PAR LA BELGIQUE
Ce mépris irraisonné et déraisonnable de la fortification amena la ruine de notre frontière militaire du Nord; comme ce sentiment fut consécutif au discrédit de l'idée de défensive et à l'exaltation sans mesure de l'esprit d'offensive, il convient de revenir sur cette doctrine militaire et de faire plus amplement l'histoire de cette grave erreur *,
Écartons d'abord un malentendu initial; on confond l'offensive stratégique avec la tactique offensive, appliquant à la conduite des armées ce qui est en réalité une vertu individuelle, la volonté d'agir, « le cran », la course audacieuse à l'ennemi, la recherche passionnée du corps à corps. La circonspection est,
» Ouvrages consultés. — Capitaine Sorb, la Doctrine de défense nationale. Berger- Levault, igiS. — Lieutenant-colonel Grouard, la Guerre éventuelle, Chapelot, tgiS. — Lieutenant-colonel, Emile Mayer, Autour de la guerre actuelle : essai de psychologie militaire, Chapelot, 1917* — Jaurès, Proposition de loi sur l'organisation de l'Armée (10" législature, n'' 457). — Capitaine Daille, Essai sur la doctrine stratégique allemande d'après « la Bataille de Cannes », par le feld-maréchal de Schliefen, Berger-Levrault, 1914. — Emile Laloy, De Clausezuitz à Hindenburg, Mercure de France, 16 juin 1916.)
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au contraire, une des qualités éminentes du chef; la décision commande la réflexion ;
On va d'un pas plus ferme à suivre qu'à conduire,
affirmait Corneille. On l'oublia; l'idée d'offensive fut associée à celle de puissance et d'action, conséquemment de courage, et l'idée de défensive à celle de faiblesse, d'inertie, de pusillanimité, de peur.
La réalité est différente. Le propre de l'offensive est d'imposer sa volonté à l'adversaire, de prendre sur lui l'initiative, de le forcer à faire ce qu'il ne veut pas; la défensive, au contraire, a pour caractéristique de se soustraire à la volonté de cet ennemi, de ne pas faire ce qu'il veut et de l'empêcher de faire ce qu'il voudrait. La défensive est négative, elle empêche d'être battu mais ne permet pas toujours de battre, s'en remettant au temps ou à des facteurs non militaires; c'est la sauvegarde du moins fort. On a très exactement dit que c'était une armure, alors que l'offensive était une arme; celle-ci permet de porter le coup avec succès, celle-là de le recevoir avec le moindre dommage. L'offensive seule amène militairement le succès décisif et rapide.
Napoléon affirma et prouva la supériorité de l'offensive. Alors que les stratèges de l'ancien régime avaient l'obsession du terrain et des « positions naturellement fortes », que le grand Frédéric cherchait avant tout l'enveloppement, Napoléon préconisa la manœuvre hardie qui porte le coup vite et loin, et, pour qu'il soit décisif, sur le gros de l'ennemi, en cherchant la rupture par la vigueur de l'attaque : ce sont les hommes, et non le terrain, qui gagnent les batailles.
C'était répondre au sentiment militaire français;
longtemps, sinon toujours, l'infanterie française méprisa le feu et n'estima que l'arme blanche ; la balle est folle, disait-on, seule l'arme froide est sage. Même quand le tir se précisa et s'allongea, ce sentiment ne se modifia point; les armes de précision, répliquait-on, ne sont dangereuses que de loin, il n'y a que le cœur qui vaille, il dompte la matière, rien ne résiste à la furie française. Nous voyions la guerre comme elle aurait dû être ; les Prussiens la virent comme le progrès de la balistique exigeait qu'elle fût ; les premiers ils comprirent que le cœur pourrait être mis en échec par le nombre et par le matériel, et quand ils eurent l'un et l'autre, ils adoptèrent la méthode offensive et s'offrirent des imitations des victoires napoléoniennes.
Nos militaires se persuadèrent alors qvi'ils avaient été vaincus en 1870 par l'offensive, et l'histoire des campagnes napoléoniennes devint l'évangile stratégique : le « Dieu des armées » eut ses pontifes. Sans rechercher si le secret de la manœuvre napoléonienne n'était pas par-dessus tout dans l'illumination du génie, le coup d'œil, l'inspiration, en un mot, dans Napoléon ; sans tenir compte non plus de la qualité et du commandement des armées qu'il eut devant lui, on découvrit dans les campagnes napoléoniennes une méthode passe-partout, facteur automatique de la victoire, et l'on prit la lettre pour l'esprit. Napoléon pourtant avait dit qu' « une armée doit changer de tactique tous les dix ans », que l'art de la guerre est une incessante évolution, rien n'y fit.
La flamme de l'offensive napoléonienne fut rallumée dans l'âme de la nouvelle armée par l'Ecole de guerre et par la prédication d'un officier moraliste,
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de la lignée des Vauvenargues, — une pensée vigoureuse dans un corps frappé tout jeune par la paralysie, — le capitaine Gilbert.
La France, affirmait-il, fut vaincue en 1870, parce qu'elle avait déserté les méthodes napoléoniennes, qu'elle n'avait pas pris dès le début l'offensive ; la campagne prussienne ne fut qu'un pastiche des guerres impériales ; nous retrouverons la victoire en revenant à ces traditions vigoureuses; au lieu de les recevoir des imitateurs allemands, allons directement à la source : à défaut d'un génie unique comme Bonaparte, le succès peut être la résultante d'un ensemble de bonnes méthodes. C'était pour enfiévrer les jeunes : de son fauteuil de paralytique, Gilbert émut toute l'armée et lui passa sa flamme ; Jaurès a joliment dit qu' « il ralluma dans le camp du vaincu les feux d'Austerlitz ». On était alors dans les jours du boulangisme : un frisson d'audace et de revanche traversait l'âme nationale, et dans le moment même où le gouvernement s'efforçait de ruiner en tout et partout l'esprit napoléonien, il laissa l'armée se faire une âme napoléonienne ; notre histoire contemporaine est pleine de telles contradictions...
Napoléon ne fut pas seulement dieu, mais idole, presque fétiche, et l'on fit de la méthode offensive une religion, une orthodoxie intransigeante, un dogme exclusif et prompt à l'exclusive: il se fit comme une franc-maçonnerie de l'offensive, qui devint l'opinion « chic », le bon genre et pour les habiles le moyen de parvenir.
Tout pourtant déconseillait une offensive initiale, stratégie et politique.
Assurément, la guerre étant le conflit de deux
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volontés, l'essentiel est de s'assurer l'initiative et l'offensive le meilleur moyen, mais cette offensive n'est possible que si l'armée trouve au dehors le champ nécessaire à son développement ; c'est par-dessus tout une question de frontières. Or, précisément, — et c'est ce que toujours on oublia, — en i8i5 et en 1871 nos frontières avaient été tracées au Nord et à l'Est pour nous interdire un tel déploiement offensif. A l'Est, notre frontière militaire était très en deçà de la frontière politique; celle-ci, à l'un de ses points les plus critiques, avait une forme enveloppante qui permettait aux Allemands d'y masser leurs forces pour un effet écrasant et de nous y attaquer à la fois de front et de flanc — à Longwy, en effet, la frontière en équerre forme un étau pour coincer une armée même de défense, et c'est pour cela que Moltke tint tant à s'assurer de Metz que Bismarck voulait abandonner. La seule manœuvre offensive ne pouvait se faire qu'à travers la Belgique, et un obstacle plus fort que toutes les défenses naturelles s'y opposait, l'honneur.
D'autre part, la condition de l'offensive c'est la rapidité, l'avantage est à qui attaque le premier : « Toute guerre offensive, a dit Napoléon, est une guerre d'invasion. » La République française était, chaque année, plus résolue à ne pas attaquer l'Allemagne, et le gouvernement impérial allemand de plus en plus décidé à attaquer la France; l'Allemagne avait des institutions politiques et militaires qui lui assuraient l'initiative, elle pouvait commencer subrepticement sa mobilisation très avant qu'elle fût décrétée, elle s'étrJt ainsi donné sur nous une avance de plusieurs jours.
Tout nous imposait la défensive. D'abord les faibles contingents que nous valait notre natalité réduite ; nous étions les moins nombreux. Puis les conditions même d'alliance des puissances continentales. Notre alliance avec la Russie, semble-t-il (car nous ne connaissons pas encore ces traités !!) était défensive, et pareillement celle de l'Italie avecTAllemagne, et, comme l'offensive militaire n'est réalisable que par l'offensive diplomatique, à la prendre nous risquions d'écarter de nous la Russie et de mettre contre nous l'Italie.
D'autre part la mobilisation de la Russie était d'une lenteur désespérante et incoercible, qui nous obligeait nécessairement à gagner du temps pour avoir notre maximum de forces — nécessité que renforçait encore l'éventualité d'une coopération anglaise. La défensive est pour le moins fort le seul moyen de tempoiiser, et il était clair, par contre, que l'Allemagne, devant aller vite pour se retourner contre les Russes, serait au contraire condamnée à l'offensive la plus accentuée; n'était-ce pas faire son jeu que de nous précipiter sur elle, aussitôt après l'achèvement de notre concentration?
Par-dessus tout, les progrès de l'armement faisaient à la stratégie et même à la tactique une loi de la défensive. En 1884, la France, la première, dota son armée de la poudre sans fumée, en 1886 du fusil à mrgasin; cette double invention obligeait à s'abriter et créait ce qu'on appelait déjà « le vide du champ de bataille », — puissants atouts pour la défensive, sérieux obstacles à l'offensive. Quand, en 1897, nous créâmes le canon à tir rapide et que fut supprimé, dans l'artillerie, le dépointage dû au recul, l'inviola-
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bilité du front fut plus qu'une hypothèse* : avec les anciennes armes et la lenteur de leur chargement, le feu ne pouvait acquérir une densité telle qu'il fît barrage, l'infanterie, dans Tintervalle, s'élançait et, en quelques bonds, arrivait au corps à corps. Avec les armes à chargement continu et à tir rapide, le contact était presque impossible, la défensive prenait une puissance formidable. En 1898, la mitrailleuse, amenée par Hotchkiss à son point de perfection, multipliant par cent la puissance du tir d'infanteiie, rendait pour ainsi dire irréalisable tout combat à découvert.
Il suffisait de regarder et de réfléchir, et pourtant ce fut le moment où la fièvre offensive prit sa courbe ascendante; le parti pris, Tamour-propre professionnel aidant, on en vint rapidement au credo quia absurdwn.
Toujours en France le sentiment domina la raison et 1 idée y eut une royauté absolue, pour ou contre, tout ou rien; faute d'un arbitre souverain, ks passiens collectives gouvernent et donnent beau jeu aux théoriciens, aux rêveurs, aux chercheurs d'absolu et abstracteurs de quintessence. On est plus réaliste et pratique en Allemagne, la raison subjugue le sentiment, l'éclectisme prévaut, l'idée n'est pas jugée en soi, mais en fonction du but visé. Les Allemands,
' Nous avons déjà dit que dès 1902, à la suite de la guerre du Transvaal, le général de Négrier avait fait entendre que le combat de rupture était devenu plus que scabreux. A cette date, un autre officier, le lit-utenant-colonel d'artillerie Emile Mayer, affirma que l'inviolabilité des fronts était désormais quasi certaine : on cria à l'hérésie. Lire sur ce point le livre déjà cité de cet officier : Autour de la guerre actuelle : essai de psychologie militaire — livre étrange et intéressant, plein d'idées qui ne sont pas banales, hérésies d'hier, vérités d'aujourd'hui.
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pour leurs méthodes de guerre, ne furent pas les hommes de la seule idée offensive; ils étaient pour Toffensive sr^ns dédaigner la défensive, sachant prendre et laisser de Tune et de l'autre, les combinant, les associant, faisant en somme de l'opportunisme stratégique et appliquant là, comme tn tout, cette politique de contre-partie qui, en diplomatie de même que dans le domaine économique, les servit si bien : attendre l'ennemi, le laisser abattre son jeu, et alors jouer le jeu inverse en ayant soin de donner le change et même de manifester des intentions contraires. Cette tactique, en résumé assez simple, jointe à une méconnaissance totale de l'honneur et à une complète indépendance dans le choix des moyens, a toutes chances d'amener la surprise. Après 1870 le premier et plus grand danger pour nous avait été que l'Allemagne abusât des avantages de safrontière pour rendre, au cas d'une tension diplomatique, impossible notre concentration : grâce au général de Rivières, cette menace fut atténuée, mais non conjurée. Le grand Etat-Major allemand nous maintint dans la crainte d'une attaque brusquée : Moltke, après la guerre, renforça la couverture allemande et nous renforçâmes la nôtre. Le règlement de 1875 sur le service des armées en campagne s'inspira de la plus grande prudence; en face d'un vainqueur redoutable et inapaisé, avec une armée débilitée et des frontières ouvertes, il n'y avait que la défensive. L'armée supporta le joug, mais réclama bientôt la répudiation d'une tactique timorée qui, prétendait-on, amollissait le soldat et lui enlevait tout élan : le commandement tint bon. Les règlements de i883 et de 1895 proclamèrent bien que seule l'offensive
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donne des résultats décisifs, — pure clause de style, — l'esprit de ces règlements était d'essence défensive, ils imposaient l'expectative, la méthode rationnelle, que le général Langlois formulait ainsi : « Pas d'idée préconçue, tâter partout, pousser à fond où le combat a montré le point faible de l'adversaire et non sur le point fort, et pour cela garder à sa disposition de fortes réserves. »
C'était la sagesse et le bon sens, d'autant que la doctrine stratégique allemande n'avait pas encore ses assises, qu'elle était en évolution et cherchait à s'adapter aux conditions de la guerre moderne. Moltke, après 1870, — quand nous proclamions que notre défaite était due à l'offensive allemande, — revenait au vieux principe de Clausewitz que « la défensive donne plus de force que l'offensive » et affirmait la supériorité du tir sur l'arme blanche. A Guillaume II, voulant une stratégie à son effigie, il fallait un stratège plus « génial »; il le découvrit en 1891 dans la personne de von Schlieffen, qu'il promut du coup chef d'État-Major général, et en commun, dit-on, ils élaborèrent la nouvelle doctrine.
La stratégie d'épuisement, fondée sur la défensive, fait durer la guerre, elle est impossible à une époque oij l'existence de la nation repose sur la marche ininterrompue du commerce et de l'industrie, oij l'entretien de millions d'hommes se chiffre par des milliards; le but de la bataille sera donc la destruction rapide, décisive, de la force armée ennemie, et le moyen n'en pourra être qu'une offensive intensifiée, mais sous quelle forme et dans quelles conditions? La doctrine napoléonienne, fondement de la stratégie française, préconisait la rupture du front
par une attaque de masses : convaincu, au contraire, qu'avec le perfectionnement de l'armement, le tir affirmait de plus en plus sa supériorité sur le choc et permettait de réduire d'un tiers les eflTectifs d*un front de défense, le grand Etat-Major allemand estimait que l'attaque de front avait de moins en moins de chances et qu'elle coûterait si cher à l'assaillant qu'on ne pourrait appeler victoire l'avantage qu'elle procurerait.
La guerre sud-africaine apporta des enseignements qui furent mieux compris en Allemagne qu'en France : « La puissance du fusil et l'invisibilité des buts, — écrivait en juin 1902 le général de Négrier dans une impressionnante étude de \2i Revue des Deux Mondes, — rendent les fronts difficilement abordables par des attaques brusquées; la décision du combat doit être cherchée dans la combinaison des feux de flanc et d'écharpe; l'enveloppement à grande distance réalise souvent cette condition par le fait même de la manœuvre. » C'était la remise à la mode de la manœuvre favorite du grand Frédéric; le grand Etat- Major allemand y revint dans son règlement de 1910 :
Les exemples donnés, y lit-on, prouvent d'une manière évidente qu'une attaque dirigée contre le flanc avec menace sur les derrières procure les plus grands succès. Il est vrai qu'on ne réussit pas toujours à obtenir l'action débordante qu'on espère, mais un véritable homme de guerre s'efforcera toujours de réaliser l'enveloppement. L'étendue du front des armées modernes et la difficulté de leurs mouvements peuvent conduire à un engagement exclusivement de front et sans résultat décisif: il y a là un véritable danger... Réunir des forces en temps utile de manière qu'elles puissent toutes attaquer l'ennemi autant que possible sur un flanc avec la volonté d'anéantir
l'adversaire d'un seul coup, telle est l'interprétation viriîe et juste donnée par le grand Etat-Major aux faits et paroles de Glausewitz et de Moltke\
Le talent du général sera donc de prendre sur les derrières de l'ennemi des positions telles qu'il soit contraint d'attaquer pour s'approvisionner: « il n'est pas d'exemple qu'une troupe attaquée de deux côtés n'ait été battue. » Ht, comme la destruction doit être rapide, la victoire accélérée, il ne s'agira plus de tourner l'ennemi pour écraser seulement une aile, mais pour envelopper complètement l'armée entière, l'anéantir ou la forcer à capituler en rase campagne. Schlieffen posa donc le principe de l'attaque simultanée des deux ailes, « la tenaille », réplique de la manœuvre fameuse d'Annibal à Cannes et pour laquelle il semblait que notre frontière eût été disposée en i8i5 et en 1871 avec les deux trouées de l'Oise et de Charmes, où s'agripperaient les pinces de la tenaille et par où le double enveloppement pouvait être tenté.
Conception que Guillaume II qualifia de « géniale », qu'on peut plus simplement reconnaître ingénieuse, bien que singulièrement scabreuse, pour ne pas diie plus, car pour un tel enveloppement géminé, il faut démesurément étendre le front, et pour masser les forces suffisantes aux ailes, l'amenuiser, au risque d'y faciliter une rupture. Mais avec sa natalité dé bordante, — son atout majeur dans cette guerre, — l'Allemagne pouvait se payer ce luxe d'une telle extension de iront; pour rendre au front sa force perdue par ces prélèvements d'ailes, on employa
* Rezme militaire des armées étrangères, mai 1900 : « La Bataille tl'nprès le grand Etat-Major prussien i>.
la fortification aussi bien permanente que passagère, on généralisa l'usage des tranchées, dotées de mitrailleuses multipliées, on organisa des régions préparées, machinées d'avance, permettant une puissante défensive et pouvant être tenues par des troupes de réserve.
La lutte ainsi menée serait, croyait-on, décisive et courte; elle entraînerait peu de pertes, car seules les attaques coûtent et on en laisserait sur la majeure partie du front l'initiative à l'adversaire : alors, débarrassé en un temps et deux 'mouvements de l'ennemi de l'Ouest, le vainqueur allemand se retournerait contre celui de l'Est qui se serait porté à son secours.
Telle était la doctrine officielle et dont la magnificence était assurément pour séduire l'esprit glorieux de Guillaume II. Etait-ce réellement celle de l'État-Major général, ou même un piège pour dérouter l'ennemi et l'amener soit à étendre démesurément son front, soit à le ramasser dans un but de rupture et faciliter ainsi la manœuvre d'enveloppement par une seule aile? L'Histoire dans quelque temps le pourra dire, mais jusque-là on est réduit aux conjectures. Il semble toutefois singulier que l'Etat-Major allemand ait ainsi divulgué une telle manœuvre, si vraiment il était dans son dessein de la réaliser et les faits de cette guerre prouvent que sur son centre et à l'une de ses ailes, il avait solidement préparé la défensive et adopté le système pratique de l'offensive consécutive de la défensive que Clausevs^itz définissait ainsi :
La défensive n'est nullement en contradiction avec la nature même de la guerre, car on peut trouver son avantage à attendre l'ennemi sur un terrain, sur
des positions ou sur un théâtre d'opérations dont on connaît les ressources et que Von a étudiées et préparées d'avance... Mais comme la défensive ne peut conduire qu'à un résultat négatif, il convient logiquement de l'abandonner dès que l'on devient assez fort pour viser un but positif; or, comme par le fait même d'une résistance victorieuse le rapport des forces s'accentue davantage en faveur du défenseur, la marche naturelle de Faction de ce dernier est de commencer par la défensive et de finir par l'offensive... Dès que la résistance proprement dite a accompli son œuvre et en raison de ce que, /^ow/- conserver sa part de direction dans la conduite de la guerre, ce défenseur doit de toute nécessité rendre à l'attaquant les coups qu'il en a reçus, il se produit aussitôt une action offensive de la part de la défense elle-même.
A cette doctrine allemande, comment répondit notre État-Major?
Jusqu'en 1906, l'hypothèse de la violation où que ce fût, par l'Allemagne, de la neutralité de la Belgique fut systématiquement écartée par notre Etat- Major. Notre plan de concentration visait une armée allemande exclusivement concentrée et ramassée en Alsace-Lorraine sur la ligne Metz-Strasbourg, les deux ailes portées à Thionville et Colmar: on conjecturait que le gros aurait pour objectif Nancy et fixerait le gros de l'armée française sur la trouée de Charmes, ce qui permettrait à l'aile droite, partie de la base Thionville-Metz, de franchir la Meuse au nord de Verdun et d'y tenter l'enveloppement. C'est sur ce thème et ce théâtre réduits que se réglaient tous les travaux d'état-major et les kriegspiel de l'Ecole de guerre : l'Est seul était envisagé, l'attaque ne pouvait partir que de là.
En 1906, la même manœuvre fut reprise; les plans
avaient été minutieusement arrêtés, les officiers brevetés avaient donné leurs instructions aux commandants d'armée. Le général Georges Lebon, qui commandait le 1^' corps sur la frontière du Nord, avait, pour la manœuvre, la direction de l'aile gauche avec orire de se porter à l'est et de franchir la Moselle; il fît le contraire, établit toute son armée face au nord et attendit les événements. Toute la manœuvre était par terre; les brevetés «se crétèrent», le généralissime intervint ; simplement, le général Georges Lebon fit savoir qu'il avait été prévenu d'une attaque allemande par la Belgique* . Le généralissime réfléchit et lui donna raison; on refit le plan de concentration. Le général Georges Lebon, peu après, le i6 mars 1907, exposait au ministre de la Guerre, dans un
* Par une coïncidence trappante, au moment même où le général G. Lebon arrêtait, dans ces conditions, le développement de cette minoeavre, le grand État M ij or allemand apportait à son hypothèse la justiiication la plus éclatante. En 1906, un voyage d'état-major se développait sur le thème suivant, ainsi défini dans la critique du général chef du grand Etat-Major: a Le commandant en chef des fro^nts allemands admit, d'après les renseignements reçus, que les Français se concentraient sur la ligne Belfort-Rethel; il décida de prendre aussitôt l'offensive. 11 estima qu'en raison de la concentration allemand ., une marche de soa aile droite à travers la Belo;iqae s'imposait. Il pensa que si les Fran-. çais se décidaient à l'offensive, il ne fallait pas compter qu'elle se produirait dans la direction du nord-est, l'intérêt absolu de la France étant de rvi)>pecter la neutralité belge. C)mni3 l'espace entre Metz et la frontière belge est très resserré, une offensive des Français en deux groupes séparés par Metz n'était pas vraisemblable; il était donc vraisemblable que l'oîfensive se produirait en Lorraine, entre Metz et Strasbourg. Le chef allemand ne voulut pas attendre cette offensive; il fit avancer trois armées à travers la Belgique, exécutant une conversion à gauche, et c est cette aile droite qui devait produire la décision. A son appréciation, les inconvénients de la violation de la neutralité belge ne pouvaient entrer en balance avec les avantages que devait procurer le mouvement précité. Le point de direction de l'aile droite allemande était la ligne R-îcroy-Stenay, qu'elle devait atteindre le vingtième jour de la mobilisation. »
Cet impressionnant document a été cité dans Y Histoire illustrée de la cjLierre dz 11)14, par M. fianotaux, qui a bien voulu, — et je l'en remercie, — me permettre d'en prendre une plus complète connaissance.
LA FRONTIÈRE DE 1815 ET LA GUERRE DE 19ii 215
rapport que l'Histoire devra retenir, toutes les raisons d'une attaque de l'Allemagne par la Belgique et réclamait énergiquement le renforcement de la place de Maubeuge appelée à jouer dans cette hypothèse un rôle important. Quand l'Allemagne, exposait-il, n'avait contre elle que la France, il était vraisemblable qu'elle n'irait pas de gaîté de cœur, en violant la neutralité belge, mettre contre elle la Russie et l'Angleterre, garantes de cette neutralité, car sa marine était à ses débuts et l'Angleterre pouvait lui fermer les mers et ruiner son commerce en lui interdisant les marchés du monde; mais, si cette Allemagne, au cas d'une guerre avec la France, a contre elle la Russie et l'Angleterre, elle n'a plus aucune raison de respecter les traités de i83i et de 1839.
L'Allemagne, avec les effectifs considérables dont elle dispose, ajoutait-il, sera conduite à essayer d'atteindre, avec une partie plus ou moins notable de ses forces, la vieille route de l'Oise restée ouverte, soit qu'elle veuille déborder seulement notre flanc gauche, soit, plus vraisemblablement, qu'elle recherche, dès le début, l'enveloppement si conforme aux traditions allemandes. Le tracé de la frontière franco-allemande et de la frontière franco-belge favorise, commande, pour ainsi dire, cette tentative d'enveloppement qui pourrait réussir si nous n'étions pas prêts à une riposte immédiate.
Avec plus de force encore, le général Georges Lebon faisait valoir cette autre considération :
L'objectif principal de l'Allemagne sera Anvers : sans doute elle chercherait à retenir quelques lambeaux de notre territoire, tels que le bassin industriel de Longwy, je ne crois pourtant pas que ce soit dans nos provinces de l'Est qu'elle essaierait de nous frapper au cœur..., mais en donnant à la Belgique, comme compensation d'Anvers, nos
riches provinces du Nord et en lui imposant une alliance pour le moins économique : la germanisation d'Anvers, le mouvement flamingant sont faits pour préparer et faciliter une telle alliance. Si les objectifs de l'Allemagne sont tels, croit-on que la concentration de ses armées au début et la conduite de la guerre se feront sur les mêmes bases qu'en 1870 oii l'objectif était l'Alsace et subsidiairement la Lorraine? ce serait absurde. Bien qu'il soit de principe absolu que le premier objectif de la guerre doive être la destruction des forces vives de l'ennemi, il n'est pas moins vrai aussi qu'on cherche toujours à mettre la main sur les gages qu'on veut conserver à la conclusion de la paix...
Le ministre de la Guerre était alors le général Picquart, qui se montra fort ému de ces déclarations et on a vu que peu après il avouait au ministre de Serbie sa conviction que l'attaque allemande se produirait en premier lieu par la Belgique*. Mais le ministre de la Guerre avait alors pour supérieur le chef d'Etat-Major le général Brun, qui, lui, ne croyait ni à la guerre ni même à l'armée: le renforcement de la place de Maubeuge fut écarté en raison « des besoins plus urgents » des places de l'Est, des ressources budgétaires, des disponibilités en matériel, etc.
Toutefois l'éventualité d'un mouvement débordant par la Belgique dut être envisagée et on en eut vite reconnu le bien-fondé. Par la fortification incessamment développée de la frontière lorraine, les Allemands avaient un pivot de manœuvre sur lequel pouvait en toute sécurité s^appuyer la masse chargée de l'exécution du mouvement tournant, en pleine liaison avec le front de combat et sans avoir à redouter la rupture de ce front, la barrière fortifiée
* Voir plus haut, page 83.
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devant arrêter toute offensive ennemie. Comme on l'a déjà exposé, le secteur Thionville-Château-Salins était une ligne continue de fortifications permanentes; en fait, entre Dieuze et les Vosges, compte tenu de l'impraticable région des étangs, il ne restait qu'une trouée de l5 kilomètres; l'attaque classique par Morhange apparut, même aux plus offensifs , comme singulièrement aventureuse.
Le capitaine Sorb expose ainsi très clairement la conception que l'État-Major se faisait alors de l'offensive allemande ^ :
Il ne saurait y avoir de doute sur l'intention bien arrêtée de nos voisins, résolus à mener rapidement l'affaire et à prendre immédiatement l'offensive. Ayant terminé avant nous leur concentration, ils attaqueront de front avec un nombre respectable de corps d'armée et n'attendront peut-être pas le résultat de ces premiers combats pour organiser et mettre en mouvement la masse destinée à l'exécution d'un mouvement débordant. Les régions d'attaque le? plus probables sont celle qui s'étend au nord de Verdun et celle qui se développe entre Toul et Epinal. Au nord de Verdun, ils tenteront ce mouvement enveloppant auquel ils n'ont renoncé en aucune manière; entre Toul et Épinal, ils prépareront une attaque destinée à rompre notre front. Us augmenteront l'envergure de l'attaque d'aile de manière à agir vite, et à cet effet chercheront à éviter tout obstacle matériel et à menacer du premier coup les communications ennemies. Comme la place de Verdun augmente, dans des proportions considérables, la capacité de résistance de l'aile gauche française
1 Le général Bonnal, envisageant l'éventualité d'une offensive dans la région de Sarrebourg, écrivait à un ami le 14 maiigiS: « Cette solution est fort contestable pour plusieurs raisons, entre autres les difficultés de parcours de la région des étangs et la barrière des Hautes- Vosges. »
' Livre cité, p. 48.
en lui procurant un point d'appui de premier ordre, ils tourneront cet obstacle en faisant passer au nord, et tout en dehors du rayon d'action du camp retranché, la masse de manœuvre précédée d'une force importante en cavalerie. Ce mouvement dirigé sur la gauche des armées françaises s'exécuterait en grande partie à travers le Luxembourg belge sans être sensiblement gêné par l'intervention trop tardive ou insuffisamment efficace de l'armée belge. C'est tranchement au nord de Verdun, entre Mézières et Montmédy, que l'on abordera sans retard la frontière française.
Si l'opération réussit, la victoire complète, la désorganisation de l'ennemi en seront la conséquence. Sinon la menace organisée sur le flanc et les derrières de l'adversaire aura pour résultat d'inciter celui-ci à dépenser ses réserves pour parer le coup. Alors c'est la seconde masse d'attaque, agissant dans une autre direction, droit devant elle, pour percer le front ennemi, qui cherchera la décision. Et si les deux attaques réussissent simultanément, on obtiendra un véritable encerclement de l'adversaire qui subira, de ce fait, un désastre total... En réalité, avec leurs idées d'offensive à outrance, les Allemands vont attaquer f>artout, sur tout leur front, pour maintenir le front de l'ennemi et lui retirer la libre disposition de ses troupes. C'est la notion classique du combat de front.
Ainsi une offensive générale des Allemands : ayant fini avant nous leur concentration, ils attaqueront d'abord de front, ensuite ou même simultanément ils opéreront un mouvement débordant, à travers le Luxembourg belge, dans la direction nord de Verdun, par la trouée de Stenay; on ne voulait pas admettre une extension plus au nord.
L' Etat-Major n'avait pas été sans reconnaître le développement des lignes de l'Ardenne et de TEifel, mais il n'en voyait l'intention stratégique que sur
le sud de la Belgique'; il n'admettait pas un mouvement plus au nord. Ses raisons se fondaient sur l'attitude éventuelle de l'armée belge. Son effectif sur le pied de guerre ne lui permettait pas et de garnir ses forteresses et de mettre en campagne une armée susceptible d'une vigoureuse action; quelques-uns des représentants belges, dans la discussion des lois militaires, avaient même assuré que « la Belgique ne s'opposerait qu'à l'invasion d'une armée poursuivant un but de conquête » (affirmation que les faits devaient glorieusement démentir). Au surplus, toute la défense belge était concentrée au nord, sur la rive gauche de la Meuse, Liège, Namur, Anvers; sur l'autre rive et au sud, rien, pas une fortification, aucune garnison^: n'était-ce pas indiquer que la voie était libre et cette région de l'Ardenne abandonnée aux incursions des armées,
' Dans sa Carte de la frontière du Nord-Est (Chapelot), le colonel Frater exposait très nettement ces vues et indiquait en ces termes les modifications apportées à notre plan primitif de défense :
« L'armée belge, appuyée sur les places de Liège, Huy, Namur, paraît être en mesure de s'opposer à la violation de la neutralité belge sur la live gauche de la Meuse. Le territoire belge sera sans doute rest>ccté sur cette rive, mais il est probable qu'il n'en sera pas de même sur la rive droite. L'Allemagne a, en effet, donné un grand développement au réseau ferré des provinces rhénanes et du Palatinat, accusant ainsi son intention de concentrer une grande partie de ses forces dans cette région. Les forces allemandes, formant une armée ou un groupe d'armées, partiraient de la base Malmédy-Trèves, traversant la Belgique méridionale et le grand-duché de Luxembourg, pour aborder la frontière française, soit par la trouée Mézières- Verdun, soit même au nord de Mézières, La partie est de la frontière du Nord paraît donc plus particulièrement menacée, et les places ou forts de Maubi uge, Charlemont, les Ayvelles, Montmédy, Longwy ont acquis une nouvelle importance. »
' Le baron Beyens déclare ainsi que « le Luxembourg, éperon avancé de notre territoire dans les Ardennes, paraissait impossible à défendre par un corps belge, qui aurait été trop éloigné de sa base d'opérations. » (Livre cité, ;
et qu'on fermerait les yeux *? Comment alors, pensait assurément l'Etat-Major français, les Allemands hésiteraient-ils et s'amuseraient-ils à jouer la difficulté en prenant l'autre chemin où ils étaient assurés de rencontrer une sérieuse résistance et où leur passage soulèverait des difficultés autant et plus diplomatiques que stratégiques?
' Il y avait, semble-t-il, dans certains milieux belges, un état d'esprit à ce sujet qui ne dut pas échapper à l'Etat-Major allemand. C'est ainsi que la Gazette de Cologne, du 25 août 1917, rendant compte d'une conférence faite à Anvers par un avocat, M. Van Steeberghe, lui prête cette déclaration que « Léopold II était prêt à laisser traverser la Belgique par l'armée allemande, et que ce fut l'avènement du roi Albert qui changea la politique belge ». « Jusqu'en 19 H, déclarait l'orateur, l'Allemagne avait été persuadée qu'il lui était permis de traverser la Belgique sans éprouver de résistance de la part de celle-ci... Elle construisit tout son réseau ferré conformément à cette idée, et ses écrivains militaires n'en firent aucun mystère... C'est seulement en 1911 que l'Allemagne apprit qu'avec le nouveau roi tout était changé; cependant elle ne jugea pas opportun de modifier ses plans. » {Le Temps, 1*'' septembre 1917.) 11 va de soi que nous ne produisons cette assertion qu'à titre de document, et non pour y chercher une pensée belge, mais la pensée allemande sur les risques d'une traversée rapide de la Belgique.
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L^OFFENSIVE A OUTRANCE ET LES RÈGLEMENTS DE igiS
L'État-Major français voit donc ainsi le plan de guerre allemand: une manœuvre d'enveloppement conjuguée avec un combat de front, et l'un et l'autre accommodés par l'offensive la plus brutale; il semble que plus que jamais, dans de telles conditions, s'imposât la défensive. Ce fut, au contraire, on l'a vu, le moment où l'on poursuivit le démantèlement de la frontière du Nord et de la seconde ligne de défense, celui aussi où se manifesta dans notre doctrine militaire la plus violente poussée vers l'offensive la plus extrême : sans doute, ne croyant plus à l'efficacité de la fortification et ne voulant pas reconnaître le changement que la mitrailleuse apportait aux conditions du combat, se persuadait-on que la manœuvre enveloppante de l'ennemi amenuiserait son front et en permettrait l'enfoncement par un choc immédiat, dont notre couverture renforcée nous donnerait le moyen. Toute notre stratégie fut donc orientée vers le combat de rupture et l'offensive à outrance et généralisée.
Vers 1892, l'École de guerre avait élaboré une doctrine de guerre sage et prudente, Texpectative et
le combat de démonstration par des avant-gardes laissant au gros sa liberté d'action : « on s*engagc et on voit », a dit Napoléon. Ces idées trouvèrent leur formule dans le règlement de 1895 sur la conduite des grandes unités. Ses rédacteurs avaient fondé la doctrine sur la méthode expectative, synonyme de défensive : attendre pour s'engager une manifestation de volonté chez l'ennemi et l'attirer sur un terrain où l'on pourra lutter dans de bonnes conditions, jam.ais assez de renseignements et jamais trop de sûreté, le commandement libre de refuser le combat, les réserves engagées pour parer aux incidents ou pour exploiter le succès, mais non pour le rechercher. Dans le même temps, le capitaine Gilbert, par sa prédication, allumait dans la jeune armée la flamme de l'oflensive; de vives critiques furent aussitôt jetées contre ces méthodes raisonnables, dont quelques-unes se virent par la suite vérif ées du fait de l'élargissement du cadre des opérations. Le règlement de 1895 avait envisagé le corps d'armée comme principale unité d'évolution, avec l'armée les positions se trouvaient difiérentes et des modalités devenaient nécessaires... Au lieu de les rechercher, on aima mieux changer la doctrine, d'autant que laisser venir l'ennemi, saisir son initiative, la déjouer, étaient choses difficiles, qui demandent de ia perspicacité, de la volonté, de la décision, le coup d'œil du chef, et non l'office d'un état-major. Et précisément ces états-majors, organes d'études et instruments d'exécution, aspiraient à un rôle plus éminent. La méthode d'expeclative était peut-être aussi, pour cesorganismes, « la solution laborieuse », celle qui pouvait exiger la refonte, sous î'inspiratio?i
LA FRONTIÈRE DE 1815 El' LA GUERRE DE 191i 22a
d'un chef, de tout un travail d'une complication extrême, — et surtout elle voulait un chef, or la politique dominait l'avancement, les généraux étaient souvent choisis comme les préfets, et pour les mêmes raisons... L'offensive préconçue, obligatoire était plus simple, il n'y avait qu'à tendre le ressort.
En 1910 fut fondé le Centre des hautes études militaires, qui sélectionna la sélection de l'École de guerre et agrégea les jeunes colonels, qui se sentaient promis aux plus hautes destinées. Pour justifier l'institution, il fallait une doctrine. On bouleversa simplement les bases de la stratégie et de la tactique, et, au moment où les enseignements de toutes les guerres modernes manifestaient la puissance de la défensive, les jeunes novateurs préconisèrent l'offensive à outrance, l'attaque quand même, partout, à fond, le « tapez dans le tas ».
L'infaillibité de l'offensive et la nécessité de prendre sur-le-champ l'initiative devinrent articles de foi : au lieu de reconnaître préalablement le point faible de l'ennemi, on l'attaquera sans délai, tous à la fois, sur tous les points, et partout avec le maximum de vigueur, le point faible dès lors devra apparaître : la volonté de combattre sera donc chez le chef préalable à la bataille et conséquemment la direction et le choix de la zone de l'attaque; c'était la manœuvre préconçue, et la réaction offensive se concentra sur cette doctrine. La revision du règlement de 1895 fut énergiquement réclamée.
Ce règlement, déclarait-on, repose sur la crainte du risque, et il a, en conséquence, exagéré et déformé
la notion de sûreté. Il prescrit, avant d'engager le gros des forces, de reconnaître ce que fait l'ennemi, c'est là le propre de la défensive : l'offensive n'admet d'autre sûreté que « la paralysie de l'ennemi par l'attaque » ; donc « on doit se contenter de rechercher où est l'ennemi pour l'attaquer, ce qu'il veut faire importe peu, puisque nous avons la prétention de lui imposer notre volonté; il vaut mieux empêcher l'ennemi de manœuvrer en le prenant à la gorge que de prévoir toutes ses manœuvres et d'en tenter la parade ». Et puis ces précautions de sûreté nécessitent des prélèvements sur l'ensemble du front d'attaque, par suite son affaiblissement; or, ce qu'il faut chercher, c'est un engagement d'emblée et violent sur le plus grand front, empoigner immédiatement l'ennemi, lui sauterpartout à la gorge : « dans l'offensive, la sûreté d'une troupe doit être, avant tout, cherchée en elle-même, dans sa capacité d'attaque, c'est-à-dire dans les dispositions qu'elle a prises pour attaquer vite et fort; un adversaire assailli brusquement et partout à la fois songe à parer les coups, il ne manœuvre plus et devient rapidement incapable de toute offensive sérieuse. » C'est la rapidité de l'engagement qui garantit le mieux de la surprise et la violence de l'attaque qui assure l'initiative: « La notion de sûreté doit donc être basée sur la supériorité morale que donne l'initiative; seuls pourront l'employer ceuxquines'inquiètent pas trop de savoir comment, en cas d'échec, ils se tireront d'affaire, qui ne gardent des réserves qu'avec l'intention de s'en servir et n'hésitent pas à jeter au feu leur dernier bataillon; la moindre avarice morale, la moindre retenue dans l'offensive en détruit toute l'efficacité
LA FRONTIÈRE DE 1815 ET LA GUERRE DE 191i 225
et en fnn perdre tons les avantages.» Donc « tout sacrifier à la rapidité, à la solidité de l'étreinte immédiate, destinée à donner à l'adversaire la mentalité d'un homme qui se défend, sans trop se préoccuper des erreurs de détail, des risques accessoires et des chances d'insuccès ; l'énergie de la réalisation fera le reste, quelle que soit l'indigence de la conception ». En. résumé, dans l'ofiensive, l'imprudence est la meilleure des sûretés ; il faudra préjuger, savoir se décider sur des renseignements incertains, attaquer partout à la fois avec le maximum de brutalité, et surtout oser, risquer, risquer beaucoup, risquer tout...
Cette doctrine ne parut pas sur le coup aussi paradoxale que la vue des événements de cette guerre nous l'a montrée. Le recrutement trop souvent défectueux du haut commandement s'était manifesté aux manœuvres ; des chefs, choisis pour des considérations non exclusivement militaires, montraient une appréhension un peu trop forte et assez inquiétante de la responsabilité et interprétaient le règlement de 1895 dans le sens d'une prudence excessive: préoccupés avant tout de ne pas se tromper trop gravement, ils poussaient à la caricature la notion de sûreté et la tactique d'expectative et n'y voyaient qu'un moyen, sinon d'inaction, au moins d'action réduite, cherchant le moindre risque et regardant plus facilement en ariière qu'en avant. Les mauvais chefs vicient les meilleures méthodes; on ne fit pas le départ nécessaire, on mit sur le compte du règlement ce qui n'était peut-être que le fait d'insuffisances individuelles et, au lieu de réclamer une épuration du
commandement, on préféra poursuivre l'abrogation du règlement de 1895.
Cette disposition d'esprit fit le succès de cette propagande : les décrets du 28 octobre I9l3 sur la conduite des grandes unités et du 2 décembre 19l3 sur le service des armées en campagne réalisèrent ces idées, peut-être plus que leurs inspirateurs n'eussent osé l'espérer. Quand ils parurent, de sages esprits se montrèrent effrayés de leurs audacieuses tendances, et le général Cherfils fit à leur sujet des réserves vraiment impressionnantes K
Le règlement du 28 octobre 191 3 sur la conduite des grandes unités est une œuvre contradictoire et hétérogène. Inspiré pour une bonne part par la peur démocratique — ou plus exactement oligarchique — d'un chef militaire pourvu des pouvoirs nécessaires, il est imprégné, à dose massive, de l'esprit d'offensive le plus outrancier; il applique les méthodes napoléoniennes sans Napoléon, en écartant, en empêchait même Napoléon. Il y a, à la bas 2 de ce document, une peur politique et une témérité stratégique ; et l'on y trouve incluses toutes les méthodes qui faillirent, au début de la guerre, nous mener à la perte. J'ai entendu, au cours même de cette guerre, cet aveu d'un homme politique considérable : « Si l'on nous présentait aujourd'hui Napoléon, nous hésiterions à le prendre »; le règlement de I9i3 l'empêchait de surgir. L'absence d'un chef responsable risque de faire passer l'autorité aux sous-ordres irresponsables; par crainte d'un généralissime, on eut les « capitainissimes », la prépondérance des états-majors, et
^ Correspondant, lo mai 1914 : « La conduite des grandes unités ».
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le gouvernement militaire fut constitué à l'instar de l'autre, ce qui était encore plus dangereux.
L'erreur fondamentale est dans cet article 7 : « Etant donnée l'énormité des masses actuellement mises en œuvre, la bataille générale sera la résultante de batailles d'armées, plus ou moins distinctes les unes des autres, mais se rattachant à une conception d'ensemble. «C'était établir cette indépendance des fronts, qui, au cours de cette guerre, fut la cause de tant de déboires, la raison de si fortes disgrâces, et nous verrons qu'en août 1914, contre une seule armée allemande faisant bloc, nous eûmes trois et quatre armées isolées et sans liaison.
Je ne suis pas sans inquiétude, — écrivait le général Cherfils, — sur cette conception officielle de batailles mal jointes, indépendantes, où chaque armée se trouve abandonnée avec ses ailes libres, menaçantes ou menacées... Je ne puis accepter que chaque armée ait une opération distincte, particulière, qui la mène à une bataille propre et isolée ; aucune armée ne doit avoir une bataille distincte, ni courir le risque d'être isolée... Ce n'est ni napoléonien, ni français et c'est une hérésie de présenter cette assertion comme un dogme. Qu'avec un généralissime quelconque il y ait non une seule bataille, mais une addition de batailles d'armées, c'est possible, mais ériger en principe cette éventualité humiliante, c'est méconnaître Napoléon. Mettez-le à la tête de cinq armées françaises, abdiquera-t-il la conduite de la bataille au point de s'en remettre aux hasards et aux aventures de cinq batailles conjointes sans intervenir dans leur ensemble ?
En même temps que ce règlement réduisait delà sorte le rôle du général en chef et brisait l'unité du front de bataille, il prescrivait pour cette bataille l'offensive dans sa forme la plus violente et la plus
téméraire, l'offensive préconçue, a priori, déclenchée automatiquement, sans renseignements, sans préparation suffisante, l'offensive forcenée et brutale, sans autre objet que le corps à corps, l'offensive quand même, où que ce soit, quoi que ce soit. Et ce règlement n'était pas une simple théorie d'école, mais bien un catéchisme militaire : «Ce règlement, affirme sa commission de rédaction, servira de guide aux états-majors d'armée pour la préparation et l'exécution des manœuvres sur la carte et sur le terrain ; il formera le corps de doctrine sur lequel devra obligatoirement (le mot est souligné dans le texte) s'appuyer l'enseignement donné aussi bien à l'Ecole supérieure de guerre qu'au Centre des hautes études militaires; il sera le point de départ des travaux pour la préparation du règlement sur le service en campagne. »
Il débute par cette profession de foi : « La conduite de la guerre est dominée parla nécessité de donner aux opérations une impulsion vigoureusement offensive... Portée par nous jusqu'à la perfection, la doctrine de l'offensive nous a valu les plus glorieux succès, et, par une contre-épreuve cruelle, le jour oià nous l'avons méconnue, elle a précisément fourni à nos adversaires les armes à Taide desquelles ils nous ont vaincus. Les enseignements du passé ont produit leurs fruits: l'armée française, revenue à ses traditions, n'admet plus, dans la conduite des opérations, d'autre loi que l'offensive. »
On se préparera donc à « une guerre d'attaque »; c'est la condamnation sans appel de la vieille tactique d'expectative, de la défensive. C'est aussi la répudiation expresse des théories sur l'inviolabilité
des fronts. L'action ne sera plus subordonnée à la manifestation de la volonté de l'ennemi, l'initiative doit être prise sur-le-champ, sans délai, sans renseignements : « Les succès à la guerre ont toujours été remportés par les généraux qui ont voulu la bataille; ceux qui l'ont subie ont toujours été vaincus. »
Le premier devoir du chef est de vouloir la bataille ; la bataillej une fois engagée, doit être poussée à fond, sans arrière-pensée, jusqu'à l'extrême limite des forces... La résolution de combattre et même le choix de la forme générale du combat doivent être antérieurs à l'engagement... Le chef doit préciser ses intentions dans un plan de manœuvre ; chacune de ses décisions doit venir à son heure, même si les données recueillies jusque-là sur les forces et les dispositions de l'ennemi sont incomplètes ; un chef qui cède à la tentation d'attendre, pour agir, l'arrivée de renseignements plus précis, court, en effet, le risque de voir son adversaire déchirer le voile par des actes décisifs... Le chef profitera du temps qui s'écoulera entre ses décisions successives pour faire rechercher toutes les données susceptibles d'éclairer la situation et de l'aider à développer logiquement son plan.
L'attaque décidée dans ces conditions devra être menée « avec la plus extrême vigueur et la ferme résolution d*aborder l'ennemi pour le détruire ».
Pour vaincre, il faut rompre par la force le dispositif de combat de l'adversaire. Cette rupture exige des attaques poussées jusqu'au bout sans arrière-pensée; elle ne peut être obtenue qu'au prix de sacrifices sanglants. Toute autre conception doit être rejetée comme contraire à la nature même de la guerre... En prenant l'initiative on fait naître les événements au lieu de les subir : un commandant en chef énergique, ayant confiance en soi, en ses subordonnés, en ses troupes, ne laissera jamais à son adversaire la priorité de l'action sous le prétexte d'atten-
dre des renseignements plus précis; il imprimera dès le début de la guerre un tel caractère de violence et d'acharnement que l'ennemi, frappé dans son moral et paralysé dans son action, se verra réduit peut-être à rester sur la défensive.
Tout pour l'offensive, tout par l'offensive. Plus donc de souci de se garder, mais la seule volonté d'agir: « Uîie offensive vigoureuse contraint l'ennemi à prendre des mesures de défense et constitue le plus sûr moyen de garantir le commandement aussi bien que les troupes contre tout danger de surprise. » Plus de réserves pour garder des lignes de retraite pendant l'attaque ou limiter l'insuccès en cas de revers; tout le monde en première ligne :
Le succès revient non pas à celui qui a subi le moins de pertes, mais à celui dont la volonté est la plus ferme et dont le moral est le plus fortement trempé. En conservant, au moment suprême où la balance menace de pencher du côté de l'ennemi, des réserves destinées à organiser des replis, à garder les flancs ou à couvrir la retraite, on laisse échapper les dernières chances de la victoire. Les réserves ne sont pas destinées à limiter l'insuccès, mais à agir offensivement pour gagner la bataille. Un chef méconnaît son devoir, qui, dans la bataille décisive, renonce à la lutte avant d'avoir épuisé tous les moyens dont il dispose... C'est en avant que !e chef doit porter ses regards; en cas d'insuccès tous ses efforts tendront à rétablir le combat et à reprendre l'offensive.
Plus de défensive, considérée comme une marque de pusillanimité, le cadre du combat délensif sera limité à la division: « Le nouveau règlement n'admet qu'une seule justification pour la défensive dans le combat, à savoir la nécessité d'économiser des troupes sur certains points en vue de conserver plus
LA FRONTIÈRE DE 1815 ET LA GUERRE DE Î91k 231
de forces aux attaques; la défensive n'est plus, à proprement parler, que l'auxiliaire de l'offensive. » Et du commandement voici comment cette doctrine passait à la troupe et se concrétisait dans le règlement sur le service en campagne :
L'attaque exige la continuitédans l'effort et une extrême énergie. Chacun ne doit avoir qu'une seule pensée : aller de l'avant, quand même, droit sur l'objectif indiqué, pour joindre l'ennemi au plus tôt.
La progression de l'attaque n'a qu'un but : amener la chaîne de tirailleurs à distance d'assaut. C'est avec la baïonnette que l'infanterie brise la dernière résistance de l'ennemi. L'assaut, c'est-à-dire l'abordage à l'arme blanche, peut seul dénouer la crise.
L'infanterie sera la reine des batailles et sa royauté sera absolue; elle seule, et sans partage, assurera la décision ; c'est le cœur et non le matériel qui gagne les batailles. L'artillerie jusque-là avait pour rôle essentiel de préparer l'attaque de l'infanterie et d'affaiblir préalablement les obstacles qui s'opposaient à sa progression; un règlement de 1910 avait même mis l'artillerie à la disposition du commandant de l'attaque. Le particularisme de l'arme s'en était offensé; deux camps s'étaient à ce sujet formés; dans l'un le colonel Pétain appuyait énergiquement cette liaison des armes, liaisonpar le bas et vraiment pratique; dans l'autre, l'artillerie presque unanime, et au premier rang le colonel Nivelle, la combattait non moins énergiquement. Le règlement de 1913 modifia radicalement le rôle de l'artillerie dans le combat : au lieu de préparer l'attaque, elle n'aura plus qu'à l'appuyer en détruisant ce qui s'oppose à sa progression ; on tenait
ainsi pour résolue la destruction des objectifs d'attaque par les seuls moyens de l'infanterie et l'on raisonnait, l'obstacle supposé abattu. Et, pour faire passer le précepte de la théorie dans les faits, la libre disposition de l'artillerie fut retirée au commandant de l'attaque et remise au seul général de division. La liaison des armss était rompue ; les conséquences, au début de la guerre, furent tragiques'.
Ainsi, dans leur ensemble aussi bien que dans leurs détails, dans la théorie comme dans la pratique, ces règlements de 1913 s'inspiraient de l'esprit offensif le plus extrême et n'envisageaient même pas l'éventualité de la défensive, encore moins la possibilité de la retraite. Cinq lignes seulement sur la fortification et quelles lignes! « Les places fortes et les systèmes fortifiés n'ont de valeur que dans la mesure où ils facilitent les opérations des armées de campagne, tel est le principe fondamental qui justifie leur existence, plus spécialement au début de la guerre, où ils doivent servir d'appui à la couverture et l'aider à protéger la concentration des armées. » Presque rien sur l'aviation; rien sur la mitrailleuse, le mot n'est pas même prononcé dans l'un ni dans l'autre règlement.
Pourquoi cette lacune? On n'ignorait pourtant pas sa puissance terrifiante et l'on avait assez d'éléments d'appréciation pour se rendre compte qu'elle pouvait briser net toute tentative de rupture de front'; mais
• Général Percin, /a Liaison des armes, 1917.
• La mitrailleuse eut un rôle terrifiant dans la guerre russo-japonaise. Les rapports les plus concluants furent adressés à ce sujet au ministère de la Guerre. Dans l'un on lit : « L'eflfet produit est à la fois matériel et moral. En raison de la rapidité et de la justesse du tir, l'ennemi éprouve de grandes pertes en peu de temps; en outre, au milieu du fracas incohé-
LA FRO\'TIÈRE DE ÎSI'^ ET LA GUERRE DE Î91i 233
la mitrailleuse était tenue pour une intruse dans notre armement, elle n'avait pas la marque officielle. C'était une invention française, mais mise au point par l'industrie privée; jamais la Direction de l'artillerie n'avait voulu en reconnaître le modèle, et pendant dix ans et plus, malgré les réclamations de la Direction de l'infanterie, elle écarta systématiquement le modèle Hotchkiss, aujourd'hui encore reconnu le plus parfait, — ce n'était pas sa mitrailleuse ! — C'est à cette vanité criminelle que notre armée dut sa cruelle infériorité des débuts de la guerre. On ne voulait pas prendre une telle arme au sérieux, et quand depuis longtemps les Japonais l'appelaient « l'arrosoir du diable », von der Goltz « l'hyène du champ de bataille », les Russes « le moulin à balles », en France on la surnommait, par goguenarderie, « le moulin à café » !
Ce « moulin à café » marquait pourtant la faillite de l'offensive, telle que la préconisaient ces règlements de 1913, et de ces combats de front, de ces poussées violentes, de ces coups de bélier qui constituaient notre plan d'attaque.
rent de la bataiHe, le roulement sec et régulier de la décharge de la mitrailleuse produit une impression ti'ès appréciable de réconfort chez la troupe amie et d'énervenient visible chez l'adversaire. La mitrailleuse est du feu d'infanterie concentré. Elle a joué un rôle considérable sur le champ de bataille. On peut aflimer qu'il en serait de inême dans une guerre européenne et qu'une armée sans mitrailleuses serait en état d'infériorité sensible en présence d'un adversaire qui en serait pourvu. » Et l'Etat-Major général de l'armée concluait : « C'est surtout dans la défensive que ces engins ont montré une terrible efficacité, en particulier au monîent où, les deux adversaires étant à quelqut-s centaines de mètres les uns des autres, les hommes deviennent nerveux et tirent trop haut alors que leur tir pourrait être le plus efficace s'il était bien ajusté. Machines sans nerfs et sans âme, les mitrailleuses, dans ces circonstances, fauchent littéralement les assaillants. » Cf. Ch. Humbert, Sommesnous défendus? Juven, Paris.
234 FliONTIÈRE DÉFENSIVE - ARMÉE OFFENSIVE
Qu'on ne se méprenne pas sur le sentiment qui a inspiré cette recherche. Si j*ai cru devoir montrer le processus d'une si redoutable erreur, ce n'est ni pour un vain plaisir de critique, ni dans une intention de dénigrement. Ce n'est pas davantage dans le dessein de dresser un état des responsabilités d*avant-guerre, encore moins un réquisitoire. Qui oserait prendre un tel rôle quand il n'est personne qui ne se soit trompé, quand chacun a seulement plus ou moins erré: qui s'érigerait en justicier cum vix justus sit securus ? Cette guerre doit être pour tous une forte leçon de modestie, car nul ne fut à l'abri de l'erreur et la responsabilité ne serait, au vrai, qu'une question de total.
J'ai seulement signalé ces inconséquences de notre doctrine de guerre parce que leur connaissance est indispensable à la parfaite intelligence des batailles dont notre frontière fut, en août 1914, le théâtre, et aussi et surtout de l'immortelle et sans égale victoire de la Marne. Ces prolégomènes étaient nécessaires, car ces batailles que nous aurons à relater furent l'application de ces règlements de I9i3, l'anneau final de cette longue chaîne d'erreurs, la conclusion de cette aberration incroyable dont notre frontière fut l'objet. Les responsabilités d'avant la guerre sont multiples et partagées; ce serait une cruelle injustice que d'incriminer les uns plus que les autres et ceux surtout qui payèrent leurs erreurs de leur sang généreux ou qui en réparèrent les suites avec une vigueur de décision et une liberté d'esprit qui forcent l'admiration. Ce furent d'ailleurs moins des erreurs individuelles qu'une erreur collective, on pourrait presque dire nationale ; ceux qui s'étaient
r.A FRONTIÈRE DE 1815 ET LA GUERRE DE 19t^ 2Zb
peut-être le plus fortement trompés nous ont donné nos plus belles victoires, et l'on cite de l'un d'eux ce mot, véritable trait d'héroïsme intellectuel : « Et maintenant. Messieurs, — disait-il à ses officiers quand se fit cette immobilisation du front que le règlement de I9i3 proclamait une hérésie, -— il vous reste à oublier ce que nous vous avons appris, et à nous à faire le contraire de ce que nous vous avons enseigné. »
Au surplus tout, même l'erreur, est relatif, et le point de vue est assurément différent entre une guerre de positions et une guerre de manœuvres. L'erreur la plus certaine fut peut-être d'avoir trop parlé et trop écrit, et qui sait si le secret sur ces intentions n'en eût pas atténué le maléfice? Mais nous ne sommes pas seulement, en France, passionnés pour la parole, nous sommes un peuple bavard, curieux de tout, non pour savoir mais pour prouver que nous en savons plus, que nous sommes mieux informés que les autres. Nos secrets militaires, nous les discutions au forum, nous les passions au crible de la critique publique ; notre plan de concentration était dans le commerce, le mot n'a rien d'excessif, et nous dissertions sur la façon dont nous ferions la guerre à l'Allemagne, comme nous eussions fait d'une campagne de Louis XIV ou de Napoléon. L'Allemand est un peuple qui sait ignorer et se taire, mais qui surtout sait écouter et entendre; pendant que nous montrions notre jeu, nos ennemis cachaient le leur et le modifiaient d'après nos indiscrétions : ne fut-ce pas la principale cause de îa u surprise » qu'ils nous ménageaient?
Nous recherchons nos erreurs et nous avons
raison : il faut les connaître pour s'en pouvoir corriger et un grand enseignement politique doit être tiré de cette guerre. Mais il est consolant, faisant cette recherche, de constater que notre ennemi, lui aussi, quelques précautions qu'il prît et bien que la guerre eût toujours été son unique pensée, en commit aussi, et d'encore plus lourdes, et qu'à les comparer la balance ne serait peut-être pas à notre désavantage.
Dessin gravé de A . Borel.
Le Général de Brigade HERMENT
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