Livre bleu
nous demande, en effet, c'est de nous engager à rester à l'écart en attendant qu'on se saisisse des colonies françaises et que la France soit battue, pourvu que l'Allemagne ne prenne pas de territoire français. Ainsi la France, sans qu'on lui enlève de territoire en Europe, pourrait être écrasée au point de perdre sa position de grande puissance et devenir subordonnée à la politique allemande. Ce serait une honte pour nous que de passer un tel marché aux dépens de la France, une honte dont la bonne renommée de notre pays ne se remettrait jamais. » Et, non moins catégorique et dédaigneux, Sir E. Grey repoussait le marché au sujet de la neutralité de la Belgique et prévenait « que l'Allemagne ne devait pas compter sur la neutralité de la Grande-Bretagne dans toutes les éventualités susceptibles de se présenter » \
Avec la France ce fut la manière forte. Avant le conseil de Potsdam, le gouvernement allemand avait donné au baron de Schoen l'ordre de parler au gouvernement français « des préparatifs de guerre de la France » et de lui représenter que « de telles mesures forceraient à proclamer le danger de guerre »^>
^ Livre bleu, 101-102. — Le prince Lichnowsky éci-it à ce sujet : « L'opinion s'afFermit de plus en plus que nous voulions la guerre à tout prix ; autrement notre attitude, dans une question qui ne nous regardait tout de même pas directement, était incompréhensible. Les prières instantes et les explications précises de M. Sazonov, plus tard les télégrammes presque humbles du tsar, les propositions répétées de Sir Edward, les avertissements du marquis di San Giuliano et de M. Bolati, mes conseils pressants, rien ne servit. A Berlin on maintenait que la Serbie devait être massacrée. Plus j'insistais, moins on voulait céder... Alors, en dernier, on se résolut, le 29, à F avertissement connu. Je répliquai ce que j'avais toujours dit, que nous aurions à compter avec l'antagonisme des Anglais, au cas où on en viendrait à une guerre avec la France. Le ministre me répondit : — Si la guerre éclate, ce sera la plus grande catastrophe que le monde ait jamais vue. »
* Livre blanc, 1 7 ; Livre jaune, 101 .
— l'éternelle et invariable querelle d'Allemand! — Le mot de Kriegsgefahr (danger de guerre) était sorti pour la première fois; fut-il prononcé par M. de Schoen? Dans l'affirmative il est à présumer qu'il ne dut pas être pleinement compris, car on ne savait guère en France ce qu'il signifiait. M. Viviani, quand M. de Schoen remplit ses instructions, vit seulement que par cette noise l'Allemagne cherchait un prétexte à déclaration de guerre. Les nouvelles reçues ne laissaient aucun doute : les troupes de garnisons limitrophes avaient serré sur la frontière et les corps d'armée voisins les avaient relevées et renforcées; une concentration était signalée sur la frontière luxembourgeoise et même près de la frontière hollando-belge vers Maëstricht; M. Jules Cambon télégraphiait que des contingents de l'Allemagne centrale partaient vers la frontière française; les consuls allemands remettaient à leurs ressortissants leurs ordres d'appel^; c'était la mobilisation. Le piège était patent, le gouvernement français l'évita: le 3o, au matin, le conseil des ministres décidait que les troupes de couverture seraient retenues à lo kilomètres de la frontière avec interdiction de s'en rapprocher davantage.
Cette mesure a été depuis lors critiquée; ces critiques ne paraissent pas fondées : j'y verrais plutôt un acte de haute sagesse politique et même stratégique, une affirmation inconsciente peut-être du sens de la guerre prochaine. Une telle mesure avait pour conséquence de rendre impossible le plan de guerre, plus que scabreux, élaboré par notre Etat-
* Mensonge du 3 août.
Major; il comportait, en effet, l'abandon des crête* des Vosges, et la rude mission assignée à la l"^^ et la 2^ armées devenait quasi impraticable, l'offensive de notre aile droite était plus que compromise. On a déjà, à deux reprises,, démontré qu'elle n'entraîna nullement l'abandon de la région de Briey, qui était avant la guerre dans les plans de l'Etat-Major, et où il n'y avait, au surplus, aucune défense. D'ailleurs le gouvernement allemand ne venait-il pas de découvrir à Sir E. Grey son dessein d'attaquer par la Belgique, et comment après cela put-on persister dans des projets préétablis d'offensive généralisée?
Aussitôt M. Viviani télégraphie à M. Paul Cambon d'aviser Sir E. Grey: « Notre plan, dit-il, conçu dans un esprit d'offensive, prévoyait pourtant que les positions de combat de nos troupes de couverture seraient aussi rapprochées que possible de la frontière; en livrant ainsi une bande de territoire sans défense à l'agression soudaine de l'ennemi, le gouvernement de la République tient à montrer que la France, pas plus que la Russie, n'a la responsabilité de l'attaque w^. Et M. Paul Cambon, en même temps qu'il faisait cette communication au gouvernement britannique, lui rappelait les lettres que Sir E. Grey et lui-même avaient échangées, les 22 et 23 novembre 1912, pour convenir que « dans le cas où la paix d'Europe serait sérieusement menacée, les deux gouvernements examineraient immédiatement s'ils devaient agir de concert en vue de prévenir l'agression ou de sauvegarderla paix et discuteraient les mesures qu'ils seraient disposés à prendre en commun ».
^ Voir plus haut, pages 70 et 132.
2 Livre bleu, 105.
340 LE DRAME DE CHARLEROl
De son côté le Président de la République demandait à l'ambassadeur d'Angleterre d'insister près de son gouvernement pour qu'il se déclarât prêt à venir en aide à la France : « s'il y a une guerre générale sur le continent, affirmait M. Poincaré, l'Angleterre y serait entraînée pour la protection de ses intérêts vitaux; une telle déclaration empêcherait presque certainement l'Allemagne de partir en guerre. »'
Sir E. Grey répondit seulement à M. Paul Cambon que le cabinet se réunirait dans la matinée du lendemain et qu'il le verrait après : il n'estimait pas que l'heure de l'Angleterre fût encore venue, et puis il escomptait malgré tout de bons effets d'une négociation nouvelle qu'il |venait d'entreprendre.
Le 29, en effet, Sir E. Grey avait fait la proposition suivante: que l'Autriche, une fois Belgrade et le territoire serbe avoisinant occupé, se déclare prête à cesser son avance et à discuter comment on pourrait arriver à un règlement complet ; que la Russie consente également à discuter et à suspendre tous nouveaux préparatifs militaires pourvu que les autres puissances en fassent autant^. Il avait prié le gouvernement allemand, et le roi George lui-même avait demandé à l'empereur « d'user de sa grande influence pour décider l'Autriche à accepter cette proposition. «^ Les Livres blanc et rouge se gardent de nous dire si cette démarche fut faite. Le sous-secrétaire d'Etat Zimmermann déclara bien à Sir E. Goschen qu'il avait transmis la demande.
^ Livre bleu, 99.
* Livre bleu, 103.
' Livre blanc, 30 A.
mais qu'il n'avait pas reçu de réponse', mais dans le même temps M. de Jagow affirmait différemment à M. Jules Cambon que « pour gagner du temps » il avait décidé d'agir directement et seulement demandé à l'Autriche ce qu'elle accepterait comme terrain de conversation, que d'ailleurs la mobilisation compromettait le succès de la démarche. « Les chefs de l'armée, ajoutait-il, insistent, car tout retard est une perte de temps pour l'armée allemande »^; et à Sir E. Goschen il confirmait qu'il faudrait bientôt faire quelque chose, car « la mobilisation allemande porte sur trois côtés » ^ — nouvelle indication des projets sur la Belgique.
A défaut des conseils de l'Allemagne, la tournure des événements et la résolution de la Russie semblaient avoir donné à réfléchir aux gouvernants de Vienne. La presse avait fait le silence sur la mobilisation russe, et dans la matinée du 3o, le comte Berchtold et M. Schébéko s'étaient entretenus ; les préparatifs de la Russie, affirme l'ambassadeur russe, répondent seulement aux vôtres et indiquent l'intention et le droit du tsar d'émettre son avis dans la question serbe; — les mesures de mobilisation en Galicie, lui est-il répondu, n'ont aucune intention agressive; — de part et d'autre on s'appliquera à éviter que ces mesures soient mal interprétées, les pourparlers seront repris à Pétersbourg entre MM. Sazonov et Szapary et l'on cherchera un accommodement compatible avec la dignité et le prestige des deux empires*. Au sortir de l'entretien, M. Sché-
1 Livre bleu, 98.
* Livre jaune, 109.
* Livre bleu, 98.
* Livre rouge, 50.
342 LE DRAME DE CHARLEROl
béko affirmait à Sir M. de Bunsen que son gouvernement tiendrait un compte beaucoup plus large qu'on ne le supposait des exigences de la monarchie, et l'ambassadeur anglais l'assurait que Londres approuverait cette procédure \
Une impression très nette de détente se manifestait dans cette matinée du 3o juillet.
Les perplexités du gouvernement allemand augmentaient; il avait mandat de décréter au plus vite la mobilisation, mais en ces quelques heures les événements avaient changé : la Russie s'était abouchée avec l'Autriche, l'Angleterre avait réservé sa liberté d'action et même laissé pressentir son hostilité, et c'était un gros danger; l'Etat-Major assurait bien que la France serait mise à genoux avant que l'Angleterre pût venir à son secours, mais si ce calcul était trompé, l'Allemagne se verrait dans une situation terrible, avec la mer fermée et la quasiimpossibilité de se ravitailler, c'était alors la guerre de durée qu'on voulait surtout éviter. Aussi ces gouvernants devant une pareille responsabilité hésitaientils; l'Etat-Major insistait : « Les autorités militaires, — écrivait M. Jules Cambon sur le rapport de M. Zimmermann, — pressent beaucoup pour que la mobilisation soit décrétée parce que tout retard fait perdre à l'Allemagne quelques-uns de ses avantages; cependant jusqu'à présent on aurait réussi à combattre la hâte de l'Etat-Major, qui dans la mobilisation voit la guerre »; et notre ambassadeur ajoutait : « J'ai les plus fortes raisons de penser que toutes les mesures de mobilisation qui peuvent être réalisées avant la publication de l'ordre général de mobilisation sont
^ Livre jaune, 104.
prises ici où l'on voudrait nous faire publier notre mobilisation les premiers pour nous en attribuer la responsabilité. »^
Or ce même jour du 3o, entre 12 heures etl2h. 3o, paraissait, dans le Lokal Anzeiger^y l'annonce que « l'empereur a signé l'ordre de mobilisation générale de l'armée et de la flotte », et instantanément, — 12 h. 35, — la nouvelle était télégraphiée à Paris au Temps. L'édition du journal allemand fut saisie, mais la nouvelle n'en fut pas moins transmise à l'étranger et l'ambassadeur de Russie la télégraphia sur-lechamp à son gouvernement^; ce ne fut qu'à 14 heures que M. de Jagow téléphonait aux ambassadeurs de France et de Russie que la nouvelle était fausse*. Celui qui donna cette nouvelle au Lokal Anzeiger signa son crime; lever son anonymat serait peut-être découvrir le vrai responsable de . la guerre. Et par une coïncidence singulière, à Paris, le même jour, à la même heure, le Paris-Midi annonçait que dans deux réunions de ministres, tenues pendant la nuit à l'Elysée, « les plus graves décisions ont été prises et que la mobilisation de quatre classes a été envisagée ». Le journal fut également saisi et une information judiciaire ouverte.
^ Livre jaune, 105.
'^ Ce journal était nettement belliqueux et soutenu par Krupp et les métallurgistes, Mensonge du 3 août, p. 71. ^ Livre oranae. 61.
^ Livre orange, 61.
'' Livre rouge, 105
vu
la croisade de l honneur :
l'Allemagne découvre ses projets sur la Belgique
Le 3i, à la première heure, le gouvernement austro-hongrois décrétait la mobilisation générale. Portant le fait à la connaissance des légations, le comte Berclîtold affirmait que ces mesures purement défensives étaient prises sous la pression des préparatifs russes, mais qu'entre les cabinets de Vienne et de Pétersbourg les pourparlers continuent et qu'il espère qu' « ils aboutiront à un apaisement général »^; on escompte toujours à Vienne « une abstention complète de l'Angleterre )).^
Presque au même moment, l'ordre de mobilisation générale était lancé à Pétersbourg pour l'ensemble de l'armée et de la flotte^ : la mesure avait été prise « sur le rapport de l'ambassadeur russe à Vienne que l'Autriche s'est décidée à ne pas s'en rapporter à l'intervention des puissances, qu'elle met en mouvement ses troupes contre la Russie aussi bien que contre la Serbie, que l'Allemagne fait d'actifs préparatifs militaires et que la Russie ne peut se laisser devancer »*. Le tsar télégraphie aussitôt à Guil-
^ Livre rouge, 53 ; Livre orange,
2 Livre gris belge, 24.
' Livre rouge, 52.
*^ Livre bleu, 113; Livre jaune, 118.
laume II qu'il est techniquement impossible de suspendre ces préparatifs militaires que la mobilisation de l'Autriche a nécessités, mais qu' u aussi longtemps que dureront les pourparlers avec l'Autriche, les troupes ne se livreront à aucun acte de provocation », il en donne sa parole d'honneur^ La Russie n'oublia qu'une chose, prévenir son alliée, la France, de cette détermination, dont celle-ci pourtant allait avoir le contre-coup immédiat : la mobilisation générale fut promulguée en Russie aux premières heures du matin; or à 19 heures M. Viviani pouvait déclarer au baron de Schoen qu' a il n'était nullement renseigné sur une prétendue mobilisation totale de l'armée et de la flotte russes », et, plus tard encore, M. Isvolski affirmait à Sir F. Bertie qu'il n'avait pas connaissance que la mobilisation des forces russes ait eu lieu^.
Du côté russe comme du côté autrichien, on ne voulait toujours voir dans la mobilisation qu'un suprême moyen de pression diplomatique, mais à Berlin la situation n'était plus envisagée sous cet angle. M. de Bethmann, « très préoccupé », déclare à Sir E. Goschen que la mobilisation russe survient quand l'empereur, à la demande du tsar, s'entremet à Vienne, et qu'on va prendre des mesures sérieuses^. Et à 14 heures, oubliant la mobilisation depuis longtemps perpétrée par l'Allemagne contre la France, Guillaume II envoie un violent télégramme au tsar : « Sur ton appel à mon amitié, j'ai entrepris une action médiatrice à Vienne ; pendant son cours, tes troupes ont été mobilisées contre mon alliée;
^ Livre blanc, introduction.
'Livre jaune, 117; Livre bleu, 117.
'Livre bleu, 108.
malgré cela, j'ai continué mon intervention, j'apprends de sérieux préparatifs de guerre sur ma frontière orientale... La paix de l'Europe ne peut être maintenue que par toi et si la Russie suspend ses mesures militaires contre l'Allemagne et l'Autriche ; ce n'est pas moi qui aurai la responsabilité de l'affreux désastre qui menace le monde civilisé. ))^
Les négociations en vue de la médiation se poursuivaient pourtant du côté autrichien comme du côté russe. Le comte Berchtold affirmait à Londres et à Pétersbourg qu'en dépit de la mobilisation russe il accepte la médiation à condition que « l'action militaire contre la Serbie se poursuive en attendant que le cabinet anglais détermine le gouvernement russe à suspendre sa mobilisation contre l'Autriche »^ : Sir E. Grey prend acte comme d'une acceptation de principe. Et en même temps qu'il promulgue la mobilisation générale, M. Sazonov avise Londres qu'il accepte la formule de médiation conseillée par l'Angleterre et acceptée par la France ^ : si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses armées sur le territoire serbe et si, reconnaissant que le conflit austro-serbe est d'ordre européen, elle admet que les grandes puissances examinent la satisfaction à donner à l'Autriche par la Serbie sans porter atteinte à ses droits d'Etat souverain, la Russie s'engage à conserver une attitude expectante ^
Le gouvernement allemand a fait savoir à Londres qu' « à la suite de ses suggestions, l'ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg a été informé qu'il
^ Livre blanc, introduction.
* Livre rouge, 51.
* Livre jaune, 114.
* Livre orange, 67.
pouvait converser avec M. Sazonov et qu'il devait donner des explications au sujet de l'ultimatum autrichien à la Serbie et discuter les propositions et toutes les questions intéressant directement les relations austro-russes » ^ Sir E. Grey voit l'aflfaire bien partie et, pour l'enlever, il fait dire à M. de Jagow par Sir E. Goschen que si l'Allemagne peut faire avancer une proposition raisonnable démontrant clairement la volonté de paix de l'Autriche et la sienne, il l'appuiera et préviendra même la Russie et la France qu'au cas d'une fin de non-recevoir, l'Angleterre se désintéressera des conséquences, a mais que, sauf ce cas, si la France se trouvait entraînée dans le conflit, l'Angleterre le serait aussi )> ^.
L'Allemagne n'avait donc pas d'illusions à garder, mais le gouvernement français demeurait toujours dans l'incertitude, car dans la crainte qu'une telle promesse tant attendue ne fît abandonner à la politique française le calme où jusque-là elle s'était tenue. Sir E. Grey déclarait seulement à M. Paul Cambon que « pour le moment le cabinet britannique ne pouvait garantir à la France son intervention, qu'il avait l'intention de s'entremettre pour obtenir de la France et de l'Allemagne l'engagement de respecter la neutralité belge, mais que, pour envisager une intervention, il convenait d'attendre que la situation se développât » ^.
Ce fut, dans ce débat, l'acte de grande diplomatie, la haute vue politique, le coup droit à l'Allemagne. Le chancelier a imprudemment dévoilé à Sir E. Grey
^ Livre bleu, 111.
"^ Livre bleu, 111.
* Livre jaune, 110.
le plan de guerre de rAllemagne. Sir E. Grey a deviné qu'elle ne pourra pas prendre un tel engagement qui ruinerait tout son échafaudage stratégique : toute la question se concentre sur la Belgique. « Jusque-là, mande-t-il à Sir F. Bertie, nous ne ressentons pas et l'opinion publique ne ressent pas qu'aucun traité ni obligation de ce pays soient engagés... La protection de la neutralité de la Belgique pourrait être, je ne dirai pas un décisif, mais un important facteur dans la détermination de notre attitude. » ^ Quand la signature de l'Angleterre est engagée, ce peuple loyal marche unanimement ; la signature nationale a été donnée à la Belgique. Par cet acte capital, Sir E. Grey donne à la guerre imminente l'orientation la plus noble et la plus émouvante, il en fait la croisade de l'honneur, et il prend sur l'Allemagne l'initiative morale.
Sans plus attendre, le ministre anglais interroge simultanément la France et l'Allemagne : « Il est devenu essentiel pour le gouvernement de Sa Majesté, en vue des traités existants, de savoir si votre gouvernement est préparé à s'engager à respecter la neutralité de la Belgique pour autant qu'une autre puissance ne l'aura pas violée ^. » Le gouvernement français répond avec élan qu' « il est résolu à respecter la neutralité de la Belgique et ce n'est qu'au cas où une autre puissance violerait cette neutralité que la France pourrait se trouver dans l'obligation d'agir autrement, dans le but d'assurer sa propre défense^ » ; et pour confirmer sans doute ces intentions.
' Livre bleu, 119.
- Livre bleu, 114.
^ Livre jaune, \Tl.
LE PRÉLUDE DIPLOMATIQUE [m
le ministre de la guerre, de sa seule autorité, déclare Lille ville ouverte, déplace le gouverneur et disperse son état-major, — excès de zèle doublé d'une imprudence et d'une illégalité. L'Allemagne se dérobe : M. de Jagow répond « qu'avant de pouvoir répondre il lui faut consulter l'empereur et le chancelier », que « des actes d'hostilité ont déjà été commis en Belgique » et il exprime le désir de connaître, dans tous les cas, la réponse du gouvernement français : « J'ai compris d'après ce qu'il disait, rapporte Sir E. Goschen, qu'à son avis, n'importe quelle réponse de leur part ne pourrait que dévoiler une partie de leur plan de campagne en cas de guerre et que, par suite, il lui paraissait douteux qu'on pût donner une réponse quelconque » ^
Le masque était arraché; Sir E. Grey venait d'obliger l'Allemagne à découvrir le secret, si profondément caché, de son plan de guerre : le doute n'était plus possible, c'était l'attaque par la Belgique. Le gouvernement allemand alors n'hésite plus : son jeu est abattu, il faut le jouer, mais en tâchant de prendre le rôle de provoqué ; sa tactique sera d'obliger la France à mobiliser la première, et le moyen trouvé, c'est le Kriegsgefahrzustand, l'état de danger de guerre.
Quand le gouvernement allemand, le 29 juillet, avisa le gouvernement français, — et le gouvernement français seul, — qu'il se verrait obligé, si nous ne suspendions pas nos préparatifs militaires, de proclamer le danger de guerre, celui-ci ne sut pas assurément ce que cachait ce vocable et n'y vit qu'une façon étrange de parler. Personne ne connaissait en
^ Livre bleu, 122.
France le Kriegsgefahr, pourtant on aurait pu savoir. Le Kriegsgefahr était prévu par l'article 68 de la Constitution de l'Empire ; il avait pour objet d'assurer à l'Allemagne une avance de mobilisation en lui laissant l'avantage de la défensive. Alors que, dans les autres pays, la mobilisation était en un acte, les Allemands avaient combiné la leur en deux actes : l'état de danger de guerre (le Kriegsgefahr), et la mobilisation générale. Le Kriegsgefahry par ce subterfuge constitutionnel, répondait à la mobilisation des autres pays, c'était la mobilisation avant la lettre ; la mobilisation générale allemande était la guerre. L'effet du Kriegsgefahr était de fermer la frontière, d'établir l'état de siège dans tout l'empire, de remettre à l'autorité militaire la poste, le télégraphe, les chemins de fer, le contrôle de la presse : l'Allemagne s'enfermait chez elle et tirait le rideau. Et l'on en voit l'effet diplomatique : sous ce couvert, qui lui est spécial, l'Allemagne fait sa mobilisation ; les Etats menacés, qui n'ont pas ce régime, sont obligés de décréter la mobilisation, et l'Allemagne prend prétexte qu'ils ont les premiers mobilisé pour prétendre qu'elle est attaquée; elle renverse les rôles. C'était un terrible piège.
Le 3i, à 12 heures, le Kriegsgefahr zustand est officiellement proclamé à Berlin et annoncé par ce communiqué aux journaux : « La nouvelle est arrivée de Saint-Péterbourg, envoyée par l'ambassadeur d'Allemagne, que la mobilisation générale de l'armée et de la flotte russes avaient été ordonnée. Là-dessus, l'empereur a décrété l'état de danger de guerre. L'empereur rentrera aujourd'hui à Berlin. L'empereur a, se basant sur l'article 68 de la Constitution de l'em-
pire, placé l'empire, à l'exception de la Bavière, en état de guerre. La même ordonnance est publiée en Bavière » \
En même temps, le chancelier invitait ses ambassadeurs à Saint-Péterbourg et à Paris à remettre à l'un et l'autre Etat un ultimatum.
A la Russie il était dit que « bien que jusqu'à cette heure l'Allemagne n'ait f)ris aucune mesure de mobilisation », la Russie a mobilisé la totalité de ses forces de terre et de mer, que ces mesures forcent le gouvernement allemand à proclamer l'état de danger de guerre, « qui ne signifie pas encore la mobilisation », mais que celle-ci suivra si, dans un délai de douze heures, la Russie ne suspend pas toutes mesures de guerre contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie et ne donne pas d'explications précises à ce sujet^. La Russie était mise en demeure de démobiliser en restant exposée à la mobilisation autrichienne, c'était l'ultimatum sciemment inacceptable, comme le déclara Sir E. Goschen à M. de Jagow ^.
Envers la France, le ton fut encore plus impérieux et inadmissible : « Nous avons décrété l'état de danger de guerre qui sera suivi de la mobilisation au cas oij, dans le délai de douze heures, la Russie n'aurait pas suspendu ses mesures de guerre contre nous et l'Autriche ; la mobilisation signifiera inévitablement la guerre : prière de demander au gouvernement français s'il entend rester neutre dans une guerre russo-allemande, réponse doit être
' Mensonge du 3 août.
2 Livre blanc, 24.
3 Livre jaune, 121.
donnée dans les 18 heures » '. Et dans le cas où le gouvernement français intimidé aurait accepté de rester neutre, l'ambassadeur allemand avait pour instructions d'exiger « comme garantie de cette neutralité la remise des forteresses de Toul et de Verdun que les armées allemandes occuperaient et qui seraient restituées après achèvement de la guerre avec la Russie » ^ C'était, suivant le juste mot de M. Maurice Barrés, « une démission nationale » qui nous était ainsi demandée. Cette condition, mieuxque tout, marquait l'intention de guerre très arrêtée de l'Allemagne.
Quand le baron de Schoen lui remit cet ultimatum à 19 heures, M. Viviani répondit qu'il ignorait encore la mobilisation russe ^ Ce ne fut qu'à 24 heures que M. de Pourtalès remit l'ultimatum à M. Sazonov'* : du
< Livre blanc, 19.
■^ La révélation de ces instructions a été faite à la Sorbonne, le le"" mars 1918, par M. Pichon, ministre des Affaires étrangères, à la cérémonie commémorative de la protestation de l'Alsace et de la Lorraine.
Le 15 mars 1918, au journal Muenchner Neueste Nachrichten, M. de Bethmann-Holleweg donnait ainsi la raison de cette exigence : « Devant l'écrasante supériorité de la coalition organisée contre nous, nousaurions. été, d'après le jugement de nos plus hautes autorités militaires, dans une situation absolument intenable et dès le début livrés à la ruine si, une fois la guerre déclarée, nos ennemis avaient pu nous dicter la marche des opérations militaires. Si la France, couverte par l'apparence de la neutralité, avait pu mener à terme ses préparatifs pour tomber sur nous au moment favorable pendant que nous aurions été engagés sur le front oriental, je n'ai pas besoin de vous dire dans quelle situation nous nous serions trouvés. Seule une neutralité entourée de sûres garanties pouvait nous préserver de cette extrémité. Mais une telle garantie, nous ne pouvions l'avoir, de l'avis des autorités militaires compétentes, qu'en ouvrant une brèche dans la ceinture des forts d'arrêt de l'ennemi, » (Radiotélégrammes allemands, 17 mars 1918.)
"i Livre jaune, 117. — En même temps, l'ambassadeur d'Allemagne priait l'agence Havas de déclarer que les bruits d'après lesquels il aurait été procédé en Allemagne à une mobilisation partielle étaient injustifiés et que, du reste, une mobilisation même partielle ne pourrait restersecrèteî {Temps, V'^ août 1914.) Livre orange, 70.
fait de cette différence dans l'heure de la remise, le délai d'expiration était le même.
Le baron de Schoen était à peine sorti que l'ambassadeur autrichien se présentait à M. Viviani et lui annonçait que son gouvernement avait avisé officiellement la Russie de son absolu désintéressement territorial, mais à la condition que la guerre restât localisée entre l'Autriche et la Serbie, laissant même entendre qu'il serait disposé à répondre à la Serbie ou à une puissance parlant au nom de la Serbie et présentant cette proposition comme «une possibilité de sauvegarder la paix » ^
Cette démarche du comte Szecsen fut faite avant même que la Russie et l'Angleterre eussent été mises au fait : dans l'intervalle, l'Italie avait signifié « que, la guerre entreprise par l'Autriche ayant un caractère agressif ne cadrant pas avec le caractère purement défensif de la Triple-Alliance, elle ne pourrait participer à la guerre » ^. Les déclarations à la Russie furent encore plus accentuées : le comte Szapary exposa à M. Sazonov que l'Autriche ne refuse pas de continuer les négociations, « qu'elle est même disposée à négocier avec la Russie sur les bases les plus larges et en particulier à soumettre le texte de la note (à la Serbie) à une discussion dans la mesure oii il s'agirait d'en interpréter le sens » (ce que jusque-là l'Autriche avait énergiquement refusé), et l'ambassadeur, présentant ces dispositions comme « une preuve de bonne volonté », manifeste son espoir que « la marche des événements n'ait pas déjà entraîné trop loin l'un et l'autre ». M. Sazonov prend acte avec satisfaction,
* Livre rouge, 56; Livre jaune, 120.
2 Livre jaune, 124.
354 LE DRAME DE CHARLEliOI
mais estime que c'est à Londres mieux qu'à Saint- Pétersbourg que ces négociations pourraient être menées avec le plus de résultats. Le comte Szapary répond que le désir du comte Berchtold est que le contact soit pris directement à Pétersbourg, mais qu'il va lui transmettre cette suggestion '.
Une démarche analogue était faite au même instant à Londres par le comte Mensdorf, et Sir E. Grey invitait aussitôt Sir G. Buchanan à aviser M. Sazonov que le gouvernement autrichien, pour montrer son appréciation des efforts de l'Angleterre, accepterait l'idée d'une médiation entre l'Autriche et la Serbie, à la condition de ne pas interrompre son action militaire contre la Serbie, et que « le gouvernement britannique presse le gouvernement russe d'arrêter la mobilisation contre l'Autriche, auquel cas l'Autriche annulerait naturellement ses contre-préparatifs militaires en Galicie ». ^ Les Livres bleu et orange ne portent pas trace de la réception de cette dépêche capitale : Sir G. Buchanan la reçut-il à temps ou ne le toucha-t-elle qu'après la déclaration de guerre? Il n'y est, en tous cas, fait aucune allusion dans son télégramme désespéré du 1*' août^.
Cesdémarches de l'Autriche posentun point d'interrogation troublant. Répondaient-elles à un sentiment sincère ou n'étaient-elles qu'un nouveau piège pour séparer la France de la Russie ou pour les endormir toutes les deux? Vienne usait-elle de la douceur pour le même but que Berlin de la violence ? On
^ Livre rouge, 56.
2 Livre bleu, 135.
•* Livre bleu, 139.
le pourrait croire quand on relève, le l" août, une heure avant l'expiration du délai de l'ultimatum, la visite de l'ambassadeur de Schoen à M. Viviani pour lui dire qu' « il y a peut-être une lueur d'espoir pour un accommodement », et protester de son sincère désir de s'associer à la France pour arriver à une solution du conflit ^ Ni le Livre rouge ni le Livre jaune n'enregistrent la réponse de M. Viviani au comte Szecsen; on la peut deviner d'après le commentaire que le président du Conseil français en fit aux ambassadeurs : «Ces dispositions (de l'Autriche) qui permettaient d'espérer une solution pacifique paraissent en fait devoir être annulées par l'attitude de l'Allemagne, qui prouve qu'elle veut la guerre et qu'elle la veut contre la France » ^ Pouvaiton dire autre chose et, dans un pareil moment, quand toute la couverture allemande était mobilisée sur notre frontière, qui aurait cru, qui pouvait
^ Livre jaune, 125 ; Livre bleu, 126.
2 Livre jaune, 120. — L'ambassadeur anglais à Vienne, Sir M. de Bunsen, exposait, le l^'" septembre 1914 à Sir E. Grey, comment le conflit austro-russe était arrangeable et qu'il était même presque arrangé quand l'Allemagne déclara la guerre à la Russie : « Un arrangement semblait presque être en vue entre l'Autriche et la Russie, et le l*^'"août, M. Schébéko me fit savoir que le comte Szapary avait enfin cédé sur le point principal en déclarant à M. Sazonov que l'Autriche consentirait à soumettre à médiation ces points dans la note adressée à la Serbie qui semblaient incompatibles avec la sécurité de l'indépendance serbe. M. de Sazonov, ajouta M. Schébéko, avait accepté cette proposition à la condition que l'Autriche s'abstînt d'envahir eflFective ment la Serbie. En efl^et, l'Autriche avait définitivement cédé et, à en juger par la communication que le comte Mensdorff vous fit le 1"^' août, d'après laquelle l'Autriche n'avait point « plaqué la porte » contre une transaction quelconque ni n'avait rompu les conversations, elle espérait elle-même, au point où on était alors, une solution pacifique. M. Schébéko travaillait jusqu'au bout pour assurer la paix. Il tenait un ton des plus conciliants vis-à-vis du comte Berchtold, et il m'a dit que celui-ci, aussi bien que le comte Forgach, lui avait répondu de même. Certes, la Russie n'osait pas croire que l'Autriche retiendrait ses armées, mais on aurait pu probablement arranger cette question par la voie des négociations, et M. Schébéko me dit à plu-
356 LE DRAME DE CHARLEliOI
croire à la bonne foi de son « second », de celui qui avait fait tout le grabuge, et qu'il voulût se retirer du jeu et faire tomber les armes de son belliqueux allié?
C'est le péril des mauvaises fréquentations qu'on participe au discrédit de ceux qu'on hante; comme l'Allemagne, l'Autriche par ses procédés avait tué la confiance....
sieurs reprises qu'il était prêt à accepter n'importe quelle transaction honorable. Malheureusement, il fut coupé court à ces conversations, à Saint-Pétersbourg et à Vienne, par le transfèrement du différend sur le terrain plus dangereux d'un conflit direct entre l'Allemagne et la Russie... Selon toute probabilité, un retard de quelques jours aurait pu épargner à l'Europe une des plus grandes catastrophes que l'histoire connaisse ». {Livre bleu, 161.)
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