duché. L'intention était claire et le danger aussi * : le gouvernement français y répondit en autorisant, en 1912, dans le dessein d'améliorer les conditions de transport des charbons belges aux forges françaises de Messempré — une ramification de la ligne Namur-Arlon, qui de Neufchâteau aboutissait à Carignan, en jonction avec Sedan, traversait la frontière française à un de ses points particulièrement critiques, car elle infirmait la défense de la place de Montmédy.
Ce développement des chemins de fer donnait à l'Allemagne la libre disposition de ses deux théâtres
* Le baron Beyens a ainsi exposé dans son livre L'Allemagne avant la guerre, van Oest, Paris, igiS, p. 332, ces préparatifs d'invasion :
« Dix lignes de chemins de fer existaient déjà en 191 1, à une ou deux voies, partant de la région de l'Eifel pour aboutir à la frontière belge ou au grand-duché de Luxembourg; quatre autres étaient en construction, quatre encore en projet. La plupart de ces lignes, inutiles au trafic» n'avaient qu'un but stratégique. Des gares complètement outillées, des quais d'embarquement pour les troupes étaient édifiés avec l'organisation et la méthode dont nos voisins sont coutumiers. Un vaste camp de concentration, possédant un champ de tir pour l'artillerie, avait été établi à Elsenborn, près de Malmédy, à deux pas de la frontière. »
d'opérations; il rendait, quant à la France, tout son danger à sa frontière du Nord et les pires conséquences aux traités de l8l5 et de 1871. La F'rance était plus que jamais condamnée à la défensive sur ses 3oo kilomètres de frontières où elle se trouvait exposée à une agression de l'ennemi. La neutralité de la Belgique et du Luxembourg ne constituait un avantage qu'à la condition que cette neutralité fût, de part et d'autre, respectée : or si la France y était résolue, l'Allemagne fut toujours d'un sentiment contraire. L'Allemagne n'avait pas à défendre ses frontières de Belgique : la France, en effet, eût-elle voulu attaquer l'Allemagne par le sud de la Belgique, — et c'était le seul point possible du fait de la pauvreté de ses effectifs, — qu'elle n'eût pas trouvé les mêmes facilités de pénétration ; l'Ardenne, qui se terminait en France, se prolongeait en Prusse rhénane par le massif montueux et rude de l'Eifel, qui était une solide défense naturelle,
L'Allemagne n'avait donc à assurer contre la France que sa frontière de Lorraine et d'Alsace, soit l5o kilomètres, et là encore les positions se retrouvaient inégales. En Alsace elle avait la protection des Vosges dont elle tenait les crêtes et le Donon : sa frontière lorraine restait son seul souci et elle se ramenait, en somme, à la défense du secteur Sierck- Sarrebourg. Cette partie-là de la Lorraine était sans notables accidents naturels, mais toutefois couverte, dans presque tout son développement, par le large fossé de la Moselle, en avant duquel, de Thionville à Metz, se trouvait la protection de puissants coteaux. Les seuls points vraiment critiques étaient, au sud de Metz, les trouées de
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Morhange et de Sarreboiirg, accédant à la vallée de la Sarre et formant le prolongement de notre trouée de Charmes. Pour la défense de cette région, les Allemands copièrent le système du général Séré de Rivières et, par une ironie cruelle, à l'heure même où la France laissait tomber dans le Nord la barrière tutélaire que ce meilleur d'entre ces enfants y avait posée.
Le grand Etat-Major allemand établit ainsi, entre Metz et les Vosges, une trouée Morhange-Sarrebourg, analogue à celle de Charmes, et en vis-à-vis; entre Toul et Épinal nous leur avions tendu une souricière, entre Metz et les Vosges, les Allemands nous en tendirent une autre, répondant à l'obstacle des Hauts de Meuse par l'extension et le renforcement de la zone d'action de la place de Metz.
L'Etat-Major allemand n'avait pas contre les fortifications les préventions du nôtre, et il en tira un puissant parti. De 1893 à 1901, lo5 millions furent dépensés pour ces fortifications; de 1901 à 1911, 335 millions, dont la plus forte part alla à Metz, qui devint un immense camp retranché. Son périmètre fut étendu de 25 à 90 kilomètres: 23 forts lui firent une ceinture sans égale. Ils protégeaient au nord le bassin minier de Thionville, tenaient sous leurs feux nos principales mines de Briey et, reliés à ceux de Thionville, rendaient cette zone parfaitement inabordable. L'action des autres forts, au sud de Metz, réduisit sensiblement la trouée de Morhange.
Cette trouée, de 85 kilomètres de largeur, était coupée en deux parties inégales, entre Dieuze et Sarrebourg, par une région de forêts et d'étangs, difficilement praticable ; la partie libre, de Dieuze à
Metz, avait 55 kilomètres ; des ouvrages furent établis à 12 kilomètres au sud de Metz, à Verny, à Orny, à Sorbey, dont l'action s'étendait à 20 kilomètres et qui battaient la ligne Metz-Strasbourg par Benstroft et Sarrebourg. En 191 3 des travaux furent entamés pour étendre cette zone de protection jusqu'à la côte de Delme; la trouée de Morhange eût été en fait quasiment bouchée, et il ne fut resté libres, entre Sarrebourg et le pied des Vosges, qu'une douzaine de kilomètres. Au surplus, à l'instar encore de notre frontière du Nord, dans cette région marécageuse, des inondations furent aménagées, que les Allemands ne négligèrent pas de tendre dès les premières heures de la guerre.
11 n'y eut pas que la Lorraine à être ainsi défendue contre une attaque française, l'Alsace le fut pareillement. Au lendemain de 1871, Strasbourg avait été entouré d'une ceinture de i3 forts ; deux autres furent ajoutés au sud pour commander la vallée de la Bruche et la route du col de Saales : leur action combinée avec celle des autres fermait complètement l'Alsace à la hauteur de Strasbourg et limitait singulièrement les conséquences d'une offensive dans le sud de l'Alsace. Pour empêcher, d'ailleurs, que Strasbourg et sa ligne de défense pussent être tournés par la rive droite du Rhin, on remania les fortifications de Neuf-Brisach, et le passage du Rhin par le chemin de fer de Colmar à Fribourg fut ainsi interdit. De même à Huningue et à Baie : des ouvrages élevés sur les deux rives tenaient toutes les voies d'accès, ferrées et autres. La plaine du Rhin était de la sorte solidementbarrée : « Cette situation, — constatait en 1912 le général Herment, — entrave très fortement
toute offensive française et elle permet de lui tenir tête avec des troupes de campagne inférieures en nombre, en utilisant pour la défense de ces positions fortifiées des troupes de réserve. »
Ces fortifications de Lorraine et d'Alsace valaient à l'Allemagne une armée de plus de cent mille hommes.
Dans ce même temps, la France sapait ses forteresses et ouvrait toute grande sa frontière du Nord. C'est, en effet, en 1899 que, de la théorie, la réaction contre la fortification passa dans les faits : à cette date fut présenté le projet Freycinet, qui équivalait à l'anéantissement de l'œuvre de Séré de Rivières : toutes les places condamnées, à l'exception de Toul, Verdun, Epinal, Belfort ; prétexte, la trop forte dépense qu'eussent exigée leur transformation et leur mise au point. Devant la protestation de quelques militaires notables et l'hostilité de l'opinion le projet fut retiré, mais non son intention destructrice ; c'était là moins l'initiative personnelle d'un ministre d'un jour que la pensée profonde de l'Etat- Major, et elle se traduisit par la condamnation de la frontière du Nord et de notre seconde ligne de défense.
Les places portées sur la liste fatale ne furent pas déclassées, — seuls le furent Condé-sur-Escaut et Le Quesnoy, ce qui, déjà, était grave, — mais elles cessèrent d'être entretenues, ce qui était pire, puisqu'en cas d'insuccès, elles pouvaient être utilisées par l'ennemi contre nous; la mort, pour lente qu'elle fût, était sûre. Et s'il se fût, par extraordinaire, rencontré un ministre de la Guerre qui ne partageât pas, sur les fortifications, ces opinions destructrices, et
qui voulût les remettre en état, ce téméraire aurait vu se dresser le ministre des Finances : « Jamais, — déclarait au Sénat, le l3 juillet 1914, le ministre de la Guerre, — les commissions parlementaires n'ont rien refusé, à ce sujet, à un gouvernement, mais lorsque le ministre de la Guerre s'adresse au ministre des Finances, il reçoit de lui l'ordre impératif de comprimer les dépenses. »
Non seulement on n'entretint pas, mais en 1911, après l'angoissante alerte d'Agadir, alors qu'était achevée la construction de ce réseau ferré de Belgique et de l'Eifel, qui ouvrait à l'Allemagne tous les chemins du nord de la France, et que ses fortifications renforcées de Lorraine et d'Alsace lui permettaient de porter le gros de son eftort sur la Belgique, M. Messimy, ministre de la Guerre du cabinet Caillaux, proposa et obtint la démolition de nos défenses du Nord : déclassement du fort d'Hirson, clet de la trouée de l'Oise, — de ceux de Curgies, de Maulde, de Flines, soit de ce qui restait de la barrière défensive d'entre Sambre et Scarpe, — des places de La Fère, de Laon, du fort de Condé-sur-Aisne, c'est-à-dire l'anéantissement de notre seconde ligne de défense. Presque au moment où l'ennemi se concentrait contre nous, nous lui ouvrions la plus dangereuse et la plus courte des voies d'invasion ! Interprète de la pensée de l'Etat-Major et du Conseil supérieur de la Guerre, M.Messimy demandait même ledéclassementde Lille, mais Driant se mit en travers, et le projet ne passa pas.
Quand la guerre éclata, la frontière de Séré de Rivières, méconnue et abandonnée, ne constituait plus, dans le Nord, qu'une curiosité archéologique.
Seules les places de l'Est restaient debout, mais encore en quel état et avec quel armement! Tous les forts entre Toul et Verdun, sauf un, dataient de 1875 et n'avaient reçu aucune réfection, leurs canon^ étaient toujours tournés vers la Meuse, c'est-à-dire vers la France; entre eux aucune communication qui permît d'assurer la convergence de leurs feux, les fils téléphoniques et télégraphiques les reliant au noyau central étaient pour la plupart aériens ; dans certains, des canons, dont quelques-uns dataient de 1700 et lançaient, à peu de distance, une sphère creuse munie d'une fusée en bois datant de 1870'. Les places disposaient de cancns de l55 et de 120, de 80 et de 90, dont les gouverneurs inlassablement mais inutilement réclamaient le remplacement par des 75, et, faute de tracteurs suffisants, ces grosses pièces étaient immobilisées.
Les cinq équipages de siège, organisés en 1887, avaient été, lors de l'alerte de Fachoda, répartis sur le littoral et y étaient restés : on en reconstitua bien deux en 1912, mais avec des pièces vieilles de trente et quarante ans et dont certaines étaient approvisionnées avec des obus en fonte.
Malgré les réclamations des gouverneurs, jamais les approvisionnements ne furent à leur plein réglementaire ; les obus en acier ne furent que très lentement substitués aux obus en fonte. Et malgré encore d'incessantes réclamations, ces approvisionnements, loin d'être disséminés dans des magasins blindés, étaient groupés dans des arsenaux, parfois même
* Journal officiel, séance du Sénat du l3 juillet 1914 : discours de M. Charles Hunibert.
logés SOUS des hangars en tuiles : en juillet 1914, on creusait seulement les fondations de quatre magasins blindés, et il en eût fallu vingt.
C'est sur une frontière en un tel état que l'ennemi allait faire la plus formidable pesée qui se fût jamais vue...
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