LIVRE III
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CHAPITRi^ I" LE PRÉLUDE DIPLOMATIQUE
LA PREPARATION DE LA SURPRISE STRATÉGIQUE : LE PLAN DU GÉNÉRAL JOFFRE ET LE PLAN ALLEMAND
IL faut dire, redire et jamais trop on ne dira que la victoire de la Marne est une victoire au-dessus de toutes les victoires. Ce fut le premier ébranlement de la force allemande : sous le coup le colosse chancela. Sur la Marne fut renversé tout le plan de guerre ennemi qui faillit réussir et qui eût réussi à Charleroi si l'aile gauche française n'avait rompu à temps : la volonté française s'imposa à la volonté allemande; une guerre longue et dure se substitua à la guerre courte et bonne, qui était dans les desseins du grand Etat-Major de Berlin. La victoire de la Marne n'a pas seulement renversé les projets ennemis, elle a révolutionné les méthodes de guerre, faisant passer les armées de l'offensive à la défensive, stabilisant les fronts; elle donna au monde le temps de prendre parti et de se croiser. Il n'est pas un fait humain où il y ait tant de choses et de si considérables, il dominera toute notre histoire nationale : on doit donc le
connaître à fond, mais on ne le pourra qu'autant que, préalablement, on aura montré de quel échec il fut le rétablissement. Sur la Marne l'armée, pourvuivie par un ennemi qui cherchait son anéantissement, luttait collectivement pour la vie de la F'rance par la résolution de chacun des combattants de vendre chèrement la sienne, — réaction désespérée, redressement et retour sublimes, mais dont la puissance et la beauté ne peuvent être saisies si l'on n'a pas d'abord mesuré la profondeur de la chute.
C'est à cette fin que je veux relater le sombre drame de Charleroi; c'est à la gloire de notre France éternelle que sont écrites ces pages douloureuses.
Je dis : drame de Charleroi. La guerre moderne est, comme le théâtre, l'art des préparations; cette action militaire-là fut combinée et machinée comme une action dramatique. Ce fut une surprise stratégique, préparée et permise par une surprise diplomatique. Cette double surprise, si elle fut compliquée dans son exécution, fut simple dans sa conception : il s'agissait d'opposer sur la frontière occidentale 34 corps d'armée à l' État-Major français qui n'en attendait que 25. Comme la mise en train et le transport de ces armées supplémentaires imposaient à la mobilisation allemande un retard sur la mobilisation française, force était que celle-là commençât bien avant celle-ci, une période de tension diplomatique prolongée était nécessaire. C'est sous cet angle que j'ai étudié les événements du mois de juillet 1914.
Pour comprendre Charleroi, il faut donc élucider l'imbroglio diplomatique qui en fut le prélude, tâche malaisée et délicate. Ces origines de la guerre sont
compliquées dans leur détail ; il n'est guère encore d'autre documentation que les « livres » diplomatiques : ils doivent être, en principe, accueillis avec circonspection, car il se glisse parfois dans quelquesuns des intentions d'apologie ou de justification; ce sont comme des dossiers d'avocats, où l'on ne met que les pièces qui servent la cause; seul leur rapprochement permet un jugement. Il y réside une autre cause permanente de difficultés: les heuresne sont pas données, ni pour les démarches ni même pour les dépêches, et dans ces événements la question d'heures fut considérable.
Le souvenir de 1870 commande une extrême prudence : les responsabilités de la guerre de 1870 furent établies et imposées à l'opinion avant la révélation de la dépêche d'Ems, qui en bouleversait les assises. Il est toutefois certain et déjà acquis qu'une personne ici n'a rien à craindre de la vérité : la France.
J'ai fait cette recherche d'abord pour moi : on nous a, gouvernement et presse, avec de si bonnes intentions, tant illusionnés sur tant de choses, que je me demandais si on ne nous avait pas aussi un peu donné le change sur celle-là; c'est avec le serrement de cœur d'un fils qui aurait à compulser le dossier de sa mère que j'ai procédé à cette examen. J'en suis sorti avec la certitude que la France fut sans reproche comme elle a été sans peur. La vérité nous grandira encore ; elle confirmera au monde notre volonté pacifique, la noblesse de la Belgique, la loyauté de l'Angleterre. On peut découvrir dans notre diplomatie française des erreurs de détail, trop de flottement et de dispersion, une attitude trop subalterne, une sujétion exagérée à une alliance qui devait nous ménager de
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tels déboires, il n'y a pas un acte dont nous ayons à rougir, et si nous avions, Français, Anglais, Belges, succombé, le droit et la justice eussent été associés à notre défaite et peut-être avec nous disparu du monde.
Un point encore est hors de doute : c'est que l'Allemagne, et non pas ses seuls gouvernants, a voulu la guerre et l'a eue. L'opinion allemande accepta avec joie le conflit et l'approuva sans s'inquiéter des causes, de la fin ni des moyens, et cette opinion avait été faite par une conjuration de grands intérêts impérialistes, militaires et économiques, auxquels peut-être le gouvernement ne sut pas résister.
Dans le prélude et le déroulement de cette guerre, ce gouvernement allemand éprouva les inconvénients d'une mauvaise réputation. La politique de Bismarck fut une grande improbité; il fit litière de l'honneur et constitua une morale d'État à l'inverse de la morale individuelle; il nous trompa atrocement et tua à jamais notre foi dans la parole allemande. Ses pâles imitateurs ont rendu cette méfiance incoercible. L'honneur a de terribles revanches, et il faudra bien réintégrer l'honnêteté dans les relations internationales : une nation, un Etat doivent se comporter en honnête homme.
L'heure est, aujourd'hui, venue d'entreprendre cette histoire; et d'ailleurs n'a-t-on pas commencé, et depuis longtemps, à faire l'opinion ? Et ne convient-il pas d'essayer de mettre au point choses et gens, de dégager le vrai des controverses, des plaidoyers ou des panégyriques et, si l'on ose dire, de « débourrer les crânes »? Ce serait une impiété et presque un crime de prétendre que ce peuple, qui a écrit de son
sang cette plus belle page de l'histoire de France, ne la puisse connaître que par la légende ou le cinématographe. Cette guerre pourrait s'appeler la guerre de l'honneur : la vérité n'est-elle pas partie intégrante de l'honneur?
Il ne saurait y avoir de tir de barrage contre l'Histoire : toujours et partout la vérité passe...
La Belgique a été depuis i839 le grand portier de la France, portier vigilant et ami de la maison, mais à qui furent refusés les moyens de s'acquitter à fond d'une tâche très délicate, que devait compliquer encore l'insouciance du maître. Quand on parlait et quand on parle d'une attaque allemande par la Belgique, on use d'une formule trop élastique et prêtant à l'équivoque : les l5o kilomètres de frontière franco-belge offrent contre la France la po«^sibilité de deux attaques. La Belgique est coupée par la Meuse en deux parties bien distinctes et contrastées géographiquement et économiquement : toute la richesse de la Belgique est au nord de la Meuse, dans le pays plat et fertile qui se déroule jusqu'à la mer; le sud est montueux, rude, pauvre, dur d'accès, c'est le Luxembourg belge, se prolongeant à l'est par l'Eifel prussien, — quasi inaccessible à la France qu'il surplombe, favorable par contre à une agression prussienne, car c'est à ce point que le territoire belge est le plus rétréci et les frontières française et prussienne les plus rapprochées.
De i83o à i839 oîj fut établi le statut territorial et politique de la Belgique, le gouvernement français se montra très actif pour corriger là le méfait trop
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évident des traités de Vienne. La Confédération germanique, où l'Autriche alors était prépondérante, avait fait abandon des deux Luxembourg; c'était pour la France une occasion d'essayer de corriger les points faibles et exposés de sa frontière. Talleyrand en i83i négocia à Londres avec Palmerston et il semble qu'il ait voulu réparer ses erreurs de l8l5; sa stratégie fut pleine de ressources et de replis. II demande d'abord pour la France, en retour de sa renonciation à la Belgique, le futur grand-duché de Luxembourg ; refus anglais; — il revendique Marienbourg et Philippeville pour protéger la trouée ouverte de l'Oise : nouveau refus; — il se rabat sur le château et le territoire de Bouillon et réclame la démolition des forteresses belges tournées contre notre frontière du Nord : autre refus. Alors il reprend le marchandage avec la Prusse; il offre, en retour de ces avantages, la couronne de Belgique au roi de Saxe et la Saxe à la Prusse, puis la forteresse de Luxembourg à la Prusse contre la restitution à la France de Philippeville et de Marienbourg. Le marché séduit : « Je m'aperçois, écrit Palmerston, que Bulow a une envie terrible de la forteresse de Luxembourg avec un peu de territoire autour »; et il fait à nouveau échouer l'affaire'. Talleyrand alors de
' Correspondance intime de Palmerston (1830-1848), par Aug. Craven, Didier, 1878. — Talleyrand exposait que « la frontière française de ce côté est très faible et très exposée et que le Luxembourg pénètre dans une partie de la France peu défendue». — « Je lui ai observé, rapporte Palmerston, qu'il n'existe que deux routes militaires pour sortir du duché, l'une au midi vers Thionville et Metz, — places contre lesquelles une armée, stationnée dans le Luxembourg, n'oserait guère se risquer, — l'autre vers le nord, par Givet ou Dinant, — direction qui ne sera jamais choisie pour envahir la France, — et que, par conséquent, la France ne saurait avoir rien à craindre du Luxembourg; j'ai ajouté que, d'autre part, le Luxembourg semble entrer dans le système défensif de la frontière prussienne.
demander le rattachement du Luxembourg à ia neutralité belge : on sait ce qui advint et comment furent arrêtées les frontières. Le grand-duché était, suivant le mot de Rothan, « une porte sur l'Allemagne »; l'Europe ne voulut pas que la France en eût la clef. Le débat sur le régime de la neutralité belge fut ensuite porté par nous à Vienne. Les Luxembourg avaient été cédés par la Confédération germanique et la cession d'une partie à la Belgique n'avait été consentie par la Diète qu'à la condition expresse que les Belges s'obligeraient à n'élever là aucune fortification, et spécialement à Arlon, le point le plus délicat : l'Europe entendait toujours garder cette" menace sur la France. Le gouvernement français éleva de vives représentations et notre ambassadeur Sainte-Aulaire exposa au prince de Metternich que « l'interdiction de fortifier Arlon équivaudrait à l'aveu qu'on ne voulait point trouver d'obstacle isur la route de Paris, qu'une telle stipulation porterait une trop grande atteinte à l'indépendance de la Belgique et témoignerait à l'égard de la France de dispositions trop hostiles pour qu'il fût possible aux Belges de l'accepter et à nous de ne pas les soutenir dans leur résistance ». Metternich fit la sourde oreille ; il ne connaissait pas cette petite affaire, ne faisait pas, quant à lui, grand cas des fortifications, etc., etc., puis, après ces raisons à côté, il sortit l'argument de fond : « /es fortifications de la Belgique sont une question toute prusienne, fort indifférente à l'Au-
dont Coblentz est le centre et qui doit être fort important pour la Prusse, comme prenant en fl inc la ligne de marche de Tliionville à Coblentz. » Voir aussi sur ce point G. Rothan : l'Affaire du Luxembourg, Calmann- Lévy, 1882, et le li>Te de M. Pierre Ncthomb : la Barrière belge, Perrîn, 1916.
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triche*. » Nous étions avertis; il fallut subir cette exigence et l'on mit vite en oubli l'avertissement, qui était pourtant d'importance. La fortification de la Belgique, au lieu de s'étendre à tout le territoire comme le voulait notre sécurité, se localisa dans le nord : toute défense fut interdite dans le sud où la Prusse avait sur la France l'avantage de la position; et dans le nord on ne laissa même que les forteresses qui pouvaient être soutenues par la Prusse et on démantela celles qui eussent pu tomber au pouvoir de la France ^ En l839 la neutralité de la Belgique fut bien proclamée en droit; elle n'était pas assurée en fait, car toutes facilités avaient été données à la Prusse pour la violer.
Aussi, quand surgirent en 1906 les premières difficultés du Maroc, la Belgique et sa grande protectrice l'Angleterre se préoccupèrent-elles d'une attaque de l'Allemagne contre la France par le nord de la Meuse, et cette éventualité fut envisagée par leurs deux Etats-Majors.
L'Etat-Major français, lui, l'écartait systématiquement; il n'admettait cette attaque que de l'Est et tous ses plans furent orientés en conséquence. On se
* A rchives des Affaires Etrangères. Autriche, volume 26.Correspondance de M. de S'®-Aulaire, n° 5 et 12. Voir cette pièce à l'appendice, annexe n° 2.
* Palmer^ton (p. 36) déclarait à ce sujet : « Ces places sont trop nombreuses pour les ressources militaires de la Belgique et il faut que quelques-unes soient démantelées pour éviter qu'elles ne tombent entre les mains de la France à la première rupture. Le plus simple serait, ce me semble, de démanteler les forteresses qui se trouvent de front et au centre et de laisser celles qui sont sur la côte et sur la Meuse, les premières tomberaient nécessairement au pouvoir de la France, les autres pourraient être soutenues par l'Angleterre et par la Prusse. Ainsi, pour préciser et à première vue, Ypres, Menin, Courtray, Tournay, Mons, Ath, Oudenarde, Marienbourg, Philippeville pourraient probablement être démantelées, tandis qu'on pourrait conserver Nieuport, Ostende, Gand, Charleroi, Namur, Dinant, IJége et Huy. »
rappelle de quelle énergique façon, en 1906, le général Georges Lebon imposa l'hypothèse d'une attaque par la Belgique*, mais aussi que l'Etat-Major ne la voulut voir que par le Luxembourg belge, excluant toute possibilité d'un mouvement enveloppant plus au nord : il laissa tomber délibérément notre frontière du Nord et le plan défensif de Séré de Rivières; ce sera assurément une des stupéfactions de l'Histoire. A sa décharge reconnaissons que la situation était délicate. L'Allemagne connaissait comme nous nos plans de concentration et depuis longtemps ils étaient fondés sur une offensive de plus en plus accentuée : préparer une telle concentration offensive sur la frontière belge, c'était risquer de fournir un prétexte toujours cherché à des initiatives allemandes contre la neutralité de ce pays. La seule politique stratégique possible pour fermer cette frontière à l'invasion était la défensive la plus rigoureuse.
La Belgique et l'Angleterre, n'ayant pas de tels préjugés d'offensive, devaient nécessairement envisager les choses sous un autre angle.
En 1906, le Parlement belge consacra 63 millions au renforcement des défenses d'Anvers, et l'année suivante un échange de vues se fit entre l'attaché militaire anglais et le chef d'État-Major belge, sur les conditions d'une intervention anglaise en cas de violation de la neutralité par l'Allemagne. L'annexion de la Bosnie-Herzégovine, en 1908, accentua encore le danger et la Belgique estima nécessaire d'augmenter son armée. Celle-ci, jusque-là, avait été levée en vue de la défense du nord de la Belgique et
* Voir plus haut, pages 214 et suiv.
du garnissage de ses forteresses; de ce côté la neutralité semblait suffisamment protégée, mais au sud de la Meuse tout était à faire, et l'interdiction de défenses fortifiées imposait la constitution d'une armée de campagne. C'est cette considération qui fut donnée à l'appui de la réforme militaire, votée après bien des difficultés et dont la signature fut le dernier acte du roi Léopold mourant. L'armée belge se trouvait mise sur le pied de 340.000 hommes, mais seulement pour 1925 (en 1914 elle n'en comptait que 226.000); ainsi dans un délai rapproché, le sud de la Belgique devait se trouver défendu et toutes les entreprises stratégiques de l'Allemagne dans ces parages risquaient d'être annulées. On en eut à Berlin un vif dépit; la presse allemande commenta ces mesures avec sa malveillance des grands jours : « A quoi bon tout cela? disait au baron Beyens le comte de Zedlitz; avec votre petite armée vous n*auriez pu songer à nous disputer le passage dans une guerre contre la France et après la victoire les parties de votre pays occupées par nos troupes vous eussent été rendues *. »
Après Agadir le gouvernement français proposa le déclassement des forts du Nord et spécialement de Lille, ainsi que de la seconde ligne de défense, — ce qui était une invite à se faire attaquer par là. Le gouvernement anglais tira de l'afïaire une autre conclusion : en avril 1912, les deux États-Majors britannique et belge examinaient les mesures à prendre
* Baron Beyens, V Allemagne avant la guerre, Paris, Van Oest, I9l5.
A consulter également sur ce point : capitaine Bremer, Ce que le peuple belge doit savoir, Bruxelles, Misch et Thron, 1910; La Belgique et la défense de la neutralité, par ***, Chapelot, 1910: Général Coupillaud, Que ferait la Belgique en cas de qiicrre?, le Miroir. 26 avril 1914.
dans le cas de la violation de la neutralité par l'Allemagne.
L'opinion belge fut alors savamment travaillée par des influences allemandes : ce sont les Anglais, insinuait-on, qui veulent violer, les premiers, la neutralité. Au début de 191 3, la France et l'Angleterre firent des déclarations très nettes. Au mois de février, M. Poincaré affirmait au ministre de Belgique « que la France jamais ne prendrait l'initiative de violer la neutralité de la Belgique, mais que, si les armées allemandes entraient en Belgique et que l'armée belge ne fût pas de force à les repousser, le gouvernement de la République se reconnaîtrait le droit de prendre les mesures qu'il jugerait utiles pour défendre son territoire soit sur ses frontières, soit que l'État-Major reconnût plus utile d'aller à la rencontre des forces impériales * ». En même temps Sir Edward Grey faisait savoir à Bruxelles que jamais un gouvernement anglais ne serait le premier à violer la neutralité de la Belgique, car, ajoutait-il, « autrement nous justifierions l'Allemagne à envoyer aussi des troupes en Belgique ' ».
L'Allemagne, elle, gardait le silence : son empereur faisait l'aimable, visitait et recevait cordialement le nouveau roi, mais son gouvernement se refusait à tout engagement précis. Déjà en 1911, à la suite de l'incident de Flessingue, le gouvernement belge
* 2^ Livre gris belge. — Rapportant cette déclaration, le baron Guillaume ajoutait : « Il semble qu'au point de vue stratégique l'Allemagne ait plus d'avantage à emprunter le chemin de la Belgique pour venir frapper la France au cœur, non loin de sa capitale, que n'en auraient les armées de la République à aller attaquer les frontières allemandes aux environ d'Aix-la-Chapelle ».
* Reinach, Histoire de douze jours, Alcan, 1 91 7, p. 532.
ayant demandé que des déclarations fussent faites au Reichstag pour calmer les appréhensions belges, Betlimann-Hollvegrépondit « que l'Allemagne n'avait pas l'intention de violer la neutralité de la Belgique, maisqu'en en faisant publiquement la déclaration, elle affaiblirait sa situation militaire vis-à-vis de la France qui, rassurée du côté du Nord, porterait toutes ses forces du côté de l'Est ^ ». Or nous déclassions précisément notre frontière du Nord ! Pressé davantage, en avril 1914, Jagow, à une séance de la Commission du budget du Reichstag, affirmait simplement que « la neutralité de la Belgique est déterminée par des conventions internationales que l'Allemagne est décidée à respecter ». Et, comme cette réponse parut insuffisante, le ministre de la Guerre von Heeringen ajoutait : « La Belgique ne joue aucun rôle dans la justification du projet de réorganisation militaire allemand; celui-ci se trouve justifié par la situation en Orient; l'Allemagne ne perdra pas de vue que la neutralité belge est garantie par les traités internationaux . » Le plan de guerre allemand, fondé sur l'invasion de la Belgique, était depuis longtemps prêt et le général von Heeringen l'un de ses futurs exécutants.
Le général Joffre était alors chef d'Etat-Major général de l'armée, chargé à ce titre de la préparation du plan de concentration et de la guerre.
Les démocraties n'ont jamais bien aimé les militaires. Le haut commandement fut une des grandes préoccupations de notre troisième République; cette
* Livre gris belge, n° \2.
» Ibid.
crainte dominait qu'opul popral trénun géaire — et que serait-ce victorieux? — ne devînt un danger pour les libertés publiques, et toutes assurances furent prises à cet effet. Après le boulangisme, on n'en voulut plus de trop jeunes, de crainte qu'on ne s'en repentît; il fut établi, si l'on peut dire, un âge canonique pour les généraux. Malgré tout, quelques-uns osèrent signaler au pays la répercussion de certaines mesures politiques sur la défense nationale, et ils le firent de la façon la moins subversive, parleur démission. Après Jamont on dit : « hélas! »; après Hagron on dit : « holà! » Le général en chef fut choisi pour le régime autant et plus que pour l'armée, et le choix porta de préférence sur des personnalités , de tout repos, pas trop éminentes et d'un relief atténué; les généralissimes furent un peu choisis comme les généraux qui, eux, l'étaient trop souvent comme les préfets.
Le maréchal Joffre a été exalté par la troisième République comme jamais et nulle part aucun mortel ne le fut ; il s'est vu érigé en triomphateur avant même que la guerre fût finie et porté aux étoiles par ceux-là qui avaient le plus peur d'un général victorieux : vivant, il est devenu dieu. Signataire et grand bénéficiaire de la plus incontestable et magnifique victoire de tous les temps, il a personnifié l'armée qui combattit sur la Marne, rien de plus, et c'est immense : la reconnaissance nationale s'est portée sur lui d'enthousiasme et la gloire lui fut comptée sans mesure; sa renommée multipliée et propagée a dépassé îa France, s'est enflée encore au dehors, a conquis et déterminé les Amériques, et son nom, suivant le mot d'un président du Conseil, est
devenu pour la France « une valeur fiduciaire ». Il serait superflu et impossible d'ajouter au dithyrambe et aux panégyriques venus et à venir : envers cet illustre et bon serviteur, la sincérité est la marque la plus vraie du respect. Au surplus, fatigué de l'hyperbole et des adorations, doit-il assurément préférer qu'on parle de lui debout et non à genoux.
Depuis la guerre les vertus militaires du maréchal Joffre furent mises en relief : vigueur, solidité, puissant équilibre, taciturnité, toutes vertus surtout défensives. Une qualité jamais ne lui fut contestée : le sang-froid, une imperturbable placidité et, comme a dit son plus éloquent panégyriste, M. Hanotaux, « une tranquillité soutenue et presque bovine », un flegme plus qu'anglais. On a cité de lui ce trait : aux colonies, dans une expédition, un oued débordé le met en périlleuse posture; impossible de rétablir les communications, on prend ses ordres: « Attendre, dit-il, que l'oued rentre dans son lit! » Et cet autre : au plus dur de la retraite sur la Marne, on le put voir à Saint-Ouentin, au quartier général du maréchal French, dont il était l'invité, achever seul et tranquillement le déjeuner que la contrainte de la manœuvre ennemie avait obligé son hôte anglais d'abandonner... Une telle subordination du moral, cette maîtrise de soi, une pareille relégation de préoccupations extérieures pourtant pressantes furent aussi la caractéristique de Bismarck, qui occupait la veillée de Sadowa par la lecture d'une gaudriole de Paul de Kock! Une telle impavidité exaspérera des nerveux ou seulement des chefs qui voient plus loin ou mieux; elle sera un réconfort pour d'autres et
remettra des émotifs dans leur assiette. Pour emprunter un mot de troupier, le maréchal Joffre fut le premier de « ceux qui ne s'en font pas. »
Il eut aussi pour réussir une autre qualité, qui près de joueurs ou seulement des gens à mentalité « messianique » est décisive : « la veine », une chance sans égale, qui le prit à son berceau et l'accompagna sans infidélité jusqu'au sommet de sa carrière. D'une vieille souche de vignerons catalans, le troisième d'une belle famille de onze enfants, il était appelé à fournir la preuve que sous la troisième République la plus humble origine permet la plus éminente position : il est une incomparable réclame démocratique.
Entré à Polytechnique avant la guerre de 1870, après et l'ayant faite, il sortira de Fontainebleau dans l'arme du génie, à la belle époque de la fortification. 11 cherchera l'avancement à sa source la moins trouble, les expéditions coloniales : il répare à Tombouctou l'échec de la colonne Bonnier et y gagne un prestige colonial qui, toutefois, n'éclipsera pas celui de Gallieni. De retour dans la métropole, lieutenantcolonel, il entre à la Commission des inventions et y reste assez pour confirmer son aversion des inventeurs et des idées nouvelles; de là, il va à la Direction du Génie quand commence la destruction de l'œuvre de Séré de Rivières. Brigadier, il est gouverneur de la place de Lille, puis successivement commandant d'une brigade d'artillerie, d'une division d'infanterie, enfin du 2^ corps d'armée : c'est dire qu'il fut étroitement associé à l'organisation de la défense du Nord. En 1911, à peine est-il au Conseil supérieur de la guerre, que se pose la question du haut commande-
ment : les effets de la politique dans le choix des grands chefs se sont manifestés cruellement ; l'armée et le Conseil supérieur de la guerre désignent le général Pau. Pressenti, celui-ci exige pleins pouvoirs dans le choix de ses collaborateurs principaux; le gouvernement refuse, le général Pau résigne cet honneur suprême, et le ministre de la Guerre, M. Messimy, appuyé par ce même Conseil supérieur, nomme le général Joftre.
La carrière du maréchal Joflfre fut marquée depuis une douzaine d'années, par une curieuse opposition du résultat et de la vocation, de la fin et du tempérament; il semble que le plus souvent il ait *ait non seulement le contraire de ce qu'il était appelé à faire, mais cela même contre quoi il était préparé. Sapeur et ancien directeur du Génie, il voit ruiner notre frontière du Nord et se désintéresse à un point extrême des forteresses; ancien gouverneur de Lille, il en accepte le déclassement; ancien commandant, du 2^ corps, il ne pourra interdire à l'ennemi l'invasion et l'occupation de cette région du Nord; doué enfin des plus éminentes qualités défensives, il introduira dans la conduite des grandes unités et de la guerre l'offensive la plus fougueuse, la plus impulsive, la plus téméraire.
Le maréchal Joffre a peu parlé et encore moins écrit; pourtant on peut découvrir sa pensée stratégique et sa doctrine de guerre dans un discours qu'il prononça en I9l3 à une réunion de Polytechnique.
Etre prêt, disait-il, comporte à notre époque une signification dont pouvaient difficilement avoir idée ceux qui ont préparé et guidé la guerre de jadis... Pour être prêt aujourd'hui, il faut avoir tout organisé, tout prévu. Une fois la
guerre commencée, aucune irrprovîVaticn re sera valable.. Il faut avoir pris les dispositions les plus minutieuses et les plus sûres pour que l'ordre d'appel aux armes touche tous les intéressés, pour que chacun sache où il doit se rendre et comment il s'y rendra, pour qu'il trouve là ses chefs, ses armes et ses effets, pour que les unités soient transportées sur les points de concentration avec leur matériel. Déjà la lutte, bien que lointaine encore, est efléctivement engagée entre les adversaires, lutte de vitesse, lutte d'ordre, lutte d'intensité. A cette armée organisée, outillée, instruite, rassemblée, prête à agir, il faut des chefs de guerre et des chefs de services, imbus les uns et les autres d'une doctrine nationale de guerre; cette dcctrine, basée sur les enseignements du passé et sur le progrès scientifique, sera adaptée aux qualités et au tempér^n ent de notre race et formulée en règlements larges et précis.. .i
Ainsi la première, la grande affaire, c'est la mise en train de l'armée, — et rien n'est plus essentiel, — donc préparer soigneusement, minutieusement, sans rien laisser au hasard, la mobilisation. Pour le plan de guerre moins rechercher l'invention, la nouveauté que les enseignements du passé, mettre ses pas dans les pas des maîtres, s'en remettre à une doctrine nationale de guerre « adaptée aux qualités et au tempérament de notre race et formulée en règlements larges et précis ». Et « cette doctrine nationale de guerre », les règlements de 191 3 en donnaient la formule, c'était l'ofTensive dans son mode le plus outrancier, l'attaque généralisée, le « bourrage », la réaction intransigeante contre les vieilles méthodes de défensive et même d'expectative stratégiques auxquelles on ne voyait plus que le tracé de nos frontières et les prépara ons de l'ennemi condamnaient nos opérations initiales; tout notre
plan de concentration fut vicié par ce préjugé terrible.
C'est en cette même année I9l3 que fut élaboré ce plan de concentration, qui devait être mis si gravement en échec au mois d'août 1914.
Gonsulterla La Concentration de nos cinq armées était établie sur la ligne Belfort-Mézières. La 1^^ armée, sous les ordres du général Dubail, comprenait les 7% 8% l3% 14® et 21" corps d'armée, une division de cavalerie, trois divisions de réserve; sa droite était à Belfort, le gros à Epinal. La 2^ armée, que devait commander le général de Castelnau, se composait des 9% l5% i6% 18^ 20® corps, un corps de cavalerie, trois divisions et une brigade de réserve : le gros vers Nancy, la gauche près de Toul. Ces deux armées constituaient l'aile droite. L'aile gauche était formée par les 3® et 5^ armées, sous les ordres des généraux RufTey et Lanrezac. La 3- armée était constituée par les 4% 5^, 6"" corps, une division de cavalerie et trois divisions de réserve; elle était concentrée aux environs de Verdun. La S*" armée réunissait les l*"^, 2', 3% 10% lie corps, quatre divisions de cavalerie, deux divisions de réserve, son gros concentré en arrière de la Meuse entre Verdun et Alézières. Enfin, en seconde ligne, dans la région Sainte-Menehould — Commercy, la 4* armée, sous le commandement du général de Langle de Cary, avec les l2s !;« corps, le corps colonial et une division de cavalerie. A l'extréme-gauche, dans la région Hirson-Vervins, en position retranchée, trois divisions de réserve groupées, avec le général Valabrègue pour chef.
La concentration terminée, les l-* et 2« armées devaient prendre l'offensive, la 1^^ avec son gros sur
Sarrebourg, son aile droite se portant en Alsace vers Colmar et Strasbourg; la 2*= avec son gros par Château-Salins sur Morbange, l'aile gauche masquant Metz au sud, sur la rive gauche de la Moselle.
L'action des autres armées était subordonnée aq respect ou à la violation par les Allemands de la neutralité belge. Dans la première hypothèse, la 5^ armée se resserrait sur sa droite entre Verdun et la frontière belge pour se porter sur Thionville; la 3^ armée marchait à la droite de la 5% et la 4^ armée restait en réserve. Mais, au cas où les Allemands violeraient la neutralité ^de la Belgique, l'Etat-Major français convaincu qu'ils ne le pourraient faire sérieusement que par le sud, toute l'aile gauche devait prendre l'offensive et la plus vigoureuse dans les deux Luxembourg; la 5^ armée se resserrait à gauche sur le front Mézières-Mouzon pour faire place à la 4^ armée qui s'intercalait entre elle et la 3^; ces armées, une fois alignées, devaient pénétrer simultanément dans le Luxembourg belge, la 5^ à l'extrême aile gauche, avec, comme point de direction, Gedinne-Paliseul- Neufchâteau. Le groupe Valabrègue restait sur ses positions retranchées pour surveiller la trouée de l'Oise et la protéger contre les incursions de la cavalerie, car on écartait l'hypothèse d'une action plus importante.
Ce plan reposait sur la méconnaissance historique des conditions où avait été constituée notre frontière et aussi sur un mépris inconsidéré de la puissance de la défensive et de la fortification avec les perfectionnements de la technique moderne : une telle offensive par les deux ailes sur toute la ligne était au-dessus de nos moyens et de l'état de nos
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eflfectifs; c'était de la mégalomanie stratégique.
Compte non tenu de la menace séculaire de notre frontière du Nord, il apparaissait depuis longtemps à tous et il avait été affirmé par les plus qualifiés qu'une offensive en Alsace était sans issue et une offensive en Lorraine impossible. Comme l'a très clairement exposé M. Hanotaux \ le champ d'opérations d'une armée française, se proposant une offensive en Allemagne en respectant les neutralités belge et luxembourgeoise, se heurtait au triple obstacle des camps retranchés de Thionville, de Metz et de Strasbourg et par derrière à la barrière formidable du Rhin, qui ne peut être franchi que dans son haut cours, — c'est alors la campagne contre l'Allemagne du Sud avec Vienne pour objectif, — ou vers Mayence ou Coblentz, — et c'est la campagne du Palatinat et de la Moselle.
Pour être efficace, une action en Alsace exige de gros effectifs : il faut chasser d'abord l'ennemi de la Haute-Alsace et s'emparer de la tête de pont de Brisach, puis masquer la région fortifiée de Molsheim, en même temps garder le Rhin, de Huningue jusqu'à hauteur de l'armée d'invasion, pour interdire à l'ennemi de franchir le fleuve et de tenter une manœuvre débordante : une armée pour le moins serait nécessaire pour une telle entreprise. En Lorraine deux couloirs étaient ouverts à une offensive française : la trouée de Château-Salins — Morhange, d'une cinquantaine de kilomètres; celle de Sarrebourg, entre les étangs et les Vosges, d'une vingtaine de kilomètres, — déjà nous avons montré
' Hanotaux, Guerre de 1914, p. 63.
ce que les Allemands avaient fait pour réduire ces deux voies de pénétration^; — ce qui restait de praticable pouvait très facilement être barré par la fortification passagère, qui rendrait la défense inexpugnable. Et à ces difficultés de terrain s'ajoutait celle de la liaison de ces deux offensives, subordonnées Tune à l'autre et devant se déployer avec précision et exactitude, le recul d'une armée entraînant celui de l'autre.
L'offensive assignée aux armées de l'aile gauche à travers le Luxembourg belge était encore plus téméraire puisque, pour agir, force nous était d'attendre que les Allemands eussent pénétré dans ce coin de la Belgique, hérissé d'obstacles et de difficultés; comme le terrain leur était plus favorable, ils avaient toutes chances de progresser plus vite que nous, de prendre et de garder l'initiative : une offensive française dans un pareil coupe-gorge était plus qu'une aventure.
Les quelques lueurs que nous possédons sur les combats du début de la guerre permettent à des civils de reconnaître après coup l'erreur foncière d'un tel plan de campagne ; ils n'y ont qu'un faible mérite, la stratégie de l'escalier est chose facile. Ce plan dut être élaboré parle général Joffre, assisté des officiers de son état-major particulier et de ceux du 3* bureau de l'État-Major de l'armée; le Conseil Supérieur de la Guerre fut-il consulté? Quoi qu'il en soit, la conduite de ces cinq armées était remise à cinq membres de ce conseil, qui nécessairement durent, avant la guerre, prendre connaissance de ce plan,
Voir plus haut, pages 72 et suiv., 194 et suiv.
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il n'était pas possible qu'il n'y en eût pas au moins un pour discerner l'erreur fondamentale et la signaler respectueusement.
Notre plan de concentration comportait donc deux hypothèses, un thème général et une variante, mais il semble que la variante ait été mise pour la forme. Ce n'est que contraint et forcé que notre Etat-Major avait accepté d'envisager l'éventualité d'une attaque ennemie par la Belgique; il comptait toujours pouvoir concentrer son gros effort en Lorraine et en Alsace et reconquérir d'un coup nos deux provinces ravies. C'était sa grande pensée, il fit tout pour attirer l'ennemi sur le champ de bataille de son choix, et il crut y avoir réussi, en 191 3, en « brûlant » ce mouvement d'aile droite allemande qu'il n'estimait réalisable que par le sud de la Belgique. Un officier d'ordonnance du général en chef livrait à la publicité et éditait, un an avant la guerre, le Consulter la plan de la Concentration allemande, d'après un carte I. document trouvé dans un compartiment de chemin de fer\ Ce document fut remis à notre Etat-Major comme soustrait au grand Etat-Major allemand, qui assurément n'avait pas dû ignorer ce rapt, s'il ne l'avait même facilité : c'était un plan périmé*! Il était fondé sur une double offensive de 22 corps d'armée, l'une
* Pans, Chapelet, I9i3.
* Pour mieux donner le change, l'Etat-Major allemand publia en mai jgit la critique du voyage d'Etat-Major allemand de ipo6 (l'attaque contre la France par le nord de la Belgique) : on ne peut pas ne pas être frappé au premier abord par ces deux dates et par un tel laps entre la manœuvre et la critique, Moltke critiquait le chef du parti allemand d'avoir, pour mener son mouvement enveloppant par le nord de la Belgique, trop dégarni son front au risque de se faire crever par le parti français à travers le Luxembourg. Naturellement le document passait à l'Etat-Major français. Or, en 1911, quand se publia cette critique de la
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sur la trouée de Charmes, l'autre sur la trouée de Stenay, combinée avec un mouvement enveloppant de l'aile droite par le Luxembourg belge en direction de Mézières : on a vu que c'est à cette manœuvre que répondait la variante de notre plan de concentration. En la dévoilant, notre Etat-Major pensait l'avoir annulée, mais comment ne s'aperçut-il pas qu'en manifestant ainsi à l'ennemi oii l'on attendait son attaque, on lui découvrait aussi la réplique préparée?
Faute ou inconséquence, les suites n'en ayant pas été mortelles, on peut au n.oins en tirer une preuve éclatante du loyalisme de notre haut commandement et de la netteté de ses intentions sur la Belgique : non seulement il ne songea pas un instant à violer sa neutralité, mais il s'efforça même, par cette manœuvre scabreuse, d'en détourner l'ennemi. Illusion généreuse! celui-ci avait établi ses batteries ailleurs...
Si forte et légitime que puisse être notre haine contre nos agresseurs de 1914, il faut oser reconnaître que la surprise qu'ils nous ont ménagée est sans exemple et que la façon dont ils l'ont préparée et réalisée demeurera l'une des choses les plus extraordinaires de l'art militaire. Et nous ne pouvons encore juger que sur quelques indices, que sera-ce quand on connaîtra tous les détails !
La disposition de nos chemins de fer au long de
manœuvre de 1906, l'État-Major allemand avait renforcé les défenses de Lorraine et pris sous main toutes mesures pour renforcer l'armée et notamment dédoubler les corps d'armée. Il livra la critique quand ses raisons avaient disparu. L'Etat Major français dut croire que ce projet d'attaque par le Nord était abandonné et que tout au plus l'ennemi s'était rallié à un niouvemerit par le Sud, qu'il crut alors annuler en le divulguant.
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la frontière rendait faciles les communications entre les théâtres d'opérations de l'Est et du Nord et, même après 1871, la France avait de ce fait sur l'Allemagne un notable avantage : la densité de son réseau ferré et télégraphique permettait une concentration plus rapide sur la frontière. On sait comment l'Allemagne, par le développement des chemins de fer de l'Eifel et du Luxembourg belge, corrigea ce désavantage, mais bientôt elle se vit, de par l'accroissement continu de ses effectifs, devant un autre obstacle : le champ utilisable de ses frontières communes avec la France était assez réduit, le territoire serait vite au point de saturation, et, par surcroît, la barrière défensive de Séré de Rivières rendait très difficile l'écoulement de ces masses de plus en plus formidables.
L'alliance de la France avec la Russie, d'autre part, avait compliqué le problème : faire tête aux deux dans le même temps était impossible, il fallait diviser, séparer le mouvement ennemi. La Russie fut pour la France une alliée un peu douteuse et par trop cavalière, et, dans l'alliance, la France toujours fit le cheval : il eût été pourtant élémentaire, en retour du concours financier que nous lui donnions, d'exercer une influence sur l'orientation de la politique militaire russe; or, jusqu'en I9l3, celle-ci fut presque exclusivement asiatique. Inépuisable réservoir d'hommes, la Russie fut toujours hors d'état de les mouvoir ; la mobilisation russe était d'une lenteur désespérante, elle exigeait plus de deux mois*.
' Voir à ce sujet, dans le Correspondant du 25 décembre 19 13, l'article retentissant et qui fut, hélas ! une prophétie : « Si la guerre éclatait demain ? Il y a la Russie ? «
Iitaot donné qu'il lui fallait avant tout empêcher la simultanéité des attaques française et russe, l'Etat- Major allemand avait le choix de deux solutions. Se jeter d'abord sur la Russie : en eut-il vraiment, à un moment quelconque, la pensée ? Se lancer dans cette direction, c'eût été faire à la France la partie trop belle. Le plan allemand fut toujours de se jeter d'abord sur la France pour la mettre hors de cause, puis de se retourner contre la Russie et de régler son compte si besoin était . Cette intention apparaissait nettement dans la répartition des forces militaires du temps de paix, 19 corps d'armée étaient à l'ouest du méridien de Berlin et 6 seulement à l'est. Le 6 mai 1913, M. Jules Cambon rapportait ce propos du général de Moltke : « L'Allemagne ne peut ni ne doit laisser à la Russie le temps de mobiliser, car elle serait obligée de maintenir sur sa frontière une force telle qu'elle se trouverait en situation d'égalité, sinon d'infériorité, avec la France ; donc // faut prévenir notre principal adversaire dès qu'il y aura neuf chances sur dix d^ avoir la guerre et la commencer sans attendre pour écraser brutalement toute résistance », et notre ambassadeur ajoutait que c'était exactement l'état d'esprit des milieux mili-
' C'était déjà, au moment de Sadowa, la pensée allemande. Dans l'exposé des motifs de sa proposit ion de loi sur la réorganisation de l'armée, Jaurès cite ce passage des mémoires de Moltke au roi de Prusse, sur la tactique à adopter pour le cas où la Prusse aurait à lutter à la fois contre la France et contre l'Autriche : « Nous irons d'abord contre la France, contre la France seule, avec toutes nos forces, quand bien même, pendant ce temps, l'Autriche envahirait sans obstacle le territoire prussien, quand bien même elle s'établirait dans notre capitale et prendrait possession de Berlin; avec nos armées victorieuses de la France, nous reviendrons, à travers toute l'Allemagne enthousiaste et soulevée par l'esprit de victoire nationale, et c'est dans les acclamations unanimes que nous fêterons à Berlin notre double victoire sur les Français d'abord, sur les Autrichiens ensuite. »
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taires et politiques, « ceux-ci ne considérant pas, au contraire de nous, la Russie comme un ennemi nécessaire' ».
Un obstacle pourtant se mettait en travers d'un tel projet. La France avait à l'Est une frontière militaire parfaite et, s'y tenant sur la défensive, elle était inexpugnable; , c'est seulement par sa frontière du Nord qu'elle pouvait sérieusement être menacée, mais alors force était à l'agresseur de violer la neutralité de la Belgique et l'armée française, solidement calée derrière sa ligne de défense du Nord tenue en état et convenablement outillée, pouvait là aussi attendre de pied ferme, mais à la condition de ne pas courir l'aventure d'offensives hors frontière. Hélas! n'est-ce pas nous qui, laissant tomber cette barrière tutélaire et abandonnant ces défenses, avons confirmé le grand Etat-Major allemand dans son dessein, — si nous ne le lui avons donné, — de nous attaquer par là?
Sa détermination prise, l'Etat-Major de Berlin donna au nôtre le change sur ses intentions, on a vu comme il y aboutit. Cette tromperie réussit parce que, loyal et prêtant ses vertus aux autres, le nôtre ne voulait pas croire, quelle que fût l'évidence, à une attaque par la Belgique, et aussi parce qu'il se refusait à l'idée d'une utilisation, au début des hostilités, de la masse des réserves allemandes ; jusqu'à la dernière heure, il n'escompta qu'une intervention sur notre front de 25 corps au maximum. Or, l'Allemagne avait dédoublé ses corps d'armée, elle disposait, à la déclaration de guerre, de 25 corps actifs et