‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 19 sur 44 · LES DIPLOMATES TRAVAILLENT EN ORDRE SERRÉ ET EN ORDRE DISPERSÉ · texte numérisé non relu

LES DIPLOMATES TRAVAILLENT EN ORDRE SERRÉ ET EN ORDRE DISPERSÉ

Il ne se peut pas que l'Allemagne n'ait pas connu toutes ces combinaisons de l'Autriche. Cela fut parce que cela ne peut pas ne pas avoir été, et il n'était pas besoin pour en avoir la certitude du témoignage accablant du prince Lichnowsky : toutes les dénégations officielles étaient puériles et témoignaient un peu trop de cet imperturbable mépris de l'interlocuteur, qui est l'une des caractéristiques de l'orgueil allemand. Les deux gouvernements se mirent d'accord avant le 6 juillet, jour ori l'empereur Guillaume leva l'ancre, sur le point jusqu'oii se pourraient pousser l'affaire et la contrainte.

Pour asseoir son autorité dans les Balkans sous couleur de venger le crime odieux de Sarajevo, l'Autriche voulait infliger à la Serbie une humiliation, mais une humiliation marquée par une démonstration de force désastreuse pour le prestige serbe : l'occupation d'un coin de son territoire. La tentation était forte, car la Serbie était pour ainsi dire sous la main : un pont seulement séparait de Belgrade.

Ce fut, semble-t-il, l'objectif initial de la conjuration, le maximum de la prétention autrichienne, le point jusqu'où elle estima pouvoir marcher sur le pied russe sans qu'il se relevât, car l'Autriche comptait bien éviter, cette fois encore, le conflit avec la Russie \ En somme, un grand chantage à la mobilisation ; on mobiliserait en sous-main et pour faire peur; si la Russie ne bougeait pas, ce serait une grande victoire diplomatique ; au pire, et si elle se rebiffait, on aurait sur elle et son alliée l'avance de la mobilisation et conséquemment l'initiative des opérations de guerre. L'ultimatum, la rupture, la déclaration de guerre, l'occupation de Belgrade, tels étaient les stades du châtiment ménagé à la Serbie. On avait franchi les deux premiers et l'on se trouvait maintenant devant le troisième, qui était le plus critique : tenir la Russie pendant que l'on procédait contre la Serbie ; l'Allemagne se chargea de cette partie du programme. L'Autriche assurera doucereusement à la Russie

' De cela les preuves abondent. Le 26, à Vienne, M. de Tschirsky avoue à Sir M. de Bunsen sa conviction que « la Russie se tiendra à l'écart pendant !e châtiment que l'Autriche infligera à la Serbie et que de plus la France n'est nullement en état de faire face à une guerre » {Livre bleu, 32). Le 27, Sir E. Grey combat les illusions que M. de Mensdorf lui dévoile sur l'abstention de la Russie {Livre rouge, 38). Le 28, à Berlin, M. de Szœgyény dit à Sir E. Goschen « que son gouvernement a l'assurance que la Russie se tiendra tranquille, qu'elle n'est ni en humeur ni en état de faire la guerre et qu'une guerre générale est tout à fait improbable » {Livre bleu, 71). Le même jour M. de Jagow donnait à l'ambassadeur d'Italie la même assurance que la Russie ne marcherait pas {Livre jaune, %). Et au prince Lichnowsky lui représentant l'aventure dans laquelle on va engager la politique allemande, le même M. de Jagow répondait « que la Russie n'était pas prête, que cela ferait bien un certain tintamarre mais que plus nous nous tiendrions aux côtés de l'Autriche, plus la Russie reculerait... Cette attitude, comme je l'appris plus tard, ajoute le prince Lichnowsky, était fondée sur les rapports du comte de Pourtalès que la Russie ne bougerait dans aucune circonstance, rapports qui nous conseillaient d'autre part de pousser le comte Berchtold à agir avec toute l'énergie possible. »

qu*elle n'a aucune visée territoriale ; l'Allemagne empêchera la mobilisation russe, d'abord par la menace, précédée d'effet, de la mobilisation allemande, mais surtout en essayant de détacher de la Russie l'Angleterre et la France, celle-là par de bonnes promesses, celle-ci tout ensemble par la douceur et la violence pour l'amener à une décision oij la Russie verra une carence.

La pression sur la France était à ce moment le nœud du problème, et l'on mit en œuvre dans ce but la mobilisation, non plus seulement en menace, mais en fait et chaque jour plus poussée. Programme trop compliqué pour être habile et fondé sur une lourde erreur de jugement. On ne joue pas avec la mobilisation ; une fois déclenchée, un gouvernement en est moins le maître que ses exécutants militaires. La mobilisation ne saurait être un moyen de pression diplomatique, car elle porte un défi au pays qu'elle vise, et qu'il doit relever sous peine d'être discrédité; une telle coercition risque de lui faire perdre son sang-froid, les mesures défensives qu'il prendra accéléreront les mesures offensives du provocateur, ce sera la course à l'initiative stratégique : on est à la merci d'un incident et alors celui qui se croira assuré de l'avantage ne voudra plus lâcher l'occasion.

Le 26 juillet, les relations rompues entre l'Autriche et la Serbie, l'Allemagne prend les cartes et mène le jeu ; l'empereur Guillaume rentre le soir même à Potsdam, le kronprinz le lendemain. Le chancelier de l'Empire ordonne trois démarches simultanées à Pétersbourg, à Paris, à Londres. L'Autriche, fait-il dire aux trois, ayant officiellement déclaré à la Russie son désintéressement territorial.

c'est à la Russie de décider si une guerre européenne aura lieu et d'en prendre toute la responsabilité. — « Nous comptons sur la France, ajoute-t-on à Paris, avec laquelle nous nous savons d'accord quant au désir de maintenir la paix européenne, pour exercer à Saint-Pétersbourg son influence dans un esprit pacifique. » — « Nous apprenons, déclare-t-on à Londres, l'imminence de l'appel de plusieurs classes de réservistes en Russie, ce qui équivaudrait à une mobilisation contre nous et nous obligerait à prendre des mesures identiques; nos eff"orts tendent à localiser le conflit et à maintenir la paix européenne ; nous vous prions d'agir énergiquement dans ce sens à Saint- Pétersbourg. » ^ Et voici comment ces instructions furent remplies.

L'ambassadeur, M. de Pourtalès, porte d'abord à M. Sazonov la déclaration de son gouvernement ; il appelle son attention sur le danger de la mobilisation comme moyen de pression diplomatique : « dans ce cas la parole est donnée aux considérations purement militaires des états-majors et une fois qu'en Allemagne on a pressé sur le bouton, rien ne peut plus arrêter la marche des événements. » M. Sazonov affirme sur l'honneur qu'il n'y a pas de mobilisation, mais seulement des mesures préparatoires dans les districts de Kiev et d'Odessa. « Nous espérons, répond M. de Pourtalès, que la Russie ne fera rien qui puisse gravement compromettre la paix universelle », et il conseille de régler l'afl^aire par un échange de vues direct avec l'Autriche. Aussitôt M. Sazonov mande

^ Livre blanc, n° 10. L'information relative à la mobilisation venait d'être donnée par l'attaché militaire à Pétersbourg et le gérant du consulat de Kovno {Livre blanc, n°s 7 et 8).

l'ambassadeur d'Autriche, l'entretien est amical : « Votre ultimatum, lui dit-il, était maladroit dans la forme et inexécutable dans quelques-unes de ses parties; avec quelques changements dans les détails, on trouverait facilement un terrain d'entente. » — « La conservation de la paix est précieuse à l'Autriche », affirme M. Szapary, Et, son interlocuteur parti, M. Sazonov télégraphie à son ambassadeur à Vienne de suggérer un échange de vues privé à Pétersbourg aux fins d'une retouche de la note autrichienne \ La Russie est donc aiguillée sur la voie indiquée par l'Allemagne.

Ce ne fut qu'à 17 heures, le 26, que le baron de Schoen fit au Gouvernement français la communication du chancelier allemand. Le président de la République et le président du Conseil étaient en Norvège; M. Bienvenu-Martin cumulait, avec ses fonctions de garde des sceaux, celles de chef d'Etat, de président du Conseil et de ministre des Affaires étrangères : rien dans l'honorable carrière de ce brave homme ne le prédestinait à une aussi redoutable tâche. Il est clair que les empires centraux avaient spéculé sur cette situation pour monter leur coup; ils croyaient avoir bien joué et que le tour était bon: grave erreur. L'opinion française unanime vit là une ironie blessante, un mauvais procédé et une volonté arrêtée de mal faire. Bismarck par ses fourberies avait discrédité la parole allemande, il avait fait du mensonge l'instrument de la diplomatie prussienne, tué la confiance et rendu impossible la cordialité : des dirigeants allemands on était naturellement porté à

* Livre rouge, 28. — Livre bleu, 78. — Livre jaune, 54. — Livre orange, 25.

attendre le pire et dans chacune de leurs suggestions à chercher le piège. Ce nouveau procédé aggrava ces dispositions; c'était une faute sans nom si, comme ils le prétendirent, ils cherchaient une solution pacifique.

Erreur sur le fait, erreur sur les personnes. Nos républicains étaient gens dégourdis. Les batailles électorales, la défense républicaine, même la simple pratique du régime parlementaire sont de sérieuses écoles de diplomatie. Ce fut peut-être une bonne chance pour notre France que de les avoir eus, car de plus vertueux auraient pu se faire plus facilement «piéger ». Le baron de Schoen aborde donc dans ces conditions M. Bienvenu-Martin. « L'Autriche, dit-il, ayant déclaré à la Russie qu'elle ne poursuit aucun agrandissement territorial, il dépend de la seule Russie d'empêcher une guerre; l'Allemagne se sent solidaire de la France dans l'ardent désir de maintenir la paix, donc agissez à Pétersbourg dans un sens apaisant. » — « Volontiers, répond M. Bienvenu- Martin, mais commencez par agir de même à Vienne, où l'efficacité de votre action est certaine. » — « Ce n'est pas la même chose, reprend M. de Schoen ; l'Allemagne ne peut intervenir dans une question qui ne regarde que l'Autriche et la Serbie. » — « Mais alors, conclut M. Bienvenu-Martin, pourquoi réclame-t-elle l'intervention de la France, qui est encore moins intéressée? » L'ambassadeur se retranche derrière le manque d'instructions et se retire. Il revient le lendemain avec un projet de communiqué pour les journaux, où il est dit que « l'ambassadeur d'Allemagne et le ministre des Affaires étrangères ont examiné dans l'esprit le plus amical

et dans un sentiment de solidarité pacifigueXesuioyens qui pourraient être employés pour maintenir la paix générale »^ Or la mobilisation allemande se poursuivait dans le même temps contre la France, et contre la France seule. M. Bienvenu-Martin refuse cette rédaction comme de termes excessifs et de nature à donner à l'opinion française une fausse sécurité : le matois Bourguignon avait flairé le piège et fait quinaud le Prussien.

C'est à Londres que la passe fut la plus serrée. Sir E. Grey a toujours sincèrement cherché la paix et en a pu maintenir, en 1912, le bienfait au monde. Sa politique fut constamment orientée vers une entente loyale et digne avec l'Allemagne : régler avec elle les sujets de désaccord, comme il fut fait déjà avec la France et avec la Russie, par un réseau de traités qui aboutiraient à un accord final sur la question de la flotte. Il avait ainsi défini son programme : « sans porter atteinte aux relations amicales existant avec la France et la Russie, qui ne contenaient pas en elles-mêmes d'éléments agressifs ni d'obligations liant l'Angleterre, chercher à réaliser un rapprochement plus amical avec l'Allemagne afin de rapprocher les deux groupes. ))^ L'Angleterre reprenait ainsi son rôle d'arbitre de l'équilibre. Ces vues de Sir E. Grey étaient partagées par l'ambassadeur allemand le prince Lichnowsky et l'un et l'autre avaient abouti à des résultats importants ; mais ils avaient rencontré une opposition occulte à leurs desseins pacifiques, et qui venait de Berlin; on eût dit qu'il y avait à Londres un contre-ambassadeur pan-

^ Livre jaune, n"^' 5ô et 62.

* Mémoire du prince Lichnowsky.

germaniste et belliqueux. L'incident actuel risquait de chavirer toute cette œuvre et l'un et l'autre chercheront sincèrement à l'aplanir et à sauvegarder, une fois de plus, la paix du monde ; aussi Sir E. Grey entend-il conduire l'affaire du côté de l'Entente. Il se méfie de la Russie et n'est pas le seul en Europe: il la tient pour vindicative, malhabile, impulsive^ et craint qu'involontairement elle ne fasse de l'irréparable. Il trouve, comme d'autres aussi, que les gouvernements de la troisième République et leur diplomatie ont par trop subi l'influence de la Russie, que dans l'alliance la France n'a cessé de faire le cheval, considérant la Russie comme la grande protectrice quand elle était surtout la grande obligée. Sir E. Grey craint que les conseils de modération de la France, ou ne soient pas donnés avec toute l'énergie désirable, ou ne soient pas écoutés. Il a donc, au début, refusé de s'engager avec la France et la Russie pour faire pression sur les empires centraux;— peut-être aussi s'est-il souvenu du lâchage d'Agadir^ et craint-il une récidive, d'autant que c'est le

^ Le 18 mars 1913, le baron Beyens, ministre de Belgique à Berlin, écrivait à son gouvernement : « Cambon ne cache pas combien il est difficile de compter sur l'esprit brillant mais versatile des hommes politiques de Russie car ils jouent un double jeu, même avec la France. Cambon s'est plaint, en particulier, à maintes reprises, de l'influence conservée par M. Isw^olsky, lequel poursuit une revanche personnelle contre l'Autriche- Hongrie et s'efforce de brouiller les cartes quand elle paraît gagner la partie. » Belgische Aktenstùcke, 1905-1914, n° 102.

'Le 10 août 1911, le baron Guillaume adressait de Paris au ministre des Affaires étrangères de Belgique cette note : « Par mon rapport du 8 juillet, j'avais l'honneur de vous dire que, selon mes informations, M. Caillaux aurait regretté à cette époque que le gouvernement de la République ait mis autant d'insistance à prendre le mot d'ordre à Londres pour déterminer la position qu'il avait à prendre en présence de l'envoi d'un navire de guerre allemand à Agadir et qu'il n'aurait pas approuvé l'attitude prise alors par le cabinet de Saint-James. Ces informations semblent se confirmer. On m'assure que le premier geste de l'Angleterre

parti de M. Caillaux, sinon lui-même, qui contrôle la politique française. Aussi, décidé à conduire seul le débat, le 26, propose-t-il à la France, à l'Allemagne et à l'Italie « d'accréditer leurs ambassadeurs à Londres pour se réunir avec lui en conférence afin de trouver une solution qui empêche les complications »%• pour donner plus de poids à la suggestion, il arrête la démobilisation de la flotte qui vient d'achever ses manœuvres, et, cela fait, s'en va à Winchester pêcher à la ligne ^.

La France, l'Italie acceptent^; rien ne pouvait être plus désagréable à l'Autriche et à l'Allemagne. La conférence, c'est la solution du conflit remise à l'Europe, la victoire diplomatique escomptée impossible; c'est le débat public et solennel, conséquemment la fin du grabuge à deux et l'abandon forcé de la mobilisation commencée, le renversement du plan si savamment machiné et la fureur des états-majors ; c'est aussi le statu quo européen consolidé, une réé-

aurait été de proposer à la France que les deux gouvernements envoient chacun, sans retard, deux navires de guerre dans les eaux d'Agadir. Le cabinet de Paris fit à cette proposition la plus iàve opposition et l'on en resta là. » Belgische Aktenstùcke, 1905-1914, n° 80. ^ Livre bleu, n" 80.

* Je tiens le fait d'un témoin oculaire, — l'un des maîtres de notre Ecole des Chartes. « Le 26 juillet 1914, m'écrit-il, j'étais allé passer la journée à Winchester et je me rendais à Sainte-Croix, abbaye voisine, quand le cocher qui me conduisait me montra un gentleman péchant à la ligne, qu'il me dit être Sir Edward Grey. J'étais resté sceptique malgré son assurance, mais à la gare, le soir voyant le même personnage à l'écart et les voyageurs de l'expi-ess pour Londres les yeux tournés vers lui, je demandai à deux des voyageurs et à deux des employés qui était ce gentleman. Ils me répondirent sans hésiter : « C'est Sir Edward Grey; nous le connaissons bien, il vient souvent passer le dimanche ici.» Mes souvenirs sont bien précis, d'autant que cette rencontre et le calme du personnage me firent assez d'impression pour retarder mon retour à Paris, tant j'étais persuadé que l'Allemagne accepterait la conférence proposée par l'Angleterre. »

* Livre bleu, 49.

ditiondu coup si sensible de 1912, l'influence anglaise affirmée de nouveau dans les Balkans: la conférence, c'est la paix \ c'est la catastrophe. Coûte que coûte il faut barrer une telle proposition, point directement, ce qui accuserait une volonté de guerre, mais de biais.

La Russie justement offre la tangente; c'était la première épreuve de cette diplomatie en ordre dispersé, qui devait, au cours de la guerre, avoir de si fâcheuses répliques. Pendant que Sir E. Grey faisait cette proposition, M. Sazonov, sur le conseil de M. de Pourtalès et sans prendre l'avis de ses alliés, proposait à l'Autriche un échange de vues à deux pour une revision de la note autrichienne ^ Le gouvernement allemand, qui n'a pas pu ne pas accepter le principe de la médiation anglaise ^ saute sur ce prétexte d'un échange de vues direct entre la Russie et l'Autriche, et aussitôt se récuse^; le secrétaire d'Etat Jagow déclare avec quelque ambiguïté aux ambassadeurs d'Angleterre et de France que l'Allemagne

^ Le prince Lichnowsky expose ainsi le projet de Sir E. Grey : « Nous discutâmes ensemble sa proposition de médiation qui devait aboutir aune interprétation acceptable pour les deux parties des deux points en litige. Sous sa présidence, nous nous serions réunis, M. Cambon, le marquis Imperiali et moi, et il eût été facile de trouver une formule acceptable pour ces points litigieux qui concernaient la participation des fonctionnaires autrichiens à l'enquête qui devait se faire à Belgrade. En une ou deux séances, avec de la bonne volonté, tout pouvait être arrangé, et l'acceptation de la proposition anglaise, à elle seule, aurait opéré une détente, et nos relations avec l'Angleterre eussent été encore améliorées. J'insistai fortement car, sans cela, c'était la guerre mondiale par laquelle nous avions tout à perdre et rien à gagner. Ce fut en vain. C'était, soidisant, contraire à l'honneur de l'Autriche... Un seul geste de Berlin aurait suffi pour décider le comte Berchtold à se contenter d'un succès diplomatique et pour être satisfait de la réponse serbe. Mais ce geste ne fut pas fait. On poussa, au contraire, à la guerre. »

' Livre orange, 25.

' Livre bleu, 46.

* Livre bleu, 43.

ne mobilisera pas si la Russie ne mobilise que sur la frontière autrichienne, mais qu'elle sera dans l'obligation de le faire si elle le fait contre l'Allemagne, et, comme on lui demande ce qu'il entend par là, il répond que « le système de mobilisation de la Russie est chose si compliquée qu'il pourrait être difficile de se rendre compte d'une manière exacte de la localisation de la mobilisation. »*

Le 28, M. Sazonov reconnaît le piège oij il est tombé. Son ambassadeur à Vienne, M. Schébéko, qui rentre seulement de vacances, essuie un refus en règle quand il expose au comte Berchtold la proposition russe, — et pour cause: à 12 heures, l'Autriche a déclaré la guerre à la Serbie^. Le ministre autrichien informe en même temps le chancelier allemand que la Russie fait de vastes préparatifs militaires et lui demande de lui représenter qu'une telle mobilisation « équivaudrait à une menace contre l'Autriche et que par suite la monarchie, ainsi que son allié l'empire d'Allemagne, seraient obligés d'y répondre par des mesures militaires extrêmes » : « un langage net, ajoute-t-il, me paraît être en ce moment le moyen le plus efficace pour que la Russie prenne conscience de toute la portée d'une attitude menaçante.wCetteadjurations'expliquesansdouteparl'avis officiel que vient de lui donner l'Italie « qu'elle considère la procédure de l'Autriche contre la Serbie comme une agression contre la Russie et qu'elle n'est pas tenue de se joindre à elle dans la guerre qui pourrait en résulter, en raison du caractère défensif de la Triple-Alliance. «^

* Livre jaune, 67. — Livre bleu, 43. — ' Livre rouge, 40. — ' Livre rouge, 45 et pièce XV.

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LE CONSEIL DE POTSDAM : LES MILITAIRES L EMPORTENT, LA GUERRE RÉSOLUE A BERLIN

Le 29 juillet 1914 est et restera l'une des journées les plus sombres de l'histoire de l'humanité; ce jour fut en effet celui où cette effroyable guerre devint inévitable, oij les états-majors en Allemagne et peutêtre en Russie débordèrent les politiques, où ceux-ci finirent par s'apercevoir que la mobilisation n'était pas un argument diplomatique et que le feu avec lequel ils avaient joué devenait un terrible incendie.

Au matin le chancelier de Bethmann-Hollweg mande l'ambassadeur britannique: « Nous avons, ditil, immédiatement communiqué à Vienne la suggestion de médiation, mais il était trop tard, nous n'avons pu qu'approuver le gouvernement austrohongrois de prendre quelques garanties irréfragables contre la Serbie ; nous présumons que les hostilités qui seront entreprises n'auront pour objet que d'assurer ces garanties; Vienne a déclaré n'avoir pas de visées territoriales et nous lui avons fortement conseillé de parler ouvertement en ce sens. » En sortant de l'entretien, Sir E. Goschen voit M. de Jagow qui se dit très ému « des bruits de mobilisation en Russie et de la prise par la France de certaines mesures, que

d'ailleurs il n'a point spécifiées ». M. Cambon survient alors : l'Autriche ayant pénétré en Serbie et de ce fait satisfait son prestige militaire, qui empêche les quatre puissances d'examiner en commun la situation?— et il suggère l'idée d'une commission internationale pour contrôler l'enquête de police demandée par l'Autriche/

Il apparaissait de plus en plus que la solution du conflit était à Londres : c'était le sentiment de M. Jules Cambon, c'était aussi celui du gouvernement allemand, mais dans des intentions différentes, car, tandis que du côté français on voyait la fin du conflit dans le statu guo balkanique, à Berlin on le recherchait dans le succès diplomatique de l'Autriche et l'humiliation de la Serbie, l'un et l'autre facilités par le désintéressement de l'Angleterre.

L'empereur Guillaume avait manœuvré dans ce sens; il s'était adressé directement au roi George et avait dépêché vers lui son frère le prince Henri. La démarche impériale ne semble pas contestable, mais le gouvernement alleinand voulut en tirer des conclusions inadmissibles contre l'Angleterre; l'explication des faits est dans le rapprochement des dates. Le prince Henri fut reçu le dimanche 26 par le roi George qui l'autorisa à transmettre verbalement au kaiser « que l'Angleterre demeurerait neutre si la guerre éclatait sur le continent et dans laquelle seraient engagées l'Allemagne et la France, l'Autriche et la Russie » : contrairement à sa promesse, le prince Henri télégraphia sur le champ le propos à son frère et le lui confirma verbalement ensuite le 29.^ Ce

^ Livre bleu, 75, 76. — Livre jaune, 92.

* René Puaux, Les Études de la guerre, cahier 1, Payot, 1917.

propos du roi, son authencité admise, s'explique par la date où il fut tenu : c'était le 26, le jour même où l'Angleterre proposait la conférence à quatre, que l'Allemagne devait repousser le 28; le gouvernement anglais était à ce moment dans une position de neutralité que le refus allemand devait lui faire abandonner le 29.

On a déjà donné les raisons de cette indécision de la politique anglaise : Sir E. Grey redoute les maladresses de la Russie, il craint que la politique française ne lui soit trop subordonnée et qu'à se mettre ouvertement dans le jeu il ne rende la Russie intransigeante. Il ne s'engage pas à fond, mais il ne cache pourtant pas à l'Autriche et à l'Allemagne sa résolution de ne pas rester à l'écart: si donc du côté russe comme du côté français on n'est pas assuré de sa coopération, de l'autre on ne peut non plus escompter sa neutralité. Le 28, Sir E. Grey suggère au gouvernement allemand « de proposer n'importe quel moyen permettant aux quatre puissances de combiner leur influence pour empêcher la guerre entre l'Autriche et la Russie»^ et pour donner du poids à la suggestion, il arrête la démobilisation de la flotte. Le 29, portant ce dernier fait à la connaissance des ambassadeurs d'Allemagne et de France, il déclare au prince Lichnowsky qu'il n'y a là rien qui ressemble à une menace ou à une pression, pourtant « si la question devenait telle que nous croyions que les intérêts britanniques exigent notre intervention, il faudrait intervenir immédiatement et que notre décision fût très rapide »;^ mais en même

* Livre bleu, 84.

« Livre bleu, 89.

temps, il fait savoir à M. Paul Cambon qu'il ne faut rien exagérer, que le gouvernement anglais a touiours évité de se laisser entraîner dans une guerre pour la suprématie du Teuton ou du Slave dans les Balkans. « Si l'Allemagne devenait impliquée et puis la France, nous n'avons pas décidé ce que nous ferions »; l'affaire est différente de celle du Maroc, la signature de l'Angleterre était alors engagée, elle ne l'est pas dans le cas présent \ La nuance était hors de la portée d'un Prussien : nation loyale, l'Angleterre mettait au-dessus de tout le respect de la parole donnée, comme d'ailleurs la France à l'égard de la Russie.

C'est sur ce respect de la parole donnée, de la signature, sur ce sens de l'honneur que déjà se faisait le partage sentimental de l'Europe et que s'établissaient les positions des deux groupes de puissances.

Par leur souci de tenir leurs engagements, la France, l'Angleterre, la Belgique bientôt grandirent leur prestige; l'Allemagne, l'Autriche se mirent au ban du monde et méritèrent une mésestime éternelle pour s'être comportées en personnes malhonnêtes. L'attitude de la Russie n'est pas encore très précisée : au pire, il se pourrait qu'on ait à reconnaître qu'à cette heure si redoutable elle ait fait le jeu de l'Allemagne par des imprudences et une première manifestation de cette anarchie qui devait si vite la mener à la catastrophe; mais, ce pire admis et qu'elle ait, le 29, mobilisé contre l'Allemagne avant la lettre, elle n'eût fait, au surplus, que ce que depuis huit jours et plus l'Allemagne faisait contre la France. C'est là,

^ Livre bleu, 97.

d'ailleurs, une impression plus qu'un jugement, encore impossible en l'état actuel de la documentation : sur l'un des points décisifs, le déclenchement de la inobilisation russe, on n'a que la relation des procès faits par le gouvernement révolutionnaire russe au chef d'Etat-Major général Janouschkevitch et au ministre de la guerre du gouvernement tsariste Soukhomlinov, relation transmise par la presse allemande. Il faut se tenir même quant aux faits sur la plus expresse réserve et ne pas oublier qu'on n'a entendu qu'une cloche, et dont le son est terriblement suspect puisque l'un des sonneurs, Soukhomlinov, quand il fit cesaveux, qui servaient si bien les intérêts des responsables allemands, était sous l'inculpation de haute trahison. De telles sources sont infiniment suspectes et les faits doivent être rapportés avec méfiance ; pourtant l'historien ne peut les rejeter a priori, et, en tous cas, ils ne feraient que rehausser l'irréprochable attitude de la France.

Le 27, le gouvernement allemand avait déclaré à Pétersbourg que la mobilisation russe entraînerait la mobilisation allemande*; le secrétaire d'Etat avait bien spécifié à Sir E. Goschen et à M. Cambon qu'il ne visait que la mobilisation russe contre l'Allemagne, mais il avait pris garde d'ajouter que les opérations de la mobilisation russe étaient si compliquées qu'on ne pouvait exactement savoir quand elles prendraient ce caractère. Le 28, à la suite de la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie,

^ Livre^ rouge, 46.

rambassadeur russe à Vienne, M. Schébéko, télégraphie sur le coup à son gouvernement que « le décret de mobilisation générale était signé » \ L'Autriche n'avait signifié officiellement qu'une mobilisation partielle ^ mais il semble bien que sous son couvert elle ait effectivement commencé à mobiliser sur la frontière russe ^. Sur ce renseignement de M. Schébéko, M. Sazonov informe Berlin que le gouvernement impérial annoncera, le lendemain 29, la mobilisation des arrondissements militaires limitrophes de l'Autriche sans qu'il faille voir dans cette mesure rien d'agressif contre l'Allemagne*, et en même temps il prie l'Angleterre de pousser la médiation pour faire immédiatement suspendre l'action militaire de l'Autriche contre la Serbie^. Le chancelier Bethmann, de son côté, représente à Sir E. Goschen la gravité de la situation et le prie d'informer Sir E. Grey de son désir de travailler avec l'Angleterre au maintien de la paix générale et qu'il va tâcher d'amener Vienne et Pétersbourg « à examiner ensemble la situation de la façon la plus amicale »^ — et M. de Pourtalès à Pétersbourg prie également Sir G. Buchanan de donnera M. Sazonov des conseils modérateurs^. C'est également vers le tsar que se tourne l'empereur Guillaume ; il lui télégraphie, le 28, à 22 h. 45, sa vive inquiétude et qu'il comprend ses difficultés à résister aux manifestations de l'opi-

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