LES POSITIONS DES ARMÉES ALLEMANDES ET LA 5® ARMÉE LE GÉNÉRAL LANREZAC
Napoléon, bien qu'il fût ou peut-être parce qu'il était Napoléon, ne rejetait point le conseil; il le recherchait inême, s'entourant de tous les renseignements, provoquant toutes les objections à ce point que son entourage le jugeait timoré et d'un formalisme excessif: « Il était d'une si grande circonspection, témoigne Cambacérès, qu'on avait peine à le déterminer à signer des arrêtés de pure exécution sans les avoir soumis au Conseil d'Etat. » Ses chefs, qui ne le valaient pas, n'étaient pas tous des respectueux; ils avaient une assez grande liberté de langage et en usaient; lui ne se froissait pas du ton ni de la forme et ne retenait que l'indication et l'intention. Le vrai chef écoute les observations, les juge et sait en tenir compte ; il considérera la franchise comme la meilleure marque de déférence et que le vrai respect est intérieur. Il saura prendre et garder la responsabilité de ses actes, s'il s'est trompé le reconnaître à temps et ne pas persévérer dans son erreur, et ce serait lui faire la pire injure que de le supposer capable ou de cacher une faute ou de rejeter sur les exécutants l'insuccès d'un ordre impossible.
Dans notre armée contemporaine, on eut surtout le respect de la fonction, le culte de la hiérarchie, ce qui est différent. La hiérarchie ne se fondant pas toujours sur le mérite, ceux qui étaient les plus dignes d'être chefs prirent le pli de s'incliner sans une observation devant le jugement de ceux qui les commandaient sans parfois les valoir, parce que leurs supérieurs ; il en résulta autour de ces chefs comme un barrage contre la vérité; on ne laissait passer que ce qui pouvait être agréable, certains états-majors devinrent des cercles de courtisans et l'on constata trop souvent chez le militaire un fléchissement regrettable du caractère.
A toutes ses chances le maréchalJoftre joignit celle d'avoir près de lui, comme ses collaborateurs les plus immédiats, les meilleurs, Gallieni, Castelnau, Dubail, Ruffey, Lanrezac pour n'en citer que parmi ses premiers commandants d'armée: quel plus magnifique conseil! jamais Napoléon n'en eut un pareil.
Gallieni d'abord: il avait la survivance et la lettre de commandement lui donnant l'investiture en cas de malheur^; ce coadjuteur incomparable, dont le coup d'œil et la décision sauvèrent la France et l'armée, de quelle utilité dut-il être dans ces quinze premiers jours d'août où se dessinait l'attaque allemande? se trouvait-il au Grand Quartier Général, fut-il consulté et écouté? Castelnau, dont la guerre fit éclater le génie, qui sut voir à Nancy et à Verdun, qui prépara la mobilisation et la concentration, reconnut-il à temps, devant la manœuvre ennemie et la menace chaque jour grandissante sur le Nord,
* La f^eviie Prytanéenne, septembre 1917. Remise du buste du général Gallieni au Prytanée militaire : allocution de M. Robert.
le péril de cette offensive généralisée ? Ruffey, grand raisonneur et grand imaginatif, n'entrevit-il pas, en ces jours tragiques, le plan ennemi et la surprise montée ? Dubail, à qui était assignée une tâche quasi surhumaine et qui la réussit, représenta-il les impossibilités de la mission confiée à son armée, garder le Rhin en même temps que conquérir l'Alsace ? Dès maintenant il est acquis qu'un, au moins, vit, à la première minute, le mouvement des Allemands par la rive gauche de la Meuse et le signala : Lanrezac.
La 5^ armée, extrême aile gauche française, était en l'air, sans appui et, par position, la plus exposée et la seule exposée à un mouvement débordant de l'ennemi ; c'était le point le plus scabreux de toute la ligne. C'est donc principalement sur cette armée que doit porter l'attention, puisque c'est elle qui fut à Charleroi et y reçut le gros choc ennemi. Le sort de la France reposait vraiment sur elle, son anéantissement eût été le désastre, sa dure et glorieuse retraite fut l'égal d'une victoire, car sans elle le rétablissement de la Marne eût été impossible. Son chef était le mieux placé pour voir venir le péril, il ne pouvait pas ne pas comprendre la témérité du plan de concentration ; il osa parler.
Tous ceux qui connaissent le général Lanrezac louent « son incomparable intelligence militaire et la magnifique honnêteté de son caractère ». C'était plus qu'un chef, un grand chef, certains disaient même le chef; ces quelques lignes du portrait qu'en donne M. Hanotaux corroborent ce jugement: « Grand, vigoureux, la tête puissante, le visage pâle, l'œil droit et limpide, le verbe haut, toute sa per-
sonne est un mélange frappant d'intelligence, de force et d'impétuosité: il y a dans cette nature vraiment militaire quelque chose de prompt et d'impulsif qui annonce les décisions rapides et comme inspirées..., mais la réflexion, l'expérience, l'autorité résultant d'une carrière où l'étude et l'enseignement ont tenu une grande part tempéreront ce qu'il peut y avoir d'un peu nerveux dans ces détentes soudaines; rarement un homme aborda mieux préparé la tâche difficile qui lui était confiée » ^
L'éminent historien ajoute que « la vie militaire du général Lanrezac n'était pas seulement une carrière, que c'était aussi une doctrine ». Lanrezac, en efî^et, était avant la guerre et fut, pendant le trop court moment que dura son commandement, îe tenant de la vieille stratégie, de la méthode rationnelle , il était des rares qui ne condamnaient pas systématiquement la défensive, qui l'admettaient même et lui reconnaissaient une valeur pratique. 11 professa à l'Ecole de guerre ces doctrines, devenues plus qu'audacieuses, il n'avait même pas craint d'écrire : « La devise: Attaquer V ennemi partout où on le rencontre (il trouva même une formule plus leste et gauloise qui est restée dans la troupe) est des plus dangereuses; si chaque commandant de corps subordonné a le droit de bourrer, tête baissée, sur le premier adversaire à sa portée, le coinmandant en chef est impuissant à exercer la moindre action directrice ». Et, le seul peut-être, il ne rejetait pas les manœuvres en retraite : « Elles constituent, affirmait-il, le seul procédé, le seul expédient si l'on veut, qui permette à un
^ Histoire illustrée de la guerre de 1914, V. 244.
corps engagé dans une situation difficile d'en sortir sans trop de risques ». M. Hanotaux déclare que « cette doctrine, puisée aux meilleures sources, était en opposition avec certaines idées qui s'étaient répandues dans l'armée ». Le général Lanrezac était, en effet, la critique incarnée et extraordinairement vivante mais pas toujours très respectueuse de la doctrine à la mode, du dogme de l'offensive à outrance. Aux manœuvres qu'il dirigea de 1910 à 1913, il ne s'était pas gêné pour censurer vertement le « bourrage », qui avait alors la faveur et l'avancement. Ce fier soldat n'avait pas peur d'avoir raison ; il secouait les idoles et au besoin bousculait les pontifes, sans se soucier des conséquences : au surplus, vivant près du troupier, l'aimant, en étant aimé, il prenait allègrement son parti de cette disgrâce et gardait ses idées avec sa belle humeur.
Au mois de mai 1914, le général Lanrezac, appelé au Conseil supérieur de la guerre, recevait la lettre de service l'investissant, pour le temps de guerre, du commandement de la 5*" armée en remplacement du général Gallieni, appelé, lui, à doubler le général en chef.^ Quand, en juin 1914, Lanrezac eut pris connaissance du dossier de mobilisation de la S*" armée, il en reconnut sur-le-champ l'erreur. Sa gauche découverte à la merci d'un mouvement débordant parles
' Dans les premiers mois de 1914, le général Gallieni avait élaboré et mis en discussion, au Cours de perfectionnement de l'Ecole de Guerre, — surnommé l'École des élèves-maréchaux, — un Kriegfspiel sur le rôle de la 5» armée en prévision d'une attaque allemande par la rive gauche de la Meuse, et dans lequel pour pousser à fond le problème, lui, Gallieni, avait pris le commandement de l'armée allemande. On avait abouti aux conclusions suivantes : porter à 9 corps d'armée les effectifs de la 5^ armée, — renforcer la fortification de Maubeuge, — maintenir le reste de l'armée sur la défensive de Belfort à Givet.
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deux rives de la Meuse, comment la remonter à temps; et n'était-il pas plus simple de mettre la 4*^ armée en échelon sur la gauche au lieu de la placer au centre ? la prudence ne commandait-elle pas, dans une aussi scabreuse position, une manœuvre à deux périodes, défensive pour attendre l'ennemi, contre-offensive suivant les possibilités?
Ne connaissant pas cette région ardennaise, où il n'avait jamais commandé, le général Lanrezac ne voulut pas s'en remettre à sa seule impression, il fit étudier le dispositif par son Etat-Major, l'avis fut unanime. La pensée de l'état-major du général en chef était, en cas de violation de la neutralité belge par les Allemands, de demander la décision à une offensive redoublée dans l'Ardenne belge sans se préoccuper de l'aile droite de l'ennemi, car plus celui-ci y porterait de forces, plus, pensait-on, il affaiblirait son centre et faciliterait notre percée. Pour croire cela, il fallait n'y être pas allé voir. On a déjà signalé^ les difficultés d'accès de cette région, l'obstacle quasi insurmontable qu'elle oppose à toute incursion française et par contre son avantage pour l'assaillant germanique qui, sous le couvert d'impénétrables forêts, peut se glisser jusqu'à la frontière française: c'était connu de tous les stratégistes depuis un et deux siècles. Aussi les impossibilités de la manœuvre assignée à la 5*^ armée apparurentelles vite à ses futurs exécutants. Le pays oti elle aura à opérer, du confluent de la Semoy à Arlon, est un vrai coupe-gorge ; supposer qu'on y pourra « bourrer » est un non-sens; tout au plus peut-on
^ Livre II, chapitre 2, « la Frontière de 1815 et la guerre de 1914. »
escompter un demi-succès, mais pas ce succès prompt et décisif qui dissocie l'ennemi et le contraint à une retraite prolongée : d'autre part, les Allemands sont prudents et solides ; s'ils se mettent sur la défensive ou s'ils font seulement un emploi méthodique du combat en retraite, leur aile droite aura tout le temps de donner à sa manœuvre enveloppante un développement qui nous obligera à lâcher prise.
Il ne suffît pas de reconnaître Terreur d'un chef, le devoir de l'exécutant est d'oser la lui signaler à temps : le général Lanrezaceut ce courage. L'horizon se chargeait de nuages, la menace de guerre grossissait ; le 29 juillet il remettait au général Joffre un rapport pour exposer les impossibilités de la tâche assignée à son armée i: si, disait-il, les Allemands arrivent avant nous à la sortie nord des bois de la Semoy, nous ne passerons pas; si la voie est libre, nous ne pourrons pas venir promptement à bout des forces adverses, ni brider à temps un mouvement débordant très probable par la rive gauche de la Meuse; — et il demandait une modification du groupement des armées pour porter la 4® armée en échelon en arrière et à gauche de la ligne générale de concentration.
Aux premiers jours de la mobilisation, TAllemagne ayant affirmé ses intentions sur la Belgique, le général Joffre prescrivit les dispositions prévues pour le cas de violation par l'ennemi de la neutralité; c'était
* Dans une Note secrète sur la conduite de la guerre, sans noms d'auteur ni d'imprimeur — mais où l'on devine quelqu'un qui sait et qui a vu — il est dit (p. 31) que ce rapport du général Lanrezac est conservé dans les archives de l'armée.
carte J.
la mise à exécution, sans changement, de la seconde hypothèse de la directive n*' l.
ConsiJter la La 1*^*^ armée, sous le commandement du général Dubail, avec les 7% 8% l3% 14'^ et 21^= corps, la l'^'' division de réserve, se concentrait vers Épinal, la droite sur Belfort. La 2« armée, dont le général de Castelnau allait prendre le commandement, avait son point de concentration vers Nancy, sa gauche près de Toul, elle comprenait les 9% l5^ l6% 18^ et 20^ corps, un corps de cavalerie, 3 divisions et une brigade de réserve. La 3'^ armée se composait des 4% 5^ et 6^ corps, d'une division de cavalerie et de 3 divisions de réserve; rassemblée aux environs de Verdun, elle était sous les ordres du général Ruffey. La concentration de la 5*^ armée se faisait en arrière de la Meuse, entre Verdun et Mézières, avec le général Lanrezac, qui disposait des i", 2% 5% 10^ et 11*^ corps, du corps de cavalerie Sordet à 3 divisions, d'une autre division de cavalerie et de 2 divisions de réserve : c'était la plus forte armée. La 4* armée est sous les ordres du général de Langle de Cary ; 12* et 17^ corps, le corps colonial et une division de cavalerie concentrés en seconde ligne dans région Sainte-Menehould — Commercy. A l'extrême-gauche, sans liaison avec le reste de l'armée, dans la région Hirson-Vervins, les 5l% 53^ et 60'' divisions de réserve, sous le commandement du général Valabrègue, se mettent en position retranchée pour surveiller la trouée de l'Oise. Là s'arrête la zone des armées; on a vu que tout le Nord forme la i*^* région dont le général Percin a le commandement et qui relève directement du ministre de la Guerre.
En même temps, le commandant de la 5^ armée reçoit l'ordre, ses débarquements terminés, de faire
serrer son armée sur la gauche, sur le front Mouzon- Mézières, pour donner place à la 4® armée, qui s'intercalera entre la 3^ et la 3^. Les profanes se demandent les raisons de ce branle-bas et s'il n'eût pas été plus logique de mettre du coup les 5*^ et 4^ armées à leur place définitive: le déménagement de cette partie du front amena un retard de trois ou quatre jours.
Il faut observer aussi, que, dans ce dispositif, les deux ailes étaient indépendantes ; entre elles se trouvait toute la région de Briey sans défense, en sorte qu'il n'y avait pas une armée et un front, mais deux groupes d'armées. Le dispositif de l'aile gauche française répondait donc à une marche de la droite allemande par Bastogne sur Mézières, il ne laissait à l'armée française d'autre moyen de se rétablir, au cas d'une offensive puissante par la rive gauche de la Meuse, que l'abandon d'une partie considérable, — et la plus riche, — du territoire. Le plan était d'attaquer sur tout le front, du Rhin à Mézières, le mouvement commençant par la droite et se prolongeant par le centre et par la gauche ^
L'Etat-Major, soit qu'il calculât à 25 corps les forces allemandes, soit qu'il sous-estimât la valeur combattante des divisions d'Brsafz, tenait pour impossible un mouvement débordant de l'ennemi par la rive gauche de la Meuse : ils nous feraient la partie trop belle, disait-on au Grand Quartier Général, dégarnissant ainsi leur centre pour lancer leurs troupes dans une marche aussi risquée et nous permettant d'y foncer, de couper leur aile
* Revue de Paris, 15 septembre 1917 : « Précisions sur la bataille de la Marne », par Z. Z. Z.
droite, de la rejeter vers le nord, tandis que notre propre aile droite, pénétrant en territoire annexé entre Metz et Strasbourg, retiendrait dans ces régions les troupes qu'ils y ont rassemblées ^
Mais TEtat-Major allemand, au lieu de 25 corps, en amena 34...
Et voici comme étaient disposées ces armées allemandes.
Consulter la -i i • * i t •
carte M. Devant notre aile droite, en Alsace et en Lorraine,
les VIP etVP armées, sous le général von Heeringenele kronprinz de Bavière : la première de 1 60.000 hommes comprenait 3 corps d'armée et un de réserve et se tenait dans la région des Vosges et du Donon ; la seconde, de 200.000 hommes, concentrée au sud de Sarrebruck, était à 3 corps actifs et un de réserve. Ces deux armées avaient ordre d'attendre sur les fortes positions d'entre Strasbourg et Metz l'offensive escomptée de l'adversaire ; elles avaient soigneusement machiné et disposé les champs de bataille où assurément elles savaient que nous les attaquerions. La garde de la Haute-Alsace avait été abandonnée à des Landzvehr et à des Landsturnt,
Devant notre aile gauche, le centre allemand, relié à l'aile gauche par la place de Metz, était ainsi établi : la V^ armée, 200.000 hommes, 3 corps actifs, 2 de réserve, sous le commandement du kronprinz d'Allemagne, avait été concentrée vers Trêves et visait Longwy et la trouée de Stenay; la IV^ armée, avec le duc de Wurtemberg, 200.000 hommes, 3 corps actifs et 3 de réserve, devait, de la région de Pronsfeld- Gerolstein-Bitbing où elle avait été rassemblée, tra-
^ Hanotaux, livre cité, IV, p. 26. — V, 65.
verser le Luxembourg belge et marcher sur la Semoy à travers la forêt des Ardennes.
Ce secteur des Ardennes et du Luxembourg était le centre du dispositif allemand quand notre Etat- Major y voyait son aile droite et n'attendait que de là le mouvement débordant. Or, — et ce fut l'une des surprises, car il y en eut au moins deux, — àl'insu de notre haut commandement, le grand Etat-Major de Berlin avait dissimulé son aile droite où il avait mis le principal de sa force. Cette aile droite faisait avec le centre un angle quasi droit, dont la charnière était à Namur et la branche supérieure sur la Meuse jusqu'à Liège et la frontière hollandaise, et cette branche devait, pivotant sur Namur, accomplir un mouvement circulaire par le nord de la Belgique pour venir se mettre sur la Sambre et par delà à l'alignement du centre allemand et, sans attendre, poursuivre par le nord de la France, vide de troupes, l'enveloppement de notre aile gauche. Cette aile droite allemande était constituée par les IV et I" armées, de 260.000 hommes chacune, sous le commandement des généraux von Bulow et von Kluck; la IP armée, de 6 corps avec la Garde et sa réserve, 2 corps actifs, 2 de réserve, concentrée à Eupen et à Elsenborn, devait, après avoir pris Liège, passer la Meuse à Huy, investir Namur et forcer les passages de la Sambre à Charleroi; la F^ armée, de 7 corps, avait été concentrée à Aixla-Chapelle, elle devait déclencher son mouvement, seulement à la dernière heure, et par une marche prodigieuse, passant par Bruxelles, se rabattre par le sud-ouest pour réaliser l'enveloppement de la gauche française.
Mais alors, prévoyant que, cette première surprise découverte, le commandement français, féru d'offensive, essaierait vraisemblablement d'enfoncer le centre allemand, le grand État-Major de Berlin, bien que la nature des lieux fît très solides les positions de la IV^ armée destinée à recevoir le choc et rendît plus que problématique la réussite de la manœuvre française, avait, à tout événement et prévoyant le pire, concentré en arrière de cette IV® armée une III® armée, jusqu'au dernier moment dissimulée dans les camps de l'Eifel; cette armée-là, de 120.000 hommes, 3 corps actifs^ et un de réserve, était commandée par le général von Hausen.
C'était la seconde surprise. Il serait fort intéressant de connaître les directives de cette IIP armée : étaitce une réserve du centre, pour le cas où l'aile gauche française parviendrait à ébranler ou à enfoncer ce centre? n'était-ce pas plutôt la gauche de l'aile droite allemande, qui devait franchir la Meuse sans coup férir entre Namur et Fumay lorsque les II® et F® armées dépasseraient la ligne Namur-Bruxelles, et la remontée de notre 5*^ armée sur la Sambre ne déconcerta-t-elle pas le mouvement et ne dérangea-t-elle pas le plan allemand? Von Hausen, surpris, ne vit-il pas la position de cette 5® armée, sans liaison suffisante avec nos armées d'offensive en Luxembourg, et qu'il pouvait tenter de l'envelopper sur sa droite pendant que la II® et la T® armées l'envelopperaient sur sa gauche?
En résumé, sur 1.400.000 hommes mis par le commandement allemand contre nous, 36o.ooo seulement.
* Deux en^réalité, car un des corps actifs fut, au dernier moment, retiré et renvoyé sur le front russe.
8 corps, — le quart, — étaient en Lorraine et en Alsace, oij nous avions, nous, mis la moitié de nos forces, 1 3 corps. Dans la région des Ardennes,i3 corps étaien: opposés aux l3 corps français et avaient pour eux l'avantage de la position. L'aile droite allemande, l3 corps, n'avait devant elle que la petite armée belge. Au point de vue tactique, du côté allemand, l'offensive par la seule aile droite, le centre et l'aile gauche calés sur la défensive; du côté français, point de centre et l'offensive générale de l'une et l'autre aile. Jusqu'au dernier moment, l'Etat-Major français agit comme s'il ignorait la présence de ces trois armées ennemies ; comment une aussi terrible méprise futelle possible?
\é^\»*\t*\*^\*f\é^\ir\*f\éf\tr\*r\*f\»r-^f\*^\é^>t^\»f\é*\**-sé*\é*^é*\éf\*^\éf\é*^'^»r'%*f\*f\é*'\éf
la surprise manifestee :
l'offensive quand même et partout
Pourtant l'offensive allemande s'annonçait de plus en plus clairement par le nord de la Belgique : l'attaque de Liège signifiait que la manœuvre débordante prendrait une grande extension, et des renseignements circonstanciés arrivaient. On a vu que, le 5 août, pour répondre à la demande de renforts du gouvernement belge, notre Etat-Major avait envoyé le corps de cavalerie Sordet dans la région Paîiseul-Neufchâteau et le Luxembourg; ce raid, qui fut peut-être plus qu'une erreur et démolit inutilement trois de nos meilleures divisions, eut au moins ce résultat de fournir immédiatement à notre haut commandement des renseignements précieux sur le mouvement ennemi. Dès le 6 \ en effet, ce service de sûreté improvisé apprenait que i3 corps allemands formés en deux
^ Dans son article cité plus haut sur le « siège de Maubeuge », le commandant Cassou avance que, dès le 3 août 1914, le général Foumier, gouverneur de Maubeuge, aurait transmis au ministre de la Guerre et au Grand Quartier Général une information de son service de renseignements que la cavalerie allemande avait fait son apparition à Huy, couvrant la marche de 5 à 6 corps et que dans ces conditions Maubeuge serait hors d'état de pouvoir résister. Le général Foumier fut considéré comme un aflFolé et immédiatement relevé ne son commandement, mais sa disgrâce fut levée le lendemain, à la suite d'une enquête du général Pau.
armées étaient destinés à opérer à l'ouest de la Meuse en partant d'Aix-la-Chapelle, et qu'indépendamment de cette masse, une dizaine d'autres corps, partant de la région de Saint-With, se préparaient à marcher à l'est de ce fleuve; peu à peu on reconnaissait trois ou quatre de ces corps groupés en une armée et franchissant la ligne frontière Ourthe-Houffalize ^ .
Le général Lanrezac voyait ainsi sa gauche de plus en plus découverte au moment où se précisait le mouvement débordant : le 7 août, le commandant de la 5^ armée faisait remettre par son chef d'état-major au Grand Quartier Général un rapport circonstancié où il exposait sa crainte que les Allemands ne missent par ce débordement sa gauche en péril; il fut répondu au porteur : « Comment, le général Lanrezac revient encore sur sa crainte d'être débordé à gauche ! Une telle éventualité n'est pas à redouter; au surplus, si elle se produisait, ce serait tant mieux »-.
Et l'ordre fut donné de commencer l'offensive en Haute-Alsace.
Cette offensive sur Mulhouse fut une affaire sentimentale plus que stratégique. Une opération sur le haut Rhin se liait nécessairement à une offensive
^ Le général Palat ajoute : « C'était un renseigneçient d'intérêt capital il prouvait, en effet, que la violation du territoire belge n'avait pas uni quenient pour but de pénétrer dans notre territoire par l'intervalle entre la Moselle et la Meuse... Franchir la Meuse avec une masse de l3 corps indiquait un mouvement de beaucoup plus large envergure, c'està-dire d'entrer en France par la trouée de l'Oise et peut-être à l'ouest; or notre concentration initiale était orientée vers le nord-est. » Général Palat, « la Cavalerie française en Belgique » (août 1914), dans la Revue (ler-15 mars 1918).
2 Hanotaux, livre cité, V, 246 : « Dès le début le général Lanrezac signale avec insistance le danger d'un mouvement tournant par la basse Belgique, mais le commandement entend garder sa conception générale d'une poussée contre le centre ennemi ».
entre Metz et Strasbourg; il est nécessaire, pour avancer en Lorraine, de ne laisser aucune troupe sur la rive gauche de Baie à Strasbourg et, pour cela, de rejeter au delà du Rhin les forces allemandes afin d'empêcher leur retour offensif sur Strasbourg; surveiller la rive gauche est plus pratique à cet effet que de barrer les passages des Vosges. Cette garde du Rhin était une garantie de sécurité pour notre aile droite, et, par surcroît, elle nous eût permis de garantir, en cas de succès, l'indépendance économique de la Suisse, qui reçoit par le Rhin tout son charbon de la Sarre. Mais, le 7 août, on confia cette délicate opération, qui exigeait de grosses forces, au seul 7^ corps et à la 8^ division de cavalerie, détachés de l'armée Dubail. Une pensée politique dominait et, avant la guerre, on ne l'avait que trop laissée voir: l'apparition des troupes françaises en Alsace et en Lorraine soulèverait les populations ; ce serait pour l'Allemagne un échec moral d'une extrême gravité; les Etats du Sud prêteraient peut-être une oreille attentive aux suggestions que la France pourrait leur faire.
Cela, on l'avait dit, redit, écrit, publié. Les Allemands avaient compris : ils s'attendaient à ce couplà et y étaient préparés. Dans la nuit du 29 au 3o juillet, les femmes des officiers allemandt^^ de la garnison partaientdeMulhouseavecleurs enfants; le3l au soir, après la proclamation du Kriegsgefahrzustand, toute la cavalerie quitta la ville, et aussitôt des propos de certains de ces officiers étaient colportés dans les cercles mulhousiens : « Dans huit ou dix jours, avaient-ils dit, les Français seront à Mulhouse; ils n'y resteront pas deux jours, car ils seront rejetés ou pris
par une contre-offensive énergique ; ce ne sera, d'ailleurs, qu'une action secondaire, surtout destinée à donner à notre armée, un excellent moral ; l'action importante sera dans le nord w^
Le programme s'accomplit exactement. Le 7, au matin, les troupes françaises passaient la frontière en présentant les armes à l'Alsace retrouvée, l'enthousiasme était sans égal ; villes, villages étaient pris comme par enchantement, les Allemands se retiraient en désordre : Saint-Amarin, Thann, Altkirch, Dannemarie, Soppe-le-Bas, Burnhaupt, Aspach virent entrer les Français. Après un simulacre de résistance, l'ennemi abandonnait Mulhouse, et nos troupes y pénétraient, à 18 heures, en colonnes par quatre, les fusils décorés de fleurs aux trois couleurs; défilé de deux heures, revue sur la grande place, salut au drapeau. En même temps cette proclamation du général Joffre était affichée : « Enfants de l'Alsace ! « Après quarante - quatre ans d'une douloureuse « attente, les soldats français foulent à nouveau le sol « de votre noble pays ; ils sont les premiers ouvriers « de la revanche, pour eux quelle émotion et quelle « fierté ! Pour parfaire cette œuvre,[ils ont fait le sacri- « fice de leur vie. La nation française unanime les « pousse, et dans les plis de leur drapeau sont inscrits (( les noms magnifiques du droit et de la liberté ! »
' Ces propos furent, je crois, aussitôt rapportés au consul de France à Bâle. Je tiens le fait d'un témoin direct; mon informateur le commente ainsi : « Si l'on rapproche de la discrétion exemplaire des femmes d'officiers allemands cette di\'ulgation du plan général par leurs maris, on se demande si elle ne fut pas faite par ordre. Etait-ce pour empêcher les Alsaciens ayant des sentiments français de faire à nos soldats une réception enthousiaste sous la menace de représailles sévères au retour, et pour les engager à prendre devant les Français une attitude extrêmement réservée et à leur faire croire que le cœur de l'Alsace était perdu? »
Noble rhétorique qui nous tira à tous des larmes, mais qui ne marquait que trop le caractère de Topéraration ; pendant cetempsl'ennemiprenaitLiégeets'apprêtait à passer la Meuse. LecommuniquéduS août mit la France en délire: « Une brigade française attaquant une brigade allemande retranchée l'a mise en déroute, le mot de « déroute » est le seul qui convienne ; devant notre charge à la baïonnette, les Allemands se sont enfuis à toutes jambes, le mordant de nos troupes a été prodigieux; toute l'Alsace, soulevée contre les Allemands, va aggraver les difficultés d« la situation ».
Tandis que, dans Mulhouse reprise, les Français campaient gaiement à la belle étoile, sans avoir assez regardé les immigrés et les espions dont la ville était infestée, l'Etat-Major allemand, renseigné sur l'insignifiance des forces françaises, faisait descendre de Huningue, de la forêt de la Harth, de Strasbourg, deux corps d'armée pour couper à Cernay les Français de leur base et les rejeter en Suisse. Ce plan ne réussit pas, mais, accablées sous le nombre, les troupes françaises durent se replier. Le 9 au matin, Mulhouse était attaquée; le soir, l'ordre était donné de lever rapidement le camp avant que les Allemands fussent dans la ville : alors, des fenêtres des maisons, une fusillade partit sur les troupes en retraite, les espions et les immigrés étaient armés, et des représailles féroces furent réservées aux Mulhousiens qui avaient trop bien accueilli les Français.
C'est ainsi que l'offensive sur Mulhouse s'acheva en équipée. Le général malheureux fut relevé de son commandement qui passa au général Pau pour reprendre l'aff^aire sur de plus sérieuses bases. Nonobs-
tant, le 12 août, le Grand Quartier Général confirmait à la l"^* et à la 2^ armées l'ordre de commencer malgré tout leur offensive, la l'* armée devant rejeter sur le Rhin et vers Strasbourg les forces allemandes opérant dans les Vosges et en Haute-Alsace pour, ensuite, attaquer Sarrebourg; la 2^ armée, tout en couvrant Nancy, ayant à se porter à l'est pour se redresser après vers le nord et attaquer parallèlement à la V^ armée sur le front Dieuze-Château-Salins, dans la direction générale de Sarrebruck, avec une flanc-garde face à Metz.
L'orage pourtant montait de plus en plus sur le nord. La cavalerie Sordet envoyait les plus sérieuses indications : ainsi, le 9, un escadron du 5* chasseurs faisait prisonnier le fils d'un colonel de la Garde, qui déclarait que « 23 corps allemands étaient dirigés sur la Belgique, dont l3, venant d'Aix-la-Chapelle, marchaient sur Liège et l'ouest de la Meuse pour former deux armées; le reste, venant de la région Stavelot- Elsenborn, opérerait à l'est du fleuve ».* Le Luxembourg belge se remplissait de troupes allemandes.
De tout cela le général Lanrezac avait forcément les échos : il voyait ainsi le fait confirmer ses prévisions ; son appréhension et sa douleur poignante s'augmentaient, son irritation aussi devant un tel parti-pris. Il avait l'ordre de prendre, avec son armée, dans la région Neufchâteau-Paliseul, une offensive dont chaque jour lui faisait apparaître plus clairement l'imprudence; il voyait le danger qui
* Le général Palat, qui note le fait dans l'article déjà cité, ajoute que ce renseignement fut aussitôt téléphoné de Rochefort au Grand Quartier Général.
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menaçait son flanc gauche découvert; la Meuse n'était même pas gardée entre Givet et Namur! C'était le premier danger à parer; l'autre devoir était d'essayer de faire abandonner ce projet d'offensive plus que téméraire, de remonter l'armée vers le nord, de l'y mettre sur une solide défensive. Mais comment, avec les dispositions du Grand Quartier Général, oser conseiller un tel plan ! n'était-ce pas courir le risque de se voir taxé de pusillanimité? Pourtant, le 12 août, Lanrezac obtenait du général en chef l'autorisation de faire garder la Meuse entre Givet et Namur : vraisemblablement sa pensée était d'assurer ainsi sa liaison avec l'armée belge ; mais, pour faire passer la demande, il dit que le l^' corps, à qui il assignait cette mission, pourrait toujours participer à l'offensive sur Neufchâteau et, tout en flanquant à gauche le gros de l'armée, remplir au besoin le rôle d'avant-garde au cas d'une remontée victorieuse vers le nord \ Ce subterfuge enleva l'autorisation : le 1^*^ corps fut mis en route le l3 : il était temps, comme on le va voir.
L'ennemi devenait très actif et se renforçait dans cette région des Ardennes où devait porter l'offensive de la 5^ armée. Lanrezac voyait l'urgence, chaque heure rendue plus pressante, d'allonger au nord notre dispositif pour faire face à la manœuvre débordante par la rive gauche de la Meuse qui était manifeste. Après rapports sur rapports, dont il n'était pas tenu compte, le [14 il se décide à aborder directement le général en chef et se rend au Grand Quartier à
^ Hanotaux, livre cité, VI, 78 : « Le général Lanrezac, inquiet de ce qui se passe dans le nord, insiste, le 12 août, pour se porter plus au nord et même jusqu'à Maubeuge ; on le retient encore sur la Meuse. »
Vitry-le-François, où il arrive à 14 heures. Reçu aussitôt par le général Joffre, qui a près de lui le major général et le premier aide-major, il redit, avec sa netteté coutumière, sa crainte que les Allemands ne prennent l'offensive en grandes forces par la rive gauche de la Meuse, au moment où la 5*" armée se portera sur le front Neufchâteau-Paliseul; le pays où opérera l'armée est tellement difficile qu'un succès marqué et prompt ne peut être envisagé et l'ennemi aura tout le temps de réaliser son mouvement débordant. Le général Joffre et ses deux collaborateurs répondent comme un seul homme : « Nous avons le sentiment que les Allemands n'ont rien de prêt par là ». Lanrezac se retire la mort dans l'âme.
A peine est-il parti que la 3^ division de cavalerie, en reconnaissance sur Libramont, signale des colonnes ennemies allant de Marche et du nord-est dans la direction de Dinant et paraissant constituer l'avantgarde d'une armée opérant à l'est de la Meuse ^ Lanrezac aussitôt télégraphie au générai Joffre que sa conscience lui fait un devoir de lui dire qu'il n'y a pas une minute à perdre pour remonter le gros de la 5^ armée vers la Sambre ; on lui répond, le i5, à 8 heures, qu'il peut le faire, mais en restant en mesure d'exécuter promptement et au premier signal l'offensive sur Neufchâteau.
Ce même jour, l5 août, à l5 heures, les avantgardes de la III^ armée de von Hausen essayaient d'enlever Dinant et de maîtriser la Meuse en aval de Givet, où par chance notre l®*" corps était arrivé à temps : faute incompréhensible du commandement
* Général Palat, article cité.
allemand, qui abattit trop vite son jeu, croyant sans doute son adversaire renseigné et qui, par ce coup seulement, lui ouvrit les yeux. Les événements donnaient, hélas ! trop vite raison au général Lanrezac. Le Grand Quartier ne put pas ne pas voir: le l5, à 19 heures, le général Lanrezac recevait du général Joftre l'ordre, qu'il réclamait depuis huit jours, de remonter le gros de la 5^ armée sur la Sambre; mais, hélas î il était trop tard.
Cette décision du général Joffre fut instantanée, elle eût pu être bonne s'il avait totalement renversé le mouvement de sa manœuvre et substitué à son offensive généralisée et préconçue l'expectative défensive et, le cas échéant, la contre-ofi^ensive. Les événements, à n'en pas douter, commandaient cette tactique : l'offensive sur un front aussi allongé devenait une impossibilité, l'essentiel était de bien reconnaître les moyens de l'ennemi et d'y proportionner notre effort.
Rien, en somme, n'arrivait comme notre Etat-Major l'avait prévu et rien n'arrivait de ce qu'il avait prévu : c'était la surprise sur toute la ligne, le désarroi intellectuel, la « pagaie ». On avait monté une offensive de Belfort à Mézières et c'est l'ennemi qui s'apprêtait à en déclencher une de Mézières à Lille; on escomptait 25 corps, il nous en tombait dessus 34. Force était d'allonger, beaucoup trop tard, hélas ! notre front de 100 kilomètres, car telle est la distance approximative de Mézières à la Basse-Sambre. L'offensive générale avait été primitivement limitée à la frontière francoallemande, de Belfort à Longwy, ce qui était déjà scabreux; avec les mêmes éléments, elle avait ensuite été étendue jusqu'à Mézières en direction de la région
effroyable des Ardennes, pour le cas où les Allemands prendraient l'initiative de violer la neutralité belge, ce qui était plus que téméraire ; toutes choses demeurées les mêmes, — avec l'année anglaise qui commençait seulement ses débarquements, avec l'armée belge incapable de tenir seule le coup et condamnée à la retraite, — comment oser l'appliquer à un front étiré jusqu'à Mons, et comment la même méthode de combat, admissible, et encore! pour un front de l5o kilomètres, pouvait-elle convenir à un front de 3oo? Le colonel de Grandmaison, pourtant, avait affirmé et le Règlement de 191 3 promulgué qu' « un front normal de bataille offensive doit être calculé sur le pied de 6 à 8 kilomètres de terrain utile par corps d'armée engagé «S soit, à 25 corps, 180 à 200 kilomètres: « au-dessus de cette limite, affirmait le Règlement de 191 3, la direction d'ensemble du combat devient difficile, les attaques insuffisamment alimentées manquent de vigueur et les divisions risquent vite d'être réduites à l'impuissance. »
L'offensive, a écrit le général Cherfils, entraîne des avantages moraux et des facilités de manœuvre incontestables, mais encore faut-il posséder les moyens de la conduire et avoir en mains un instrument suffisamment trempé pour faire une attaque immédiate. Les Allemands avaient cet instrument de bataille, nous ne l'avions pas; ils possédaient une armée presque uniquement forgée avec les troupes actives et où l'alliage des corps de réserve était de qualité relativement excellente. Nous n'avions, pour presque la moitié de leurs effectifs, que des unités composées de
1 Colonel de Grandmaison, Deux conférences faites en 1911 aux officiers d'État-Major de l'armée, p. 37.
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réservistes avec, derrière elles, des divisions de réserve dont rinstruction avait été sacrifiée. Notre grand commandement aurait dû penser qu'on ne se bat pas du jour au lendemain avec des hommes qui débarquent d'un train, que l'entraînement physique leur manque autant que la cohésion morale à forger entre des soldats et des gradés qui s'ignorent. Le commandement aurait dû réfléchir sur l'inaptitude de nos armées à être un instrument d'offensive immédiate; il eût été plus raisonnable de nous résigner, a priori et pour un temps, à prendre une posture de défense stratégique \
Cet étirement invraisemblable avait cette autre conséquence, qui ne put échapper au commandement, Consulter la de rompre la cohésion et l'unité du front. Déjà la noncarte M. défense et l'abandon de Briey avaient créé une solution de continuité redoutable entre nos deux ailes ; à la place de notre centre manquant, l'armée allemande, sous la protection de Metz, s'enfonçait comme un coin. Nous avions déjà, en fait, deux armées ; la remontée sur la Sambre, dans un dessein offensif, de la 5^ armée, créait une nouvelle solution de continuité entre cette armée et le groupe des 3® et 4*" armées^ et cette solution de continuité n'était autre que la Meuse de Mézières à Namur, l'orifice de la trouée de l'Oise, le point le plus vulnérable de la frontière : ces 5o kilomètres allaient être laissés à la garde d'une division de réserve ! A l'armée allemande, dont l'unité de front était absolue, nous opposions trois groupes d'armées sans liaison : « Toute l'armée française, — ajustement fait remarquer le général Malleterre^ — est en ligne du Donon à la Sambre, mais elle est
' « Esquisse de la Victoire de la Marne », dans les Etudes, 5 juin 1917. ■^ Un peu de lumière sur les batailles d' août- septembre 1914, Tallandier, Paris.
divisée en trois tronçons par le terrain sur lequel elle opère. » A une pareille offensive sur un pareil front fatalement il fallait donner des objectifs au-dessus des possibilités et prescrire des opérations qui ne pouvaient réussir.
Quelle fut donc la pensée du commandement ? Le mouvement débordant, signalé dès la première heure par le général Lanrezac, s'est précisé et éclate aux yeux; la surprise est claire, l'initiative irrémédiablement perdue. Napoléon, ayant vu son erreur, se serait gardé d'insister; organe impersonnel et irresponsable, notre État-Major se refuse à renoncer au bénéfice pourtant perdu de l'initiative par l'offensive, il joue sur la chance, et s'entête à foncer à corps perdu sur le demi-cercle que présente l'armée allemande pour la percer et la couper.
Une fois les précautions prises pour s'opposer de face au mouvement tournant de von Klucket de Bulow, n'était-il pas sage, — demande M. Hanotaux, — et même habile de profiter de l'imprudence apparente du commandement allemand paraissant lancer ses troupes dans cette marche risquée sans assurer son flanc? N'était- il pas possible, puisqu'on occupait en forces la frontière du Luxembourg belge et du duché, de piquer droit au nord, de déchirer le rideau de troupes cachées sous les ombrages des Ardennes et, en marchant soit sur Liège, soit sur Namur, de surprendre les armées allemandes en pleine course et de les couper de leur base d'opérations, Aix-la-Chapelle, tandis que les armées françaises de l'est fixeraient les autres armées allemandes en Lorraine et les empêcheraient de marcher au secours des armées de l'ouest et de la Meuse ^ ?
C'eût été concevable, en effet, si on en avait eu le moyen; mais le bourgeois ne peut bâtir comme le
Hanotaux, iivre cité, IV, 26. — Y, 246.
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grand seigneur, et cette offensive sur le Luxembourg, déjà scabreuse avec trois armées, était-elle soutenable avec deux? Les Allemands avaient deviné ce projet, ils avaient machiné en conséquence leur front du Luxembourg et derrière la IV'' armée, qui s'y tenait sur la défensive, la IIP armée de von Hausen se trouvait pour parer à toute surprise. Une telle poussée dans cette région impossible et avec de telles forces, c'était l'offensive pour l'offensive, un vrai gaspillage moral.
L'offensive de l'aile droite, prescrite le 22 août par le Grand Quartier Général, était brisée le 20 devant Morhange et Castelnau dans l'après-midi prescrivait sagement le repli. A la même heure, le Grand Quartier général déclenchait, malgré tout, l'offensive en Luxembourg et ordonnait également l'offensive à la 5^ armée, qui était en l'air sur la Sambre, face à deux armées ennemies et avec une troisième prête à la prendre à revers. « Stratégie incohérente et affolée ! » n'a pas craint d'écrire le général Cherfils.
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