‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 28 sur 44 · L OFFENSIVE INITIALE : VIEUX JEU ET NOUVEAU JEU · texte numérisé non relu

L OFFENSIVE INITIALE : VIEUX JEU ET NOUVEAU JEU

LE drame militaire de Charleroi fut en trois actes du 12 au 23 août 1914 : l'offensive de Lorraine et d'Alsace (12-20 août) — l'offensive des Ardennes (21-22 août) — la bataille d'entre Meuse et Escaut (22-23 août). Les deux premiers ne sont ici envisagés qu'en fonction du dernier.

Que le lecteur n'attende donc pas le détail de ces combats multipliés, confus, tragiques, mais seulement leur ligne générale et la raison de leurs échecs successifs. Recherche plus que difficile dans l'état actuel de la documentation et où des erreurs sont inévitables : député, j'ai demandé, le il avril 1917, au ministre de la Guerre l'autorisation de consulter les rapports relatifs aux événements qui se produisirent à Lille en août-octobre 1914, aux opérations d'Alsace de 1914 et à la reddition de Maubeuge; le 2 mai 1917,

le ministre me faisait savoir « qu'une décision prise par l'un de ses prédécesseurs, le 28 avril I9i5, interdisait la communication des archives de la campagne en cours, ces pièces étant d'une nature très confidentielle et leur communication pouvant présenter des inconvénients tant que la guerre ne sera pas terminée ». Plus heureux que la Représentation nationale, M. Hanotaux,réminent historiographe de cette guerre, a pu se documenter et suppléer à la défaillance de notre agence habituelle d'information, la presse. Certains s'en sont formalisés, il convient plutôt de s'en féliciter puisqu'ainsi l'on a connu des faits sans précédents et que, pendant trois ans, on avait pu dissimuler à l'opinion. M. Hanotaux, ce faisant, a rendu un service inestimable, car il a donné une base de discussion et permis à la critique historique de s'exercer dès maintenant. Pour cette partie de mon travail, le livre de M. Hanotaux est la source principale de ma documentation; elle m'a paru suffisante; aussi bien, hélas! les résultats sont-ils là.

Après l'exposé de la tragique erreur dont procéda Charleroi, il semble presque superflu de relater le détail des opérations militaires et qu'il n'y ait qu'à enregistrer l'échec total, malgré l'héroïsme sans égal de ses exécutants, d'un plan humainement impossible. Rien n'arriva comme l'avait prévu notre haut commandement, rien n'arriva de ce qu'il avait prévu : il y eut surprise sur toute la ligne et, chose grave, surprise non seulement stratégique mais intellectuelle, le renversement d'une doctrine de guerre. Après la magnifique résipiscence de la Marne, on peut sans inconvénient avouer que jamais on ne se

trompa aussi complètement. L'erreur fut absolue et, ce qui stupéfie, volontaire, car jamais attaque ne fut plus prévue, plus annoncée, plus prophétisée que celle qui se produisit en août 1914; les stratégistes de la vieille école non seulement l'avaient prédite pendant quarante ans, mais nous avaient donné les moyens d'y parer; on bafoua leurs idées et on abolit leur œuvre.

Et je ne puis celer mon admiration émue pour cette vieille armée, pour ces consciencieux et modestes soldats qui avaient vu la défaite et en avaient compris la leçon : comme ils connaissaient dans leurs moindres détails le territoire, les secrets de la frontière et les éternelles voies d'invasion! comme ils avaient reconnu et aménagé tous les avantages de la défense! quelle science de la géographie militaire et quel bon sens ! On connaît le plan incomparable qui mettra le nom de Séré de Rivières à côté et peutêtre au-dessus de celui de Vauban; on entend encore le cri d'alarme jeté parle général Maitrot; on se souvient aussi du coup d'état stratégique du général Georges Lebon en 1906 et des avertissements prophétiques du général Herment, signalant dès 1912 toutes les étapes de l'invasion allemande parle Nord. Dans le même temps, un autre stratégiste de cette vieille école dénonçait l'impossibilité d'une offensive de début hors de nos frontières et, comme les autres, n'était pas entendu : le lieutenant-colonel Grouard*.

Avant 1870, Grouard se préoccupa de mathéma-

* Lieutenant-colonel Grouard, La guerre éventueUe, Chapelot, 1913. — L'œuvre stratégique du lieutenant-colonel Grouard, qui est considérable et mérite d'être considérée, a été résumée par M. G. de Bourcet dans un livre, l'Art de la guerre et le colonel Grouard, Nouvelle librairie nationale, 1915.

tique et de balistique, il présenta même à la Sorbonne une thèse de doctorat es sciences sur la dérivation des projectiles rayés, qui fut écartée comme d'un sujet trop spécial, mais dont les faits, dans la suite, vérifièrent les positions. La guerre, qu'il fit, amena chez lui un changement de vie intellectuelle, un élargissement d'horizon; laissant l'abstrait pour le concret, il se consacra exclusivement à la stratégie et à la tactique, fondées sur l'histoire militaire mais aussi sur la connaissance de la frontière et de ses possibilités. Sa clairvoyance, la lucidité et la solidité de son jugement impressionnèrent de bons esprits comme le duc d'Aumale, les généraux Février, Billot, de Miribel.

Ce dernier voulut attacher le commandant Grouard à rÉtat-Major général, ce qui souleva une tempête, car il n'était pas breveté! Miribel, qui était le chef et non le servant de son état-major, passa outre ; il affecta Grouard, pour la mobilisation, au Grand Quartier Général et lui confia l'examen critique des divers plans de campagne contre l'Allemagne : Grouard en élabora un, fondé sur la défensive stratégique, au moment même où la réaction offensive emportait l'armée. On devine les oppositions sourdes qui surgirent: pas breveté, défensive, et avec cela une histoire sur la campagne de la Loire dont la critique atteignait des hommes politiques du régime! II était barré et il détint le record de la lenteur au point de vue de l'avancement; en 1897, ce collaborateur de confiance de Miribel, l'artisan du plan de campagne contre l'Allemagne, prenait sa retraite comme lieutenant-colonel, directeur d'artillerie à Bastia; il n'était même pas officier de la Légion d'honneur!

« Il vaut mieux n'être rien, sachant et pouvant beaucoup, — déclarait fièrement Grouard à ses élèves, — que d'être appelé à jouer un grand rôle lorsqu'on en est incapable : dans un cas, on passe inaperçu lorsqu'on aurait pu briller; dans l'autre, on lègue son nom à la postérité, mais en y attachant la honte d'avoir conduit son pays auxabîmes; comment hésiter entre ces deux destinées? Soyons à la fois patriotes et philosophes ! » Amère modestie, mais dont il serait terrible de faire une loi : fermer les chemins à de telles valeurs est plus qu'une injustice, un désordre.

En 1911, puis en I9i3, quand s'accentuèrent les probabilités d'une guerre avec l'Allemagne, le lieutenant-colonel Grouard signala nettement, dans le journal La République française, les dangers d'une offensive de début et spécialement d'une attaque en Lorraine par la trouée de Morhange et il affirmait avec force que les conditions de notre frontière nous faisaient un devoir de la défensive stratégique. Vox claniantis in deserto! Écoutons-la après l'événement.

Il est admis, disait-il, que la meilleure manière de conduire une grande guerre, c'est de prendre résolument l'oflensive en territoire ennemi pour forcer l'adversaire à subordonner ses mouvements aux nôtres, mais il faut pour cela être prêt le premier, être notablement le plus fort, avoir une ligne d'opérations facile à suivre; or nous n'aurons rien de tout cela.

... Dans le cas à peu près irréalisable où nous serions prêts les premiers, nous ne pourrions envahir le pays ennemi qu'en suivant des lignes d'opérations remplies d'obstacles. Une armée qui part de Verdun n'est propre qu'à la riposte et non pas à l'invasion du territoire ennemi. Il n'y a non

plus rien de bon à attendre d'une armée qui partirait de Belfort, soit pour descendre l'Alsace, soit pour franchir le Rhin. J/ n'y a donc qu'une manière de fyrendre l'offensive, c'est de déboucher de la Meurthe, c'est-à-dire de Nancy et Lunéville, pour marcher sur la Seille, puis sur la Sarre. Or il est clair que nous n'avons aucune chance en nous engageant, au début des hostilités, dans une pareille voie; la ligne de la Seille présente des positions très fortes même sans l'appui de la fortification permanente. Les Allemands n'auraient pas besoin de la totalité de leurs forces pour la défendre; nous ne pourrions essayer de les tourner ni d'un côté ni de l'autre sans courir de grands dangers, en raison des renforts que nos adversaires pourraient amener de Metz, de Strasbourg et par les nombreuses voies ferrées de l'arrière. Cette ligne d'opérations est celle que nous devrions suivre plus tard, après que nous aurions obtenu n'importe où une victoire décisive affirmant notre supériorité; mais si nous nous y engagions au début des hostilités, nous verrions nos efforts se briser dès les premiers jours devant la résistance des Allemands. Il faut donc renoncer absolument à cette offensive à l'ouverture des hostilités et cependant c'est la seule à laquelle on puisse songer... 11 faut donc seulement nous préparer à repousser l'invasion de notre territoire. L offensive initiale ne peut nous conduire qu'à la défaite"^.

Donc ne pas jouer son va-tout en recherchant tout de suite une action décisive, laisser à l'adversaire l'initiative des premiers mouvements, prendre son parti de la défensive stratégique, se préparer à riposter par une énergique contre-attaque sur un point bien choisi et, en conséquence, rechercher où pourra se produire l'offensive allemande.

Une offensive des Allemands est conditionnée avant tout par le tracé de notre frontière militaire; pendant trente ans on n'a vu que les Vosges ; puis on a admis

^ Guerre éventuelle, p. 69-73.

qu'ils prononceraient en même temps leur offensive vers la Meuse, en empruntant plus ou moins le territoire belge; enfin, certains aujourd'hui supposent qu'ils ne se contenteront pas de s'avancer entre la Moselle et la Meuse pour atteindre celle-ci vers Stenay et Sedan, mais qu'en outre une armée de droite passera la Meuse aux environs de Maëstricht pour la remonter par la rive gauche jusqu'à Namur et pénétrer en France par la Sambre.

Grouard acceptait cette hypothèse que le théâtre des opérations décisives serait notre frontière du Nord et que l'offensive allemande se ferait par la rive gauche de la Meuse :

Toute cette région est un pays ouvert et facilement praticable aux armées, la Belgique est un pays riche où les Allemands trouveraient d'abondantes ressources. Pour toutes ces raisons, ils pourraient songer à s'avancer par la rive gauche de la Meuse de manière à tourner notre première ligne de défense. Il est vrai que si, en arrivant sur la frontière française, ils perdaient une bataille, ils auraient à exécuter une retraite longue et difficile... Mais ils ne doutent de rien et il est bien possible que, se croyant sûrs de la victoire, ils songeront moins à la sécurité de leurs communications qu'aux moyens de livrer bataille dans des conditions avantageuses^ en cherchant tout l'espace suffisant pour déployer leurs forces et réaliser l'enveloppement de l'aile gauche française. On peut être certain, d'ailleurs, que l'armée qui traverserait la Belgique par la rive gauche de la Meuse ne serait pas abandonnée à elle-même; une autre armée marcherait en même temps par la rive droite en cherchant à combiner ses opérations avec la première^.

1 Le colonel Grouard ne prévoyait pourtant ce mouvement qu'en direction de la trouée de l'Oise : « 11 est rationnel de supposer, écrivaitil, que l'armée de droite aura pour but de pénétrer en France par la trouée de Chimay. Il nous paraît invraisemblable qu'une fois arrivée

Dans cette éventualité, quelles dispositions prendre et où porter la riposte? Avant tout, se bien convaincre et plus que jamais que « l'offensive initiale ne peut nous conduire qu'à la défaite, c'est l'idée fondamentale sur laquelle doivent reposer tous nos préparatifs ». Un autre principe non moins formel pour la conduite des opérations : « ne riposter à fond que sur une des attaques allemandes en refusant l'autre ou les deux autres, et ne laisser là devant eux que des forces inférieures pour les contenir ou les retarder, de manière à accumuler le plus de forces possibles sur la zone où l'on sera décidé à prononcer une riposte énergique ».

Comment alors choisir cette zone de riposte? Cela ne peut se décider a priori, mais d'après les circonstances et les renseignements sur les mouvements de l'ennemi. Mais que l'ennemi attaque par les Vosges et les Ardennes, ou par les Vosges, les Ardennes et la trouée de Chimay, il faut exclure délibérément une riposte par la Lorraine :

Une contre-offensive entre Metz et les Vosges non seulement n'aurait aucune chance de succès, mais serait des

à Charleroi, elle continue son mouvement par la rive pfauche de la Sambre. Quelque présomption que l'on suppose à nos adversaires, il n'est pas admissible qu'ils laissent une armée dans une direction aussi excentrique... D'ailleurs le but étant de déborder notre ligne de défense du Nord-Est, les Allemands n'ont pas besoin d'aller si loin pour y réussir. S'ils étaient victorieux aux environs d'Hirson, non seulement les côtes de Meuse, mais l'Argonne seraient tournées et nous serions obligés d'abandonner peu à peu notre première ligne de défense dans toute son étendue... » Le colonel Grouard prévoyait donc que « l'année de droite allemande marchant par la rive gauche de la Meuse passerait la Sambre aux environs de Charleroi pour se diriger vers les sources de l'Oise » : c'eût été sans doute la manœuvre rationnelle et sage, mais elle ne tenait pas compte du goût allemand pour le démesuré, pour le « kolossal », et aussi de l'invite que leur faisait la non- défense de Lille. Seul, je crois, le général Herment avait prédit le développement de ce mouvement jusqu'à l'Escaut

plus dangereuses. De tous côtés les Allemands pourraient y amener rapidement des renforts de Metz, de Strasbourg et par toutes les voies ferrées de l'arrière. Si nous commencions à progresser jusqu'à la Sarre, vers Sarreguemines ou Sarrebruck, nous serions pris dans une véritable souricière et complètement cernés... Si les Allemands prennent une offensive résolue par les Ardennes, tant que nous ne les aurons pas chassés de la rive gauche de la Moselle, au moins jusqu'à Trêves, l'offensive par la rive droite ne peut conduire qu'à une catastrophe.

Si l'on y obtenait des avantages, on devrait se contenter de rejeter l'ennemi sur la Seille et se garder de continuer jusqu'à la Sarre à la poursuite d'un objectif géographique sans importance. Quand même on arriverait à Sarreguemines, ce serait un coup d'épée dans le vide, parce que la base d'opérations des armées allemandes en Belgique ne serait pas sur le Rhin à Strasbourg, mais sur la Moselle de Metz à Cologne, ou sur le Rhin de Coblentz à Cologne. Nos progrès entre Metz et les Vosges ne compenseraient pas les inconvénients d'une retraite sur l'Argonne septentrionale et sur l'Oise, sans compter que l'armée allemande du centre pourrait revenir sur la Moselle et mettre la nôtre dans une situation critique en débouchant sur son flanc gauche par Metz et Thionville.

Le choix dès lors n'est plus qu'entre les Ardennes et les deux rives de la Meuse; le lieutenant-colonel Grouard excluait les Ardennes, et, comme zone de riposte, choisissait le coin de notre frontière de Maubeuge à Hirson :

Si une armée française réunie aux environs de Montmédy pouvait attaquer et battre l'armée allemande de la rive droite avant son arrivée à Namur, toute tentative d'invasion serait immédiatement arrêtée... mais il est peu probable que nous ayons les moyens de réaliser une pareille riposte. Les Allemands ayant l'initiative des premières opérations, il est certain que nous ne serions pas en mesure de les prévenir à hauteur de Namur : au lieu d'avoir à com-

battre l'une des armées allemandes avant sa jonction avec l'autre, nous les aurions toutes deux ensemble sur les bras. Il serait préférable de livrer la bataille tout près de la frontière, de manière à pouvoir utiliser nos voies ferrées jusqu'au dernier moment... De nombreuses forces pourraient être concentrées en quelques jours aux environs d'Hirson, sous la couverture du i" corps, réuni préalablement entre Sambre et Meuse. On aurait rapidement une armée de gauche à opposer à l'aile droite des Allemands pendant qu'une autre armée réunie vers Montmédy retarderait l'armée allemande arrivant par l'Eifel.

Aussi, dans l'incertitude sur le théâtre des opérations principales, qui appartient à l'initiative de l'ennemi, ne faut-il pas arrêter à l'avance et ne varietur la concentration de nos forces, mais « prendre, à proximité de la frontière, un dispositif d'attente et effectuer le premier déploiement stratégique de manière qu'il se prête à plusieurs hypothèses », et pardessus tout « éviter de concentrer de prime abord le gros des forces françaises en vue de livrer bataille dans une zone déterminée, ce qui ne convient qu'à l'offensive préconçue; la riposte étant une opération subordonnée, on devra se concentrer quand l'ennemi aura dévoilé ses desseins ».

C'est donc en vue de l'offensive allemande par la Belgique qu'il faut se préparer; la première grande bataille décisive aura lieu, non sur les Vosges, mais sur la frontière belge :

Avec cette conception le centre de gravité de notre déplacement stratégique peut être quelque peu reporté vers la gauche, mais l'idée qui doit absolument dominer la conduite des opérations de l'armée française, c'est quelle doit renoncer à l'offensizte initiale et ne procéder que par riposte. Autant que l'on peut prévoir les conséquences

logiques de notre entrée en campagne, nous dirons sans hésiter qu'avec l'offensive initiale nous devons être battus, tandis qu'en se préparant à la riposte et en l'exécutant avec énergie, toutes les chances sont en notre faveur.

La guerre, concluait Grouard, doit être, du côté de la France, défensive politiquement et militairement : politiquement parce que ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons compter sur l'intervention de nos alliés ; militairement parce que nous y sommes forcés par les durées respectives de la mobilisation des armées en présence et aussi par la nature des terrains qui avoisinent la frontière.

Tout cela, répétons-le, fut dit, écrit, publié dans un journal, édité dans un livre en 1914 et en I9i3; à ces conseils dont aujourd'hui on peut reconnaître la clairvoyance et mesurer la sagesse, l'État-Major général répondait par le Règlement du 28 octobre 1913 sur la conduite des grandes unités.

Avant de rapporter ces offensives de Lorraine et des Ardennes qui en furent la fidèle application, ii nous faut revenir sur ce petit livre* redoutable, « ce catéchisme hérétique », comme Ta qualifié le général Cherfîls, et où Ton trouve incluses les principales causes de nos échecs. Ce document s'inspire de ces trois idées : condamnation delà défensive, exaltation de l'offensive, réaction contre la sûreté.

Pour la défensive l'excommunication est majeure : Le décret de 1895 considère la défensive comme un moyen d'attirer l'ennemi sur un terrain où l'on croit pouvoir lutter dans de bonnes conditions; de là à accepter que la valeur d'une position puisse déterminer le commandement à préférer la défense à l'attaque il n'y a pas loin et aucune

^ Voir, plus haut, p. 164 et suiv., « L'offensive obligatoire et les règlements de 1913 ». — Voir également dans le Mercure de France du 1^>" décembre 1917 un intéressant article « Les théories militaires d'avant la guerre », par M. Roger Maurice.

conception n'est plus dangereuse : afin d'éviter tout malentendu sur un point de doctrine aussi important, le nouveau règlement n'admet qu'une seule justification pour la défensive dans le combat, à savoir la nécessité d'économiser des troupes sur certains points, en vue de consacrer plus de forces aux attaques ; ainsi comprise, la défensive n'est plus à proprement parler que l'auxiliaire de l'offensive.

La pensée inavouée des rédacteurs du règlement est claire : la défensive est la marque de la pusillanimité, et ce mépris transparaît à chaque ligne et fait méconnaître dangereusement sa puissance; c'est le dédain de la fortification permanente et passagère, l'organisation du front défensif envisagée au seul point de vue de l'artillerie; le mot de mitrailleuse n'est même pas prononcé.

« L'offensive seule conduit à des résultats positifs », et cette offensive doit être la plus brutale; pour assurer ce maximum de brutalité, il n'y aura pas qu'un front de bataille, mais des séries de batailles simultanées : « La bataille doit être la résultante de batailles d'armées, plus ou moins distinctes les unes des autres, mais se rattachant à une conception d'ensemble. » Ainsi, dans ces offensives d'août 1914, nous eûmes non une armée, mais trois groupes d'armées indépendants et sans liaison, et trois batailles distinctes. « Qu'avec un généralissime quelconque, — écrivait le général Cherfils*, — il y ait non une seule bataille, mais une addition de batailles d'armées, c'estpossible, mais il est dangereux d'ériger cette éventualité en principe; celui qui a posé une affirmation aussi humiliante n'a pas évoqué la pensée de Napoléon. »

La « conception d'ensemble » à laquelle se ratta-

^ Le Correspondant du 10 mai 1914, « La Conduite des grandes unités ».

chait cette addition de batailles n'avait rien de très compliqué, c'était l'offensive préconçue. Au lieu des deux phases de combat prévues par les anciens règlements, l'une de préparation, l'autre de décision, une attaque à fond et partout, aller de l'avant quand même, tout le monde à la bataille jusqu'au dernier homme et à la dernière cartouche, la bataille brutale, la négation même de la manœuvre, la stratégie barbare... La guerre d'attaque, est-il dit expressément, donne seule de grands résultats, la guerre d'attente entraîne des désastres : « l'armée française n'admet plus dans la conduite des opérations d'autre loi que l'offensive...; il faut se réunir d'abord et agir offensivement dès que les forces sont réunies. »

La victoire ne peut provenir que de la rupture du dispositif de combat de l'adversaire « par des attaques poussées jusqu'au bout sans arrière-pensée et ce ne peut être qu'au prix de sacrifices sanglants : toute autre conception doit être rejetée comme contraire à la nature même de la guerre » (art. 5). « Le succès sera non pas à celui qui a subi le moins de pertes, mais dont la volonté est la plus ferme et le moral le plus fortement trempé » (art. 8)... « Les succès à la guerre ont toujours été remportés par les généraux qui ont voulu et cherché la bataille; ceux qui l'ont subie ont toujours été vaincus..., un commandant en chef énergique ne laissera jamais à son adversaire la priorité de l'action, sous prétexte d'attendre des renseignements plus précis; il imprimera dès le début de la guerre un tel caractère de violence et d'acharnement que l'ennemi, frappé dans son moral et paralysé dans son action, se verra réduit peut-être à rester sur la défensive » (art. 6). Donc

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« le premier devoir du chef est de vouloir la bataille, et la bataille, une fois engagée, sera poussée à fond, sans arrière-pensée, jusqu'à l'extrême limite des forces; la résolution de combattre et même le choix de la forme générale du combat doivent être antérieurs à l'engagement ». (Rapport de la Commision.)

C'est donc bien l'offensive préconçue sans tenir compte de l'adversaire, de sa force ni de ses moyens : alors à quoi bon les renseignements et la sûreté?

Le règlement de 1895 avait ainsi fixé la mission de la sûreté : « Renseigner le commandement sur la présence et les mouvements de l'ennemi, protéger les troupes contre les surprises et donner au commandement le temps nécessaire pour prendre ses dispositions ». C'était la sage théorie du combat de démonstration, le plan d'opérations, sinon subordonné, au moins adapté au renseignement. Les novateurs du Centre des hautes études militaires s'étaient particulièrement insurgés contre cette notion de la sûreté : comment, disaient-ils, le commandement veut savoir ce que fait l'ennemi pour répondre à son action par des dispositions appropriées! à quoi bon, puisqu'il doit attaquer quoi qu'il fasse; pour attaquer il n'est besoin que de savoir où est l'ennemi et de décider ce que l'on veut faire ; ce que veut l'ennemi importe peu. La seule sûreté d'une troupe est dans l'attaque et il faut tout sacrifier à la rapidité et à la solidité de l'étreinte immédiate pour donner à l'adversaire la mentalité d'un homme qui se défend sans se préoccuper des erreurs de détail, des risques accessoires et des chances d'insuccès : l'énergie de la réalisation supplée à l'indigence de la conception et dans l'offensive l'imprudence est la meilleure des sûretés.

Le Règlement de 191 3 homologua et promulgua ce paradoxe terrible : « A la guerre, y est-il dit, toutes les décisions du commandement doivent être inspirées par la volonté de prendre et de conserver l'initiative; cette volonté offensive doit s'affirmer sans relâche, en dépit des obstacles et des accidents inévitables... Des modifications de situation pourraient amener le commandement à prendre, dans le développement de la manœuvre, des décisions successives, mais ce ne sera qu'en poursuivant avec ténacité la même directrice qu'il parviendra à dominer les événements et à s'assurer la victoire. » En conséquence ce chefélaborerapréalablementunplan demanœuvre qui lui servira de guide pour la conduite des opérations et qui pour ainsi dire enchaînera sa volonté; dès lors à quoi peut servir le renseignement, quelle influence peut-il avoir, puisque la détermination du chef est préétablie et intransigeante?

Chacune des décisions que comporte la conduite d'une grande unité, affirme le Règlement de 1913, doit venir à son heure, même si les données recueillies jusque-là sur les forces et les dispositions de l'ennemi sont obscures et incomplètes ; un chef qui cède à la tentation d'attendre pour agir l'arrivée de renseignements plus précis risque en effet de voir son adversaire déchirer le voile par des actes décisifs. Mais si le chef, lorsque le moment est venu pour lui de prendre un parti, doit se contenter des renseignements déjà recueillis, il a évidemment un intérêt majeur à profiter du temps, parfois très long, qui s'écoule entre ses décisions successives pour faire rechercher toutes les données susceptibles d'éclairer la situation et de l'aider à développer logiquement son plan.

Ce n'est donc plus la détermination d après le renseignement, mais bien le renseignement après la

détermination : la sûreté, de primordiale, devient accessoire; elle n'est, en fait, que dans la prise de l'initiative par l'offensive; la manœuvre passe au second plan:

Au cours des opérations, les renseignements fournis permettent d'éliminer certaines hypothèses reconnues inexactes et d'entrevoir plus ou moins les intentions de l'ennemi. 11 est donc essentiel que les forces soient réparties, dès le début et à tout instant, suivant un dispositif assez souple pour se prêter aux transformations que peut nécessiter la connaissance de plus en plus précise de la situation. La situation n'est d'ailleurs jamais établie d'une manière certaine et complète. Les renseignement arrivent souvent trop tard ; ils sont presque toujours insuffisants, souvent contradictoires. Dès lors le commandement ne peut remplir quand même sa mission et imposer sa volonté à l'ennemi qu'en se maintenant avec fermeté dans les grandes lignes de son plan. Les succès à la guerre dépendent plus encore de la persévérance et de la ténacité dans r exécution que de l'habileté dans la conception de la manœuvre (art. i5).

Ainsi la force prime l'esprit et le tient en l'état; l'essentiel sera d'avoir en mains toutes ses forces pour les jeter sans réserves sur l'objectif:

Pour être en mesure de réaliser sa manœuvre, le chef doit posséder sa liberté d'action, c'est-à-dire disposer de ses forces et rester maître de les employer, malgré l'ennemi (art. 20). Lorsque ces forces sont réunies, le meilleur moyen pour un chef d'assurer sa liberté d'action est d'imposer sa volonté à l'ennemi par une offensive vigoureusement menée, suivant une idée directrice bien arrêtée. Cette offensive impressionne l'adversaire, l'oblige à se défendre et déconcerte ses projets d'attaque (art. 21 ). La sûreté a pour but essentiel de garantir au commandement sa liberté d'action, en lui donnant le temps et l'es-

pace nécessaires d'abord pour réunir ses forces, et ensuite pour développer sa manœuvre (art. 23).

Le combat de préparation ainsi supprimé en fait, le rôle de l'artillerie ne pouvait pas ne pas se trouver modifié. Avec bien du mal et du temps, on était arrivé à subordonner l'artillerie à l'infanterie en lui assignant comme mission essentielle de préparer l'attaque de l'infanterie et d'affaiblir préalablement les obstacles qui s'opposeraient à sa progression; ainsi un règlement de iQldivait mis l'artillerie à la disposition du commandant de l'attaque. Mais puisque l'attaque doit être immédiate et soudaine, point n'est besoin de préparation: le Règlement de 1913 donna donc à l'artillerie le rôle, non plus de préparer, mais d'appuyer l'attaque de l'infanterie et retira sa libre disposition au commandant de l'attaque pour la remettre au seul générai de division. La liaison des armes était rompue, on tenait la fougue de Tofîensive pour capable de briser tous les objectifs d'attaaue...

« Nous portions la défaite en germe dans nos règlements », n'a pas craint d'écrire l'un de nos plus vraiment grands généraux et dont la guerre a montré l'extraordinaire ascendant sur la^troupe :

Notre magnifique règlement de 1875 sur les manœuvres de l'infanterie, — ajoute-t-il — qui, avec quelques retouches, serait encore applicable aujourd'hui, a été déformé par tous ceux qui ont suivi. A mesure qu'on s'éloignait de la guerre de 1870 on oubliait les effets du feu. Les manœuvres étaient toujours un échec pour celui qui se tenait sur la défensive car si un bataillon par exemple, tenait un village et s'il était attaqué par deux, immédiatementon le déclarait battu, forcé à la retraite sans même lui accorder le gain de temps nécessaire à la manœuvre.

L'Ecole de Guerre est-elle responsable ? Dans une faible mesure, je le crois, car, si elle a préconisé l'offensive, elle l'a toujours considérée comme liée à la défensive; elle a toujours soutenu l'idée de l'avant-garde et du combat de reconnaissance; elle l'avait même exagérée dans la création de l'avant-garde générale d'armée. Mais, en face de l'École de Guerre, s'était créée une autre Ecole, les Hautes Etudes militaires, dirigée par des jeunes, désireux de faire du nouveau, et qui, en voulant tout simplifier, en méprisant l'ennemi, avait abouti à la théorie du coup droit. Quand on avait dit: attaque brutale, on avait le summum de la doctrine. A tous nos échecs il y a des causes morales gu' il faut découvrir.

Le Règlement de iQiS en fut l'une des moins contestables : dangereux déjà au point de vue tactique, il devenait mortel au point de vue stratégique. Qui rédigea ce document, générateur de tant d'hécatombes? J'ai demandé au ministère de la Guerre les noms de ses auteurs; cette communication me fut refusée. Mais il est acquis que le sous-chef d'Etat- Major de l'Armée, le général de Castelnau, chargé par conséquent des opérations et de l'instruction de l'armée, fut déjà tenu à l'écart et ne fit même pas parties des commissions qui établirent ces règlements sur la conduite des grandes unités et sur le service en campagne !

Il reste maintenant à en voir les résultats dans les offensives d'août 1914.

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