LA VEILLEE DES ARMES
l'aLLEMAGNE CHERCHE DES PRÉTEXTES DE GUERRE,
l'autriche a l'air d'hésiter,
l' ANGLETERRE ATTEND
Le 29 juillet, avant le conseil de Potsdam, — à la demande du comte Berchtold, inquiet de la mobilisation partielle de la Russie \ — le chancelier allemand avait mandé à M. de Pourtalès d'appeler l'attention du gouvernement russe sur la réplique qu'amènerait en Allemagne comme en Autriche la continuation de la mobilisation. Et Guillaume II lui-même, à 18 h. 3o, — donc au début même du conseil de Potsdam, si les heures données sont exactes, — télégraphiait personnellement à Nicolas de ne considérer la conduite de l'Autriche que « comme une tentative d'obtenir toutes garanties que les promesses de la Serbie seront exécutées en fait » et de continuer à tenir la Russie « dans son rôle de spectatrice ». « Je crois, ajoutait-il, qu'une entente directe entre ton gouvernement et Vienne est possible et désirable, attendu que mon gouvernement essaie de toutes ses forces de la favoriser, mais naturellement
^ Livre rouge, 48.
des mesures militaires de la Russie hâteraient la calamité. »^
M. de Pourtalès fit la démarche près de M. Sazonov; il exposa que, la Russie s'étant décidée à mobiliser, tout échange de vues devenait fort difficile et qu'il fallait laisser l'Autriche régler seule ses affaires avec la Serbie : « j'ai ajouté très gravement que, pour le moment, toute la question austro-serbe passait à l'arrière-plan en présence du danger d'une conflagration européenne et je me suis donné toutes les peines du monde pour faire ressortir ce danger. »2 M. de Pourtalès força-t-il le ton? M. Sazonov comprit-il ce qu'il craignait et plus qu'on ne lui avait dit? En fait il déclarait aussitôt à M. Paléologue et télégraphiait à M. Isvolski que « l'ambassadeur d'Allemagne lui a communiqué la résolution prise par son gouvernement de mobiliser si la Russie ne cesse pas ses préparatifs militaires ; il ne nous reste plus, ajoutaitil, qu'à accélérer nos propres armements et à compter avec l'inévitabilité probable de la guerre ; veuillez en avertir le gouvernement français et lui exprimer notre sincère reconnaissance pour la déclaration que l'ambassadeur de France m'a faite en son nom, en disant que nous pouvions compter entièrement sur l'appui de la France. «^ Dans la soirée, il y eut à Pétersbourg un conseil des ministres, et le chef d'Etat-Major y fit contresigner l'ukase de mobilisation par les trois ministres dont la loi exigeait la signature.
^ Livre blanc, 22.
-Livre blanc, introduction.
* Livre orange, 5%. Le Livre jaune ne mentionne pas les instructions ainsi données à M. Paléologue ; elles ne sauraient toutefois être mises en doute après la dépêche de M. Isvolski {Livre orange, 55) et les déclarations de M. Sazonov.
384 LE DRAME DE CHARLEROl
Le tsar reçoit à 23 heures le télégramme de Guillaume II: il téléphone aussitôt au généralJanouschkevitch de ne pas commencer la mobilisation générale et de ne poursuivre que la mobilisation partielle contre l'Autriche; le chef d'Etat-Major répond que ce serait extrêmement difficile. Nicolas II alors appelle au téléphone le ministre de la Guerre et lui ordonne net deretirerTordrede mobilisation. Soukhomlinov avoue qu'il sentit alors « la terre se dérober sous lui »; il répond que c'est techniquement impossible ; le tsar nonobstant maintient son ordre et télégraphie au kaiser: « Je te remercie de ton télégramme conciliant et amical alors que les communications officielles faites aujourd'hui par ton ambassadeur à mon ministre ont été d'un ton très différent; je te prie de tirer au clair la cause de cette différence ; il vaudrait mieux soumettre le problème austro-serbe à la conférence de La Haye. «^
Pendant ce temps Janouschkevitch s'abouchait avec Soukhomlinov : l'empereur m'a signifié l'arrêt de la mobilisation, que faire ? — ne faites rien, répond le ministre. Le chef d'Etat-Major va chez M. Sazonov et le convainc de l'impossibilité de suspendre la mobilisation. Le 3o, au matin, Soukhomlinov voit le tsar : « j'ai, a-t-il déclaré depuis, menti au tsar et je lui ai expliqué que la mobilisation n'avait eu lieu que dans le Sud ; ce jourlà j'ai failli perdre la tête, je savais que la mobilisation générale était en plein cours et qu'il était impossible de l'arrêter; heureusement que le même jour on arriva à changer la conviction du tsar et j'eus des remerciements pour la façon heureuse dont
* Reinach, Histoire de 12 jours, p. 364.
j'avais organisé la mobilisation, sans quoi il y a longtemps que j'aurais été jeté en prison. »*
Si ces aveux devaient être reconnus authentiques, ce serait ainsi qu'aurait été fourni à l'Allemagne le prétexte de sa mobilisation contre la France, car, redisons-le, c'était contre la France et contre la France seule que l'Allemagne mobilisait. Au surplus, le gouvernement russe, ce jour-là même où il décidait la mobilisation générale, semblerait avoir laissé ignorer à la France la résolution qu'il aurait prise, puisque M. Paléologue informait le gouvernement français que « l'ordre de mobilisation sera expédié, cette nuit, aux fj corps d'' armée destinés à opérer éventuellement contre l'Autriche. »^
La grosse inquiétude pour le gouvernement alle-
^ Ces détails sont tirés des dépositions de Janouschkevitch et de Soukhomlinov au procès de ce dernier : il y a donc lieu de renouveler une fois de plus les rései-^es expresses déjà faites.
Les mêmes réserves s'imposent pour la déclaration du colonel prince Toundoutov qui fut recueillie et publiée par Norddeutsche Allgemeine Zeitung. Le prince Toundoutov, aide de camp du §;rand-duc Nicolas, était en juillet 1914 officier de liaison près du chef d'Etat-Major Janouschkevitch ; il aurait assisté à cette scène qu'il a rapportée ainsi au dit journal :
« Pendant la nuit où le Tsar téléphona au gén^ralJanouschkevitchpour lui demander de retirer l'ordre de mobilisation, je me tenais dans la chambre contiguë au cabinet de travail du général, je pouvais suivre exactement tout ce qui s'y passait... A la suite de la conversation du Tsar avec Janouschkevitch qui avait reçu l'ordre d'arrêter la mobilisation, celui-ci, d'après mes souvenirs, téléphona d'abord à son intime ami Sazonov. Aussitôt après il appela de nouveau le Tsar et lui fit connaître que le retrait de l'ordre de mobilisation n'était plus oossible parce qu'il était déjà donné et que les troupes l'avaient reçu; tout était en cours, on ne pouvait plus arrêter la mobilisation. J'entendais distinctement la voix sonore du général. Sa déclaration était un mensonge : sur la table, devant lui, se trouvait encore l'ordre de mobilisation signé qu'il ne fit partir qu'immédiatement à la suite de l'entretien avec le Tsar. » (Norddeutsche Allgemeine Zeitung, n" du 13 juin 1918, d'après le Bulletin quotidien de Presse Etrangère, du Ministère de la Guerre, n" 842, du 21 juin 1918.)
" Livre jaune, ^\.
mand était dans l'attitude éventuelle de l'Angleterre; on se flattait bien qu'elle resterait hors du débat\ mais on n'en était pas sûr et sa neutralité était nécessaire. Le chancelier Bethmann voulut en avoir le cœur net, et, le 29, le conseil de Potsdam à peine fini, il mande l'ambassadeur britannique. « La Russie, lui explique-t-il, a mobilisé 14 corps d'armée sur la frontière autrichienne; si elle attaque l'Autriche, une conflagration européenne est à craindre; assurément l'Angleterre ne laissera pas écraser la France, mais tel n'est pas notre but et nous donnerions volontiers toutes assurances que nous ne poursuivons au détriment de la France aucune acquisition territoriale, sauf pour ce qui est des colonies. » Et alors, découvrant à Sir E. Goschen le plan de guerre allemand, — inexplicable imprudence! — il déclare « que les opérations que l'Allemagne pourrait se trouver dans la nécessité d'entreprendre en Belgique dépendraient de ce que ferait la France, mais qu'après la guerre l'intégrité de la Belgique serait respectée si ce pays ne se rangeait pas contre l'Allemagne », et il termine en faisant luire l'espoir d'une entente avec l'Angleterre^. Ce fut là l'une des plus lourdes fautes de psychologie de la diplomatie allemande, car M. de Bethmann posait précisément la question sur le seul terrain oij l'Angleterre était résolue à intervenir. La réponse de Sir E. Grey à cette inconvenante suggestion restera un des plus beaux écrits de cette guerre et l'une des plus nobles pages de l'histoire d'Angleterre : « Le gouvernement de Sa Majesté ne peut accueillir un seul instant cette proposition du chancelier. Ce qu'il
* Livre jaune, 92.