L OFFENSIVE DES ARDENNES
Cette offensive de Lorraine fut assurément une des plus lourdes fautes de cette guerre. Réduite à 17 ou 18 divisions actives et de réserve, notre aile droite, mise sur la défensive et avec l'appui des camps retranchés de l'Est, eût suffi à garder le front de Verdun à Belfort; ce qui eût permis d'employer à la défense du Nord trois ou quatre corps d'armée, et plus encore si l'on avait pareillement renoncé à prendre l'offensive dans l'Ardenne belge.
Le 12 août, malgré tous les indices d'une attaque massive allemande par le nord de la Belgique, le général Joftre avait déclenché l'offensive des l*^^ et 2^ armées. Le i5 août, éclairé enfin sur la situation par le coup de main de Dinant, il prescrit la remontée de la 5^ armée sur la Sambre, sans renoncer pourtant à l'offensive en Luxembourg dont il escompte la décision et la rupture du front allemand.
Dans le plan initial, la masse d'attaque comportait 3 armées, i3 corps, dont la moitié à la 5^ armée; on
doit combler ce vide. Le Grand Quartier Général confère aussitôt à la 4^ armée, la plus faible de toutes, la redoutable mission assignée à la 5® armée, et la renforce par des prélèvements sur les autres armées. A la 5^ armée, à qui déjà, le 5, on a pris le corps de cavalerie Sordet, on retire le 2® corps, le 11® et les 52® et 60® divisions de réserve pour les passer à la 4- armée. Pour couvrir la 5® armée, on découvre la r® et la 2® qui opèrent en Lorraine: à la V^, on prend les 2 divisions d'Algérie qui lui avaient primitivement été destinées ; à la 2^ on a retiré, le 16 août, le 18® corps. Et comme la 4^^ armée ne semble pas encore assez forte pour risquer le coup qu'on est résolu à jouer, le 18 août, en pleine marche offensive de la 2® armée, le 9^ corps, qui fait son pivot au Grand Couronné, lui est encore retiré et une division instantanément transportée à l'aile gauche de la 4® armée, qui, en quelques jours, de la plus faible devient la plus forte du front français.
Liège prise, les armées de von Bulow et de von Kluck avaient commencé leur mouvement par le nord de la Belgique. Le 18 août, l'armée belge sur la Gette, menacée par 1 1 corps ennemis, recevait de son roi, à 19 h. 3o, l'ordre de se replier sur Anvers; le 19, la II® armée de von Bulow commençait les apprêts du siège de Namur ; le 20, à 16 heures, Castelnau arrêtait l'offensive lorraine et prescrivait la retraite de sa 2^ armée, si éprouvée à Morhange; deux heures plus tard, — ce même jour 20 août, à 18 h. 3o, — le Général en chef envoyait à la 3® et à la 4® armées l'ordre de prendre, dans la nuit même du 20 au 21, « une offensive soudaine et violente » dans les Ardennes et le Luxembourg belges.
Il est encore très difficile d'avoir une vue claire de ces batailles des Ardennes ; elle se mena dans le brouillard, elle n'en est toujours pas sortie. M. Hanotaux les a appréciées très durement : « elles présentent, a-t-il dit, sur toute l'étendue de l'immense front, quelque chose de disloqué et de fragmentaire; chaque incident tactique a son importance, mais une conception tactique générale paraît absente... ))^ Sur ce dernier point, une réserve s'impose, car il y eut malheureusement une conception tactique générale et qui fut d'attaquer partout, quand même, à fond. Un jugement sur une mêlée aussi confuse et indistincte est nécessairement incertain, et c'est un peu comme on se penche sur un abîme qu'on tente de scruter là la pensée du haut commandement.
Si l'on connaît le plan de concentration du général Joffre, on ne sait pas encore exactement quel était son plan de guerre; ses exécutants, ses coopérateurs les plus immédiats n'eurent, croyons-nous, de lui aucune révélation; ils ne connurent que le plan de concentration et les dispositions spéciales à leurs armées respectives. Seul M. Hanotaux, nous a livré la pensée du haut commandement : « Gagner au plus près le front ennemi, le surprendre par la brutalité du choc, Tenfoncer si possible et dégager le terrain pour tomber sur le flanc des armées allemandes en train d'accomplir leur mouvement tournant»^ ; en somme, rompre le centre ennemi, foncer
1 Hanotaux, p. 85.
2 L'éniinent historien ajoute (p. 82) : « Les renseignements sur les marches de l'ennemi ne paraissaient révéler chez lui d'autre dessein que de marcher de l'est à l'ouest, sans doute pour agir vers Dinant et Namur, et appujer le grand mouvement commencé par les armées von Kluck et von Bulow. On assurait qu'il avait entrepris une marche de
LES OFFENSIVES HORS FRONTIÈRES ill
sur les deux ailes disjointes, pousser l'une sur la mer, l'autre sur Trêves et s'ouvrir par là les routes d'Allemagne...
M. Hanotaux prête donc cette pensée à l'État- Major: celui-ci aurait vu le mouvement débordant par la Belgique, il l'aurait laissé faire pensant que l'ennemi aurait dégarni son centre pour en avoir les éléments et faciliter ainsi la rupture du front qu'il préméditait, lui, par une offensive brutale, un coup de bélier puissant. C'était, on vient de le voir, le principe même du Règlement de 1913 : « Pour vaincre, il faut rompre par la force le dispositif de combat de l'adversaire : cette rupture exige des attaques poussées jusqu'au bout, sans arrière-pensée, et ne peut être obtenue qu'au prix de sanglants sacrifices; toute autre conception doit être rejetée comme contraire à la nature même de la guerre; si habilement conçue qu'elle soit, une manœuvre prépare, mais n'assure pas la victoire ». On n'avait oublié qu'une chose : la puissance de la défensive avec les perfectionnements de rarmement moderne.
Ces batailles d'août 1914 furent aussi la réalisation de l'autre doctrine fondamentale du Règlement de 1913 qu' « une bataille générale est la résultante des
flanc par rapport à notre front, ayant pour résultat de déplacer vers le nord-nord ouest la masse centrale de ses forces, et qu'il s'abstenait de tout mouvement important vers notre 4*' et notre 3"^ armées, c'està-dire vers la ligne Longwy-Neufchâteau-Givet. Un groupement de forces ennemies était signalé comme prolongeant le inouvement de Belgique en passant entre Givet et Bruxelles. Puisque ce mouvement se produisait, nous avions intérêt à le surprendre par une vigoureuse offensive, en laissant d'abord l'ennemi s'écouler vers le nord-ouest, en le surveillant de près, en nous approchant de lui, peu à peu, en évitant surtout, s'il essaj'ait de provoquer notre offensive par des détachements envoyés sur notre front, de tomber dans le piège et de nous engager prématurément. »
batailles partielles qui, tout en concourant au même but final, peuvent ne pas être simultanées ». Ainsi, en août 19^4? il y eut non une armée, mais trois groupes d'armées sans liaison entre eux et sans qu'à aucun on ait donné le commandant de groupes d'armées prévu pourtant par l'article 63 de ce Règlement de 1913 ; il n'y eut que des commandants d'armée, le Grand Quartier Général dirigeait tout. Voulait-on ainsi monopoliser la victoire et la mettre en mains sûres? ce n'est pas en tous cas dans les Ardennes qu'une telle éventualité risquait de se réaliser.
Un seul mot qualifie cette région de l'Ardenne belge, assignée à l'offensive du groupe des 3^ et 4^ armées : c'est un coupe-gorge.
Consulter les Rappelons la disposition de notre frontière de Longwy à Maubeuge. A Longwy, elle change d'orientation, et de la direction sud-nord prend jusqu'à Montmédy la direction est-ouest, faisant un exact retour d'équerre, où Longwy occupe l'angle; — à Montmédy, elle reprend la direction sud estnord ouest jusqu'à Mézières, où elle se redresse en direction sud-nord jusqu'à Givet; — à Givet, elle a cette forme singulière sur laquelle nous avons eu si souvent à insister, imposée par les traités de 181 5, contournant littéralement la région Fumay-Givet et faisant un promontoire de 7 à 8 kilomètres de large, pour de là, jusqu'à Maubeuge, tracer un profond golfe, découvrant la trouée de l'Oise : alors que la distance à vol d'oiseau n'est que de 5o kilomètres, le tracé de la frontière en compte là plus de 125.
La frontière, de Montmédy à Givet, est en pleine forêt des Ardennes, limitrophe d'une région que les stratégistes de tous les temps avaient affirmée inter-
dite à une offensive française. Les Luxembourg, sous la Révolution, s'appelaient le département des Forêts, et aucune appellation ne fut plus vérifiée. Cette forêt des Ardennes, dont l'obstacle s'interpose entre la France et le sud de la Belgique, est l'un des plus sombres massifs forestiers de l'Europe occidentale; César la disait si pleine de terreur et d'immensité qu'on ne la pouvait franchir qu'après dix jours de marche, et c'était dans son mystère qu'aux temps de la chevalerie les quatre fils Aymon guerroyaient contre Charlemagne' . Elle présente une disposition assez particulière : le gros du massif s'étend de Mézières à Givet; à l'un et à l'autre de ces points, il détache deux branches, l'une au sud de Givet, dans la direction du nord-est et remontant jusqu'à l'Ourthe; l'autre, au sud de Mézières, descendant dans la direction du sud-est jusqu'à Arlon ; l'intervalle est un immense plateau, les Hautes Fagnes, au sol spongieux et impraticable aux voitures un peu lourdes, boisé et dont les clairières sont compartimentées à l'extrême.
Cette branche méridionale, d'Arlon à Monthermé, au nord de Mézières, est, dans toute son étendue, traversée par la Semoy, la plus bizarre des rivières, un méandre aux sinuosités invraisemblables, une véritable vrille. La Semoy, d'ailleurs peu profonde, coule
^ M. Vidal de Lablache décrit ainsi cette région de l'Ardenne belge : « La ligne de l'Ardenne se présente moins comme hauteur que comme forêt. Une ligne sombre et basse barre l'horizon. Depuis Hirson jusqu'à Sedan elle frappe, elle obsède la vue par sa continuité. Et, par-dessus la vallée riante où luisent les eaux de la Meuse, ce « fond d'Ardenne », donne l'impression d'un monde différent, plus froid, plus rude, moins hospitalier... Sur toute cette surface de 13.500 kilomètres carrés qu'est l'Ardenne belge, c'est le même sol pauvre, infertile, le même climat rude la même difficulté de communication. Sur ces flancs froids et boisés
entre deux énormes murailles à pic : « La Semoy, — écrit l'historien de la frontière, Tenot, — coupe la frontière au nord de Mézières, mais la gorge profonde au fond de laquelle elle coule jusqu'à son confluent à Monthermé, n'ouvre aucun chemin notable d'invasion ; c'est dans la section comprise entre Mézières et Stenay qu'aboutissent les routes du Luxembourg belge chargées de relier à l'armée allemande de AJetz l'armée lancée sur la grande ligne d'opérations de Cologne-Liége-Namur-Paris ». Il était assurément intéressant de s'emparer d'un tel coin, mais il le fallait pouvoir. Les points à saisir étaient Gedinne, Paliseul, Bertrix, Neufchâteau. Mais jusqu'à eux, outre l'obstacle de la Semoy, était celui de la forêt des Ardennes, épaisse et mal frayée, repaire des gros gibiers, loups, sangliers, daims, qui y vivent en troupeaux. Le pays est pauvre, peu peuplé, tourmenté et ne se prête pas aux mouvements et aux manœuvres des grosses masses.
Cette région de l'Ardenne et du Luxembourg se partage en trois : les pays de Condroz et de Famenne, qui bordent la Meuse de Liège à Givet, sillonnés de nombreuses vallées à pentes raides, souvent couvertes de bois ; c'est un des chemins de la trouée de rOise, mais pour qu'une armée s'y puisse risquer, il faut qu'elle soit préalablement assurée des places de
montent en brouillards, en neige et en pluies, les vapeurs charriées par les vents de l'ouest; sur ces plateaux sans pente l'humidité décompose le schiste en une pâte imperméable dont l'imbibition produit des tourbières; il faut la souplesse et l'intelligence des petites vaches ardennaises pour opérer les charrois d:\ns ces sentiers fangeux. Projeté sur l'histoire, ce genre de pays et de vie se traduit par quelque chose d'arriéré et d'archaïque. L'Ardenne est restée en dehors des grands courants qui l'entourent ; elle est le môle autour duquel ils se divisent. » La France. Hachette, 198, p. 65.
Liège et de Namur; — l'Ardenne proprement dite, avec les Hautes-Fagneset le plateau des Tailles, pays convulsé, coupé de bois et de grands découverts, bruyères, marécages, tourbières, « l'Ardenne aride, aigre et pouilleuse », comme l'a qualifiée M. Dumont- Wilden ; — au sud enfin, la région d'Arlon-Virton, limitrophe du grand-duché, elle, au contraire, peuplée, riche, fertile, une petite Provence.
Un tel couvert était propice à toutes les surprises, mais contre la France, car la France, là encore, était topographiquement dominée. Aussi toujours la Prusse eut-elle des vues sur cette position et entendit-elle se réserver ce glacis de son massif central rhénan : quand, en l833, ce pays du Luxembourg passa à la Belgique, nous avons déjà montré^ comment le gouvernement français revendiqua pour la Belgique la liberté d'établir là des fortifications, spécialement à Arlon, et l'opposition qu'il rencontra et dont Metternich trahissait l'inspiration en avouant que « les fortifications de la Belgique étaient une question toute prussienne ». Si un pays était interdit à une offensive française, c'était celui-là; d'autant plus que le mouvement stratégique se trouvait conditionné par la direction même de la frontière, car nécessairement dirigé du sud-ouest au nord-est, il se voyait pris d'oblique et de flanc par le mouvement ennemi, en direction, lui, de l'est à Touest.
Géographie et stratégie imposaient donc la défensive française, qui avait là des moyens exceptionnels. Deux fleuves d'abord, deux bons fossés, la Chiers et la Meuse, avec, en deçà, le canal des Ardennes. De
^ Voir plus haut, p. 264 et sulv. et à l'appendice, l'annexe 2.
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Carignan à Mézières, la frontière est entièrement couverte par la forêt même des Ardennes, et les hauteurs de la rive gauche de la Meuse offrent, par surcroît, d'excellentes positions ; une légère avance en territoire belge permet à des avant-postes d'obstruer tous les défilés jusqu'à la Semoy. Cette ligne-là est, en outre, gardée par les forts de Longwy, de Montinédy, des Ayvelles : LongAvy, dans le saillant de la frontière, est assurément dans une position scabreuse et peut être tourné par Virton et les lignes du Luxembourg, mais Montmédy est là pour l'appuyer et tenir sur un front de 25 kilomètres les passages de la Chiers. Givet, enfin, est le point fort de ce coin de la frontière, même une position offensive : « C'est par Givet, — écrivait, en i883, Tenot, — que nos troupes, si elles étaient concentrées à temps, marcheraient sur Dinant et Liège, menaçant ainsi les communications de l'aile prussienne, hasardée au delà de la Meuse vers Bruxelles, Mons et Charleroi. »
Mais, hélas ! en quel état, au moment de la guerre, se trouvaient ces places ! Nous Talions voir pour Longwy; Givet était une bicoque, dont les aménagements remontaient au dix-huitième siècle, tout au plus un fort d'arrêt pour garder le passage de la Meuse; les Ayvelles, comme Hirscn, n'étaient qu'un nid à bombes, intenables contre les obusiers lourds.
Deux armées allemandes étaient en Luxembourg devant le groupe de nos 3^ et 4^ armées : la V^ du Kronprinz, à 4 corps actifs, 2 corps et une division de réserve, dont l'objectif immédiat est Longwy, le point de direction Verdun et qui, pour le surplus, calée sur la défensive dans le secteur Arlon-Neufchâteau, y
doit vraisemblablement protéger les voies ferrées reliant les théâtres d'opérations belge et lorrain. De Neufchâteau à Gedinne, cette garde défensive est prolongée par la IV^ armée du duc de Wurtemberg, à 2 corps actifs et 2 de réserve. Derrière ces deux armées, la IIP armée de von Hausen défile de flanc vers le nord pour forcer la Meuse entre Namur et Givet et faire la liaison avec la IP armée de von Bulow^ et l'aile droite évoluant en Belgique.
Comment le commandement allemand put-il amener ces armées sur ces positions sans que le commandement français en ait eu soupçon? C'est assurément là un des plus grands sujets d'étonnement, pour ne pas dire plus: nous expiâmes cruellement la destruction de notre service de contre-espionnage, consécutif à l'affaire Dreyfus et le « chambardement» de ce 2*" bureau, si ardemment poursuivi alors par quelqu'un qui n'était pas encore Polybe.
L'ennemi, nous a-t-on dit, avait pu cacher ces marches d'approche aux vues verticales, il avait avancé de nuit, marché de jour à travers bois, sous la protection d'un fort rideau de cavalerie. Le vrai n'est-il pas surtout que notre nouvelle doctrine faisait fi de la sûreté? la cavalerie avait été de plus en plus dépossédée de son rôle modeste d'information pour être constituée en instrument de choc, elle n'était plus préparée à ce rôle de sûreté et le commandement s'était privé de cet œil. Il n'avait pas pour le remplacer celui de l'aviation : l'Allemagne entrait en campagne avec l5oo avions, nous n'en avions, nous, sur tout le front que 120. Nous marchions ainsi à l'aveugle. Pourtant des indices eussent pu renseigner : en ce mois d'août, les journaux
signalèrent ainsi la présence subite de bandes de sangliers dans les départements limitrophes des Ardennes ; de vieux officiers retraités pensèrent que l'ennemi massait dans ces forêts de grosses forces qui en rabattaient ces hôtes. D'autres indications bénévoles signalaient la présence des Allemands dans telles et telles localités; tout à son idée d'offensive, ne comptant que sur la vigueur et l'élan des troupes, le Grand Quartier Général ne voulait rien savoir et c'est tout juste si les informateurs n'étaient pas regardés comme dans l'antiquité les porteurs de mauvaises nouvelles.
Les 3^ et 4^ armées, qui avaient à mener cette offensive des Ardennes, formaient un seul groupe, en parfaite liaison. Le 20 août, à 20 h. 3o, elles recevaient l'ordre d'offensive : la 4* armée, chargée de l'attaque principale, marchera droit au nord, à travers la forêt des Ardennes, en ayant comme objectif la trouée de Neufchâteau ; la 3^ armée couvrira son front en échelons, l'aile gauche en avant et sa tête à quelques kilomètres en arrière et à l'est delà droite de la 4^ armée. L'objectif est de parer à la marche de flanc de l'ennemi à travers la Belgique par une attaque violente de son centre, de le rompre pour s'ouvrir les routes de l'Allemagne. La position du groupe d'armées chargé d'une aussi énorme tâche était scabreuse : chacun de ses flancs était découvert et exposé à une manœuvre ennemie. Sur le flanc gauche, c'est la solution de continuité de la Meuse, de Mézières à Namur, par suite de la remontée de la 5^ armée sur la Sambre et qui laisse à peu près libre l'orifice même de la trouée de l'Oise. Sur le flanc droit, c'est la menace encore plus redoutable de la région de Briey, aban-
donnée par nous, occupée par Tennemi, et sous la protection de la place de Metz.
Bien des erreurs furent cominises par notre haut commandement, erreurs réparables et par la suite réparées ; il y en eut deux qui furent sans nom, irréparables, et qui, elles, devaient peser lourdement sur toute cette guerre: la non-défense du Nord qui permit l'invasion et l'occupation du plus riche quartier de la France ; l'abandon de Briey qui donna à l'Allemagne le moyen de tenir et de supporter une guerre de durée pour laquelle elle n'était pas préparée.
Sur cette question de Briey, on a déjà dit tout ce qui pouvait et devait être dit. C'était une position stratégique sans égale, en ce que la seule défense de notre frontière sur ces 20 kilomètres mettait sous notre canon la quasi totalité du minerai de fer de la métallurgie allemande et lui retirait ainsi son moyen de vivre ; l'abandon de Briey frappait, oar contre, la métallurgie française d'un coup qui risquait d'être mortel, la dépossédant de 95 pour loo de son minerai de fer et des trois quarts de sa production de fonte. L'Etat-Major semble avoir toujours ignoré cette région de Briey: ce coin capital n'était même pas, avant la guerre, dans le secteur de la couverture ; en janvier 1914, la 42^ division, qui était sur ses lisières, recevait comme consigne de quitter ses garnisons dès la première alarme pour se replier au pied des côtes de Meuse \ Les Allemands ne sont pas encore revenus de la stupéfaction que leur causa une telle aberration \ L'importance de Briey n'avait pas
* L'Œuvre, du 3 février 1917 : témoignage du général Verraux. 2 En preuve cet aveu d'un métallurgiste, le D"^ Reichert, administrateur de l'Association des industriels du fer et de l'acier, que je détache de la
carte N.
échappé à leur Etat-Major général, qui savait que là était l'âme de la métallurgie allemande et par suite de la guerre : aussi s'il nous laissa déborder, au début, sur toutes les lisières de la Lorraine et de l'Alsace, mit-il, lui, avant même la guerre déclarée, la main sur ce seul coin du territoire français qu'il ne lâcha plus ; là c'était sérieux.
Consulter la Cette tête de pont, ainsi jetée sur notre frontière lorraine en avant des forts de Metz, créait une redoutable menace pour les armées de Lorraine et des Ardennes et spécialement mettait dans une position impossible l'aile droite de la 3*" armée. Cette S*" armée servait de pivot au mouvement offensif de la 4^ armée à travers le Luxembourg belge ; or ce pivot posait dans le vide, son point d'appui naturel, Longwy, lui ayant été retiré.
Longwy était, en effet, le seul gardien de ce trésor de Briey. C'était toujours, en 1914, la citadelle fièrement campée par Vauban sur l'éperon dominant la vallée de la Chiers, un monument historique d'une conservation rare et l'un des plus purs spécimens de l'architecture militaire du dix-septième siècle. Ses vieux remparts, ses dehors merveilleusement étudiés étaient demeurés comme au temps de Louis XIV ; c'est à peine si
revue Wirtschaftzeitung der Zentralmaechte, du 7 décembre 1917 : « Si nous ne possédions Briey, nous aurions été depuis longtemps vaincus, car nous n'aurions pu produire en suffisance le fer et l'acier Thomas ; nous n'aurions pu approvisionner, comme il le fallait, notre armée, notre marine, les armées de nos alliés. Il est facile de se représenter ce qui serait alors advenu des puissances centrales. Si nos ennemis nous avaient chassés de Lorraine, nous n'aurions pu produire que le quart de la fonte que nous fabriquions en temps de paix ; ni nous ni nos alliés n'aurions pu vivre dans ces conditions. BRIEY NOUS A SAUVE LA VIE ! (Briey unser Leben gesichert hat.)
Et le métallurgiste Thyssen déclarait à un rédacteur de la Vossiche Zeitung : « Si nous sommes encore en vie, c'est parce que nous avons pu défendre la patrie à l'aide des minerais lorrains. » (Le Temps, 13 avril 1918.)
trois ouvrages y avaient été ajoutés qui n'augmentaient guère la force défensive du réduit central : ni carapaces bétonnées sur les abris, ni batteries cuirassées, un matériel d'artillerie ne portant qu'à 8 kilomètres et approvisionné en poudre noire ; au pied de la forteresse, une industrie sidérurgique, elle, très moderne, hauts fourneaux, aciéries, laminoirs, groupant une population de 12.000 âmes. Dans les derniers mois de la paix, le déclassement de Longwy était activement étudié par les bureaux de la guerre K A la mobilisation, l'effectif était de 3.5oo hommes : un bataillon actif, un bataillon territorial, une batterie et demie d'artillerie à pied, une demi-section du génie, — sous le commandement d'un soldat énergique, le lieutenant-colonel Darche, du 162^ d'infanterie.
Les Allemands occupèrent le 2 août le grand-duché de Luxembourg; Longwy n'en est distant que de quatre kilomètres. Toutes les communications télégraphiques ayant été instantanément coupées, on n'a que peu de précisions sur les étapes de l'occupation allemande ; on sait seulement que les Allemands ne s'en prirent pas d'abord à la place, ils se bornèrent à en occuper les abords el à l'isoler. Le 2 août, au soir> leurs troupes avaient pénétré dans la ville même de Briey, ainsi qu'à Jœuf-Homécourt ; ce même jour, à 17 h. 3o, le général J offre informait les commandants des secteurs de couverture que, dans la matinée, les Allemands ayant violé la frontière au nord et au sud de Longwy, l'ordre de retrait à 10 kilomètres de la frontière était levé et qu'il y avait lieu « de rejeter au
L' Illustration du 16 mars 1918: « La "défense de Longwy en 1918 », par M. P. Nicou.
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delà de la frontière »^ toute troupe assaillante sans la poursuivre plus loin et sans entrer sur le territoire ennemi ; il semble bien que cet ordre soit resté lettre morte en ce qui concerne cette région de Briey- Longwy. Ce ne fut pourtant que le lO août qu'un parlementaire vint demander la reddition pure et simple de Longwy, à quoi le colonel Darche répondit par une énergique fin de non-recevoir ; l'investissement effectif ne commença que le 20, et le 21 au matin l'ennemi commença le feu de ses pièces à longue portée.
La 3^ armée était forte de 3 corps, les 4% 5^ et 6^, avec 3 divisions de réserve et une division de cavalerie, en tout lo divisions d'infanterie. Elle était commandée par le général Rufïey, l'un des plus puissants cerveaux de notre armée, un artilleur à idées et de grande imagination, en quête perpétuelle de nouveautés, « le poète du canon », comme il était surnommé. Il n'avait pas, semble-t-il, une très bonne cote au Grand Quartier Général, étant de ceux qui conseillent et avertissent.
Ruffey était l'un des initiateurs et des apôtres de l'artillerie lourde; il affirmait ainsi, dès 1887, le rôle important que jouerait l'artillerie lourde en campagne, et que la guerre en rase campagne prendrait de plus en plus les allures de la guerre de forteresse; sa doctrine fit scandale. Le scandale s'aggrava quand il contesta l'omnipotence du 75 et lui souhaita d'autres compagnons, et surtout quand, en 1907, il signala l'aviation comme une arme offensive supérieure et réclama la création de 3.000 avions. Rufïey avait par ses audacieuses idées à peu près
^ Le Mensonge du 3 août 1914, p. 290.
mis contre lui tous les comités : ceux du génie, de l'artillerie, de l'infanterie, l'État- Major; ces accidents arrivent à ceux qui ont de l'imagination : « Vous avez trop d'imagination ! » était la réponse courante à toutes ses propositions comme à tous ses avis. Lui aussi, comme Gallieni et comme Lanrezac, il avait prévu et prédit l'attaque allemande par la rive gauche de la Meuse, et dénoncé vivement la folie d'une offensive de début par les Vosges. Enfin, chose par-dessus toutes impardonnable, il avait refusé de se subordonner à ses subordonnés et émis audacieusement la prétention de donner lui-même les directives des opérations de son armée et de ne pas s'en remettre de ce soin au seul bureau d'opérations de son état-major!
La même opposition de vues s'était encore retrouvée quant au rôle éventuel de la 3^ armée dans le plan d'opérations. Ruffey estimait que le rôle de cette 3^ armée était le plus important et que contre un ennemi formant deux masses distinctes — l'une vers Thionville, l'autre au nord de la Meuse — on devait tenter de frapper, avec des forces supérieures, un coup décisif sur la masse de Thionville, et que la 3'' armée était le mieux à même pour le donner puisque seule elle pouvait envelopper l'aile gauche allemande. Et il avait à cet effet élaboré en 1913 et 1914 un plan de campagne, qu'en mai 1914 à un voyage d'état-major d'armée, il avait développé et précisé devant ses commandants de corps d'armée et leurs officiers d'État-Major. Le Grand Quartier Général, au contraire, avait orienté son attaque à rebours, confiant le fort rôle à la 4^ armée et n'en assignant à la 3'' qu'un emploi de comparse.
Jusqu'au i6 août, la 3*" armée était restée au pied des Hauts de Meuse inerte et irritée de cette inertie^ . Le 14 août, Ruffey, apprenant l'offensive des i^'^et 2" armées, avait instamment demandé à attaquer en même temps qu'elles, car il prévoyait qu'à le faire après on risquerait d'avoir sur les bras des renforts allemands venus des Vosges, Coinme il fallait quatre jours pour concentrer l'armée, commencé le i5, le mouvement eût été achevé le 19 et la bataille pouvait s'engager le 20 : c'était une intéressante occasion de manœuvre. Mais le Grand Quartier Général refusa net, n'estimant qu'à 20 corps le dispositif allemand ; son agent de liaison avec la 3^ armée informait même le général Ruffey qu'il n'avait devant lui que le XVP corps avec une ou deux divisions, alors qu'en réalité il se trouvait en présence de toute l'armée du Kronprinz, soit 4 corps.
Ce ne fut que le 16 août que la 3^ armée fut remontée sur le front Etain-Jametz; le 19, elle recevait l'ordre de prendre l'offensive le lendemain : la 4^ armée était chargée de l'attaque principale, droit devant elle, dans la direction du nord, à travers la forêt des Ardennes, avec pour objectif la trouée de Neufchâteau ; la 3^ armée devait « couvrir son flanc droit en échelons, l'aile gauche en avant et sa tête à quelques kilomètres en arrière et à l'est de la droite de la 4^ armée ». Deux points sont importants, Virton et Arlon, puisqu'ils assurent tous deux la possession des lignes Namur-Luxembourg et Liége- Luxembourg, mais Longwy est investi, et par la
^ Le général Malleterre, qui commandait un de ces régiments et qui montra les plus belles qualités, a signalé cette irritation contenue des troupes de la 3^ armée, dans sa chronique militaire du Temps du 31 janvier 1917.
région de Briey les troupes des camps de Metz et de Thionville peuvent menacer le flanc droit des forces françaises.
Le chef de la 3^ armée dispose ses trois corps d'armée "d'après les instructions du Grand Quartier Général, soit de gauche à droite, le 4% le 5% le 6%et, par une divination qu'on peut dire géniale, il ordonne aux 54^, 55^ et 56^ divisions de réserve de suivre en échelons, à quelques kilomètres, chacune des trois divisions du 6^ corps, et à la 7^ division de cavalerie de couvrir celles-ci du côté de Metz- Tlîionville.
La pensée qui inspira cet ordre se devine : cette masse de réserve était mise là pour, suivant les cas, parer au découvert de l'armée ou tenter l'enveloppement de la gauche ennemie. Et pour s'assurer plus encore contre toute menace du côté de Metz, le 21, la division de réserve de Verdun, soutenue par une forte brigade des régiments actifs de cette place et disposant des batteries de campagne et des batteries lourdes du camp retranché devait se porter sur la ligne Amel-Etain et un autre groupe de divisions de réserve occuper la région Hermeville-Fresnes en Wœvre.
Or le 20 août, sans avoir prévenu le chef de la 3* armée, le Grand Quartier Général lui retirait ces trois divisions de réserve, dont le rôle était capital dans l'ordre d'opérations de l'armée, et en formait, pour son usage, avec les autres divisions de réserve de Verdun, un groupe, auquel il donnait le nom un peu démesuré d' « armée de Lorraine », mais dont on ne voit pas encore très bien l'objet réel puisque, d'après M. Hanotaux, sa mission aurait été
de « commencer progressivement l'investissement du front sud-ouest de Metz et d'arrêter, sur les Hauts de Meuse, toute rupture du front par l'ennemi ».
La 3^ armée, par cette décision prise en pleine offensive, se voyait ainsi réduite à ses trois seuls corps, 4^, 5^, 6% soit 7 divisions d'infanterie, alors qu'inversement, et comme Ruffey l'appréhendait, le 21, l'armée du Kronprinz recevait un renfort d< deux corps et d'une division, ce qui portait ses effectifs à 12 divisions d'infanterie et 2 de cavalerie.
Nos 4% 5^ et 6^ corps partent le 21 au matin à la découverte de l'ennemi, le 4^ à gauche, le 5^ au centre, le 6* à droite. Le Grand Quartier Général a signalé entre Ethe et Arlon « des mouvements d'infanterie sans importance » ^ : les troupes marchent de confiance et atteignent sans peine les objectifs prévus pour la journée. Pourtant, dans la soirée, le contact est pris par le 5^ corps ; ses avant-gardes s'emballent, vont de l'avant, et établissent leurs avant-postes au milieu des lignes allemandes; l'ennemi lui tombe dessus sans qu'il s'en doute, surprise fâcheuse et démoralisante î
La 4^ armée, ce même jour, est elle aussi partie à la recherche de l'ennemi, ses éléments ainsi disposés : le 2^ corps en liaison étroite, trop étroite même, avec la 3^ armée, car il est presque confondu avec le 4^ corps; puis le corps colonial, le 12^, le 17', le 11^, le 9^ venu de Lorraine et encore incomplètement débarqué, enfin la GC division de réserve. L'objectif immédiat pour ce jour devait être la prise de la ligne Namur-Luxembourg à ses points essen-
1 Ordre général du 4 corps d'armée, n° 18, pour la journée du 22 août 1914.
tiels Gedinne-Paliseul-Offagne-Bertrix-Florenville : pour cela il faut franchir la Semoy après avoir préalablement traversé la forêt des Ardennes ; tous ces éléments ont l'ordre de se porter sur la rive gauche de la Semoy, la 60^ division, au confluent, à Monthermé, et gardant ses passages. L'aile gauche de l'armée s'arrête ainsi à Monthermé, soit à plus de 80 kilomètres à vol d'oiseau, en fait à 120 kilomètres de la 5^ armée, et sans liaison avec celle-ci.
L'idée du commandement, en cette journée du 21, est qu'il ne faut pas empêcher la masse centrale des forces ennemies de se déplacer vers le nord-ouest pour franchir la Meuse. « Plus la région Arlon — Audun-le-Roman — Luxembourg sera dégarnie au moment où nous passerons à l'offensive — lit-on dans les instructions du général de Langle de Cary qui commande l'armée — meilleurs seront les résultats à escompter de la marche en avant de la 4^ armée, appuyée par la 3^ . » Et la 4^" armée s'en est allée, elle aussi, comme le chasseur à la recherche du gibier, et sans plus de renseignements.
Les 9^ et 11^ corps marchent tout le jour à la découverte, sans rien trouver, ils occupent au nord de la Semoy le front Bohan-Oifagne-Bertrix : à 16 heures, oti l'avant-garde du 11^ corps arrive à Bertrix, son chef est avisé par le commandant de la cavalerie « que les Allemands débarquaient depuis quelques jours à Libramont des forces importantes et qu'il y avait dans les bois de Luchy 5o.ooo Allemands qui allaient certainement nous attaquer la nuit ». Les points ainsi désignés étaient dans les secteurs des 17^ et 12'' corps; ce renseignement capital fut sur-le-champ transmis au corps d'armée, le com-
494 LE DRAME DE CHARLEROi
mandant du 17* corps n'en fut pourtant pas informé; et l'on va voir les conséquences.
Le i"]" corps a atteint facilement l'objectif assigné; il a même, sur l'ordre de l'armée, poussé une avantgarde, à l5 kilomètres du gros du corps d'armée, par delà la forêt d'Herbeumont, à Saint-Médard, à 6 kilomètres au sud-ouest de Neufchâteau, où il apprend que l'ennemi est en forces. Le 12^ corps, parti de Deux- Villes, doit se porter à Florenville ; à 10 kilomètres, non seulement il trouve l'ennemi, mais se voit attaqué de flanc dans la direction Izel- Jamoigne, et ce premier contact est assez dur. Quant au corps colonial, il n'a pas quitté ses cantonnements de Gérouville, qu'il apprend que l'ennemi est à 2 kilomètres. Pour le 2^ corps, c'est encore plus fort: une de ses avant-gardes passe à Virton au milieu des forces allemandes sans s'en douter et se met en devoir d'y préparer les cantonnements de la brigade ; le bourgmestre affolé prévient le colonel qu'une division allemande est établie autour du village ^ ! On était sur l'ennemi sans le savoir.
La journée du 22 marque le choc et l'échec. Le 21 au soir, — au rapport de M. Hanotaux ^ — le Grand Quartier Général a enfin acquis la certitude que l'armée allemande cherchait à passer entre Givet et Namur ; il juge le moment venu de réaliser son plan de manœuvre, fixer et mettre hors de cause celles de ces armées qui font face à la 3" et à la 4^ armées et se rabattre avec toutes les forces dispo-
^ Témoignage du général Bon, commandant rartillerie du 2"^ corps, cité par M. Hanotaux (V, 97).
2 Hanotaux. V, 107.
nibles sur le flanc gauche du groupe ennemi qui progresse au nord de la Meuse et qu'il évalue à huit corps et quatre divisions de cavalerie. Le général en chef donne en conséquence à la 4^ armée l'ordre de marcher vers le nord et d'attaquer l'ennemi « partout où il sera rencontré », la 3^ armée ira égaleinent de l'avant et fera face à toute attaque venant d'Arlon ou de Fontoy.
Le général de Langle de Cary obéit et répète fidèlement dans son ordre à son armée l'ordre même du Grand Quartier Général : « V ennemi sera attaqué partout où on le rencontrera » ; c'était l'application littérale du Règlement de I9l3 et des doctrines outrancières à la mode. Cet ennemi, où est-il et quelle est sa force? le commandement ne le dit pas parce qu'il ne le sait pas; il informe seulement les commandants de corps d'armée « que la région entre la Meuse et la Lesse est occupée par l'ennemi qui s'est retranché derrière cette rivière face au sud » *, et il donne comme unique directive : marcher droit devant soi. Le terrain a été découpé en zones de marche de 8 à 10 kilomètres, et chaque corps d'armée est lancé dans chaque zone, au petit bonheur, avec des objectifs distants d'une étape, et sans autre réserve qu'une division coloniale laissée à Jamoigne, soit à l'aile droite. Dangereuse tactique, puisqu'on avait à opérer à proximité d'un ennemi retranché dans une région difficile couverte de forêts et coupée d'obstacles. La prudence ne commandaitelle pas d'avancer par bonds, de se porter d'un obstacle à l'autre, de n'engager que les avant-gardes?
Bulletin de renseignements de la 4« armée, n° 7.
Et pourquoi une telle offensive? Pour rejeter au nord les Allemands retranchés derrière la Lesse, et par suite arriver sur les derrières des corps ennemis engagés sur la rive gauche de la Meuse, couper leurs communications pendant que la 5® armée — qui, d'ailleurs, n'est pas encore entièrement réunie — les attaquera de front. Or ces armées ennemies retranchées derrière la Lesse forinaient flanc-garde par rapport aux colonnes qui passaient la Meuse en aval de Namur; pour empêcher cette flanc-garde de remplir son rôle, au lieu de l'attaquer uniformément sur tout le front, n'était-il pas indiqué, puisqu'on ne voulait porter l'effort sur son aile gauche, de le concentrer sur son aile droite pour la couper de la Meuse et la refouler à l'est, loin des colonnes qu'elle devait couvrir? Mais le Grand Quartier Général n'a pas vu la force de l'aile droite allemande et l'ampleur de son mouvement débordant, il ne soupçonne même pas la présence de la III* armée de von Hausen sur la rive droite de la Meuse, de Dinant à Namur; le 20 août, il ne croit avoir affaire qu'à une vingtaine de corps ennemis, quand il y en a trentequatre. Et l'ordre est donné de se jeter sur cet ennemi dont on ne connaît ni l'emplacement, ni la force : « V ennemi sera attaqué partout où on le rencontrera ».
Ce qui devait arriver arriva. Partout ces attaques mal ou pas préparées par l'artillerie, butèrent sur des organisations défensives habilement tracées, bien flanquées et sur une artillerie lourde qui nous dominait comme calibre et comme portée. Les objectifs étaient à distance d'étape des zones de départ; fatalement sur un point ou un autre devaient se pro-
duire des événements imprévus, sans qu'il y ait de réserves pour y parer : le commandant de l'armée était impuissante intervenir dans la bataille et à faire sentir son action personnelle; il n'y fut pour ainsi dire qu'un organe d'enregistrement.
Cet imprévu, trop facile à prévoir pourtant, se produisit au centre même de la ligne.
Le 176 corps avait pour objectifs Jehonville et Ochamps, l'un à l'ouest, l'autre au nord de la forêt de Luchy, à l5 kilomètres au nord delà Semoy; à sa droite le 12^ corps a pour objectifs Recogne et Libramont, sur la même ligne, à la même hauteur. La 33® division du 17^ corps marchera sur Ochamps, en liaison étroite avec la colonne de gauche du 12^ corps; l'une et l'autre, pour arriver à leurs objectifs, doivent traverser les forêts contiguës de Luchy etde Huqueny. Mais la colonne du 12® corps, pour éviter sans doute la traversée de la forêt de Huqueny, au lieu de prendre à gauche par Saupont-sur-Recogne, abandonne son itinéraire, oblique à droite sur Nevraumont, où elle rencontre l'ennemi; elle l'attaque et même finit par prendre l'avantage, mais elle oublie de prévenir la colonne de droite du 17^ corps, qui, elle continue son itinéraire et s'engage dans la forêt de Luchy, sa droite entièrement découverte : il est l5 heures. On a vu que le 11^ corps, prévenu la veille que l'ennemi avait inassé 5o.ooo hommes dans cette région, avait négligé d'en aviser le 17^ corps: c'était tout le XVIP corps allemand qui ait pu très habilement se dissimuler et laisser venir. La 66^ brigade du 17^ corps traverse la forêt et débouche devant Ochamps, où elle trouve des difficultés; le commandant du corps d'armée envoie l'artillerie de la 33^ di-
vision prendre position à la lisière nord de la forêt de Luchy pour battre Ochamps et préparer l'attaque de l'infanterie. Les positions étaient prises quand la 66^ brigade reçoit par derrière les feux de l'artillerie ennemie, qui fait barrage à la lisière sud-ouest de la forêt de Luchy. Prise en flanc et à revers, force lui est de se replier en combattant dans la forêt de Luchy, puis après, ses cadres perdus et les liens tactiques rompus, de se retirer sur Bouillon, à 25 kilomètres. Un vide redoutable se produit entre les 17^ et 12'' corps : le commandant du 17^ corps, pour ne pas laisser ses troupes en si mauvais arroi sous le coup d'une attaque dans ce pays boisé, est forcé de prescrire le repli derrière le Semoy.
L'aile gauche, les 11^ et 9^ corps, se voit alors en détestable posture : le 11^ corps, qui a difficilement progressé jusqu'à Paliseul, puis à Maissin, où il n'a pu tenir, doit rétrograder à Carlsbourg, au sud de Paliseul. Le 12^ corps a bien eu l'avantage dans le combat qu'il a livré, mais il ne peut que se maintenir sur les positions conquises, au sud-ouest de Neufchâteau, à 10 kilomètres en arrière de l'objectif qui lui était assigné, et il se voit en l'air, le corps colonial ayant dû rompre, lui aussi, de Neufcliâteau, après une terrible et malheureuse affaire.
Le corps colonial avait les troupes les plus énerques, les plus ardentes, les plus offensives, celles qui de tout temps pratiquèrent d'instinct « le bourrage »; il eût fallu les modérer et les retenir, on les monta au contraire par l'affirmation qu'elles étaient devant .un ennemi défait, en retraite; on lâcha la bride; on devine ce que dut être une telle offensive par de telles troupes. Ce corps colonial comprenait la 3^ di-
LES OFFENSIVES HORS FRONTIÈRES 4i)9
vision et la 5' brigade (21* et 23* colonial), avec une division de réserve. La 5^ brigade à gauche doit se porter à Neufchâteau; la 3* division, aile droite, sur Rossignol-Tintigny : objectif divergent, ces deux points sont distants de près de to kilomètres et séparés par les larges forêts de Chiny, de Neufchâteau et de Rulles; donc pas de liaison possible entre les colonnes d'attaque, pas davantage avec les corps voisins. Depuis huit jours, à notre insu, les Allemands occupaient en force Neufchâteau; le matin de ce jour, ils s'étaient postés aux abords dans de bonnes tranchées largement pourvues. La 5* brigade s'y porte à découvert, elle est bientôt aux prises avec deux corps allemands, mène contre eux un combat formidable qui dure toute la journée, leur inflige de terribles pertes, mais en subit de plus fortes; elle y laisse presque tous ses cadres.
Dans le même temps, la 3* division se faisait anéantir à Rossignol. Engagée sans liaison dans la forêt de Neufchâteau, elle se heurte à tout le VI* corps allemand, retranché sur de fortes positions. Les renforts demandés ne peuvent arriver, le pont qu'ils doivent franchir venant d'être détruit par l'artillerie alors que l'ennemi, lui, reçoit sans cesse des renforts : rien à faire qu'à mourir en beauté en vendant chèrement sa vie. Pendant six heures, la 3* division coloniale tint en respect un ennemi trois fois supérieur; le cercle de mort se resserre, il ne reste plus d'espoir qu'en une percée, en vain...
Il y eut à ce combat de Rossignol des faits inouïs d'héroïsme, qui ajoutèrent au trésor moral de la France et renseigneront les générations futures sur le point de sublime où, dans ce mois d'août 1914,
monta l'âme nationale. Un de ses artilleurs commente ainsi « la fin glorieuse du 2^ régiment de l'arme » :
Engagés ce jour-là, avec les i®*^ et 2 marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment exploré par la cavalerie, lancés beaucoup trop tôt en avant pour compter sur aucun secours, cernés dès les premières heures de la journée par un ennemi très supérieur en nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement notre vie et c'est ce que nous avons fait... Les hommes ont été d'une bravoure sans égale ; pas un n'a bronché, pas un n'a flanché alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous : ils ont servi leurs pièces comme à la manœuvre. Des marsouins, quelques-uns ont pu s'échapper; de l'artillerie, personne...
C'est dans ce sublime holocauste que périt, d'une balle à la tempe, son chapelet enroulé au poignet, le lieutenant d'artillerie Ernest Psichari,run des maîtres intellectuels de la jeune génération et de ceux qui avaient le mieux entraîné au sacrifice cette incomparable jeunesse qui s'avançait vers nous en iQlS comme une si haute espérance. Hélas ! qui nous rendra ces légions, cette réserve morale si tôt retirée, mais dont la mort, si bien accordée avec la vie, fut une beauté sans égale...
Ce magnifique corps colonial n'a pas reculé, il s'est fait anéantir, il n'en reste que la division de réserve et une brigade; un trou terrible se creuse dans le front, qui met en péril le 2* corps. Celui-ci était à Meix devant Virton:à peine l'a-t-il quitté, en colonnes par quatre, en direction de Virton, qu'il tombe sur l'ennemi solidement retranché; une brigade se lance sans préparation d'artillerie et se fait terriblement éprouver, y laisse même son général. L'action se généralise; l'infanterie du 2^ corps s'engage sans
qu'elle entende un coup de nos canons, mais elle en reçoit de l'ennemi, car le terrain avait été minutieusement repéré, — « un vrai guêpier », dit le général Bon, commandant l'artillerie de ce corps. A midi on en sort tant bien que mal, et dans l'après-midi le 2^ corps se relie au 4^ attaquant Virton et s'associe à sa fortune.
Ainsi, le soir du 22, la 4^ armée non seulement n'a pas atteint l'objectif assigné, mais dans son ensemble a dû reculer; elle a fait assurément du mal à l'ennemi, mais a été encore plus éprouvée: en définitive insuccès total et, dans sa forme la moins discutable, le repli de l'assaillant.
Si l'échec de la 4^ armée fut absolu, la 3^ armée, elle, saisit presque la victoire et l'événement justifia pleinement les prévisions de son chef.
Le 5^ corps pesa pourtant d'un poids particulièrement lourd sur les opérations de l'armée. Il avait ordre d'abord de s'élever par sa gauche sur Mussy-la- Ville pour se relier au 4^ corps, puis de masquer Longwy en gagnant du terrain vers l'est, en direction d'Hallanzy, pour se souder à Gorcy à ses avant-postes. Son chef fit exactement le contraire, s'hypnotisant sur Longwy et négligeant de se lier au 4* corps, qu'il découvrit dangereusement et mit en péril d'enveloppement : il lance ainsi sur Longwy, sans préparation d'artillerie, trois attaques successives qui fontdécimer sans résultat trois régiments, et découragé, prescrit le repli sur les Hauts de Meuse.* Le général Grossetti, chef d'état-major de la 3*" armée, envoyé par Ruffey
1 Le haut commandement du 5" coi-ps fut totalement renouvelé à la suite de cette affaire.
602 LE DRAME DE CIIARLEROl
reconnaître la situation, prend sur-le-champ le commandement, arrête le recul et ramène sur le Chiers des troupes, heureuses d'avoir enfin trouvé un chef. Maisàl4 heures le 5^corps n'était pas encore relié au 4% et par cette grave négligence celui-ci voyait tout son effort annihilé.
Comme le 5*" corps, le 4" avait pour mission de contre-attaquer tout mouvement de l'ennemi menaçant l'aile droite de la 4"" armée : à cet effet la 8® division devait se porter par Virton sur Etalle, et la 7^ sur Éthe ; le Grand Quartier Général n'avait signalé que des mouvements ennemis « sans importance » ; aucune liaison n'avait été envisagée, dans la pensée peut-être que cette liaison serait assurée parle seul itinéraire du 5^ corps. Or, comme on vient de le voir, la 9^ division, qui devait couvrir ce parcours, en fut écartée, et tout l'effort du 5^ corps concentré sur Longwy. Par suite, la 7^ division se vit dans une position difficile et qui fût devenue désastreuse sans rinitiative de son commandant, le général de Trentinian, qui sut s'assurer à tout événement par le détachement d'une flanc-garde sur sa droite.
Car l'ennemi était à Ethe, sans qu'on s'en fût aperçu. Le 22, au petit jour, le 14'' hussards l'en déloge mais sans le pouvoir rejeter hors des bois d'Etalle. L'avantgarde de la 7° division traverse Ethe, le dépasse sans conserver ce point d'appui. Le brouillard est impénétrable; quand il se dissipe des batteries ennemies se démasquent de flanc à quelques kilomètres et coupent toutes les communications entre l'avant-garde et le gros de la division ; l'ennemi s'était glissé entre le 4^ et le 5^ corps. L'important était d'interdire à l'ennemi l'occupation d'Ethe, le général de Trentinian s'y
porte en personne avec les troupes qu'il a sous la main, fait le coup de feu avec ses troupiers et malgré un déchaînement d'artillerie tient ,1e village, et y peut rallier son avant-garde.
Pendant ce temps la 8^ division opérait à Virton. Le 22, au matin, un brouillard intense enveloppait les débouchés de la ville. A 5 h. 3o cette 8^ division s'enroute; son avant-garde, le l3o^ d'infanterie, part à la recherche de l'ennemi et tombe dessus à la porte même delà ville — il était là, organisé défensivement sans que les troupes cantonnées s'en fussent aperçues! Le reste de la colonne ne peut déboucher. Le l3o* se jette audacieusement sur cet ennemi doublement invisible, — combat tragique dans le brouillard, — il tombe sous les coups des mitrailleuses ; le reste de la division s'engage alors de chaque côté de Virton pour empêcher un débordement de l'ennemi. A 9 heures le brouillard se dissipe, le combat se précise, l'artillerie lourde intervient. Virton doit être abandonné. Le cominandant du 4'' corps établit alentour, avec l'artillerie de la SMivision, toute son artillerie de corps : cette puissante batterie arrête net la progression ennemie et prépare l'attaque des fantassins. Les Allemands se voient bientôt dans une formidable tenaille d'artillerie et d'infanterie; la protection efficace du 75 donne du cœur aux troupiers qui abordent résolument un ennemi, sérieusement éprouvé : à 17 heures, Virton est repris et une charge intrépide, tambours battants, du 117*" d'infanterie, rejette l'ennemi dans ses bois. Du côté de la 7^ division, le 101^ est lancé sur Belmont et nos positions à Éthe sont maintenues, mais le repli du 5^ corps ne permet pas au 4" d'exploiter son succès et la 7^ divi-
sion doit sur ordre se replier dans la soirée sur Villers-le-Rond.
Comme le chef de la 3^ armée l'avait prévu, ce fut sur l'aile droite de son armée et dans le coin de Briey' que l'ennemi porta son principal effort. Le 6* corps avait été posté là, il fut magnifique et ses trois divisions se comportèrent en troupes d'élite ; dans la main d'un chef, le général Sarrail, elles maintinrent des forces ennemies trois fois supérieures, leur infligèrent des pertes effroyables et anéantirent positivement l'aile droite de l'armée du Kronprinz. La 40'' division fut héroïque. Elle avait à tenir tête aux trois divisions du XVI^ corps, l'un des plus réputés de l'armée allemande; son chef le général Hache sut manier habilement toutes les armes et les lier dès le début du combat ; nos 75 prirent en flanc les attaques massives des Allemands et en firent une destruction complète: « certaines parties du champ de bataille — rapporte un des chefs — présentaient ce spectacle inoubliable de milliers de morts se tenant debout sur plusieurs rangs étayés par des cadavres les arc-boutant et placés eux-mêmes les uns sur les autres, dans différentes inclinaisons depuis l'horizontale jusqu'à 6^ »•. L'action de la 7^ division de cavalerie eût pu fixer la victoire: elle avait été établie à la droite du 6^ corps, mais, à 17 heures, le commandant de cette division, sans ordres, la portait en arrière de la 42^ division, où elle resta inactive. ..^
Contre cette admirable 40* division, le Kronprinz
^ Les pertes infligées ce jour-là par le 6" corps aux Allemands sont évaluées à 25.000 hommes.
- Le commandant de cette division fut instantanément relevé de son commandeinent.
lance alors sa dernière réserve; ainsi abandonné par sa cavalerie, menacé d'être tourné du côté de Briey, le général Hache doit, la mort dans l'âme, prescrire le repli. Si les trois divisions de réserve avaient été maintenues où Ruffey les avait établies précisément en prévision de cette éventualité, n'eussent-elles pas pu devenir lé facteur décisif de la victoire, en enveloppant l'aile gauche allemande, si terriblement épuisée?
En définitive, au soir de ce 22 août, aucun des objectifs assignés à l'offensive des 4^ et 3^ armées n'était atteint : l'ennemi n'était pas hors de cause, son front n'était pas rompu; nous l'avions éprouvé assurément mais nous l'étions autant, et en tous cas il restait sur ses positions et nous, nous avions été contraints de reculer. « La retraite de la 4* armée, qu'on le voulût ou non, était commencée le 22 au soir », affirme M. Hanotaux^ qui n'hésite pas à enregistrer cette offensive des Ardennes comme « une défaite française ». Pas d'unité de commandement, des batailles éparses et disloquées, nulle notion de sûreté avant et pendant le combat, méconnaissance systématique du terrain et des moyens de la défensive, défaut de liaison des corps, défaut de liaison de l'artillerie et de l'infanterie, aucune manœuvre, mais seulement l'offensive aveugle, systématique, frénétique.
Si là nous fûmes vaincus, est-il exagéré de dire que ce fut moins par l'ennemi que par une fausse doctrine?
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