‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 15 sur 44 · L ORAGE MONTE SUR LE NORD ; UN HOMME L ANNONCE LE GÉNÉRAL HERMENT · texte numérisé non relu

L ORAGE MONTE SUR LE NORD ; UN HOMME L ANNONCE LE GÉNÉRAL HERMENT

Quelqu'un pourtant avait prévu et prédit que les Allemands tenteraient par la rive gauche de la Meuse leur mouvement d'enveloppement: le général Herment.

Le nom du général Herment est encore celui d'un inconnu; il n'en est pas qui mérite mieux d'être introduit dans l'Histoire. Ce nom d'Herment est étroitement associé à notre frontière du Nord : colonel, directeur de l'atelier militaire de Douai, général commandant l'artillerie du l^*^ corps, il fut appelé à étudier l'œuvre de Séré de Rivières au moment où l'on en poursuivait la destruction, et une fois à la retraite, il s'opposa publiquement à la destruction de cette frontière du Nord et spécialement au déclassement de Lille; en août 1914, il eut, dans des circonstances mémorables que nous exposerons, la redoutable mission de défendre Lille désarmée, il l'eût sauvée, si l'infortunée cité eût dû être sauvée. Le nom du général Herment brillera entre les meilleurs, mais, sous le règne de l'opinion, la grande notoriété n'est qu'à ceux qui savent joindre au savoir-faire l'art de faire savoir; la gloire la plus

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pure exige la réclame et la modestie est une vertu ingrate.

Né à Briey, en 1848, Herment sortait en 1870 de l'École polytechnique et de l'École d'application de Metz avec ce don d'invention que tout notre enseignement et notre administration militaires visaient déjà à annihiler. A vingt-cinq ans, lieutenant d'artillerie, il découvre un procédé de pointage et de repérage des pièces de siège, devenu depviis réglementaire, et à trente ans il trouve un frein hydraulique pour le l55 long et fait adopter l'organisation du tir indirect dans les places, qui resta en service jusqu'en 1906. Plus tard, il s'occupe du réglage du tir fusant et de l'organisation du tir masqué en campagne, propose en 1898 un télémètre pour mesurer sur la lueur des coups la distance d'une batterie masquée et, en 1900, un appareil de pointage pour le 75, qui assure le réglage du premier coup et économise la salve de réglage. Naturellement de tels projets furent écartés et l'on commença de voir d'un mauvais œil un tel inventeur, dont les découvertes se traduisaient par des économies.

L'invention capitale du général Herment, — et celle qui eût déjà dû conférer à son nom une juste notoriété, — fut, en 1901, la découverte de la fonte aciérée. Colonel-directeur de l'atelier de construction de Douai, il avait à fabriquer pour la marine des obus qui devaient avoir une résistance que les fontes ordinaires de la guerre n'offraient pas. Le problème était de débarrasser ces fontes du soufre et du phosphore : l'artilleur se fit métallurgiste et, ayant constaté la résistance de la fonte des vieux canons, il eut l'idée d'en mêler les débris dans

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ses creusets et obtint ainsi une fonte dont la résistance s'augmentait en proportion même des ' rihlons qu'on y mettait. C'était plus qu'une invention, une révolution métallurgique, et la métallurgie pas plus que l'armée n'aime les inventeurs ; il fut sans tarder appelé à prendre le commandement d'un régiment d'artillerie, puis en 1904, comme général, celui de l'artillerie du l*^^ corps et, en 1906, l'inspection de l'artillerie des places de la frontière du Nord-Est. Ayant constaté pendant ses inspections l'absence dans ces places d'obus allongée en acier, il demanda le remplacement des vieux obus en fonte qui seuls s'y trouvaient, mais l'obus en acier coûtait cher, et, comme on ne voulait rien faire pour les places, il lui fut répondu par une fin de nonrecevoir; sans se décourager il songea à utiliser sa fonte aciérée et il établit, en 1907, un obus de l55, contenant le double d'explosif des obus en fonte et quatre fois moins cher que les obus en acier; il ne fut adopté qu'en 1912, et en 1914 on n'en avait encore pas fabriqué, faute de tables de tir. Pourtant le général Herment fut invité par le Comité de l'artillerie à présenter des tracés de tels obus pour tous les calibres; on fut, on le verra, tout heureux de les retrouver au cours de cette guerre...

La fonte aciérée avait fini par s'imposer, même à l'administration de la guerre. Pour obvier à la fabrication réduite des obus de 75, le général Herment, en 1909, proposa trois modèles différents en fonte aciérée; les établissements de Bourges s'y montrèrent hostiles et en mai 1904 ils n'étaient encore qu'en essai : il est vrai qu'ils ne revenaient qu*à 4 francs quand l'obus en acier en coûtait 10! Au cours

de ses inspections, Herment, frappé de l'insuffisance des approvisionnements en munitions, en avait réclamé du coup le, dédoublement: coût: 400 millions; le ministre se récria, mais le général trouva un appui dans les commissions parlementaires du budget et de l'armée et notamment en MM. Doumer et Berteaux, qui lui obtinrent un renforcement de l5 0/0. 11 proposait, peu après, de faire en fonte aciérée les 3oo.ooo obus en fonte ordinaire utilisés pour les écoles à feu et d'en constituer d'avance les approvisionnements pour deux ans ; la dépense était insignifiante et sa proposition fut écartée. Si nous eussions eu, à la Marne, ces 600.000 obus !

En 1910, le général Herment réalise de notables améliorations du l55 : d'abord, en vue de faciliter le tir plongeant, il crée un projectile de 5o kilos au lieu de 43, avec 10 kilos d'explosif; les expériences démontrèrent qu'il portait à 7.000 mètres avec une justesse supérieure aux obus ordinaires, mais il ne fut pas adopté « parce qu'il eût compliqué les approvisionnements ». Puis il démontre que, par un changement de poudre, on peut étendre à l3 kilomètres, au lieu de 10, la portée du l55 et accélérer sa vitesse de 45o à 600 mètres; son invention est encore écartée. Dans cette même année il démontre également qu'en appointissant les ogives des obus, on en augmente la portée et il soumet deux types d'obus de l55 et de 96 qui, par ces modifications, portent à l5 et à l3 kilomètres ; l'invention ne devait être réalisée qu'au cours de la guerre.

Quand on parcourt cette noble carrière, on est frappé de cette prodigieuse activité d'esprit jointe à une modestie sans égale; comment n*a-t-on pas

rendu mieux justice à un pareil serviteur? Général de brigade en 1903, Herment, malgré de tels services, — peut-être à cause d'eux ? — prit en 1910 sa retraite comme général de brigade. Et l'on ne peut pas ne pas penser qu'il y eut, sans doute, dans l'armée, beaucoup d'Herment, qui ne purent peut-être pas, eux, donner leur mesure! Car nul peuple n'a plus d'imagination que le nôtre; c'est de chez nous que sont parties presque toutes les inventions, c'est chez nous qu'ont surgi les grands inventeurs comme les hardis explorateurs, et ce fut le pire méfait de l'esprit administratif, associé à un scepticisme déprimant, que d'avoir fait à un peuple ainsi privilégié une âme routinière et casanière. Spécialement dans le militaire, où le sens inventif eût dû être particulièrement cultivé, l'imagination fut considérée comme une tare et constitua le plus sérieux obstacle à l'avancement ; nous avons payé cher cette autre erreur.

En 1911, dans le même temps que le général Herment prenait sa retraite, le ministre de la Guerre français proposait la démolition de notre frontière du Nord et le général von Bernhardi proclamait bruyamment la réalisation par le nord de la Belgique de la manœuvre enveloppante allemande.

Bernhardi représentait une guerre offensive de l'Allemagne contre la France, telle que l'aile nord de l'armée allemande avancerait avec des armées échelonnées à travers la Belgique et, au besoin, la Hollande, l'extrême aile droite marchant le long de la mer, tandis que, dans le sud, l'aile gauche, esquivant le choc, se déroberait par l'Alsace et la Lorraine

vers le nord pour laisser à l'adversaire la route libre sur l'Allemagne du Sud. « La marche par échelons de l'aile marchante allemande, — écrivait-il, — contraindrait l'aile gauche de l'armée adverse à un grand changement de front et la mettrait, par cela seul, dans une situation désavantageuse; un succès des Allemands les amènerait directement à Paris et troublerait les organes vitaux de l'armée française bien avant qu'elle eût obtenu dans le sud des succès décisifs. L'armée allemande n'aurait pas pour cela de mouvements bien compliqués ou difficiles à exécuter; il ne s'agirait que de bien répartir les forces et de bien régler le mouvement de recul de l'aile gauche\ »

Assurément, il y avait dans ce plan des exagérations probablement voulues et à dessein de donner le change, comme l'amplitude du mouvement d'aile droite, la violation de la Hollande et le recul de l'aile gauche allemande: le sens du mouvement et son principe n'en restaient pas moins une possibilité; le plan n'avait rien de chimérique ni d'irréalisable, il n'était qu'audacieux. En Belgique on y prit garde- Le général Dejardin soutint alors que l'idée de Bernhardi n'était pas paradoxale, qu'une attaque allemande par l'Ardenne et le Luxembourg ne serait pas assez débordante et que la France y pourrait parer rapidement, — qu'il faudrait, pourjeterle trouble dans les mouvements de l'armée française, l'obliger à se diviser pour garder son flanc gauche et menacer sérieusement sa concentration par un mouvement plus débordant, — et que la rive gauche de la Meuse,

* La guerre d'aujourd'hui, Chapeîot, lyiS, tome II, p. 337.

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riche, dotée d'un magnifique réseau de chemin de fer, se prêterait trop bien à une telle manœuvre pour que l'État-Major allemand ne l'adoptât pas. Le général belge jalonnait ainsi la route de l'invasion : pénétration entre Liège et Maestriclit ; point de direction, la vallée de l'Oise.

En France, un éclat de rire général accueillit le plan de Bernhardi et nos stratégistes brevetés n'y voulurent voir qu'une fantaisie : « La violation de la neutralité de la Belgique, — écrivait l'un, résumant la pensée de tous, — ne peut donner lieu qu'à la destruction complète de l'armée allemande; le général Bernhardi est un médiocre stratège, qu'il retourne à l'Ecole de guerre levoir son Clausewitz : nous ne pouvons que désirer ardemment l'adoption de ses idées par le grand Etat-Major allemand; jamais la victoire ne nous aura été aussi facile. » Et le miinistre de la Guerre du cabinet Caillaux demandait le démantèlement de notre frontière du Nord, de notre seconde ligne de défense et en sus le déclassement de Lille.

Le général Herment prit alors la défense de la frontière du Nord. En 1906, au cours d'une manœuvre de cadres dans la trouée de l'Oise, il avait eu à examiner avec le générai Georges Lebon, son chef, ce que l'ennemxi pourrait tenter contre la frontière du Nord; il devina le péril, et, l'heure delà retraite venue et le sac de cette frontière commencé, il exposa dans deux livres véritablement prophétiques \ comme quoi cette destruction de cette partie

' Considérations sur la frontière du Nord, Chapelet, 191 3. — L'état des forteresses belges et sa répircussion sur le. défense de notie frontière du Nord, Lavauzt-lle, igiS. Cf. également les articles du gérerai Hernier.t sur le démantèlement de Lille, dans la France militaire des 2d, 27, 30 novembre, 7 et 14 décembre 1912.

de notre frontière rendait plus que vraisemblable l'attaque allemande par la rive gaucbe de la Meuse. On doit, dans un pareil cas, se substituer le moins possible à la pensée de l'auteur et lui donner la parole ; la lecture de telles citations est, d'ailleurs, loin d'être ingrate :

Les Allemands, en édifiant ces barrières de Lorraine et d'Alsace et en construisant dans l'Eifel de nombreuses lignes de chemins de fer pourvues de nombreux quais de débarquement, ont établi un dispositif stratégique très remarquable, car celui-ci leur donne une grande liberté de manœuvre et facilite au plus haut point leurs mouvements. Ils peuvent à leur gré ou jeter rapidement toutes leurs forces en Alsace-Lorraine ou n'en mettre qu'une partie et lancer les autres par l'Eifel, au travers de la Belgique, sur la frontière que nous désorganisons.

En accomplissant ces travaux de chemins de fer si coûteux, qui constituent une menace pour la Belgique et pour nous, les Allemands n'ont pas eu seulement /'/V/t?^ c/e nous jeter dans l'incertitude au sujet de leurs /projets. Ils ont pu penser qu'une attaque contre les défenses que nous avions élevées dans l'Est ne leur permettrait pas de venir facilement et rapidement à bout de nos forces. Et alors ils ont songé à établir, en face de notre barrière défensive, une barrière analogue, qui nous opposerait les mêmes difficultés que celles contre lesquelles ils hésitaient à se heurter, barrière qu'ils défendraient en utilisant leurs troupes de réserve et une partie seulement de leurs troupes de campagne, tandis qu 'avec les autres ils iraient tomber ^ fyar une irruption soudaine sur notre frontière mal gardée ^ que nous ne croirions pas menacée et qu 'ils savaient très bien que nous délaissions.

Une attaque par la rive gauche de la Meuse aurait sur l'offensive Sedan-Montmédy cet avantage qu'elle ne laisserait pas à l'armée belge le temps de se concentrer et de venir, avec l'appui de Liège et de Namur

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et la couverture de la iMeuse, prendre de flanc l'aile allemande en action contre les forces françaises :

En brusquant l'attaque par la rive gauche de la Meuse et en enlevant Liège par surprise, la faiblesse des eflectifs de paix de l'armée belge ne saurait empêcher la marche des armées allemandes. Bien plus, cette marche désorganiserait l'armée belge; comment se mobiliserait-elle, lorsque la moitié du territoire serait envahie et que ses régiments seraient obligés de quitter précipitamment leurs garnisons, sans avoir le temps d'emporter ni les armes, ni les effets des réservistes?

L'attaque à l'improviste par la rive gauche de la Meuse donne à l'Allemagne toutes chances de se débarrasser de l'armée belge sans coup férir et pour longtemps, car les tronçons épars de cette armée ne parviendront que péniblement à gagner Anvers et ne s'y mobiliseront qu'incomplètement avec les plus grandes difficultés, puisqu'ils seront privés des armes et des effets abandonnés dans leurs garnisons. Les Allemands étudient avec trop de soin et de méthode leurs opérations militaires et sont trop au courant dé ce qui se passe chez leurs voisins pour n'avoir pas envisagé cette possibilité d'annihiler l'armée belge par un coup d'audace.

La condition de succès d'un tel plan, c'est d'agir brusquement, de frapper vite et fort ; ces moyens, l'Allemagne les possède avec les eff"ectifs élevés qu'elle peut entretenir en temps de paix. Elle peut aller vite :

Elle a deux grands camps d'instruction, à Malmédy et à Elsenborn, dans chacun desquels elle réunit tous les ans des brigades et des divisions pour des manœuvres et des écoles à feu. Rien n'est plus facile que d'avoir dans chacun de ces camps une division prête à marcher. De même, dans les nombreuses garnisons entre Aix-la-Chapelle et le Rhin, les régiments, qui reçoivent fréquemment des réservistes, peuvent être complétés, sans que leur passage au pied de

guerre éveille outre mesure l'attention, puisque chaque année des appels de réservistes ont lieu dans les mêmes garnisons. Deux corps d'armée peuvent donc être lancés inopinément sur Liège, et cela par voie ferrée, car trois lignes aboutissent à Liège... Précédés de deux divisions de cavalerie, soutenus par des cyclistes et des troupes d'infanterie en automobiles qui prendraient possession des gares, les trains suivraient presque sans retard et ces deux corps d'armée pourraient commencer leurs débarquements à Hervé et à Pepinster, à 8 ou lO kilomètres des forts, trois heures après que la cavalerie aurait franchi la frontière. 11 y a, en effet, 17 ou 18 kilomètres de ces localités à la frontière.

Elle peut frapper fort : « Si les Allemands se décident à violer la neutralité belge, c'est qu'ils veulent tenter par la Belgique leur gros effort. » En calculant à 25 corps d'armée leurs effectifs de guerre, ils peuvent, avec 14 corps, soutenus par les défenses de l'Alsace-Lorraine, tenir tête aux 17 corps que la France,ayantà garder safrontière des Alpes, l'Algérie, la Tunisie et le Maroc, pourra lancer contre eux: c'est donc 11 corps d'armée et demi, et en supposant qu'ils en laissent deux sur la frontière russe, 8 à 9 corps dont ils disposeront pour opérer la traversée de la Belgique, « force redoutable qu'ils pourront encore faire appuyer par quelques divisions de réserve ».

Liège peut être bombardée dans toutes ses parties et très rapidement. Le canon de i3 centimètres allemand lance ses projectiles de 40 kilogrammes à i2.5oo mètres, et les équipages d'artillerie lourde allemands comportent des batteries attelées, armées de cette bouche à feu; ces batteries sont, par conséquent, en mesure d'occuper, avec la plus grande facilité, de nombreux emplacements d'où elles pourront agir sur la ville, d'autant que ces emplacements

auront été reconnus d'avance par les nombreux Allemands qui pullulent dans la région. Liège pris, en quarante-huit heures avec des troupes de cavalerie et des détachements d'infanterie en automobiles tout le réseau ferré jusqu'à Tournai peut être enlevé, et les corps d'armée allemands peuvent être débarqués dans la région Tournai-Mons- Charleroî deux jours après la prise de Liège.

Cette irruption rapide vers la frontière française présente des avantages incontestables. Les Allemands sont assurés de n'y rencontrer que peu d'obstacles, puisque les Français se donnent eux-mêmes la peine de les faire disparaître. Mais ils n'y rencontreront, d'autre part, rien qui puisse s'opposer à leur offensive; les idées stratégiques françaises, qui paraissent avoir cours actuellement, n'admettent pas que la frontière du Nord puisse être attaquée, car sans cela on ne démantèlerait pas Lille, Hirson, Maulde et Flines ; les troupes du i" corps d'armée auront été envoyées dans l'Est.

Les portes de la France ainsi ouvertes, comment hésiteraient-ils, alors que tout les attire^: la richesse du pays, la facilité du parcours, le développement des routes et du réseau ferré, la trouée de l'Oise sans barrière, le fort d'Hirson démantelé, Maubeuge négligé et dont la remise en état demandera au moins quinze jours, Maubeuge qui n'aura pas reçu toute sa garnison et ne pourra guère faire sentir son action extérieure; et, dès lors, c'est la frontière ouverte jusqu'à La Fère, jusqu'au massif de Saint-Gobain.

' Le général Herment donnait encore cet argument impressionnant " Proposer de démanteler Lille, lorsqu'en Belgique on a de telles craintes sur la violation de la neutralité, est un manque de prudence et aussi un manquement à nos devoirs vis-à-vis d'un Etat dont nous avons garanti la neutralité... La Belgique n'est-elle pas en droit de nous reprocher d'attirer l'ennemi sur notre frontière du Nord quand nous la désarmons, et de nous faire obsei-ver que c'est au moment où elle s'efforce d'augmenter son année, ainsi que la défense des places de la Meuse, que nous, qui devons la soutenir, prenons des mesures allant à l'encontre des siennes. » France militaire, 14 décembre 1912.

Et, Lille désarmée, l'offensive allemande se bornera-t-elle même à n'emprunter que cette voie classique de la vallée de l'Oise? Ayant le champ libre, qui l'empêchera d'opérer dans la région de Lille et de s'emparer sans coup férir de la partie de la France la plus riche en ressources? « N'aura-t-elle pas aussi tout intérêt à se porter vers nos ports de Dunkerque et de Calais pour enlever à l'armée anglaise toute velléité d'y venir débarquer et pour nous priver également des ressources que nous pourrions recevoir de l'étranger par ces ports, dont la défense du côté de terre n'a jamais été terminée et est fort mal préparée? »

Une telle attaque, bouleversant tout le plan de notre Etat-Major, amènerait dans nos opérations initiales un désordre tel qu'il serait inexplicable qu'un ennemi aussi averti ne cherchât pas à profiter d'un pareil avantage :

// serait de toute nécessité, pour faire face à l'envahisseur, de faire exécuter un changement de front à une partie des troupes envoyées sur la frontière du Nord-Est et de faire ce changement aussi rapidement que possible, c'est-à-dire par chemin de fer. Les hommes prévoyants qui, après 1870, avaient réorganisé notre système défensif, avaient installé entre la Sambre, l'Escaut et la Scarpe, une position centrale sur la frontière du Nord, qui, couverte par Maubeuge, Condé, Valenciennes, Maulde, Flines et Lille, donnait la possibilité d'exécuter ce changement de front dans les meilleures conditions. Les nombreux quais militaires de la région, à Douai, à Arras, à Cambrai, à Valenciennes, à Lille, à Maubeuge, etc., permettaient de faire débarquer les troupes, à l'abri, à la frontière même. Et de cette position centrale qui couvrait la concentration, on pouvait se jeter dans le flanc de l'invasion se produisant par la trouée de Chimay.

Aujourd'hui qu'on va démanteler Lille, Maulde et Flines, et que Condé n'existe plus, est-il encore possible de songer à ce mouvement et de prendre comme base d'opérations et d'appui cette position centrale démembrée, oii ne va plus exister que Maubeuge? Ce serait fort dangereux, car on n'y serait plus à couvert. Tout ce que l'on pourra faire, ce sera d'occuper la position de La Fère- Saint-Gobain, que l'on vient d'ébrécher en déclassant le fort de Condé-sur-Aisne avec une inconscience tout aussi grande que celle dont on a fait preuve en déclassant le fort d'Hirson.

Le résultat des mesures prises sur notre frontière du Nord nous obligera donc, en présence d'une invasion allemande par la Belgique, ou de nous concentrer dans une région oîi nous n'avons comme point d'appui qu'une place assez médiocre, Maubeuge, qui couvrira mal nos débarquements, ou d'abandonner de prime abord et sans combat tout un immense territoire très riche en ressources de toute nature.

Cela était écrit au commencement de 1912. Le général Herment, ayant vu le danger, indiquait les moyens de le conjurer : réfection de notre frontière du Nord, remaniement du fort d'Hirson et élargissement de son rayon d'action, — réorganisation de Maubeuge, « cette forteresse n'est nullement préparée à recevoir une attaque inopinée, il y a trop de travaux à faire au moment de la mobilisation et le temps manquerait pour les exécuter, si l'offensive allemande se prononçait par la Belgique », — maintien absolu de Lille à doter au plus tôt de canons à tir rapide, — mise en état de défense de Dunkerque. Et, dans la région ardennaise, création d'une grande place à Mézières pour assurer la jonction de la frontière du Nord avec celle de l'Est, la défense de la Meuse et aussi du nord du massif de TArgonne, —

établissement d'un ouvrage à Carignan, — surtout renforcement de la place de Montmédy pour assurer le front Stenay-Sedan et améliorer ainsi notre situation militaire au nord de Verdun :

Qui oserait soutenir, — concluait le général Herment, — qu'avec une frontière ainsi organisée nous ne serions pas plus forts qu'avec celle qu'on nous prépare? Nous tiendrions toutes les lignes de chemins de fer qui la traversent avec des garnisons de sûreté fournies en grande partie par l'armée territoriale, et nos forces actives n'en seraient pas diminuées. Nous aurions des centres de ravitaillement préparés, des passages assurés, nos mouvements seraient couverts et nos manœuvres seraient libres de toutes entraves. Nous conserverions aussi à la défense nationale la région de la France la plus riche en ressources et surtout, il ne faut pas l'oublier, nous ne la mettrions pas à la merci de notre adversaire prêt à l'exploiter. Ces fortifications, qui sont à maintenir et à améliorer, nous rendraient de la sorte le service que doit rendre la fortification permanente, qui est de donner la liberté de la manœuvre en gênant celle de l'adversaire. La fortification nous offre un moyen certain d'accroître notre puissance, moyen que nos adversaires d'outre-Rhin n'hésitent pas à employer, et ce serait folie que de le dédaigner. Il existe dans une partie de l'État-Major général un esprit hostile à la fortification... c'est là une conception tout à fait incomplète, car elle néglige une partie des atouts que l'on peut avoir dans la main et, pour être victorieux, il ne faut en négliger aucun.

Devant ces raisons et ces précisions, on reste confondu, que notre État-Major se soit refusé à envisager cette hypothèse d'un mouvement tournant par la rive gauche delà Meuse. Il opposa au cri d'alarme du général Herment le plus silencieux dédain : c'était déjà à son corps défendant qu'il avait dû envisager Téventualité d'une manœuvre par le sud de la Bel-

gique; il se refusait à accepter et même à envisager l'idée d'une extension qu'il qualifiait de paradoxale, sans voir, ce que des profanes pourtant signalaient, que « relever avec luxe la frontière de l'Est et laisser tomber celle du Nord, était une invitation à se faire attaquer par ce côté ».

Et pourtant des avertissements, qui étaient singulièrement pressants, commençaient à retentir au Parlement et à dénoncer le péril de cette frontière ouverte du Nord. Driant tenait à lui seul en échec le projet de déclassement de Lille. Le l3 mars 1914* , dans la discussion du budget de la Guerre, un député du Nord, M. Daniel Vincent, exposait la situation inquiétante de sa région. La frontière du Nord, afïiimait-il, est ouverte et seu lement garantie par la neutralité de la Belgique : garantie purement morale, une barrière effective et solide vaudrait mieux, surtout quand on constate les dispositions stratégiques de l'Allemagne depuis douze ans dans la région correspondante et toutes en vue d'une pénétration par la vallée de l'Oise et subsidiairement par celle de l'Escaut : « Le centre de gravité des troupes allemandes peut se déplacer vers le Nord par suite de la résistance inême de notre frontière de l'Est, portée aujourd'hui à son

^ Dans ce même temps paraissait, chez Lavauzelle, un fort volume in-8Me 608 pages: Neutralité belge et invasion allemande, par M. Maxime Lecomte, sénateur du Nord, et le lieutenant-colonel breveté Camille Lévi — œuvre extrêmement documentée sur la question de l'attaque allemande par le Nord. Je n'en ai eu connaissance que dans le temps où je corrigeais les épreuves de ce livre. L'ouvrage de M. Maxime Lecomte et du colonel Lévi fut retiré du commerce et est devenu presque impossible à trouver.

Le 12 juin 1913, dans la discussion de la loi de trois ans, le général Pédoya avait également envisagé l'éventualité de cet envahissement de la Belgique par les Allemands.

maximum; un glissement de forces peut se produire, et, pour avoir le champ nécessafre, elles peuvent s'orienter vers la région du Luxembourg et vers les grandes plaines du Nord où se sont livrés les combats classiques de notre histoire... Qu'y a-t-il pour y répondre? le seul camp retranché de Maubeuge, mais Maubeuge serait un îlot surnageant dans une grande nappe d'invasion. Dans quel état est Hirson, qui garde seul la vallée de l'Oise? Et entre Maubeuge et Lille, rien! Et quant aux troupes de défense? non seulement on ne renforce pas les effectifs du l^*^ corps, mais on envoie le 2^ corps en couverture à l'Est! » Le surlendemain, le ministre de la Guerre répondait à cette adjuration en réclamant le vote rapide du projet de déclassement de Lille! Comme nous l'avons déjà dit et comme il n'est pas superflu de le redire, il apparaissait à 1 Etat-Major qu'une telle attaque par la rive gauche de la Meuse ne pourrait être réalisée que par deux armées séparées et qu'elle laisserait entre elles une solution de continuité trop favorable à une attaque de flanc de l'assailli. Pour ce calcul on ne se basait que sur l'engagement des seules unités actives, tout au plus renforcées de quelques formations de réserve; on ne croyait, on s'obtinait à ne croire qu'à une intervention maxima de vingt-cinq corps d'armée allemands et, dès lors, une si audacieuse extension de front était tenue pour chimérique. « Un tel mouvement, — écrivait l'un des chefs les plus éminents, — ce seraient deux attaques au lieu d'une, séparées par une distance telle qu^ elles seraient distinctes.,. Ce n'est pas à prévoir, car la concentration aura pour premier objet la réunion de toutes les forces dans le plus bref délai possible;

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elle s'effectuera incontestablement clans la région la mieux pourvue de chemins de fer. La concentration allemande est écrite sur le terrain par le nombre et la densité des quais de débarquement : ils sont en Alsace-Lorraine. » On ne songeait pas que déjà la fortification redoublée de la Lorraine et de l'Alsace rendait à l'Allemagne la disposition d'une armée de lOO.OOO hommes, et qu'il lui était toujours pocsible de faire disparaître cette solution de continuité par un appel immédiat à ses inépuisables réserves.

Avec son imagination sans cesse en travail et ses puissantes intuitions poétiques, Jaurès soupçonna, entrevit, prophétisa cette intervention immédiate des réserves allemandes pour « une sorte de submersion* » de la frontière, inais lui non plus ne voyait pas le débordement par la frontière du Nord. Ses illusions sur l'Allemagne ne lui permettaient pas d'envisager l'hypothèse de la violation de la neutralité belge, et c'était pour un effet de masses par l'Alsace et la Lorraine qu'il annonçait l'action de ces réserves : « Il est certain, affirmait-il, que c'est par les forces déjà accumulées en Alsace-Lorraine et rapidement grossies que les Allemands brusqueront l'offensive. » Vue de poète, d'artiste, pensions-nous; vue incomplète assurément, mais indication qui n'eût pas dû être négligée, car c'est l'utihsation en première ligne de ces réserves sur d'autres parties du front qui permit aux Allemands la surprise de leur offensive par le nord de la Belgique.

^ Proposition sur l'organisation de l'armée (lo^ législature, n° 457), p. 84.

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Nous, nous nous en tenions, quant aux intendons des Allemands, à des déclarations périmées de Guillaume Il et d'un de ses anciens ministres de la Guerre. « Pas de pères de famille dans les armées de première ligne », avait affirmé l'Empereur, et, en 1895, le ministre von Einem et le chancelier de Caprivi, ratifiant la parole impériale, annonçaient « qu'ils n'enverraient aux combats de premier choc que les hommes les plus jeunes, parce que, n'ayant pas fondé une famille, ils vont au feu plus allègrement ». De Clausewitz à von der Goltz c'iétait, d'ailleurs, la doctrine stratégique allemande. Ces considérations humanitaires pouvaient bien n'être pas feintes, puisque l'Allemagne, ayant la supériorité des effectifs actifs, n'avait pas besoin de l'accroître, étant donnée surtout la limitation des champs éventuels d'opérations.

La loi de deux ans amena en France une réduction des effectifs actifs, et nous dûmes, à la mobilisation, boucher le trou avec des réservistes, il y a là un point d'histoire militaire important à éciaircir, car il se pourrait que ce soit nous qui ayons alors involontairement ouvert la surenchère des réserves et donné à l'Allemagne, si elle ne l'avait déjà, l'idée d'étendre, par leur utilisation, son plan d'opérations.

Le secret, là encore, ne fut pas gardé. Dans ses rapports sur les budgets de la guerre de 1906 et de 1907, M. Messimy indiquait que notre Etat-Major, pour produire un effet de masse sur l'envahisseur, avait renoncé à utiliser les sept dernières classes de la réserve : c'était indiquer qu'on employait les quatre autres. Et, plus tard, dans la discussion de la loi sur les cadres, le rapporteur, M. Joseph Reinach, exposait à son tour

que cette loi de deux ans nous avait obligés de verser, au moment de la mobilisation, quatre classes de réservistes dans les régiments actifs. Le 17 juin I9l3, dans la discussion de la loi de trois ans, Jaurès, reprenant cette affirmation de M. Joseph Reinach, provoquait un incident qui fut peut-être plus grave qu'il ne parut sur le moment :

Au premier jour de la mobilisation, pour les premières batailles, non seulement nos régiments d'activé, complétés de leurs réservistes, mais encore, avec eux, à la même heure, pour la même œuvre première, pour les mêmes combats de front, quatre classes des réserves les plus anciennes... (Mouvements divers). On me fait des signes de dénégation; je ne les comprends pas. Je me borne à interpréter la pensée de celui qui a été récemment l'inspirateur de la loi de trois ans. (Vifs applaudissements à l'extrême-gauche.)

M. Driant. — Du moment que le général Pau vous dit : non! tout votre raisonnement tombe. (Réclamations à gauche.) .

Redoutable affirmation, dénégation peut-être plus redoutable encore : de tels sujets devraient être soustraits aux discussions publiques. Si les députés français ne comprirent pas, on dut ailleurs comprendre ce que ce discours et cette dénégation voulaient dire.

Au surplus, les Allemands avaient-ils besoin de tels incidents pour être renseignés? N'avions-noUs pas manifesté publiquement les intentions que nous leur prêtions et auxquelles, par conséquent, nous nous disposions à répondre? En un mot, notre plan de concentration n'était-il pas dans le commerce? La brochure d'un officier d'ordonnance du général en

Consulter la chef SUT la Concentration allemande^ ne donnait-elle pas la carte du plan d'attaque que nous attendions de notre ennemi? vingt-deux corps d'armée, une ligne allant de Belfort à Mézières, et la manœuvre d'enveloppement à trois armées par le sud de la Belgique dans les directions Mézières-Buzancy- Montfaucon. Ce ne fut pas vingt-deux, mais trentequatre corps que, l'année suivante, l'Allernagne mit en ligne contre nous.

Cette même année 19l3, le grand Etat-Major allemand fit un nouveau kriegsj^iel d'une offensive contre la France sur la base de la violation de la neutralité belge. ^ Les armées allemandes descendirent entre Lille et Verdun; l'armée d'aile droite était commandée par le général von Kluck; il la fit déboucher par la vallée de l'Oise, passer par Compiègne et marcher sur Paris qu'il essaya de prendre par une attaque brusquée. Alors le chef d'Etat-Major Moltke arrêta le développement de la manœuvre, reprochant à von Kluck de s'être laissé distraire par un but secondaire, l'attaque de Paris, au lieu de tendre au but principal, la destruction de l'armée ennemie; von Kluck s'inclina, modifia son dispositif et reprit la manœuvre à l'est de Paris...

Répétition générale de l'invasion de l'année suivante ! L'orage était bien sur le Nord...

1 Paris, Chapelet, 1913.

2 Le « Kriesj-ipiel » historique de 1913, par le général Cherfils. Echo de Paris, 29 avril 1916.

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