LIVRE PREMIER
LA FRONTIÈRE DU NORD ET DE iL'EST
AAA\|/>4/AI/A|/\i^\ir\|/\iAW^\*/^i/^>iAW \iir\kr
LA FRONTIÈRE DE l8l5 ET DE 187I
LE premier devoir d'un peuple est de connaître ses frontières, et, s'il en a une longue ligne, les parties les plus faibles, les plus exposées aux entreprises de l'ennemi : c'est sur ces points menacés qu'il devra porter sa vigilance, et au besoin obliger ses gouvernants à prendre les sûretés nécessaires. La frontière, c'est la porte de la patrie, et il faut que cette porte-là soit fermée; un pays, tout comme un simple particulier, doit se bien clore, surtout s'il est riche et s'il a un voisin sans scrupules ni respect de la propriété.
Une frontière naturellement fermée est le meilleur des dons de Dieu. L'opposition que par soi un obstacle naturel met aux incursions ennemies apporte au pays qui en a l'avantage un supplément de force qui lui permet d'économiser une garde nombreuse et d'en pouvoir disposer ailleurs. Toutefois de cette inestimable faveur un danger peut naître : la nation, ainsi protégée et débarrassée du soin de pourvoir à la défense de ses frontières, est libre de réserver sa
force à des buts offensifs, et comme la puissance politique est fonction de la force militaire, hier du nombre des baïonnettes, aujourd'hui de la force du matériel, cette nation peut dominer celles qui ont à se défendre. Ouvrir les frontières d'un pays fut toujours le plus sûr moyen de prévenir des visées impérialistes. La France a des frontières incomparables et de ce chef sur l'Allemagne un avantage marqué. La mer, le plus efficace des obstacles, est sa principale limite; les Pyrénées, les Alpes la bornent avec les pays latins; mais du côté des peuples germaniques, si différents à tous égards, elle n'eut jamais une bonne et franche barrière. Déjà, en l568, dans un manifeste intitulé Le Rhin au Roy y le fleuve se plaignait « d'être depuis si longtemps sous main estrange, captif et désolé, au grand préjudice et ruine de la France, fortifiée et remparée naturellement et divinement, de tous les côtés et circuits, de monts et mers inaccessibles pour armées, hormis cestuy endroit d'où venait de toute antiquité le pernicieux et mauvais vent à la France faute d'estouper sa source et origine*. » Le Rhin est géographiquement la limite de l'Europe centrale; il était inévitable parce que trop naturel que de notre côté on ait voulu qu'il fût aussi celle de la France, et ce fut chez nous une politique séculaire que de chercher à prendre une telle frontière. Nous parvînmes à la rive gauche du Rhin, mais nous ne la pûmes jamais garder tout entière ; nous ne nous maintînmes pendant deux siècles que dans son cours supérieur.
11 y a là une indication historique et des contin-
* Le Rhin au Roy, par le médecin de Mgr le cardinal de Guise (Jean Lebon). Paris l568.
gences politiques qu'il faut reconnaître. Dans le même manifeste, le Rhin faisait encore cette déclaration au roi de France : « Je suis nommé martial et belliqueux, et non sans bonne juste cause et raison, car qui est en paix de ma seigneurie il peut commander au reste de l'Europe et me posséder serait urte manière d'arrêter ces irréligieux nègres qui viennent fourrager la Lorraine et saccager la Champagne. » Et voilà le secret redoutable. La France détentrice de toute la rive gauche du Rhin se fût trouvée close naturellement de toutes parts; elle devenait trop forte et prenait de là une puissance dont il lui eût été possible de mésuser. Puis elle avait ainsi toutes les côtes de Brest à Hambourg;or, pour tenir un rôle politique en Europe, l'Angleterre a besoin sur le continent d'une base navale, d'un quai de débarquement; la France les lui retirait et, par surcroît, commandant le Rhin, était maîtresse de ses communications avec l'Europe centrale. Aussi l'Angleterre s'unit-elle toujours aux Etats de l'Europe centrale pour contester à la France la possession des bouches du Rhin et des pays avoisinants: la Hollande et la Belgique furent l'objet d'une interdiction formelle et, de ce fait, nous eûmes toujours une frontière des plus dangereuses, celle du Nord. « Depuis qu'il y a un royaume de France, a écrit le duc de Broglie, tous ceux qui ont porté dignement la couronne ont regardé d'un œil inquiet cette frontière septentrionale dénuée de toute défense naturelle, laissant à découvert, avec le chemin de la capitale, le cœur même de la patrie, et leur souci constant fut toujours de la reculer et de la défendre \ »
* Le dernier bienfait de la monarchie. Paris, C. Lévy.
iMais aucun n'y put réussir; nous pûmes fermer notre frontière à l'Est, jamais au Nord.
De cela bien peu de Français eurent conscience ; nous ne regardions et ne voyions de menace qu'à l'Est ; et même nous en préoccupions-nous comme il eût convenu, et ne considérions-nous pas la connaissance de la frontière comme l'affaire exclusive des militaires? Combien, au début de cette guerre, eussent pu aller droit et sans hésitation sur la carte aux points où se jouait la vie du pays?
Hypnotisés sur l'Est, nous en assurâmes hermétiquement la clôture, — sauf pourtant sur le point essentiel, sur les trente kilomètres oià tout le minerai de fer, l'âme de la métallurgie allemande, aurait pu être mis sous notre canon; mais autrement notre frontière de l'Est présentait un obstacle quasi infranchissable. Nous n'avons pas vu que dès lors nous reportions le danger sur le Nord, et, insensés que nous fûmes, de nos propres mains nous abattîmes nos défenses de ce côté, et ouvrîmes toute grande cette frontière, traçant ainsi nous-mêmes à l'ennemi ses directives d'invasion.
C'est l'histoire de cette aberration que je veux d'abord écrire.
Chaque Français doit connaître les frontières de sa patrie comme les bornes de sa propriété, et cette science est particulièrement nécessaire à un moment où un tracé nouveau, effaçant le sinistre « liséré vert » de 1871, devra donner enfin à la France des limites « protectrices » sur cette partie de sa frontière qui jamais ne lut naturellement fermée : pour pouvoir réclamer des sûretés à cet effet, il faut savoir quelles elles doivent être.
Cette étude n'est inspirée par aucun esprit d'école ou de parti. J'ai à relater des choses infiniment tristes, que nous avons laissé faire et qui, à les revoir aujourd'hui, donnent véritablement le frisson. Il y a des responsables assurément, mais ils sont un peu partout et chez tous; la part de chacun seule est inégale.
Je fus moi-même député au cours de cette période lugubre oti se fit la destruction de notre frontière du Nord; j'ai conscience de n'avoir jamais rien refusé à la défense nationale et de lui avoir parfois même accordé plus que ne voulait le gouvernement, mais, quand cette histoire se représentait sous mes yeux, je me demandais si c'était assez, si l'opposition par le bulletin de vote suffisait, et si je n'aurais pas dû combattre à la tribune des projets dont j'aperçois aujourd'hui l'extrême gravité. Mais comment l'eusséje pu? Le contrôle parlementaire est d'une difficulté sans bornes du fait de la multiplicité des questions posées, et le plus terrible c'est l'impossibilité pour chaque représentant de se faire sur chacune, et même sur les plus graves, une opinion personnelle. 11 m'a fallu plus de trois années d'un travail incessant pour arriver à connaître ce problème de la frontière. Le gouvernement par les assemblées est un simulacre ; en fait on s'en remet et on ne peut parfois que s'en remettre à l'avis des administrations, trop souvent dans la dépendance de préjugés d'école et même d'intérêts particuliers. Sur ces questions de défense nationale, nous nous rangions à l'avis de l'Etat-Major, et c'est lui qui réclamait ce démantèlement de la frontière!
L'intérêt général doit avoir [un défenseur stable et
responsable. Il est à noter que l'organisation défensive de nos frontières fut faite, précisément en prévision de l'attaque qui s'est produite en 1914, quand le Président de la République était responsable et avait le pouvoir de gouverner, et que c'est à dater du moment où cette responsabilité lui fut retirée et où son rôle devint purement décoratif, que l'œuvre de destruction put commencer et se poursuivre.
Ce n'est pas troubler l'union sacrée que d'exposer ces choses. Nous avons failli payer de notre vie de nation ces erreurs : la leçon n'en doit pas être perdue. On oublie vite en France. C'est le moment, dans la gravité des suprêmes heures de la lutte, de revoir cette histoire: aussi bien, aie faire, y trouve-t-on les plus sûres raisons d'espérer ; un pays qui est sorti d'un tel péril est visiblement protégé par Dieu, et, après l'héroïsme de nos armées, le gage le plus certain de la victoire, c'est que nous vivons!
"^ïr
'*** ^**'%»*\é^\»^>é^\»^\^\é^>éf\*r\tr'\**~\êr\»r\tr\àr\t^^é^\»r\tf\»r\t