‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 4 sur 44 · LES TROIS VOIES D INVASION · texte numérisé non relu

LES TROIS VOIES D INVASION

Chateaubriand écrivait en l8l5 : « Les guerres de C'>°suiter u

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Napoléon ont divulgué un fatal secret : c'est qu'on peut arriver, en quelques jours de marche, à Paris, après une affaire heureuse; c'est que Paris ne se défend pas, c'est que Paris est beaucoup trop près de la frontière. » Ce secret fatal fut vite remis en oubli, et la France en 1914 était toujours dans la même ignorance.

« Paris est le vrai cœur du royaume et l'abrégé de la France », déclarait Vauban. La comparaison est rigoureusement exacte : Paris fut providentiellement établi pour grouper les provinces françaises et, comme le cœur, y projeter la vie et l'influence.

Le bassin géologique parisien est mollement ondulé et sans notables accidents naturels : jusqu'aux Vosges? il présente bien une succession de sept crêtes, nettement concentriques à la Ville, et toutes orftant leurs escarpes à l'Est; mais, vers le Nord, de bas plateaux couronnent des vallées aux pentes douces, de toutes parts des rivières ouvrent des communications et par les grandes plaines de l'Escaut et delà Meuse mettent la France en contact avec l'Allemagne. Longtemps les fleuves furent les grands véhicules de la civilisa-

tion et pour les peuples les meilleurs moyens d'expansion, mais en revanche ils ont toujours aussi constitué des voies d'invasion. Dans cette région du Nord notamment, loin de fournir des fossés défensifs, ces fleuves — et les chemins de fer ont aggravé la situation — tracent par leurs vallées, perpendiculairement aux frontières politiques, des couloirs d'approche et des chemins de guerre. L'aire stratégique de cette frontière fut à toutes époques nettement mauvaise, et au cours des siècles toutes les coalitions dévalèrent par les trois grandes vallées convergentes sur Paris, de l'Oise, de la Marne, de la Seine.

L'Oise prend sa source en Belgique, près de Chimay, à 200 kilomètres de Paris, pénètre en France à Anor par une vallée ouverte, traverse la Thiérache, à Guise fait un brusque coude et prend la direction du Sud-Ouest, puis contourne le pied de la falaise de Champagne, et court sur Paris qu'elle investit en quelque sorte, car elle se jette dans la Seine à l'ouest de la capitale : c'est la grande route d'invasion, la voie classique peut-on dire, la plus courte et la plus facile d'accès.

Moins dangereuse la vallée de la Marne, puisque son point de départ n'est pas sur la frontière, mais on y accède aisément par la large dépression entre la vallée de la Moselle et celle de la Meuse, entre les côtes de Meuse et les Vosges, — la trouée de Charmes, — ainsi que par la trouée de Dun-Stenay, entre Verdun et Montmédy.

La troisième voie d'invasion, la vallée de la Seine, n'a pas non plus son origine sur la frontière, mais l'ennemi s'y peut glisser par la terrible brèche d'entre les

Vosges et le Jura, la trouée de Belfort, — porte maîtresse et véritable antichambre de la France, qui y donne accès dans toutes les directions.

Par ces trois voies, Paris peut être atteint en quelques marches.

Jusqu'à nos jours tous les gouvernements considérèrent comme le premier de leurs devoirs de protéger ces points mortels. Faute de pouvoir mettre nos limites au Rhin, Louis XIV dressa une frontière artificielle aussi sûre qu'on le pouvait souhaiter. Les frontières du Nord et de l'Est sont traversées par des fleuves, l'Escaut, la Meuse, la Moselle, entre lesquels d'autres rivières, la Lys, la Scarpe, la Sambre, la Sarre, forment une série d'obstacles naturels que termine et complète la grande barrière des Vosges. Vauban utilisa ces voies pénétrantes, les appuya par des fortifications et en fit la ligne bastionnée d'une citadelle dont Paris serait le réduit. Cette ceinture de fer fut pendant deux siècles notre barrière protectrice au Nord; elle sauva la France de Louis XIV en 1708, elle sauva la France de la Révolution en 1794 : « on pouvait l'entamer, en faire sauter quelques chaînons, elle ne tombait que lentement et jamais tout entière ; pendant qu'elle paralysait les généraux ennemis qui, par crainte ou calcul, refusaient de s'aventurer par une brèche et de marcher entre ces forteresses, elle ménageait à nos armées une précieuse zone de sûreté dans laquelle elles pouvaient, et avec le temps voulu, opérer leur concentration, réparer leurs pertes, appeler leurs réserves, organiser et ressaisir la victoire S).

' Les Eiudes, du 20 août 1904. Une frontièrf en péril! par A. Buti».

Cette frontière de Vauban ne valait toutefois qu'à la condition d'être entretenue et bien tenue au point ; les glorieuses guerres de mouvement de la Révolution et de l'Empire avaient un peu trop fait mépriser la fortification, les forteresses furent négligées. Napoléon élargit si fortement nos frontières qu'elles n'existaient plus; il n'avait jamais eu à recourir à la défensive, — « la guerre de cliicane et de bicoques», comme il disait, — et quand, en 1814, il y fut contraint, la ceinture de fer de Vauban détendue ne résista pas à la poussée que la coalition y exerça de toute sa force et sur tous ses points : elle céda partout.

Les Alliés connaissaient le secret de nos frontières et ils apportèrent dans la rédaction des traités de l8l5 cette science terrible de notre géographie militaire. S'ils n'imposèrent à notre frontière de 1790 que des réductions en apparence minimes, ils les dirigèrent sur les points essentiels et, s'assurant nos portes d'invasion, ils pouvaient à leur gré s'ouvrir des passages.

Le but des Alliés était de mettre la France sous le canon de l'Europe centrale. A cet effet la Belgique fut annexée à la Hollande et constituée « en un formidable bastion, — a écrit Bliicher, — qui prenait en flanc toute invasion que la France pourrait projeter contre l'Allemagne », et la trouée de l'Oise, que Ton a justement nommée l'esplanade de Paris, fut entièrement ouverte. Vauban l'avait renforcée par une triple ligne de défense, Philippeville et Marienbourg au premier plan; Avesnes et Rocroi au second; Guise, La Fère, Laon, Soissons au troisième. Philippeville et Marienbourg furent détachés de la France et donnés aux Pays-Bas ainsi que la première ligne de forteresses

établie au long de la frontière, Ypres, Menin, Tournay, Mons, Charleroi, Namur; tout l'armement de ces places fut tourné contre la France.

Et comme la Prusse avait été, malgré elle, amenée sur la rive gauche du Rhin pour y tenir l'emploi de sentinelle avancée, c'était elle, en fait, qui commandait cette principale route d'invasion. Avec Luxembourg, déclaré place de la Confédération germanique et surtout avec la région lorraine de la Sarre et la vieille cité fiarçaise de Sarrelcuis, pcirt d'arrêt établi par Vauban pour barrer la vallée de la Moselle, on lui donna la seconde voie d'invasion. Enfin Huningue et Landau, les deux portes de l'Alsace, furent, celle-ci détachée de la France, celle-là démantelée, rendant libres ainsi le chemin de Strasbourg et la trouée de Belfort.

C'est ainsi que sans réductions territoriales notables ni même apparentes, les portes de la France furent livrées à l'Europe centrale. Une pensée stratégique avait seule présidé à ce tracé de la frontière, aucune intention de cupidité n'était derrière : l'ouvrage était de main an glaise \ Le traité de Francfort, où la Prusse opéra seule, fut l'œuvre brutale du bandit; il éventra littéralement la frontière de l'Est. Les Alliés, en i8i5, avaient seulement voulu prendre des sûretés contre la France, s'y ouvrir des passages, avons-nous dit, mais sans pénétrer dans la maison et surtout

1 Un frein avait pu être mis aux convoitises de la Prusse qui déjà étaient sans bornes ; c'est ainsi qu'on lit dans les Mémoires de Metternich : « La Prusse n'avait apporté au Congrès qu'un droit immodéré d'étendre ses possessions aux dépens de tout le monde, et sans égard à aucun principe de justice ou seulement de décence. Cette passion n'avait sa source ni dans le caractère du roi, ni dans celui de son principal ministre... Ce système fondé et poursuivi depuis un siècle a trouvé un nouvel appui dans l'enthousiasme général de la nation, dans l'énergie de l'armée et dans le pouvoir irrésistible qu'un certain nombre de militaires distingués exercent aujourd'hui sur le Cabinet. » (Tome U, p. 478.)

sans y rien prendre. Bismarck, lui, fit main basse sur deux provinces, non seulement pour pouvoir de là menacer l'ennemi vaincu, mais pour prendre ses richesses, les mines et les usines.

J'ai déjà dit ce que fut ce tracé, son extravagance et la pensée cupide qui présida à sa direction*; je n*ai ici à envisager le dommage qu'au point de vue de notre défense nationale : il était sans égal.

La ligne frontière que ce traité de Francfort avait mise entre la France et l'Allemagne s'appuyait d'un côté à îa Suisse, de l'autre au Luxembourg. Le tracé, — le sinistre liséré vert, — partait ainsi de la frontière suisse à l'est de Délie, enfonçant comme un coin dans la France le district suisse de Porrentruy; elle coupait ensuite la trouée de Belfort à douze kilomètres à l'est de la place et atteignait au Ballon d'Alsace la crête des Vosges, qu'elle suivait jusqu'au Donon, à hauteur de Strasbourg. L'avantage que ce tracé présentait au point de vue politique ne se retrouvait plus pour nous au point de vue militaire, car les Allemands s'étaient réservé la plate-forme du Donon et les cols de commandement des vallées qui descendent vers la Meurthe.

Jusque-là, orientée du sud, au nord, la frontière à ce point s'infléchissait fortement vers le nord-ouest et sa ligne, dès lors, devenait purement artificielle et arbitraire. Elle laissait à l'Allemagne toute la vallée de la haute Sarre, traversait le Sanon à Xures, abordait la Seille à Petoncourt pour suivre son cours jusqu'à hauteur de Nomény, s'en éloignait pendant

• Femand Engerand, L'Allemaffne et le fer : les frontières lorraines et la force allemande, Paris, Perrin, 1916.

quelques kilomètres pour le reprendre plus loin pendant quelques centaines de mètres et l'abandonner tout à fait à hauteur de Pont-à-Mousson.

A quelques kilomètres en amont de Pagny, elle rejoignait la Moselle, en adoptait le cours pendant quatre à cinq cents mètres et laissait alors le fleuve filer en territoire allemand au point précis où commence le bassin ferrifère de Lorraine. Elle serpentait dès lors jusqu'au Luxembourg, au pied des coteaux de la Moselle, en un déroulement fantaisiste et uniquement inspiré par la volonté de prendre les mines de fer alors connues ou soupçonnées. Et, — au lieu d'aborder nettement la frontière luxembourgeoise — à Esch-sur-Alzette, où normalement devait se faire le contact, elle laissait l'Allemagne s'y insérer, sur un espace de quelques kilomètres, de façon à couper les principales relations ferroviaires entre la France et le grand-duché.

Cette frontière de 1871 était « un chef-d'œuvre de destruction ». Elle ne constituait nullement du côté français une ligne de défense militaire, au contraire. Sur un développement de 285 kilomètres, de Longv^'v à la frontière suisse, aucun accident naturel ne gênait l'entrée de l'envahisseur. La ligne de la Moselle, qui naguère nous couvrait, de Thionville à Frouard, était retournée contre nous : sous son abri et avec l'appui de Metz et de Thionville, l'armée allemande pouvait se concentrer en sécurité sur la ligne Metz- Sarrebourg et avait le libre choix des entrées pour s'avancer de là sur le centre de la France, car l'obstacle même des Vosges ne pouvait être utilisé par nous comme moyen défensif permanent, la frontière étant mise sur la crête et les voies ferrées, plus déve-

2e LA FRONTIÈRE DU NORD ET DE L'EST

loppées sur le versant alsacien, permettant à nos ennemis de nous devancer.

La situation était telle, et si multipliés les points d'invasion, qu'en six jours une armée allemande eût pu se porter de Metz à Châlons : en 1876, notre concentration ne pouvait se faire que sous Paris, c'està-dire que nous étions obligés, au cas d'un conflit, d'abandonner sans débat à l'ennemi plusieurs de nos plus belles provinces. Les traités de i8i5 avaient ouvert la frontière du Nord, le traité de Francfort défonçait toute celle de l'Est. L'ennemi avait le moyen d'attaquer sur tous les points; la défense, ne pouvant prévoir où porteraient ses premiers efforts, demeurait exposée à une surprise. La plaie resta quelque temps béante et la France à la merci de son vainqueur.

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LA FRONTIERE DE SERE DE RIVIERES : LES DÉFENSES DE l'eST

En 1873, la première préoccupation du maréchal Consulteriez de Mac-Mahon, une fois à la présidence de la République, fut de fermer la frontière, dont il se savait et dont il était responsable. Il reconstitua sans délai le Conseil supérieur de défense, en donna la présidence au maréchal Canrobert avec le soin d'établir un mur défensif à l'abri duquel la France pût respirer.

Les malheurs de la patrie avaient mis de la gravité dans les esprits; les commissions, le gouvernement, l'administration même comprenaient l'importance de leurs tâches ; il y avait alors « du sérieux dans le souverain » et ces dispositions, cette émotion patriotique imprimèrent aux œuvres de ce temps-là un caractère et une solidité qu'on trouverait plus difficilement dans celles qui ont suivi. Fait qui aujourd'hui paraît incroyable, en moins de six ans ce Conseil supérieur discuta, adopta et réalisa la reconstitution de tout notre système défensif; la frontière fut refaite dans ce laps si court.

L'inspirateur et l'agent d'exécution fut le général Séré de Rivières, alors directeur du Génie au ministère de la Guerre. Dans l'histoire de notre frontière, son nom mérite d'être placé à côté des plus grands ;

il fut le Vauban de la troisième République, et, dans un temps et sous un régime qui eussent moins peur des hommes, surtout des militaires, son nom eût été exalté et consacré par la reconnaissance nationale. Pourtant, sauf de quelques spécialistes, il est ignoré; à la Bibliothèque nationale, je n'ai trouvé sur lui d'autre document que l'éloge que prononça sur son cercueil un de ses compagnons d'armes ! L'anonymat obscur des bâtisseurs de cathédrales ne s'explique pas dans l'ordre politique ; rien de plus déprimant et malfaisant : c'est une prime à l'indifférence et le moven, en dissimulant le vrai mérite, de réserver la faveur publique à sa contrefaçon. La peur des meilleurs fit toujours la fortune des médiocres et des indolents.

L'importance de l'œuvre fera mesurer l'étendue de l'ingratitude. Il fallait faire une frontière militaire et cette frontière ne pouvait être que défensive. Les Allemands avaient compris que, dans une guerre contre la France, ils devaient interdire rigoureusement à l'armée française l'entrée de l'Alsace-Lorraine et ils avaient hardiment porté sur l'extrême frontière, derrière la Seilîe et la transversale Thionviile-Metz, les points terminus de leur zone de débarquement, quelques-uns à une étape de Nancy et de Lunévilîe. L'Alsace et la Lorraine étaient ainsi transformées en un vaste camp et l'armée allemande avait, elle, une entière liberté d'offensive : le problème était de lui interdire, s'il se pouvait, l'accès de notre territoire, sinon de limiter le plus possible le champ de son insulte.

L'avantage d'une frontière naturelle n'est pas d'opposer à l'envahisseur un obstacle infranchissable :

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Dessin gravé de A. Borel.

Le Général de Division SÉRÉ DE RIVIÈRES

les montagnes les plus hautes, les fleuves les plus larges ont leurs points de passage forcés, mais précisément ces points de passage sont imposés à l'assaillant ; dès lors, ses débouchés se trouvent étroitement réglés et la direction de son attaque, par suite, manifestée à l'avance. La nature fait alliance avec l'assailli et lui fournit le moyen d'imposer préalablement sa volonté à l'assaillant.

La conception du général de Rivières tut alors de redonner, par la fortification, à notre frontière ouverte ces avantages précieux des frontières naturelles : l'impénétrabilité de la majeure partie du front, la limitation des débouchés. Ne pouvant interdire, faute de moyens suffisants, à l'ennemi une irruption sur tout le développement de la frontière politique, il canalisa l'attaque. 11 est des points où la nature du terrain détermine des directions d'invasion plus faciles, d'autres oii elle offre plus de difficultés. Renforcer par la fortification ces propriétés défensives du sol, multiplier les obstacles, c'est faire de l'ensemble une digue quasi infranchissable : une armée moderne, avec ses impedimenta, son matériel roulant, son artillerie, cherchera toujours à éviter les obstacles, surtout au début d'une guerre où le temps gagné est l'un des principaux éléments du succès; nécessairement, pour éviter les lenteurs d'un siège, elle sera amenée à tourner la difficulté et il appartient alors au défenseur de limiter l'étendue et le nombre des débouchés en multipliant et en étendant celui des points d'arrêt.

La frontière du traité de Francfort ne présentait pas, surtout sur le front lorrain, de ces lignes naturelles de défense, par elles-mêmes impossibles à

m LA FRONTIÈRE DU NORD ET DE L'EST

déborder ou à prendre à revers, mais il en était, et de puissantes, dans ses abords.

La Moselle et la iMeuse coulent parallèlement à cette frontière et offrent, l'une après l'autre, deux lignes de défense dans tout son développement. La Moselle nous donne son cours supérieur, l'Allemagne eut son cours inférieur ; la Meuse coule en France jusqu'à son entrée en Belgique. La Moselle prend sa direction à l'origine du massif des Vosges, aux portes de Belfort et, de là, court jusqu'à Epinal sous la double protection des Vosges et des côtes de Moselle, incomparable obstacle, pour ainsi dire sur la frontière, digue naturelle dont Belfort et Epinal forment les deux musoirs.

La Meuse, elle, de Neufchâteau à hauteur d'Epinal, jusqu'à Dun, au nord de Verdun, coule à l'abri d'une longue et épaisse chaîne de hauteurs, qui ne prend de l'importance qu'à Toul, pour monter de là en s'élargissant jusqu'à l'est de Verdun, se rétrécir ensuite et finir à Dun : ce sont les Hauts de Meuse. Leur versant s'abaisse en pentes douces jusqu'au fleuve, mais le revers orientai tombe face à l'Allemagne en falaises abruptes : position défensive de premier ordre, dominant les vastes plaines et plateaux de la Woévre jusqu'à la Moselle. Toutes les routes de Strasbourg et Metz à Paris traversent cette chaîne ; c'est la voie d'invasion qui conduit directement des positions de la Moselle dans les plaines de la Champagne. Toul et Verdun, avec leurs ensembles fortifiés, forment les deux bouts de cette digue incomparable.

Ces deux obstacles naturels couvrent la presque totalité de la frontière. Le général de Rivières les

choisit comme barrières d'arrêt. Son plan fut de mettre sous le canon toutes les routes, toutes les voies d'accès, non plus comme dans les ouvrages de Vauban par une ligne de places fortes et de villes à enceintes bastionnées, mais par le moyen qu'il imagina de forts isolés, dits d'arrêt, se suffisant à euxmêmes et ayant pour seul objet de barrer un passage déterminé. Aux deux extrémités de cette chaîne de forts d'arrêt, quatre grandes places à camp retranché, Verdun et Toul, Epinal et Belfort, constituaient un ensemble formidable, une réelle frontière naturelle.

Ces deux digues n'étaient pas reliées entre elles et ne se reliaient pas à la frontière. Il existait trois trouées, celle de Belfort, celle de Charmes entre Toul et Epinal, celle enfin de Dun-Stenay au nord de Verdun. Séré de Rivières les avait laissées telles, car il réglait ainsi les débouchés de l'ennemi, qui devait passer par là, parce qu'il ne pouvait passer que là. L'offensive allemande se trouvait par suite canalisée et, dès lors, il devenait facile à l'armée française de se concentrer à l'abri de ces défenses, de façon à surveiller les trouées et s'opposer à toute invasion.

Une frontière militaire était ainsi dressée, mais non sur la frontière politique. Pour utiliser ces rideaux défensifs, force avait été de reculer jusqu'aux côtes de Meuse et de laisser en glacis entre les deux frontières une zone trop considérable de la Lorraine, et spécialement Nancy, Lunéville et la région de Briey. Les richesses minières de Briey étaient alors insoupçonnées, ce pays n'avait pas l'importance qu'il allait bientôt prendre, et son abandon

X2 LA FfiONTIh)RE DU NORD ET DE L'EST

ne semblait point grave. Mais jamais Nancy ne se résigna au rôle qu'on lui assignait, et quand, hélas! on en devait voir d'autres empressées à perdre l'honneur de places fortifiées pour bénéficier de la position présumée plus confortable de villes ouvertes, Nancy, ville ouverte, toujours revendiqua l'honneur d'être défendue et d'exposer aux premiers coups de l'ennemi sa beauté et ses incomparables trésors.

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