‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 25 sur 44 · L HEURE DE L ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L HEURE DE L ANGLETERRE

Le 4 août, à 6 heures, l'ambassadeur allemand à Bruxelles, von Below, avisait le ministre des Affaires étrangères Davignon, que « par suite du refus opposé par le gouvernement belge aux propositions bien intentionnées du gouvernement impérial, celui-ci se verra, à son plus vif regret, forcé d'exécuter, au besoin par la force des armes, les mesures de sécurité exposées comme indispensables vis-à-vis des menaces françaises » K — Or, la mobilisation française se faisait face à Vest, et toute la région du nord était hors de la zone des armées! — Et dans le même temps que l'ambassadeur remettait ce document, les troupes allemandes franchissaient la frontière belge. A 9 heures, la Chambre des représentants acclamait son roi magnanime, lui déclarant : « Si l'ennemi viole notre territoire, il trouvera tous les Belges groupés autour de leur souverain ; personne ne faillira à son devoir, l'armée est à hauteur de sa tâche, le gouvernement a conscience de ses responsabilités et les assumera jusqu'au bout: un pays qui se défend s'impose au respect de tous et ne périt pas; Dieu sera avec nous ! » Et, après une noble déclaration du président

' Livre gris, 27.

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du Conseil M. de Broqueville, la Chambre unanime votait toutes les lois qui lui étaient demandées.

A la même heure, à Berlin, M. de Jagow découvrait ainsi au baron Beyens, l'ambassadeur belge, le plan de guerre allemand : « Pour n'être pas écrasée, l'Allemagne doit écraser d'abord la France et se tourner ensuite contre la Russie; nous avons appris que l'armée française se préparait à passer par la Belgique pour attaquer notre flanc, nous devons la prévenir : que l'armée belge ne fasse pas sauter les ponts, qu'elle nous laisse occuper Liège et se retire sous Anvers, et nous promettons non seulement de respecter l'indépendance belge, la vie et les propriétés des habitants, mais encore de vous indemniser; c'est la mort dans l'âme que l'empereur et le gouvernement ont dû se résoudre à cette détermination, mais c'est pour l'Allemagne une question de vie ou de mort! » — « Un peuple ne peut vivre sans honneur ! » repartit le baron Beyens ^

Au Reichstag, le même jour, le chancelier corroborait cet aveu par ces mots inoubliables : « La nécessité ne connaît pas de lois: nos troupes ont occupé le Luxembourg et ont peut-être déjà pénétré en Belgique, ce qui est en contradiction avec les prescriptions du droit des gens. La France a, il est vrai, déclaré à Bruxelles qu'elle était résolue à respecter la neutralité de la Belgique aussi longtemps que l'adversaire la respecterait, mais nous savions que la France se tenait prête pour envahir la Belgique. La France pouvait attendre, nous pas : une attaque française sur notre flanc dans la région du Rhin inférieur aurait

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pu devenir fatale... L'injustice que nous commettons de cette façon, nous la réparerons dès que notre but militaire sera atteint » \ Pouvait-on annoncer plus clairement que le principal effort de l'armée allemande se ferait par le nord de la Belgique ?

Le gouvernement belge avait, sur l'heure, fait connaître à l'Angleterre, à la France et à la Russie la pénétration des armées allemandes sur le territoire belge et adressé un appel en vue d'une action concertée et commune^: « La Belgique, disait-il, est heureuse de pouvoir déclarer qu'elle assumera la défense des places fortes»^. Très loyalement, la Belgique affirmait ainsi, — et cette affirmation fut plusieurs fois répétée, — la mesure et les limites de sa coopération militaire.

A la première nouvelle de la violation de la neutralité belge, le gouvernement britannique sommait l'Allemagne d'avoir à lui donner, avant minuit, les mêmes assurances que la France : «Sinon, ajoutait Sir E. Grey à Sir E. Goschen, vous demanderez vos passeports et vous déclarerez que le gouvernement de Sa Majesté se voit obligé de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour maintenir la neutralité de la Belgique et le respect d'un traité auquel l'Allemagne a souscrit autant que nous » ^.

Cet ultimatum anglais tomba à Berlin comme la foudre; ce fut une stupeur irritée. Les entretiens de l'ambassadeur anglais Sir E. Goschen avec le secrétaire d'Etat Jagovv^ et le chancelier Bethmann sont

* Livre gris, 35.

- Livre gris, 42.

3 Livre gris, 40, 42, 43. Il est à noter l'exclusion de l'Autriche, qu'il eût peut-être été politique de mettre en demeure.

* Livre gris, 35.

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d'un tragique cornélien. Ils avaient lieu dans l'aprèsmidi du 4 août, pendant que le Parlement français réconcilié se dressait comme un seul homme sous l'insulte allemande.

A Al. de Jagow d'abord Sir E. Goschen demande si le gouvernement impérial s'abstiendra de violer la neutralité de la Belgique : « Je suis fâché, répond M. de Jagow, d'avoir à vous dire que la réponse est : non ! la neutralité de la Belgique est d'ores et déjà violée, les troupes allemandes ont franchi la frontière ce matin. »

Et il dévoile alors le plan allemand: « Il nous faut fténétrer en France par la voie la plus rapide et la plus facile, de manière à prendre une bonne avance et de pouvoir frapper un coup décisif le plus tôt possible. C'est pour nous une question de vie ou de mort, car si nous avions passé par la route plus au sud, nous n'aurions pu, vu le petit nombre de chemins et la force des forteresses, espérer passer sans rencontrer une opposition formidable impliquant une grosse perte de temps qui aurait été autant de temps de gagné par les Russes pour amener leurs troupes sur la frontière allemande. Agir avec rapidité, voila le xMaitre ATOUT DE l'Allemagne ; celui de la Russie est d'avoir d'inépuisables ressources en soldats. Il nous est impossible de faire un pas en arrière. »

A 19 heures, Sir E. Goschen revient et remet à r\I. de Jagow le texte de l'ultimatum, insistant sur les conséquences terribles d'un refus : « La sécurité de l'empire, répond M. de Jagow, rend absolument nécessaire la marche des troupes allemandes à travers la Belgique.» Sir E. Goschen demande donc ses passeports et manifeste le désir d'aller rendre visite

au chancelier « pour la dernière fois peut-être ». 11 trouve M. de Bethmann « très agité » et qui lui fait sans préambule une harangue de vingt minutes : « Il a dit que la mesure prise par le gouvernement de S. M. britannique était terrible au dernier point ; juste "^our un mot, neutralité, un mot dont en temps de guerre on n'a si souvent tenu aucun compte,

— juste pour un bout de papier, la Grande-Bretagne allait faire la guerre à une nation à elle apparentée qui ne désirait qu'être son amie. Il s'est écrié que ce que nous avons fait est inconcevable, c'est comme frapper un homme au moment où il défend sa vie contre deux assaillants ; la Grande-Bretagne sera responsable de tous les terribles événements qui pourront se produire. » Sir E. Goschen proteste avec force : « Si c'est pour l'Allemagne une question de vie ou de mort d'avancer à travers la Belgique, c'est une affaire de vie ou de mort pour l'honneur de l'Angleterre que de tenir l'engagement solennel pris par elle de défendre la neutralité de la Belgique, sans quoi quelle confiance n'importe qui pourrait-il avoir dans les engagements pris par l'Angleterre ? »

— « Mais à quel prix ? » s'écrie le chancelier. — « J'ai insinué à Son Excellence, poursuit Sir E. Goschen, que la crainte des conséquences ne pouvait guère être considérée comme une excuse pour la rupture d'engagements solennels; mais Son Excellence était dans un tel état d'excitation, il était si évidemment démonté par la nouvelle de notre action et si peu disposé à entendre raison que je m'abstins de jeter de l'huile sur le feu » *.

Sir E. Goschen rentre alors à l'ambassade pour

' Livre bleu, 60.

dresser le compte-rendu de ces dramatiques entretiens; à 21 heures il remet le télégramme au bureau du télégraphe central de Berlin où il est accepté, jamais le Foreign Office ne le reçut ! Ce ne fut que le 8 août que l'ambassadeur put rendre compte à son gouvernement.

Le 5 août, au matin, l'Angleterre déclarait à l'Allemagne que l'état de guerre existait entre les deux pays, à partir de il heures ^ Le 6, à la Chambre, M. Asquith dénonçait les propositions infâmes de l'Allemagne : » Si nous avions écouté l'Allemagne et trahi nos amis et nos obligations, déclarait-il, quelle aurait été notre position aujourd'hui? Pour prix de notre déshonneur, nous aurions des promesses faites par une puissance, qui non seulement a violé les siennes, mais nous demande d'en faire autant ! Nous allons faire la guerre d'abord pour remplir nos obligations internationales, ensuite pour défendre les nations faibles » ^

Et l'Autriche, qui avait allumé l'incendie, n'était toujours en guerre déclarée qu'avec la Serbie !

Le 4 août. Sir E. Grey, annonçant à l'ambassadeur d'Autriche l'ultimatum qu'il adressait à l'Allemagne, lui déclarait qu'il ne voyait aucune raison d'entrer en conflit avec l'Autriche tant que celle-ci ne sera pas en guerre avec la France et qu'il espérait en tous cas que l'Autriche n'ouvrirait pas les hostilités sans une déclaration de guerre formelle et préalable ^. Le 6 août seulement, le comte Berchtold faisait signi-

< Livre gris, 41.

2 2'^ Livre gris, n» 29.

3 Livre rouge, 58.

fier à Saint-Pétersbourg que «l'Allemagne se trouvant en état de guerre avec la Russie, l'Autriche-Hongrie se considère également en état de guerre avec la Russie » ^

Le 8 août, notre ministre des affaires étrangères, M. Doumergue, demandait au comte Szecsen s'il était exact que le corps d'armée d'Innsbrûck eût été envoyé à la frontière française ^ ; par courrier, le comte Berchtold faisait savoir qu'il n'y avait aucune participation des troupes austro-hongroises à la guerre franco-allemande ^ Le lo, M. Doumergue, alléguant la nouvelle reçue qu'un corps d'armée aurait été transporté en Allemagne, ce qui était de nature à faciliter les opérations militaires allemandes, prévenait le comte Szecsen qu'il avait donné l'ordre à notre ambassadeur M. Dumaine de demander ses passeports et qu'il mettait un train à sa disposition pour quitter la France le soir même *. Ce qui fut fait : le lendemain, le comte Berchtold télégraphiait à Londres que le fait invoqué était controuvé ^.

Le 12 août, «à l'instance du gouvernement français», le gouvernement britannique portait à la connaissance du gouvernement austro-hongrois que le gouvernement français se voyait dans la nécessité de se mettre en état de guerre contre l'Autriche-Hongrie et que le gouvernement britannique, en raison de cette rupture, faisait de même ^.

1 Livre rouge, 59.

2 Livre rouge, 61.

3 Livre rouge, 62.

4 Livre rouge, 63.

5 Livre rouge, 64.

6 Livre rouge, yb.

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