L ATTAQUE PAR LA BELGIQUE : LE FORCEMENT DE LA MEUSE
IL reste à donner, non l'histoire (l'heure n'est pas encore venue et il faut se garder des jugements précipités comme des apothéoses brusquées), mais une explication du drame de Charleroi.
J'appelle, comme le peuple, de ce nom funeste de Charleroi, non pas la seule action de la 5^ armée française, jetée dans ce coin entre trois armées allemandes, mais l'ensemble de cette offensive généralisée hors de nos frontières, qui sur tous les points fut marquée par un échec total. « Charleroi — a écrit le général Malleterre — garde le souvenir de la tragique angoisse qui secoua la France et le monde en cette poignante fin d'août 1914: il fut alors enveloppé de mystère ; un secret redoutable semblait le couvrir de silence et d'horreur. » De ces graves et malheureuses batailles dont notre frontière fut alors le théâtre, le pays n'a pour ainsi dire rien su et il
sait seulement qu'elles furent marquées par un triple insuccès; pourtant, il ne s'y est pas trompé, et de ces revers, soupçonnés plus que connus, il n'a retenu ni Morhange, ni les Ardennes, où les pertes furent assurément plus sévères, il a donné à l'ensemble des batailles le nom de Charleroi. Divination surprenante! car c'est à Charleroi que se réalisa la surprise inouïe qui bouleversa tous les plans de notre État-Major; c'est par Charleroi que l'invasion allemande déferla vers Paris, entraînant l'occupation de nos riches départements du Nord. Et la tragique erreur qui rendit possible un tel malheur fut, avec l'abandon de nos défenses séculaires de ce côté, ce vertige d'offensive qui s'était emparé de notre commandement et le fit pousser l'armée hors de ces frontières, précisément combinées en l8l5 et en 1871 pour nous interdire tout effort offensif et nous contraindre à une rigoureuse défensive.
Ces études sont le résultat de longues pensées; depuis plus d'un an j'ai fait de ce début de la guerre l'objet d'une recherche exclusive. Il doit s'y trouver des erreurs, il ne peut pas ne pas y en avoir, je suis convaincu qu'elles ne sont que de détail et j'affirme qu'elles sont involontaires et personnelles, car mon jugement s'est fait avant d'avoir connu l'un quelconque des grands acteurs de ce drame. Je ne suis le porte-plume de personne, je n'ai eu d'autres inspirateurs que la réflexion et, je crois, le bon sens.
On a vu que le 2 août 1914, à 19 heures, le ministre d'Allemagne à Bruxelles informait le ministre belge des Affaires étrangères de la résolution de son gou-
vernement de violer le territoire de la Belgique : le gouvernement allemand, disait-il, avait été informé de source sûre que les forces françaises avaient l'intention de marcher sur la Meuse par Givet et Namur; la Belgique, malgré sa meilleure volonté, n'étant pas en mesure de repousser une marche française d'un si grand développement et si menaçante pour l'Allemagne, « c'était pour l'Allemagne un impérieux devoir de conservation de prévenir cette attaque de l'ennemi » ; ces mesures de l'ennemi l'obligeaient donc, à son grand regret, à entrer en territoire belge, mais il espérait bien que la Belgique observerait une attitude amicale et spécialement « ne ferait pas de difficultés à la marche en avant des troupes allemandes par une opposition des fortifications de la Meuse ou par des destructions de routes, chemins de fer, tunnels ou autres ouvrages d'art » '. — Il ne faut jamais se lasser de relever le mensonge : quand cette déclaration était faite, la mobilisation française était commencée sur les bases de la directive n° 1, notre concentration établie de Belfort à Mézières, la totalité de la région du Nord se trouvait hors de la zone des armées; Givet n'avait à peu près que sa garnison du temps de paix, soit un régiment, et la Meuse n'était pas plus gardée de Mézières à Givet que de Givet à Namur.
Le surlendemain, 4 août, le secrétaire d'État de Jagow^, exposant à l'ambassadeur anglais Sir E. Goschen les raisons qui avaient nécessité la violation de la neutralité belge, lui découvrait ainsi le plan de guerre allemand : « Il faut pénétrer en France par
^ Livre gris belge, 20.
la voie la plus rapide et la plus facile de manière à prendre une bonne avance dans les opérations et frapper un coup décisif le plus tôt possible; c'est pour nous une question de vie ou de mort, car, si nous avions pris par la route plus au sud, nous n'aurions pu, vu le petit nombre de chemins et la force des forteresses, passer sans rencontrer une opposition formidable, impliquant une grosse perte de temps, qui aurait été autant de temps gagné par les Russes pour amener les troupes sur la frontière allemande; agir avec rapidité est le maître a tout de l'Allemagne»*.
Après cette double déclaration le doute n'était guère possible. Pour entrer en France par le chemin le plus court, l'armée allemande prendrait la voie classique des invasions germaniques, la Meuse, et il n'était besoin que de jeter les yeux sur une carte de chemins de ter pour voir quelle rive lui offrait le plus de facilités : au nord, sur la rive gauche, tous les chemins de fer sont de l'est à l'ouest, en direction de la France ; au sud, sur la rive droite, ils sont du nord au sud, en direction de la Lorraine. Le gouvernement belge ne s'y mépri*^ pas : « La note du 2 août, — lit-on dans le rapport du commandement sur V Action de l'armée belge ^, — laissait deviner que si les armées allemandes passaient à travers la Belgique, la Meuse serait non la limite, mais l'axe de leur mouvement offensif vers la France. « La noble Belgique se tourna vers la France et l'Angleterre en vue d' « une action commune et concertée » : elle assurera
^ Livre bleu, 160.
^ Chapelot, 1915.
la défense de ses places fortes, mais, surprise en pleine réorganisation militaire, elle ne s'estime pas capable de résister seule aux mesures de force de l'Allemagne ni d'opposer un obstacle suffisant à leur mouvement offensif vers la France. Le secours immédiat d'une armée française lui eût peut-être permis de dresser à son début devant le plan allemand un obstacle redoutable et peut-être décisif :1a Meuse. « Qui est maître de la Meuse est maître de la Belgique », a écrit Jomini, mais cette maîtrise est difficile à prendre.
La partie méridionale de la Belgique, intermé- Consulter les diaire entre l'Allemagne et la France, a la forme d'un coin dont la pointe est au grand-duché de Luxembourg et dont la Meuse fait l'un des côtés et la base. La Meuse participe ainsi à la défense de la Belgique de Givet, son point d'entrée, à Maestricht, son point de sortie, soit sur un développement de 1 25 kilomètres, à la base du plateau de l'Ardenne. La défense qu'elle offre varie en raison de l'orientation de son cours. De Givet à Namur, elle coule dans la direction sud-nord et son obstacle, qui pouvait et aurait dû défendre la France, en réalité fut tourné contre elle. Si la Meuse, en effet, ferme là îa trouée de l'Oise, la France n'en peut assurer la défense; cette partie de la Thiérache appartient à la Belgique, et la Belgique se vit interdire en i839 la fortification de la partie sud de son territoire. Les places de Marienbourg, de Philippeville, de Dinant furent donc déclassées, et la France, de son côté, laissa celle de Givet dans l*état où elle était en i8i5. C'est ainsi que le point le plus vulnérable de la cuirasse de la France se trouva depuis 1839 sans autre protection que les difficultés
d'accès de la région, que les chemins de fer allaient rapidement réduire.
A Namur, où elle reçoit la Sambre, la Meuse fait un brusque changement de direction etjusqu'à Liège, sur un parcours de 5o kilomètres, coule de l'ouest à l'est. C'est là que son importance statégique devient grande et que le mot de Jomini se vérifie, car c'est là qu'elle barre la route la plus directe de Berlin à Paris par Cologne : aussi sur ce court espace deux groses places fortes furent-elles établies, à Namur et à Liège, et dans l'intervalle un fort d'arrêt à Huy.
Pour des belligérants, la tentation était forte de s'emparer de cette position capitale, et la neutralité belge trouvait là une grosse menace. Rappelons que le Gouvernement belge, en 1887, après l'affaire Schnœbelé, estima que le meilleur porte-respect serait la mise en sérieux état de défense de cette partie de la vallée de la Meuse par des ouvrages de fortification, aux principaux points de passage du fleuve, en sorte qu'ils pussent servir d'appui aux troupes en campagne. Les ouvrages de Liège, d'Huy, de Namur gardaient vingt des vingt-quatre ponts de cette partie de la Meuse; mais en amont de Namur, d'Yvoir à Dinant, — c'est-à-dire à l'orifice de la trouée de l'Oise — le commandement et le gouvernement belges avaient laissé libres les cinq points de passage par lesquels pouvaient être tournées les défenses qu'ils venaient d'établir sur le cours supérieur du fleuve.
Avec la partie d'entre Namur-Givet, le seul autre point de pénétration pour les armées allemandes était l'intervalle d'une dizaine de kilomètres entre Liège et la frontière hollandaise (et encore dans ce secteur
la Meuse était-elle doublée, sur sa rive gauche, d'un canal). Or, la frontière présentait là une disposition singulière et à l'avantage de la Belgique : elle était à angle droit, en forme d'équerre, la ligne horizontale délimitant la Belgique d'avec l'Allemagne, la verticale d'avec la Hollande jusqu'à Visé, sur la Meuse, qui, à partir de là et sur le reste de son cours, fera la ligne de partage de la Belgique et de la Hollande. Comme la Belgique méridionale entre l'Allemagne et la France, la Hollande forme tampon entre la Belgique et l'Allemagne, et cette disposition est à l'avantage de la Belgique, puisque le chemin d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles et de là en France se trouve intercepté à l'Allemagne par la mise en travers de cette autre neutralité.
Le seul point de pénétration pour l'Allemagne reste le goulet de 10 kilomètres entre Liège et la frontière hollandaise, espace manifestement insuffisant pour le déploiement d'un mouvement débordant à large envergure. Pour développer son offensive contre la France par la Belgique, l'armée allemande était donc tenue de forcer toute la ligne delà Meuse : l'obstacle était de taille, car il favorisait une puissante défensive, mais, s'il était franchi, l'Allemagne était maîtresse de la Belgique. C'était sur la Meuse et seulement sur la Meuse que la Belgique pouvait être défendue.
Ici se pose ce grave point d'interrogation : la Belgique eut-elle le dessein de défendre sa neutralité et son indépendance sur cette ligne de laMeuse,la seule oùpouvait être barré le mouvement débordant de l'armée allemande? Des quelques indices qu'on ait jusqu'ici, il semble qu'on puisse répondre par l'affirmative.
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Le système stratégique de la Belgique était fondé sur la défense de la seule rive gauche de la Meuse. Sans doute le dispositif de concentration, — avec les divers quartiers généraux à Liège, à Namur, à Mons, à Bruxelles, à Gand et à Anvers, — était un dispositif de neutralité visant à la fois l'Allemagne, la France et l'Angleterre. Il dispersait un peu trop les forces et surtout il était vicié par la lourde erreur d'Anvers base de ravitaillement, c'est-à-dire à contre-sens du mouvement général des opérations en cas d'attaque allemande : mais la ligne de défense était nettement jalonnée par les deux places de Liège et de Namur, et ces places avec le barrage de la Meuse répondaient à une attaque allemande, — points d'arrêt et points d'appui autour desquels pouvaient facilement serrer les divisions.
Pour tenir cette ligne contre les trois armées que l'Allemagne allait jeter contre elle, il fallait plus que les 117.000 hommes que la Belgique pouvait immédiatement mettre en campagne; l'armée belge ne pouvait faire office, et encore! que de couverture. Le commandement belge l'avait ainsi compris et ses directives s'inspiraient de cette considération: d'abord défense des positions retranchées de Liège et de Namur; se tenir sur la défensive pour barrer le chemin à l'envahisseur, « l'armée étant ainsi placée en avant- garde des armées française et anglaise, attendre sur ces positions que la réunion avec ces armées puisse s'opérer; si cette jonction n'est pas faite au moment de l'arrivée des masses ennemies, ne pas exposer l'armée à une perte certaine et pour cela éviter qu'elle livre seule une bataille contre ces masses et se laisse envelopper; agir, au contraire,
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de façon à lui ménager toujours une ligne de retraite permettant une réunion ultérieure avec les armées française et anglaise en vue de l'action commune avec celles-ci y^"^ . La défense de la ligne de la Meuse par l'armée belge était donc conditionnée par la coopération des armées française et anglaise.
Cette coopération, le 4 août, le gouvernement belge la demanda aux gouvernements anglais et français. Sir E. Grey, le jour même, promettait de s'unir à la France et à la Russie en vue d'une action commune pour permettre à la Belgique de résister à l'agression de l'Allemagne - . Déjà, le 3, le ministre de la guerre français avait spontanément offert au gouvernement belge l'appui de cinq corps d'armée^: une telle off^re prouverait que le gouvernement français devait ignorer le plan de concentration, car elle l'eût mis à néant. Il est vraisemblable que l'État- Major général opposa son veto, ne voulant rien changer à la directive n° 1 fondée sur la non-défense du Nord. Et, le 5 août, dans le même temps que le gouvernement français affirmait au gouvernement belge « sa volonté de répondre à son appel et de coopérer à la défense de son territoire » ^ , le ministre belge à Londres apprenait du conseiller d'ambassade de France de Fleuriau que « le généralissime français entendait ne rien changer à son plan stratégique et que seule la non-coopération de l'armée anglaise l'obligerait à étendre la gauche française » '' .
' L'action de l'armée belge, rapport du commandement, pp. 6 et 7.
- Livre gris, 49.
•^ Livre bleu, 155.
■* Livre bleu, 151.
^ Livre gris, 52.
* Second Livre gris, 26.
La concentration française s'arrêtant à Mézières et la défense du Nord de la France étant ainsi remise à rarmée anglaise, celle-ci se voyait ainsi retirer le pouvoir de prêter son aide sur la Meuse à l'armée belge, prépara son embarquement vers les ports français. Pour donner un semblant de satisfaction et avoir l'air de faire quelque chose, le Grand Quartier Général prescrivit au corps de cavalerie Sordet une randonnée sur la rive droite de la Meuse, alors que c'était sur la rive gauche que la Belgique appelait au secours.
Abandonné à ses seules forces et n'ayant pris d'ailleurs d'autre engagement que de défendre ses places fortes, le gouvernement belge dut estimer impossible de résister dans ces conditions sur la ligne de la Meuse, dont l'armée allemande attaquait la principale défense de Liège, et, préoccupé d'autre part de ne pas se laisser couper de sa base de communications d'Anvers, le commandement décida que ce serait en arrière de la Meuse, sur la faible rivière de la Gette, qu'il se préparerait à recevoir le choc des forces allemandes.
Première et déplorable conséquence de notre plan de concentration, la Meuse était abandonnée sans combat à l'armée allemande, qui pour s'en assurer n'avait plus qu'à faire tomber la place de Liège.
Le développement du plan allemand se heurtait à cette grosse difficulté de début, faire entrer le plus rapidement possible en Belgique l'aile droite, qui était l'aile marchante et extraordinairement marchante, — cette armée de von Kluck qui avait à accomplir pour retomber en France un mouvement en
arc de cercle à travers tout le nord de la Belgique, — et ce par le goulet de dix kilomètres d'entre Liège et la frontière hollandaise. Un déversoir si exigu risquait de compromettre toute la manœuvre, fondée sur la rapidité, que précisément cette armée von Kluck devait porter à son maximum. Coincée entre ce double mur, comment pouvait-elle faire ? forcer Liège ou passer par Maestricht en violant la neutralité hollandaise. Mais violer la neutralité de la Hollande, ce n'était pas seulement mettre contre soi une nouvelle armée, c'était encore rendre tout son danger à Anvers en l'ouvrant à la flotte anglaise.
Les frontières belges de ce côté sont un vrai défi au bon sens géographique. Non seulement les bouches de l'Escaut, dont la Belgique a le reste du cours, furent attribuées à la Hollande, mais aussi toute^a rive gauche de cette embouchure, en sorte qu'Anvers se voit dépouillé de toute valeur militaire navale puisqu'on n'y peut accéder que par les eaux hollandaises, et de ce fait cette incomparable base de débarquement était interdite à l'Angleterre. La violation par l'Allemagne du territoire hollandais la lui eût rendue ; avec ou sans l'appui de l'armée hollandaise, tout le nord de la Belgique fût devenu une menace terrible pour l'armée allemande, et surtout l'Allemagne se fût fermé les bouches du Rhin et eût vu frapper de paralysie sa principale artère commerciale.
Il fallait donc porter l'effort sur Liège. Une autre considération d'ailleurs y engageait: Liège est un nœud de chemins de fer de toute importance, le terminus de la ligne Luxembourg-Liège, la grande ligne de communication entre les théâtres d'opérations de
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Lorraine et de Belgique; le 2 août, l'armée allemande s'était déjà assuré Luxembourg, il lui fallait aussi Liège.
L'État-Major allemand s'y détermina d'autant plus facilement qu'il pouvait espérer prendre cette place par un simple coup de main. Le général Herment, exposant VÉtat des forteresses belges et sa répercussion sur la défense de notre frontière du Nord\ signalait, en 191 3, les lacunes et les difficultés de la défense de Liège, — cité industrielle de 175.000 habitants et dont le camp retranché en comptait plus de 3oo.ooo, avec de grosses agglomérations industrielles comme à Lille. La fortification de Brialmont était une bonne ossature, mais ses ouvrages auraient dû être remis au point et complétés pour que la place fût en état de résister non à un siège en règle, mais à un coup de surprise; en vue de la première éventualité il eût fallu un mois de travail et surtout une ligne de défense avancée pour préserver la ville d'un bombardement, les forts n'étant distants que de 9 kilomètres du centre de la place. La garnison ne comptait, en août 1914, que 3o.ooo hommes, au lieu de 48.000 qui eussent été nécessaires. Les Allemands l'assaillirent avec i3o.ooo hommes^. La défense était confiée au général Léman, une des plus émouvantes figures de cette guerre.
Le 4 août, au matin, deux divisions de cavalerie allemande franchirent la frontière belge et, évitant le feu des forts, poussèrent par le plateau de Hervé vers la Meuse, où elles trouvèrent à Visé le pont détruit et les passages gardés: c'était l'avant-garde
' Chapelet, Paris, 1913.
^ Van der Essen, l'Invasion allemande en Belgique, p. 86, Payot, 1917
d'une armée prélevée sur les corps d'armée d'Aix-la- Chapelle et du camp d'Eupen et que commandait le général von Emmich; dans l'après-midi, les têtes de colonnes arrivaient devant les forts à l'est de Liège. Le 5, au matin, un parlementaire demandait passage au général Léman, qui opposait un fier refus : l'attaque des forts de la rive droite Chaudfontaine-Fleron- Évegnée-Barclon commence. Après une forte préparation d'artillerie, l'infanterie s'avance à l'assaut, en formations serrées, au pas de parade : un feu terrible la fauche et une contre-attaque belge rejette le reste sur ses positions de départ, lui faisant 8oo prisonniers. Nouvelle attaque à la nuit, qui s'étend aux forts de Pontisse et de Boncelles, nouvelles contre-attaques belges ; sous le nombre la ligne de défense fléchit par endroits et menace de craquer, mais l'ennemi épuisé ne pousse pas son avantage. Le gouvernement belge décide de ramener ses troupes sur la rive gauche pour les rapprocher du gros de l'armée, qui se concentre sur la Cette; les forts de la rive droite ne joueront plus que comme forts d'arrêt.
Liège n'ayant pas d'enceinte fortifiée et l'ennemi s'avançant entre les intervalles des torts, le général Léman estime peu après qu'elle ne peut être défendue; sa garnison l'évacué et les Allemands en prennent possession le 7, à 8 heures du matin, le jour même où le gouvernement français décernait à la noble cité la croix de la Légion d'honneur. Jusqu'au 17 août, les forts de Liège opposèrent une énergique résistance; les Allemands firent venir leur plus puissante artillerie de siège. Le fort Loncin, où était le général Léman, sauta le i5 août, à 17 heures, ensevelissant sous ses ruines les huit dixièmes de sa gar-
nison. Léman put être dégagé et fait prisonnier : (( Je suis certain, — écrivait-il captif à son roi, — d'avoir soutenu l'honneur de nos armes; je n'ai rendu ni la forteresse, ni les forts ; en Allemagne mes pensées seront ce qu'elles ont toujours été, la Belgique et mon roi ; j'aurais voulu donner ma vie pour mieux servir, mais la mort n'a pas voulu de moi. » Le 1 7 août, tous les forts étaient aux mains des Allemands.
Liège avait tenu douze jours; les Allemands avouèrent à 42.700 le chiffre de leurs pertes, mais le passage de la Meuse était forcé et le prix, si élevé qu'il parût, ne l'était pas trop.
Le 9 août la ville de Liège en son pouvoir, le gouvernement allemand offrait à la Belgique une médiation : « La forteresse de Liège, disait-il, a été prise après une défense courageuse; l'Allemagne ne vient pas en ennemie de la Belgique; c'est à cause des mesures militaires de la France qu'elle a dû entrer en Belgique et occuper Liège comme point d'appui de ses opérations militaires ultérieures ; l'armée belge ayant, dans une résistance héroïque contre une grande supériorité, maintenu l'honneur de ses armes de la façon la plus brillante, le gouvernement allemand prie S. M. le roi et le gouverment belge d'éviter à la Belgique les horreurs ultérieures de la guerre»*. Dernière tentative pour neutraliser l'armée belge, esquiver la menace d'Anvers et rendre libre la voie vers la France ; le gouvernement belge la repoussa dédaigneusement. Hormis l'État-Major français, tout le monde voyait l'offensive allemande par le nord de la Belgique.
' Livre gris, 62.
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LE PLAN DÉFENSIF DU GÉNÉRAL SÉRÉ DE RIVIÈRES ET LE PLAN OFFENSIF DU GÉNÉRAL JOFFRE
Ainsi l'armée allemande avait forcé la Meuse, la résistance de Liège n'avait retardé sa marche que de quatre jours^ ; faute d'avoir secouru les Belges, nous perdions ce premier et plus fort obstacle naturel : faute lourde qui livrait la Belgique à l'invasion allemande; mais pourtant, quant à la France, faute réparable. 11 existait une seconde défense, artificielle celle-là, notre frontière militaire du Nord, la vieille frontière de fer de Vauban, la frontière d'eau et de boue de Séré de Rivières, la ligne fortifiée Lille- Maubeuge.
Le général de Rivières avait, on s'en souvient, fondé son plan défensif sur la violation de la Belgique par l'Allemagne et sa frontière militaire du Nord fut établie précisément en prévision de l'attaque allemande qui se produisit en ce mois d'août 1914. Mieux à même que personne de mesurer la solidité de l'obstacle qu'il avait dressé à l'Est, sachant que de ce côté l'accès de la France était en fait interdit à l'envahisseur germanique, le génial défenseur de
* Second Livre gris, 30.
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notre territoire comprenait que, contenu à l'est, le flot allemand refluerait au nord et s'y chercherait une issue.
Si le respect de la neutralité belge pouvait être considéré comme un point acquis en tout état de cause, — écrivait en l883 Tenot, sous l'inspiration du général de Rivières, — il n'y aurait assurément pas lieu de se préocuper de la défense éventuelle de la frontière du Nord... Mais c'est aujourd'hui une opinion courante dans les cercles militaires allemands qu'elle ne serait pas respectée dans l'éventualité d'un nouveau conflit. De très bons juges considèrent l'attaque par la Belgique comme désormais inséparable de tout plan rationnel d'ofi'ensive allemande. Les barrières de l'Est sont trop fortes pour êtres abordées de front, les Allemands savent qu'ils s'y briseraient et c'est pour tourner ce boulevard infranchissable qu'ils reprendront, sans souci de la neutralité belge, le chemin classique des invasions du nord dans le bassin de la Seine... La trouée de l'Oise oflre aux Allemands, avec la perspective d'avantages décisifs en cas de succès, plus de garanties de retraite sûre et de ralliement aisé en cas de revers. L'avantage de combattre hors du champ clos délimité par nos barrières fortifiées suffirait à justifier stratégiquement la marche des Allemands par Liège et Namur ^
C'était, en 1880, la conviction du vieil État-Major que, dans une guerre avec l'Allemagne, « les coups décisifs devant être portés par la grande armée laissée sur la ligne Liége-Namur-Laon, on peut tenir pour assuré que la concentration la plus formidable se fera sur la voie ferrée Cologne-Aix-la-Chapelle- Liége ».
* Tenot, La Frontière (1870-72), déjà cité.
Comme alors notre ligne de concentration se trouvait fort loin de la frontière, il parut impossible, avec Tarmée affaiblie comme elle était, de pouvoir briser de front une telle agression et de barrer directement la trouée de l'Oise; aussi le plan de Séré de Rivières était-il de manœuvrer l'ennemi.
Comme la trouée de Charmes, la trouée de l'Oise fut intentionnellement laissée libre, seul le fort d'Hirson, commandant le nœud de voies ferrées, devait imposer à l'ennemi un arrêt de vingt-quatre heures. Au nord, sur le flanc de l'envahisseur, une forte armée serait concentrée pour le pouvoir menacer dans ses lignes de communications, La région du Nord fut à cet effet organisée en vaste camp retranché ; et l'ennemi, à son entrée en France, se voyait obligé de diviser ses forces. S'engageant en effet dans la trouée de l'Oise, une armée allemande devait nécessairement se couvrir sur sa gauche dans la direction Condé-Valenciennes-Bouchain. Or Séré de Rivières avait, de Maubeuge à Lille, établi une barrière d'arrêt : entre ces deux places fortes une série de forts, — Le Ouesnoy, Curgies, Condé-sur-Escaut, Valenciennes, Douai, Raismes, Maulde, Flines, — maîtrisaient les diverses rivières qui coulaient en direction de la frontière et permettaient d'y tendre des inondations qui, avec le secours des forêts intermédiaires, rendaient impossible à l'assaillant toute avance dans cette région et fournissaient à l'armée de défense les sûretés voulues pour son action sur le flanc de l'envahisseur. Le secteur du Nord était ainsi rendu pratiquement infranchissable : que si l'armée d'invasion fût parvenue à surmonter de tels obstacles, — et en 1914
on put voir en Belgique l'efficacité défensive de l'inondation, — qu'elle eût pu repousser Farmée de défense sur Lille, elle se heurtait là au camp retranché dont il lui eût fallu faire le siège tout en continuant à observer Maubeuge et les débouchés de Valenciennes; et Lille prise, c'était Dunkerque, suprême réduit! Combien de semaines, de mois pour de telles opérations? Rien que du fait de cette organisation défensive du Nord, une armée d'invasion se voyait effroyablement réduite à son entrée en France.
Et alors un autre obstacle, une autre barrière surgissait devant sa marche sur Paris. L'arc convexe de collines qui, de la Seine à l'Oise, de Fontainebleau à la Fère, par Sézanne, Epernay, Reims et Laon, sépare la plaine de Champagne des riches plateaux de l'Ile-de-France, cette falaise de Champagne constitue le premier et le plus sûr retranchement de Paris : elle coupe toutes les voies se dirigeant sur la capitale et fait face aux principaux débouchés des armées d'invasion, — entre La Fère et Laon de la trouée de l'Oise, entre Laon et Reims de la trouée de Dun-Stenay. Cette incomparable position fut choisie comme seconde ligne de défense : comme à l'Est, le général de Rivières avait établi là une autre digue avec La Fère et Reims comme musoirs et onze forts intermédiaires tenant sous le canon toutes les voies de la Belgique sur Paris. Ce secteur La Fère-Laon-Reims constituait une immense place d'armes, un champ de bataille machiné d'avance, où une armée française en retraite pouvait se ressaisir victorieusement, faire front et rejeter l'envahisseur à la frontière.
Il faut donner un souvenir et un pleur à ce plan génial, qui avait, on le voit, été combiné en prévision de l'invasion de 1914. Il était clair, logique, pratique; il avait été conçu et élaboré par des hommes qui avaient encore toute vive la leçon de la défaite et le sens des possibilités, la mesure de nos forces; ils savaient, eux, que le tracé de sa frontière condamnait la France à la défensive. De quel prix avonsnous payé le mépris et l'abandon de ce programme tutélaire!
A partir de 1900 commença le sac en règle de ce plan défensif ; les fortifications furent classées comme monuments historiques, la frontière du Nord condamnée. En 1899, pourtant, un des meilleurs collaborateurs du général de Rivières, le général Beziat jetait ce cri prophétique : « Avec notre tendance persistante à réduire nos défenses du Nord, la violation de la neutralité belge n'est plus seulement rationnelle, elle devient fatale. » En 1910, dans le même temps que les Allemands appliquaient à leur frontière de Lorraine le système défensif de Séré de Rivières, les forts de notre seconde ligne de défense et ceux de la ligne même du Nord, — Laon, La Père, Condé-sur Aisne, Flines, Maulde, Curgies, Condé-sur- Escaut, Hirson, — étaient déclassés, avec l'assentiment sinon à la demande de notre Etat-Major. Pendant deux ans, Driant put tenir en échec le projet de déclassement de Lille, mais le 1^*^ août 1914, le jour même où l'Allemagne annonçait son dessein d'attaquer la France par la Belgique, le ministre de la Guerre réalisait d'un trait de plume le déclassement jusque-là refusé par le Parlement.
Le 3 août, où l'Allemagne déclarait sans motif la
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guerre à la France, cette région du Nord n'était même pas dans la zone des armées, et quand le général Percin vint prendre, à Lille, le commandement de la r' région, il apprit avec stupeur que la place était déclassée, sans garnison de sûreté et son gouverneur mis à la disposition: on avait oublié de l'informer.
En arrivant à Lille, le 3 août 1914, comme commandant de la i'^^ région, sans instruction aucune du gouvernement sur le rôle que cette place devait jouer dans la défense du territoire national, — rapporte-t-il, — j'ai trouvé la place dans une situation tout autre que celle où je l'avais vue, deux ans auparavant, quand le ministre de la guerre m'envoya prendre connaissance du plan de mobilisation. Personne ne m'avait prévenu des changements qui y étaient apportés. Les remparts étaient désarmés; les artilleurs qui devaient servir les pièces étaient supprimés; une partie des canons avaient été expédiés sur d'autres places; le gouverneur, qui avait été nommé par décret et n'aurait dû être relevé que par décret, avait été déplacé par simple décision ministérielle; la place était virtuellement déclassée \
Sous ses ordres, à Douai, se trouvait le général Herment, qui deux ans auparavant avait prophétisé l'attaque allemande par ce coin du Nord et qu'on n'avait pas voulu entendre : il était là, prêt à défendre par le canon cette frontière qu'il n'avait pu sauver par la plume. Sur cette frontière ouverte et abandonnée, l'atelier de Douai — l'un des principaux centres d'approvisionnement de Tarmée — fabriquait journellement 600 obus de 120 et 400.000 cartou-
* Général Percin, Lettre à un ami, du 25 décembre 1914. — Pourtant: le 17 juillet 1914, M. Vandame, député et rapporteur du projet de déclassement de Lille, pressentant le danger, adressait au général Pédoya, président de la Commission de l'armée, une lettre oh il signalait la menace qui montait sur le nord et demandait qu'on ne déclassât pas Lille. Cette lettre fut publiée par les divers journaux de Lille.
chesP Le ii août, le général Percin avouait au général Herment n'avoir encore aucune instruction pour mettre Lille en état de défense, qu'on y enlevait chaque jour des canons, des munitions, du matériel, et qu'il faisait étudier les mesures à prendre pour retarder la marche de l'ennemi, au moins par le fusil. Lille, malgré tout, pouvait rapidement être remise en état; en deux jours, le général Herment y put réussir.
A Hirson, la situation était incroyable. Le 14 août 1914, à 20 heures, les 9^ et 11^ compagnies du 23* territorial y débarquaient; il n'y avait dans la ville qu'un militaire, le gouverneur, mais pas de garnison. Le fort était une fort agréable maison de campagne, ombragée par de beaux arbres poussés sur les glacis; les terrains voisins, d'où l'on avait les plus belles vues, servaient de demeure à un Allemand qui y vivait paisiblement. Les ponts-levis du fort étaient rouilles, la tourelle à éclipse servait de grenier à foin; quelques canons, mais pas d'obus, aucun approvisionnement d'artillerie; naturellement pas la moindre mitrailleuse, ni tôles pour abris, ni fils de fer, ni chevaux, ni voitures. Le réarmement de ce tort essentiel, le seul gardien de la trouée de l'Oise, était confié à des territoriaux... et l'ennemi, le lendemain, essayait de forcer la Meuse à Dinant.
Dans cette région du Nord tout l'effort défensif,
Cet atelier de Douai avait un compte de gestion de 30 millions et occupait 2.000 ouvriers. Dans le plan de Séré de Rivières, il était protégé par les forts de Flines, de Maulde et de Condé, qui permettaient de tendre les inondations de la S carpe et de l'Escaut: tous les trois furent déclassés en 1912. Et sur la carte d'Etat-Major, mise en service au début de la guerre. Douai était portée avec une enceinte, alors que celle-ci était démolie depuis plus de vingt ans !
depuis la mobilisation, avait été concentré sur Maubeuge. Dans son rapport du i6 mars 1907 au ministre de la Guerre, le général Georges Lebon, commandant le 1^"^ corps d'armée, en même temps qu'il exposait toutes les chances d'une attaque allemande par le nord de la Belgique, demandait qu'on mît au plus vite Maubeuge en état de remplir dans les devoirs que sa position commandait \ A cette sage et prévoyante requête une fin de non-recevoir absolue avait été opposée. En 1910 pourtant un programme de réorganisation avait bien été arrêtée mais la moitié à peine en fut réalisée et vainement chaque année la commission de défense de Maubeuge en réclamait l'achèvement; en I9l3, le Conseil supérieur de la Guerre décidait que Maubeuge ne jouerait plus que comme point d'appui et le journal de mobilisation de la place prescrivait de ne commencer les travaux de défense que le huitième jour de la mobilisation^ .
Toutefois depuis la mobilisation un grand travail y
^ « Maubeuge, par sa situation offensive en territoire belge, écrivait le général G. Lebon, est une base d'opérations précieuse pour une armée française manœuvrant sur le flanc et les communications d'une armée allemande qui chercherait à pénétrer par l'entre Sambre-et-Meuse, sur les derrières de nos armées de l'Est. L'ennemi ne pourra donc pas la négliger. Maubeuge est-elle aménagée, outillée et ravitaillée comme doit l'être une place moderne pour soutenir un siège en règle ? Je ne le crois pas. Est-elle même actuellement en état de résister à une armée de campagne solidement composée et bien conduite, qui l'attaquerait avec ses seules ressources, canons de campagne, artillerie lourde d'armée? Je ne le crois pas non plus. J'estime qu'il est extrêmement urgent de doter Maubeuge au même titre que nos grandes places de l'Est, de tout ce qui lui manque ou de ce qu'elle a d'insuffisant: cuirassements, ouvrages intermédiaires, flanquements réciproques, matériel à tir courbe, magasins à poudre bétonnés, etc. Dans son état actuel elle risquerait de procurer à l'ennemi un succès : à ce point de vue elle serait plus nuisible qu'utile. »
* Commandant Paul Cassou. « Le siège de Maubeuge ». Revue de Paris, 15 juillet 1918.
avait été accompli, 5o emplacements de batteries, 400 canons, — dont 40 de i55, 100 de 120, etc. — y avaient été installés, parfaitement défilés aux vues, judicieusement placés, et qui devaient être approvisionnés, au moment de l'invertissement, de 3oo coups par pièce. L'organisation du tir était remarquablement faite et tout ce qui pouvait servir de couvert à l'assaillant avait été soigneusement repéré ou abattu ; de nombreuses tranchées avaient été préparées avec des réseaux de fils de fer ; 20 kilomètres de voie ferrée avaient été posés : bref on avait fait en 20 jours le travail qui aurait dû être fait en 20 ans. Mais le corps de place était du dix-huitième siècle et l'arsenal au point le plus éminent; à 4 ou 5 kilomètres, des forts détachés, bétonnés et pourvus de coupoles, lui faisaient une ceinture trop étroite. Maubeuge donnait donc une certaine impression de sécurité et ses défenseurs, sans exagérer sa valeur, la pouvaient d'autant mieux supposer capable d'une honorable résistance qu'une très forte défense lui avait été donnée, plus de 46.000 hommes, pour la plupart des réservistes et des territoriaux, solides pourtant et énergiques, mais avec des cadres fatigués, de vieux officiers sortis de leur retraite et qui eussent mieux fait d'y rester, car ils paralysaient les initiatives de leurs sous-ordres. Le gouverneur, général Fournier, avait été nommé en février 1914; il avait pour collaborateurs trois autres généraux, et pour officier d'ordonnance le député même de l'arrondissement, M. Pasqual,
Le plan de Séré de Rivières avait donc été établi en prévision d'une double attaque allemande par la
trouée de Charmes et par la trouée de TOise, mais dans la pensée que le gros effort allemand serait sur le Nord où l'ennemi chercherait la décision; estimant qu'une telle extension du front de défense nous interdisait toute offensive, même partielle, il avait mis les armées sur une défensive rigoureuse et disposées pour la contre-offensive. Mieux que nous notre ennemi apprécia le système et en reconnut la valeur. — « Les frontières de la France sont assez étendues pour que vous puissiez ne pas passer par la Belgique », déclarait au chancelier, le 3 août, le baron Beyens. — « Elles sont trop fortifiées! » lui fut-il répondu. Et devant l'ambassadeur d'Angleterre, le lendemain, le secrétaire d'État de Jagow commentait cette déclaration : « Il nous faut pénétrer en France par la voie la plus rapide et la plus facile de manière à prendre une bonne avance et frapper le plus tôt possible quelque coup décisif: si nous avions passé par la voie plus au sud, nous n'aurions pu, vu le petit nombre de chemins et la force des forteresses, espérer passer sans rencontrer une opposition formidable ». Ainsi, par le seul jeu à l'Est du plan de Séré de Rivières, avant la guerre déclarée, la France avait déjà imposé sa volonté à l'ennemi et l'avait obligé à se mettre pour l'attaquer dans la pire position politique : c'est avec grande raison que M. Hanotaux a écrit que l'Allemagne subissait la loi des mesures de précaution que nous avions prises là. Le plan allemand est l'hommage de l'ennemi à l'œuvre de Séré de Rivières, mais aussi la condamnation de cette stratégie follement offensive, qui aboutit à l'abolition Consulter la ^^ Cette œuvrc sur le point peut-être le plus critique, carte H. Le plan de concentration offensive du général
Joffre, — la directive n° l, — groupait, comme on Ta vu, sur la frontière de Belfort à Mézières, les quatre armées de Dubail, de Castelnau, de Ruffey, de Lanrezac, avec, en réserve et entre les deux ailes l'armée de Langle de Cary; à l'extrêine-gauche, sentinelle perdue, le groupe Valabrègue, trois divisions de réserve, en position retranchée, surveillant seul la trouée de l'Oise et la région du Nord. L'aile droite (r® et 2° armées) devait, quoi qu'il arrivât, prendre l'offensive en Alsace et en Lorraine; l'action de l'aile gauche était subordonnée à la violation de la neutralité de la Belgique par les Allemands et dans ce cas, la 5^ armée (Lanrezac) remontait à gauche sur le front Mézières-Mouzon, la 3^ (Ruft'ey) serrait un peu à droite, entre les deux prenait place la 4® (de Langle de Cary), et ces trois armées réunies devaient prendre l'offensive dans les deux Luxembourg. C'était alors l'offensive par les deux ailes: toutefois, l'offensive en Lorraine n'avait d'autre objet que d'obliger l'ennemi à nous opposer là le plus de forces possible, l'offensive par le Luxembourg belge devenait la principale et celle dont l'Etat-Major attendait la décision.
L'hypothèse d'un mouvement débordant ennemi par le nord de la Belgique avait été systématiquement écartée, tout au plus admettait-on l'éventualité d'un raid de cavalerie allemande sur la rive gauche de la Meuse, et cette conviction avait déterminé le placement de la 4^ armée en arrière du centre du dispositif, où elle était en position d'armée « d'exploitation de succès », pour le cas où l'action se ramasserait sur la frontière franco-allemande, ou de renfort d'aile gauche, au cas où la violation par les Allemands de la neutralité belge obligerait à étendre le front fran-
çais. Elle devait alors prendre place entre la 5" et la 3^ armées, en dérangeant l'une et l'autre, ce qui devait amener une appréciable perte de temps : n'eût-il pas été plus pratique et logique de la mettre en échelon derrière la gauche de la 5^ armée, ce qui, dans le cas d'une attaque allemande par la rive gauche de la Meuse, lui eût permis de prolonger l'aile gauche sans en bouleverser tous les éléments, et de serrer rapidement sur Maubeuge en associant son effort défensif au groupe Valabrègue?
Un plan de concentration est la pensée du commandement; il aiguille la guerre, on peut dire qu'il est toute la guerre, car ses conséquences répercuteront longuement sur les opérations : une erreur là risque de se prolonger jusqu'à la fin des hostilités. L'erreur fondamentale de la directive n" 1 apparaît avec évidence : elle concentrait toute l'armée sur la seule partie orientale de la frontière et, repoussant a priori l'éventualité d'une attaque ennemie par le Nord, le laissait sans défense. Une autre erreur, et non moins grave, était dans le mouvement initial qu'elle imposait à l'armée ; l'offensive générale, l'application des théories des jeunes novateurs du Centre des hautes études militaires, et du Règlement de 1913. Déjà, l'on a exposé les raisons de principe qui interdisaient à la France une offensive initiale : le tracé de notre frontière intentionnellement établi en l8l5 et en 1871 pour nous défendre tout déploiement offensif; l'état de nos alliances toutes défensives et la lenteur de la mobilisation russe; le souci de ne pas donner à l'Allemagne l'ombre d'un mauvais prétexte à nous attaquer, au point le plus perfide de notre frontière, en passant par la Belgique; la com-
paraison des effectifs opposés; notre régime politique intérieur non seulement pacifique, mais pacifiste, et le sens inévitable de la guerre qui nous serait imposée. Il ne reste maintenant qu'à y joindre, pour le cas actuel, les raisons de fait.
Le but de l'offensive, c'est la prise immédiate de l'initiative; son moyen, la supériorité des effectifs, de l'armement et l'avance de la mobilisation, — nous n'avions ni l'un ni l'autre. Il faut être prêt le premier pour pouvoir attaquer le preinier, sinon la concentration doit être défensive; c'était une règle de la vieille stratégie napoléonienne et l'expression du bon sens qu' « avant de songer à attaquer, il faut être prêt à se défendre » : on doit se décider non pas après, mais d'après l'ennemi. Le premier devoir, , le devoir élémentaire d'un état-major, sa raison d'être, c'est précisément d'être assez renseigné sur la concentration ennemie pour pouvoir reconnaître si on est prêt le premier et, selon ce qu'il apprendra, le général en chef donnera à son action une forme offensive ou défensive : assurément c'est l'une des plus graves résolutions et la plus lourde responsabilité, mais c'est pour prendre l'une et l'autre qu'on a un général en chef. L'offensive généralisée et a priori est beaucoup plus facile et moins laborieuse : c'est la solution paresseuse de ce redoutable problème initial de la guerre ; c'est une solution administrative, non militaire, car alors, pour conduire une guerre ainsi mise en formules et sans avoir à tenir compte des réalités, point ne serait besoin d'un Napoléon, « M. Lebureau » suffirait.
Or notre concentration, on l'a vu, était offensive a priori. En 191 3, le commandement avait décidé
40C LE DRAME DE CHARLEIiOI
qu'au jour J de l'an A, dans une guerre contre l'Allemagne et celle-ci violant la neutralité belge, l'armée française attaquerait sur tout le front du Rhin à Mézières, le inouvement commençant par la droite et se poursuivant par le centre et la gauche. On n'avait négligé qu'une chose : se préoccuper de ce que ferait l'adversaire, et s'aviser, ce qui ne demandait pas pourtant une extraordinaire perspicacité, de la puissance formidable des canons et des mitrailleuses, du tir indirect systématisé, en un mot de la défensive.
Or ce jour J (3 août) de l'an A (1914), on aurait dû savoir que l'Allemagne avait l'avance, que sa mobilisation se faisait depuis un mois, sinon plus, et que conséquemment elle ne pouvait pas ne pas avoir l'initiative : l'ennemi lui-même annonçait son attaque par le Nord; le gouvernement le savait et comment n'imposa-t-il pas ses vues à l'Etat-Major? Connaissant la directive n°l, n'avait-il pas le devoir d'en prescrire le changement et de mettre d'autorité les armées sur la défensive? Ce faisant, il n'eût fait que rappeler l'armée à son rôle primordial.
Peut-être discutera-t-on longtemps, et déjà on le tente, si cette directive n° 1 fut louable ou condamnable et si le haut commandement eut raison de porter l'effort offensif de l'armée à l'Est où l'armée allemande se calait sur la défensive, et de laisser libre le Nord où l'ennemi avait monté son attaque; le juge du débat c'est le bon sens, qui comme première pièce du procès mettra la définition du rôle de l'armée et de l'armée d'une démocratie et d'une république.
L'Académie française, oracle de la sagesse passée.
donne dans son dictionnaire cette définition de l'armée : « toutes les troupes qu'un Etat lève et entretient pour sa sûreté. » La fonction de l'armée, il le faut affirmer avec force, est d'abord de défendre le territoire, tout le territoire, d'assurer son intégrité, de préserver chaque point de la frontière nationale de l'insulte de l'ennemi; sa mission c'est la défense nationale. Déjà l'on voit avancer ce paradoxe irritant et redoutable que la protection du territoire n'est pas le but unique, ni même principal de la guerre, que ce but est l'anéantissement de la force ennemie. C'est l'application à la guerre de l'esprit de Kriegspiel : le territoire ne compte pas, la manœuvre seule vaut. Cette idée fausse n'a que trop infecté avant la guerre l'esprit de notre commandement, nous lui devons les malheurs qu'on sait. C'est par elle qu'on refusa si longtemps la fortification de Nancy; qu'on assignait, dès 1890, Orléans comine le point de recul commode pour une manœuvre contre l'armée allemande, Paris étant tenu comme négligeable ; c'est cette théorie qui faillit trouver son application dans cette fin tragique d'août 1914 oii la retraite de l'armée était prescrite sur la Seine quand Gallieni... pourquoi pas la Bidassoa?
Cette conception manœuvrière de la guerre s'expliquerait à la rigueur pour un pays immense et inerte comme la Russie, mais pour notre petite terre de France c'est plus qu'une erreur : si l'armée y est l'expression de la puissance et la concentration de la force du pays, cette force-là n'est pas indépendante et ne vit pas sur soi ; c'est le pays, tout le pays qui l'alimente et la soutient, et, abandonnant délibérément et sans contrainte le territoire pour manœu-
vrer plus aisément, l'armée ferait songer à l'animal extraordinaire décrit par Flaubert, et qui se mangeait les pattes sans s'en apercevoir.
On est confus d'avoir à porter un tel secours au sens commun; mais, depuis un siècle, le Français a tellement perdu l'habitude de réfléchir et de penser par lui-même, et depuis le début de cette guerre on a, systématiquement, avec les meilleures intentions, si fort faussé l'esprit public qu'il n'est que temps de préparer la réaction du bon sens. De cette fausse idée-là, quels périls mortels ne sont pas sortis ! Cette frontière du Nord, qu'on ne voulut et qu'on ne put défendre à temps, cette région de Briey qu'on abandonna spontanément, c'étaient la ruche industrielle de la France, qui fournissait à l'armée ses armes, son vêtement, son aliment; V ennemi ne trouva que là, de son propre aveu, le moyen de prolonger la guerre.
La directive n° l, ainsi fondée sur la non-défense de ces régions essentielles, risquait d'amener, en cas d'échec, l'anéantissement économique du pays : c'était l'aboutissement inéluctable de l'idée préconçue d'initiative offensive, dans l'état de notre frontière de 1871 ; on jouait le sort de la France sur cette seule carte.
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