‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 29 sur 44 · L OFFENSIVE DE LORRAINE · texte numérisé non relu

L OFFENSIVE DE LORRAINE

Le i3 août, Liège prise, les armées allemandes maîtresses des deux rives de la Meuse jusqu'à Namur et déjà presque en contact sur la Cette avec les troupes belges, le Général en chef français donnait aux 1"^^ et T armées, qui constituaient son aile droite « l'ordre d'offensive générale » pour le 14 ^ : en même temps pour renforcerla5^armée,le iGaoût, il retirait à la 2® armée le 18^ corps, et à la 1^^ armée trois divisions, dont deux d'Algérie qui lui devaient venir en renfort. Si l'on diminuait ainsi au départ les forces de cette aile droite, on ne réduisait pas son objectif. Ces l*^^ et 2* armées avaient une même mission qui était de couvrir la droite de notre dispositif par une énergique offensive en Alsace et en Lorraine : la l""® armée devait rejeter sur le Rhin et vers Strasbourg les forces allemandes opérant dans les Vosges et en Haute- Alsace pour, ensuite, attaquer sur Sarrebourg; à la

* Comme bases de documentation sur cette offensive de Lorraine, je n'ai eu, avec \ Histoire illustrée de la guerre de 1914, de M. Hanotaux, qu'une note du Grand Quartier Général, destinée aux ambassadeurs et ministres de France, sur les opérations de la 2® armée en Lorraine (2 août- 18 septembre).

2* armée ses instructions prescrivaient, tout en couvrant absolument Nancy, de se porter vers l'est pour se redresser ensuite vers le nord, et attaquer parallèlement à la 1" armée sur le front Dieuze — Château- Salins dans la direction de Sarrebruck avec une flanc-garde à Metz.

Ces deux armées formaient un groupement nettement séparé du reste de l'armée française. On a vu que le dispositif initial comportait deux ailes et pas de centre, et ces deux ailes séparées par la redoutable solution de continuité de Briey, avancée de la grosse position de Metz, et qui était une menace pour les ailes gauche et droite de chacun de ces deux groupes d'armées.

La 1"^^ armée était à 5 corps. Son aile droite était prétendue couverte par ce que l'on appelait l'armée d'Alsace, et qui se bornait au 7^ corps doté de quelque cavalerie. De la droite à la gauche, deux divisions de réserve, la 58® et la 66% entre Wissembach et Diarupt; le 14^ corps concentré dans la région de Saint-Dié et tenant le col de Sainte-Marie-aux-Mines; le 21^ corps concentré à Etival, sous Raon-l'Etape et détenant les passages de la vallée de la Bruche; le l3e corps concentré au dessus de Raon-l'Etape, dans le secteur de Celles-Saint-Quirin, devant le Donon; puis au nord-ouest de Baccarat, entre la Meurthe et la Mortagne, le 8' corps sur qui pèsera le poids principal du choc offensif: toutes troupes d'élite.

La 2^ armée avait de la droite à la gauche le 16^ corps, en liaison avec la 1'^ armée entre la Meurthe et la Mortagne; le 15" corps concentré sur les bords de la Meurthe, dans la région de Lunéville; puis le 20* corps avec une brigade coloniale adjointe et qui

est, à l'est et au nord-est de Nancy, entre la Seiile et le Sanon; le 9^ corps défend, face à Metz et à Delme, le Grand Couronné qu'un groupe de trois divisions de réserve (69% 68% 70*) organise hâtivement : on vient de voir que le 18" corps, qui était en réserve, a été retiré à cette armée et réembarqué pour le nord. La mission de la 2^ armée était très diificile : elle faisait pivot à la manœuvre de la i*^^ armée, mais un pivot actif et à qui était demandée la décision à Morhange. Il semble qu'elle aurait dû être particulièrement bien constituée: or elle était, pour majeure partie, composée de corps méridionaux, dont les effectifs, bien encadrés et entraînés, et dans la main d'un chef comme le général de Maud'huy, se sont placés au niveau des très bons, mais qui, il faut le reconnaître, au début de la guerre, manquaient de cohésion et de solidité. Et l'on ne peut pas ne pas se demander, puisqu'aussi bien la disposition de nos voies ferrées réservait à ces régions du Midi un tel rôle dans ces graves opérations de l'Est, pourquoi, avant la guerre, le commandement n'avait pas mieux sélectionné les cadres, mieux entraîné les troupes.

Ces 1"^* et 2^ armées avaient leur sort lié, elles devaient agir ensemble et nécessairement réagir l'une sur l'autre ; elles faisaient une masse indépendante, puisque c'était de l'aile gauche et dans les Ardennes que le commandement escomptait la décision générale... Or ce groupe d'armées n'avait pas un chef, mais seulement deux généraux d'armée : c'est le Grand Quartier Général qui dirigeait les opérations.

Ce groupe d'armées devait s'enfoncer comme un coin dans la gauche allemande et la couper de son

centre. Le coin était puissant et solide, mais fait de deux aciers différents : ses commandants, les généraux Dubail et de Castelnau, étaient deux magnifiques soldats avec les plus belles qualités militaires, mais de caractères et de sentiments assez différents, sinon opposés, et que jusque-là tout avait séparés plus que réunis : leur rapprochement semblait presque une ironie.

Dubail est peint en deux traits par sa glorieuse citation de guerre : « grande énergie, volonté indomptable » ; exécutant sans égal, qui réalise l'ordre comme la flèche va au but et pour qui l'impossible n'existe pas. Le soldat domine l'homme et en lui se retrouvent l'âme et les qualités de la vieille armée de métier. Il rappelle les plus énergiques généraux du second Empire, dont il a la martiale allure, le képi sur l'oreille, « le chic exquis des turcos de Bourbaki » ; c'est le zouave, l'entraîneur d'hommes, — dans cette offensive lorraine, on le verra soutenir de sa volonté de fer toute une armée et la porter malgré tous les obstacles au but assigné, — un soldat de Corneille.

Castelnau, c'est Racine. L'homme se retrouve dans le soldat, le cœur et le génie militaire s'accordent ; on peut soutenir sans paradoxe qu'il est le général idéal d'une armée démocratique. Modèle des vertus privées, le père se retrouve un peu dans le chef et son armée est de sa famille ; à voir couler le beau sang de France, il ressentira la pitié de Jeanne d'Arc. Audacieux peut-être dans la théorie, il reçoit vite la leçon du fait, il sait à temps reconnaître une erreur et n'y pas persévérer : l'habitude du Confiteor est une excellente garantie pour le haut commande-

ment. Doué du coup d'œil des maîtres, s'il cherche le succès, il prévoit le revers et se dispose en conséquence : et, comme il accepte pour lui-même le conseil, il n'hésitera pas à faire à son chef des représentations dans la mesure conciliable avec le respect de la hiérarchie, car c'est un respectueux; au surplus, la formation catholique lui a donné le goût de l'humilité comme de la résignation ; il laissera peut-être un peu trop voiler son mérite et supportera l'injustice si elle ne touche que lui.

L'armée de Lorraine était aux mains de ces deux chefs, et ils étaient à égalité de commandement. Napoléon n'eût peut-être pas osé un tel rapprochement qui, avec des âmes médiocres, risquait d'être périlleux : il n'y eut chez chacun qu'une émulation à mieux faire ; le salut de la France unit ce qui avait été séparé et permit à l'un et à l'autre de faire face à la plus terrible des situations.

Il n'est besoin que de regarder une carte en relief pour reconnaître les difficultés du terrain où devait se déployer cette offensive des l"^^ et 2^ armées.

Déjà nous avons signalé ' l'agencement de ces Consulter frontières lorraines et leur armement par la France -es cart©» et par l'Allemagne. Du côté de la France, deux obstacles fortifiés, les côtes de Moselle, les Hauts de Meuse, avec dans l'intervalle la trouée de Charmes libre et laissée là comme un piège. Différentes sont les défenses naturelles de l'Allemagne : les Vosges, dont elle tenait les crêtes, et le piton principal du Donon, la protégeaient suffisamment du côté de

* Voir plus haut Livre II, chapitre I, p. 101 et sulv., « La Frontière de 1871 et l'esprit d'offensive » ; et chapitre II, p. 165 et suiv., « La Frontière de 1815 et la guerre de 1914 ».

Cet F.

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l'Alsace; son point faible était la frontière lorraine, le secteur Sierck-Sarrebourg; là pas de notables accidents de terrain, mais le seul fossé de la Moselle. Les places de Metz et de Thionville en assurèrent la protection septentrionale ; seule restait critique la partie méridionale, la trouée Morhange-Sarrebourg, prolongement de celle de Charmes et seule voie ouverte à une invasion ennemiç. Comme on pense, des précautions avaient été prises : la trouée mesurait d'abord 85 kilomètres, l'extension progressive du rayon d'action des forts avancés de Metz l'avait réduite à 55 ; la partie entre Dieuze et Sarrebourg, couverte d'étangs et de forêts, était quasi impénétrable ; restait la coulée entre Dieuze et Château- Salins, d'une douzaine de kilomètres, encadrée de coteaux faciles à défendre et dont le plus puissant était le contrefort de Morhange\

La 1"^^ armée devait reprendre les crêtes des Vosges, puis, par un changement de direction à gauche, descendre de ces contreforts dans la plaine de Sarrebourg, pays de marécages, de bois et d'étangs, un « maquis humide », a dit M. Hanotaux. La rive droite de la Sarre, entre Sarrebourg et Sarre-Union, est le seul terrain possible de manœuvre, mais elle est bordée de hauteurs, — le pied des Vosges septentrionales,— faciles à défendre et en contre-bas desquelles passe la principale route permettant à une armée de marcher vers le nord.

Le terrain assigné à la 2^ armée était non moins difficile. Du [débouché de la frontière de 1871, à

^ Le service des renseignements d'Epinal avait, croyons-nous, donné à l'Etat-Major général les avis les plus précis sur les travaux de fortifications que les Allemands avaient faits à Morhange et à Sarrebourg.

l'orient de Nancy, s'élève de Château-Salins à Sarrebruck par Saint-Avold, sur la rive gauche de la Sarre, une chaîne de hauteurs formant la ligne de partage des bassins de la Seille et de la Nied d'avec la Sarre : « c'est comme un escalier qui monte peu à peu de France en Lorraine et de Lorraine en Allemagne ; une armée française qui essaiera de le grimper sera menacée de flanc, à l'ouest, par les deux camps retranchés de Metz et de Thionville »\ Au point de départ de ces hauteurs, dans la vallée de la Petite Seille qui descend à Château-Salins, une sorte de couloir, encadré par elles, forme comme l'esplanade, le glacis de la forteresse naturelle qu'est Morhange.

Ce pays est pourvu de nombreuses voies terrestres et ferrées, c'est la ligne de communications entre la Lorraine et l'Alsace, entre Nancy et Strasbourg, un nœud essentiel de chemins de fer, un vrai carrefour : le croisement de toutes ces voies ferrées et le point vital de cette circulation ferrée est Benstroff. On devine si une position pareille devait être protégée; or le rempart de Benstroff, c'est Morhange, naturellement fort, et dont les Allemands avaient encore accru les défenses : « connaissant la nécessité où se trouvaient les armées françaises d'aborder le bastion de Morhange pour s'élever vers le nord, ils avaient fait de la région un véritable camp retranché, fortifié selon les principes modernes, c'est-à-dire au moyen de levées de terres ; aussitôt que la guerre fut en perspective, ces travaux furent développés, consolidés, bétonnés, tendus de fils de fer, de telle sorte que tout le pays entre la Seille et la Sarre formait

* Hanotaux, IV, p. 230.

un ouvrage continu où les moindres plis de terrain étaient soigneusement utilisés et repérés »V

Dès le 2 août, en effet, les Allemands avaient commencé à mettre en état ces secteurs oti ils attendaient notre attaque : ils avaient tendu les inondations de l'étang de Lindres et aménagé une suite de positions permettant à leurs avant-gardes de battre rapidement en retraite. Au nord de ces étangs, ils avaient formidablement organisé la position Marthil-Morhange-Riding qu'ils avaient assignée comme terme à leur recul et comme point d'appui pour passer à la contre-attaque. Or nos i"^^ et 2^ armées ayant à opérer chacune d'un côté de ces étangs, en arrivant à leur hauteur leur liaison était perdue ; bien plus, obligées qu'elles étaient à disperser une grande partie de leurs forces à des missions accessoires, telles que la garde du Grand Couronné, la flanc-garde du côté de l'Alsace, etc., elles se trouvaient, en fait, ne disposer plus que de lo de leurs divisions sur 27, alors queles Allemands, au contraire, avaient 8 corps postés sur des positions très solides, avec une puissante artillerie lourde, des points d'appui bien battus et flanqués par des mitrailleuses. « L'art, en pays de montagne, a écrit Napoléon, consiste à se faire attaquer par l'ennemi » ; nos deux armées avaient, au contraire, à attaquer de front, dans ces pays montueux, un bastion dominant rendu invulnérable : au moins, eut-il fallu, pour tenter l'attaque de telles fortifications, une artillerie de gros calibre, et nous n'avions que nos 75.

L'ordre donné, le 3o juillet, à l'armée française de

< Hanotaax, IV, p. 246.

maintenir entre elle et la frontière une distance de 10 kilomètres fut un acte de haute politique en ce qu'il témoigna irréfutablement de notre volonté pacifique ; il fut de même, avons-nous déjà dit, un acte involontaire de sagesse stratégique parce que, renversant les projets offensifs de notre Etat-Major, il nous condamnait à la défensive initiale. Les opérations de la V armée s'en trouvaient, en effet, compliquées à un point qui les rendait à peu près impossibles, puisqu'à sa mission déjà si rude s'ajoutait la reprise des crêtes des Vosges, oili les Allemands, après notre repli, s'étaient organisés fortement. Le général Joffre avait bien, le 2 août, à 17 h. 3o, prescrit aux commandants des secteurs de couverture de reprendre leurs positions de frontière\ mais le général Dubail ne reçut que le 5 l'ordre d'enlever les passages des Vosges du col du Bonhomme à la trouée de Saales ; la disposition du terrain ne permettant guère l'emploi de l'artillerie, l'infanterie dut agir avec ses seuls moyens : les cols du Bonhomme et de Sainte- Marie furent repris le 8 et le 9 après de durs combats ; il fallut quatre jours pour le col et la ville de Saales, nous n'en fûmes maîtres que le 14.

La 1*^^ armée tenait le front Saint-Dié — Baccarat; son mouvement d'aile marchante la faisait passer, au débouché des Vosges, par Colmar et la plaine de Strasbourg qu'elle devait nettoyer d'ennemis pour de là marcher face au nord-est sur Schirmeck et Sarrebourg. Il était pour cela indispensable que la droite de l'armée fût couverte du côté de Colmar et de la Haute-Alsace; c'était la mission de l'armée

* Le Mensonge du 3 août 1914, p. 290.

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d'Alsace et elle avait été, on l'a vue, prise à rebours. Mulhouse était un objectif politique, non stratégique; il fallait neutraliser le plus de forces allemandes de ce côté et c'est par le nord et non par le sud de Mulhouse que Taffaire devait être engagée. L'échec de Mulhouse découvrait l'aile droite de la V^ armée; il permit aux Allemands de remonter les XV'' et XVI" corps et de les jeter sur l'armée Dubail qui dut, par surcroît, jusqu'à la reprise de l'affaire par le général Pau, se faire flanc-garder à hauteur de Golmar par les 14^ et 21^ corps. Cela ajoutait aux difficultés d'une manœuvre déjà terriblement scabreuse, difficultés provenant tant du terrain que du dispositif même de manœuvre, le front de combat étant presque à angle droit et l'armée, obligée de se garder à droite, ne pouvant réserver à son redressement et à son offensive que la moitié de ses forces.

Devant elle la l'^^ armée avait 4 corps allemands. Les XV^et XVP remontés d'Alsace barraient les routes de la plaine de Strasbourg à nos 14^ et il* corps descendus des Vosges. Le 14*, maître des cols du Bonhomme et de Sainte-Marie, s'empara de Sainte-Marieaux-Mines, même de Ville, qu'il ne put garder; le 21*, descendant du col de Saales, conquit la vallée de la Bruche, Schirmeck, et, le 19, rejetait les Allemands jusqu'à Molsheim sous Strasbourg. En fait le choc offensif était réservé aux 8^ et l3* corps qui avaient à remonter la vallée de la Sarre par Sarrebourg et Fénestrange : leur marche en avant commença le 14, la frontière ne fut franchie que le 16, l'ennemi manifestait peu de résistance, abandonnait même ses positions; visiblement il nous appâtait et nous attirait sur un terrain où il voulait recevoir notre atta-

que. La marche de ces deux corps rencontrait moins de difficultés de l'ennemi que du terrain : le 8^ corps, qui avait à assurer la liaison avec la 2^ armée, s'en vit bientôt séparé par la redoutable région des étangs.

Dans la nuit du l8 au 19, Dubail est informé de la présence de gros rassemblements ennemis fortement retranchés au nord, sur la ligne Sarrebourg-Phalsbourg ; il y a, d'autre part, en arrière de ses corps d'attaquCj à Strasbourg, les XV^ et XVP corps allemands accrochés sans doute par les 14^ et 21^ corps, mais ces derniers ne sont pas encore assurés du côté de la Haute-Alsace.

Le repli de l'offensive sur Mulhouse achevé, le 12 août le général Pau avait reçu le commandement de la petite armée d'Alsace. Son plan d'opérations fut vite arrêté : Mulhouse restera l'objectif, mais, au lieu d'y tendre par le sud comme on avait fait, on portera l'effort à la fois par le nord, Thann-Cernay, et par le sud, Dannemarie, afin de rejeter au sud, — et non plus au nord sur le flanc de la 1"^^ armée, — les forces qu'on pourrait défaire ; plan sage, mais nécessairement lent, et la progression s'en ressentit. Le mouvement commença le 14 août; on mit cinq jours pour faire le chemin qu'on avait précédemment enlevé en quarante-huit heures ; les troupes françaises trouvèrent devant elles des Landzvehr et dés Landsturm, qui se replièrent sans qu'il fût besoin de beaucoup insister. Le 18, Pau donnait l'ordre d'attaquer Mulhouse ; après un grave échec à Dornach où ils nous laissèrent 3.000 prisonniers et 24 canons, les Allemands évacuèrent Mulhouse pour regagner leurs bois : le 19 au matin, le 35^ d'infanterie entrait triomphalement dans la ville, oti la popula-

tion, délivrée une seconde fois, dansa de joie sur les places publiques. Poursuivant son succès, Pau fit occuper les crêtes des principales vallées, Altkirch fut pris : ainsi maîtres des débouchés, nous tenions la Haute-Alsace et étions en bonne position pour marcher sur Colmar et Neuf-Brisach ; Dubail pouvait être tranquillisé pour son flanc droit. Ce fut un beau travail.

Mais alors, pour la V^ armée, le danger était au nord, et il était sérieux. Avisé des fortes positions défensives de l'ennemi, Dubail, tout en s'assurant de flanc, du côté de Strasbourg, par les 21^ et 14^ corps, ne lance sur Sarrebourg que le 8^ corps et garde en réserve le 13^ . Sarrebourg fut pris dans l'après-midi du 18 par la division du général de Maud'huy. Ce fut assez dur : l'obstacle vint moins de l'infanterie, qui ne se montra pour ainsi dire pas, que de l'artillerie lourde ; de puissants projectiles tombent de 10 kilomètres et notre 75 est désarmé contre ces monstres ; le fantassin s'en aperçoit et se demande si la furia francese pourra vaincre cette furia métallurgique. Les Allemands occupent de redoutables positions de Rieding à Fénestrange, sur la rive droite de la Sarre, d'où ils tiennent sous le canon les routes assignées au 8* corps pour atteindre Fénestrange. Ck}nsulter la Le général en chef ayant donné pour le 14 à la «•rtc K> . 2^ armée l'ordre d'offensive générale, le général de Castelnau prescrivait, le l3 au soir, aux 16^ et i5* corps et au gros du 20*" d'attaquer le lendemain dans la direction générale d'Avricourt, le 20^ corps se cou-

* Cette carte a été inspirée par celle publiée dans la Guerre illustrée de 1914, de M. Hanotaux, le seul document topographique que l'on ait encore.

vrant face au nord avec le reste de ses troupes. Le 14 août, au matin, la marche en avant commença, le 16^ corps à droite avec Réchicourt pour point de direction,— puis le i5% — enfin le 20^ appuyant le mouvement et gardant la liaison avec le ^^ qui fait pivot au Grand-Couronné. Devant elle la 2^ armée a 4 corps ennemis et 2 divisions de cavalerie : le III^ bavarois établi vers Delme, le IP bavarois entre Delme et Château-Salins, le XXI^ entre Château-Salins et Sarrebourg dans la région des étangs ; deux divisions de cavalerie opèrent dans la région de Réchicourt, — en sus, le i^" de réserve bavarois et les réserves toujours disponibles de la garnison de Metz.

L'avance française se fit sans trop de difficultés, sauf pour le l5^ corps qui tomba à Moncourt sur une grosse artillerie très habilement dissimulée ; Moncourt néanmoins fut pris, mais après un dur combat et d'assez lourdes pertes, et de ce moment la situation du i5* corps ainsi éprouvé et à une très mauvaise place pèsera sur le développement de l'offensive. Les autres corps progressent, l'enneini se replie, nous avançons rapidement, très rapidement, trop rapidement peut-être, car l'armée est pivot de la manœuvre. Or le 16, en pleine marche offensive, le général de Castelnau est informé que le Grand Quartier Général lui enlève le 18^ corps, qui forme sa réserve d'armée : c'est là un sérieux dérangement d'équilibre. Malgré ce grave contretemps, la marche en avant continue : le 16, le 2^ corps prend x\rracourt, le 17 Vic-sur-Seille et Château-Salins. Pendant ce temps l'aile droite se redresse vers le nordouest : le 17, le 16^ corps atteint la ligne Angweiler- Bisping au-dessus de Sarrebourg, presque à hau-

teur de Fénestrange, c'est-à-dire très en avant de la r^ armée avec laquelle il n'est plus en liaison, liaison d'ailleurs impraticable en cette région des étangs.

Tout marche à souhait, la confiance s'exagère, on se voit déjà sur le Rhin et peut-être plus loin ; les sages pensent que c'est trop beau et ne durera pas, qu'on n'a eu affaire qu'à des arrière-gardes dont les gros se replient et que l'ère des difficultés n'est peut-être pas loin. Elle commence, de fait, le 18. Ce jour-là, le 16^ corps a encore accentué son avance et son éloignement de la 1"^^ armée; il pousse jusqu'à Mittersheim, au-dessus de Fénestrange et se heurte à des forces ennemies importantes ; d'autre part, très en arrière et à droite, sur la ligne Dolvingen- Gosselming, au nord de Sarrebourg, le corps de cavalerie s'arrête sur une infanterie fortement retranchée ; l'ennemi est donc entre les deux armées sans qu'on s'en soit aperçu, le 16^ corps doit se replier sur Angweiler et se voit séparé du l5^ par l'immense étang de Lindres et ses entours impénétrables. Le 15" corps, qui a comme direction le point capital de Benstroft, entre à Dieuze où il se voit barré par les feux d'une artillerie lourde, postée dans la forêt de Brides, oti elle défend à la fois le couloir de Morhange et les approches de Benstroff; sous ce coup il reflue au sud de Dieuze sur la ligne Marsal-Zommange. Le 20^ corps progresse toujours et monte à l'est et à l'ouest de Château- Salins, à la pointe de cette forêt de Brides où est l'artillerie allemande. Le 9*" corps se dispose à se porter à la hauteur du 20^ pour assurer la liaison de l'armée avec sa base du Grand-Couronné, quand

Castelnau reçoit du Général en chef l'ordre de diriger immédiatement ce 9^ corps sur Nancy à destination des Ardennes.

Ce retrait en pleine action offensive d'un tel corps et à un un tel point ne pouvait pas ne pas influencer gravement la suite des opérations : Castelnau voyait ainsi découvert Nancy, qu'il avait charge de couvrir, et son aile gauche coupée de sa base, sous la formidable menace de Metz et d'un enveloppement. Et dans le même temps qu'il lui retirait le 9^ corps, le Général en chef prescrivait à la 2^ armée « de poursuivre l'offensive avec la dernière énergie pour retenir le plus de forces possible sur le théâtre des opérations de Lorraine » ; comme, d'autre part, la V^ et la 2^ armées faisaient cavalerie à deux et que la 1*^*^ se voyait menacée par des troupes débouchant de Phalsbourg et d'Obersteigen, le corps de cavalerie se détachait de la 2® armée pour se mettre à la disposition de la l*^^ : c'est dans ces conditions que cette 2^ armée devait se porter à l'attaque des positions allemandes.

L'objectif pour le 19 est l'occupation du terrible bastion de Morhange-Benstroft : le 16^ corps, tout en couvrant l'armée à l'est, sortant de la région des étangs au nord de Loudrefing ; le iS^ opérant à l'est de la forêt de Brides en direction de Benstrofif; le 20"" à l'ouest de cette même forêt sur Morhange.

Très éprouvé la veille, le 16" corps se heurte à de nouveaux obstacles et ne peut arriver jusqu'au canal des Salines, une de ses divisions doit même être relevée. Le i5^ corps, pour dégager le 16^, se dirige dans la plaine à l'est de la forêt de Brides, prend Vergavill^, mais après se trouve « sur un terrain

4f)8 LE DRAME DE CHAliLEROl

quadrillé, repéré, mesuré, fouillé, connu dans ses moindres replis par l'adversaire », il est cloué sur place par un feu d'enfer; une de ses divisions se met à l'abri plus à l'est, près du village de Biederdorf, le feu des canons lourds l'y suit, rendant vain tout abri. Seul le 20^ corps a progressé et est arrivé à l'est de Morliange. Les divisions de réserve ont été substituées au 9^ corps pour la couverture de l'aile gauche et du Grand Couronné.

Le 19 au soir, les renseignements sur les positions de l'ennemi sont encore imprécis : la cavalerie n'a pu remplir son rôle d'information et les quelques avions dont est dotée l'armée la suppléent assez imparfaitement. Deux points pourtant sont acquis : l'arrêt de notre droite et l'existence de fortes positions défensives sur le front Marthil-Morhange- Benstroff ; l'annonce que la l"^^ armée est, elle aussi, arrêtée devant Sarrebourg présage que la situation va changer. Visiblement les Allemands nous ont entraînés dans une poursuite qui se heurte maintenant à une défensive organisée et que la proximité de Metz a permis de doter largement d'artillerie lourde ; ils ont fixé à leur repli le terminus Morville- Morhange-Benstrofï-Fénestrange-Phalsbourg, et ils sont prêts, ce 19, à la contre-attaque, « à l'attaque de surprise », comme ils disent : leur plan est d'arrêter la droite de notre 2"" armée sur le canal de Salines, d'attirer la gauche vers le nord devant les forces appuyées sur le camp retranché de Metz.

Pour nous la prise de la voie ferrée Benstroff-Sarrebourg est le nœud de la situation, car elle nous permettrait de couper les communications avec Metz de la VP armée allemande qui opère contre

l'armée Diibail. Castelnau prescrit donc le 19, à 17 heures, au 16^ et au 15*^ corps d'attaquer le lendemain de concert sur le front Bessing-Domon-Kutting et de poursuivre leur offensive jusqu'à ce qu'ils aient rejeté l'ennemi jusqu'à la voie ferrée Sarrebourg- Benstroff. Pendant ce temps le 20^ corps se calera sur la défensive sur le terrain occupé la veille pour, suivant l'occasion, attaquer vers le nord ou faire face à une attaque débordante de Metz; en liaison étroite avec le l5^ corps il profitera de la journée du 20 « pour resserrer le contact et procéder aux reconnaissances nécessaires à la mise en œuvre de son artillerie et à l'organisation de ses attaques ».

Le brouillard, qui là, comme partout, devait paralyser le départ de nos attaques, empêche pendant plusieurs heures de reconnaître les positions des batteries ennemies, retarde la marche en avant des l5^ et 16*^ corps, qui se voient devancés et attaqués par des forces très supérieures. Le 16*^ corps s'engage, sans préparation d'artillerie, à découvert, sur un terrain minutieusement repéré ; accueilli par un feu d'artillerie intense, à 8 h. 3o une forte contre-attaque le rejette très en arrière de ses positions de départ. Le i5® corps est encore plus vivement attaqué; il opère dans un terrain plus que difficile, les marais de Benstroff : à 6 h. 3o l'ennemi lui tombe dessus des hauteurs boisées de Brides et lui inflige de dures pertes, il résiste mais ne peut tenir sous cette rude avalanche; poursuivi par l'artillerie lourde sur ses diverses positions de repli et ne pouvant tenir nulle part, il fait dans la matinée un recul de l5 kilomètres.

Le 20*" corps devait se tenir sur la défensive : autant essayer de tenir en laisse un chien impétueux au

premier coup de feu de l'ouverture 1 II reçoit de son chef l'ordre « de se rendre maître indiscutablement des hauteurs de Barouville-Morhangeetd'agirensuite vers Rocrange-Rodalbe-Sainte Suzanne», c'est-à-dire par sa droite, dans la pensée d'appuyer plus efficacement l'attaque du 15*^ corps. « Le 20® corps, écrit M. Hanotaux, fier de sa force et de sa renommée, emporté par cette joie de l'offensive qui fut la grande séduction de notre doctrine et le noble entraînement de notre armée au début de la guerre, ne sut pas résister à la tentation de frapper un coup décisif: 4Z interprétant plutôt qu'appliquant les ordres du

général d'armée, il « tirait sur la bride » et se trouva ainsi de tous les corps celui qui s'engagea le plus dangereusement dans le piège que l'ennemi nous avait tendu. » A 5 heures du matin, la il*' division attaque le front Morhange-Rocrange et la 39® le front Baronweiler-Marthil-Brehain. En moins d'une heure ces deux magnifiques divisions sont balayées par le plus terrible feu d'artillerie et une contre-attaque de deux corps d'armée; leur héroïsme ne sert de rien, elles sont écrasées par le nombre et la matière : « à 6 h. 3o le général commandant l'armée prescrit d'arrêter cette offensive »; la droite du 20® corps se bornera à appuyer le i5% le reste à maintenir, sur les positions de départ, la liaison avec les divisions de réserve du Grand-Couronné et à se fortifier pour parer à toute attaque. L'échec de Morhange avait été, pour ainsi dire, instantané.

Le 20® corps avait échappé à Castelnau : cet emportement des divisions de fer découvrait dangereusement l'armée. L'ennemi s'acharne sur lui : la Sg® division doit se replier sur Château-Salins, entraînant la il®

sur Lidrequin. « Dans ces conditions, — lit-on dans le rapport des opérations de la 2° armée en Lorraine, — et en présence de la situation difficile où se trouvent, dans une région boisée et marécageuse, les l5® et 1 6"" corps, le général commandant l'armée, pour conserver sa liberté d'action, se décide vers 1 6 heures à prescrireun repli général. » De Maizières, il transfère son poste de commandement àArracourt et(( prescrit à ses corps d'armée de se dérober pendant la nuit pour reconstituer leurs éléments les plus éprouvés ». L'offensive de Lorraine était achevée, Castelnau avait pris sur lui d'en arrêter les frais.

Cette funeste journée du 20 août 1914 donnait au commandement français une de ces grandes et terribles leçons par lesquelles Dieu se glorifie de faire la loi aux rois. Morhange manifestait de la façon la plus cruelle le sens de cette guerre, la faillite définitive de cette offensive forcenée codifiée par le Règlement de 1913. Sur ce champ de bataille lorrain Castelnau fut renversé, mais comme Paul sur le chemin de Damas, et pas plus que l'apôtre il ne regimba contre l'aiguillon. Par une intuition sublime, jaillie du cœur (car le père avait été frappé dans le chef, l'un de ses fils, lieutenant au 4^ bataillon de chasseurs, était noblement tombé sous le rempart de Morhange), il vit la guerre qui allait se dérouler et comme la science l'avait permise, un bouleversement catastrophique, une convulsion terrestre, un cyclone, le champ de bataille vide, la mort seule visible : la matière a maté le cœur, le courage est dejse cacher et au plus profond. Le commandant de la 2^ armée en miettes comprend que Ton s'est trompé, que le devoir c'était la défense du

sol national et la victoire l'épargne du sang français; toute l'armée française pourrait en vain s'anéantir sur ce bastion formidable, et où n'a pu passer le 20^ corps personne ne passera : il ose prendre sur lui de contrevenir aux ordres du commandement en chef; délibérément, de sa seule volonté, il rompt le combat et prescrit la retraite. Magnifique courage, véritable héroïsme intellectuel !

Dans le même temps, la i^® armée avait à faire face à des difficultés terribles.

Le 8® corps, qui fut la cheville ouvrière de ces batailles, tenait Sarrebourg et ses environs. Le 19 au soir l'ordre lui venait d'attaquer le lendemain au point du jour, mais cette attaque était subordonnée à une offensive de nuit montée par la l5^ division réserve d'armée : les Allemands, à l'affût sur des positions redoutables, brisèrent l'effort français. Le 20, au matin, une puissante contre-attaque ennemie est déclanchée ; l'ordre est donné au 8^ corps de défendre Sarrebourg à fond, puis à 12 heures de l'évacuer et de se replier : en même temps Dubail lance le l3^ corps, qui arrête la progression du mouvement ennemi.

Journée indécise : si la gauche de la l*^^ armée a fléchi, la droite a nettement marqué sa supériorité; les cinq groupes alpins avaient successivement conquis tous les débouchés des routes des Vosges dans la plaine, le 3o® bataillon à lui seul bousculait une brigade wurtembourgeoise : ces groupes, le 20 au soir, étaient réunis à l'ouest de Colmar, prêts à rendre à la France la chère cité alsacienne.

Dubail apprend la retraite de la 2" armée. Il a entrevu la victoire, il veut tenter encore de la saisir;

Tordre lui vient du Grand Quartier Général de suivre le mouvement de retraite. Il obéit, non sans toutefois avoir fait observer qu'il se retire sur cet ordre et non sous la pression de l'ennemi...

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