‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 2 sur 44 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

moyens méprisés. On ne vit de péril qu'à l'Est et l'on n'entretint que là des défenses puissantes. De la frontière du Nord et de la seconde ligne de défense on n'eut cure ; on laissa tomber ces barrières tutélaires, ne von tant pas croire que l'ennemi nous attaquerait par là et sans réfléchir que, s'il ne l'avait déjà, on lui en donnait ainsi la tentation.

Quand la guerre éclata, notre plan de concentration était orienté à l'Est, de Bel fort à.Mézières, exclue toute la région du Nord par où l'ennemi montait son offensive, et quand son dessein était patent et reconnu par tous, le commandement en chef se refusait à une évidence qui dérangeait des habitudes d'esprit, des idées reçues, des plans préconçus. On sait le reste et les suites de cette effroyable aherrution : Charleroi, l'occupation.

« Un pays, a écrit Beudant, peut être grand et prospère malgré des erreurs dans l'ordre des sciences physiques; mais qu'une erreur l'égaré dans l'ordre moral et politique, c'en est fait de lui. » Nous avons pu n'y pas succomber, et ce fut bien un grand miracle : te devoir présent est d'y réfléchir.

C'est la genèse, le développement et l'aboutissement de cette tragique erreur que j'ai voulu donner.

Qu'on ne voie pas, dans cette recherche désintéressée et, je crois, impartiale, une censure du haut commandement et la dépréciation de ses efforts ; il s'agit moins déjuger que d'expliquer.

Et. à dire vrai, ces erreurs d'avant-guerre furent moins des erreurs individuelles qu'une vaste erreur collective, on pourrait presque dire nationale. La pusillanimité serait d'essayer de cacher une faute et, à celte fin, de mystifier l'Histoire : le péché avoué obtient vite le pardon.

La France n'a rien à redouter de la vérité. Nous avons, au cours de cette guerre, récolté assez de gloire pour nous pouvoir mettre audessus d'un vain amour-propre national, et à plus forte raison professionnel. Nous ne craignons pas de reconnaître nos erreurs: les Allemands, qui en eurent eux aussi à leur actif, n'osent pas les avouer et se laissent servilement abuser par une coalition d'intérêts de caste et de coterie: de quel côté est la plus vraie grandeur?

Certains trouveront peut-être impertinent et indiscret qu'un civil et un parlementaire s'occupe de ces choses et cherche le sens de ces batailles, d'où dépendirent pourtant le sort de la Patrie et la liberté du monde. J'entends les propos : un député qui traite des choseji militaires! une machine à écrire qui prétend écrire l'Histoire! stra-

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tégie en Chambre! ! L'ironie est facile, je ne la crois pas péremptoire, Si, avant la guerre, les Chambres s'étaient intéresse un peu plus aux problèmes militaires et surtout si elles avaient pu sur ces sujets penser par elles-mêmes et non par des organes administratifs, qu'en fût-il advenu de pire?

J'ai conduire comme un dzvoir de mon mandat de représentant d'écrire cette sombre histoire, non en critique militaire, mais en homme politique, soucienxd'en dégager les enseignements qui permettront à la Nation avertie de se donner une meilleure règle de vie.

Est-il trop tôt pour cette recherche? N n, car les réformes qui s'en suivront devront être immédiates. Si l'on attend que l'histoire de celte guerre soit techniquement écrite, on attendra pour le moins un demi-siècle. Ne peut-on, dès maintenant, essayer d'en donner le sens, et qui le pourra mieux que les contemporains qui l'ont vécue, qui en furent les témoins? <( Toute histoire qui n'est pas contemporaine est suspecte », a dit Pascal, — et Stendhal a repris : a La postérité ne pourra guère se fier qu'aux historiens contemporains , car on sen'.chez un homme le ton de la vérité. » J espère qu'on le sentira dms ces pages peut-être trop multipliées.

Ce livre n'est que pour quelques-uns. Il ne s'adresse pas encore au grand public et ne vise qu'une élite qui a le goût de la réflexion. Cette élite, assurément, ne saurait à elle seule, faire iojinion, mais elle peut empêcher qu'on ne fraude l'Histoire, et; quand l'Histoire est faite, tôt ou tard elle emp >rte l opinion.

C'est ici la réunion de dix articles, qui, au cours de ces deux dernières années, parurent dans le Gorres[)Oii(lant, et je tiens à reconnaître cette hospitalité et la s lendide indépendance de cette illustre mais in, qui fut, au cours de cette guerre, l'un des bons refuges de la liberté de penser.

J'ai voulu laisser ces éludes dans l'ordre et dans la forme où elles furent publiées : assurément j'eusse pu mieux fondre certaines parties, retrancher des redites, mais les heures passées à ce soin eussent été perdues pour d'autres travaux. Le souci de la forme est un luxe du temps de paix ; en guerre le fonds emporte la forme, et n'est ce pas Napoléon qui a appelé la répétition « la p us énergique des figures de rhétorique n? Telle que le, l'œuvre est homogène et le lecteur pourra mieux suivre les étapes de ma pensée.

Que restera-t-il de ce livre, quand l'histoire de cette guerre aura été écrite et les faits que j'expose le premier passés au crib e des discussions et de la critique?

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Peut-être admettra-t-on qu'il se sera opposé à ce que sur les faits envisagés la légende se substitue à la réalité.

La régence de l'opinion fut l'art le plus parfait de notre régime républicain. Il était inévitable — et tons nous nous g sommes plus ou moins prêtés — que sur cette guerre et dans son long cows, on fît l'opinion avant que de faire l'Histoire; mais ne commencionsnous pas à voir l'Histoire s'établir d'après cette opinion ? Je me suis efforcé de remettre au point choses et gens; les faits ont été observés en eux seuls et non en vue de personnes. Ce livre aura au moins ce mérite d'avoir le premier posé la question de la nondéfense de la frontière du Nord.

Un autre lui sera aussi reconnu; il restera le témoignage de l'étal d'ignorance où se trouvaient, après quatre ans de guerre, la Nation et ses représentants sur les faits les plus formidables de notre histoire.

Il a fallu à un représentant de la Nation près de deux ans d'un travail sans partage pour pouvoir, dans la quatrième année delà guerre, se rendre compte de la cause de nos malheurs et de l'erreur fondamentale de notre plan de concentration. Lille fut abandonnée, la frontière du Nord laissée sans défense, le plus riche quartier delà France occupé par l'ennemi, sans quon sache à ce jour ni pourquoi ni comment...

Je crains que les historiens de Vavenir n'arrivent pas à comprendre ia raison d'une telle dissimu ation, car ils auront, eux, mesuré à la profondeur de la chute la grandeur du redressement et !e miracle de notre sublime effort.

La vérité m'est apparue comme le plus grand acte de respect national. Je l'ai cherchée librement, sans haine et sans crainte; l'avenir dira si je l'ai rencontrée...

Paris, 10 mai 1918.

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