LA 5^ ARMÉE SUR LA SAMBRE
LA bataille dite de Charleroi, — et dont le vrai nom serait bataille de la trouée de VOise, — n'est qu'une conclusion, la conclusion fatale de la politique désastreuse qui entraîna la destruction et l'abandon de nos défenses du Nord; c'est, de plus, le chapitre final d'un plan stratégique marqué par une suite ininterrompue d'échecs : cette action qui, prise à temps et avec les moyens voulus, eût pu être de grand style apparaît un peu comme une manœuvre de dernière heure, la dernière carte d'un joueur désespéré.
Dans l'état actuel de la documentation, et tant que les ordres du commandement à ses divers échelons n'auront pas été produits devant les commissions parlementaires et autres qui auront à enquêter sur la conduite de cette guerre, ce serait risquer d'être injuste que de vouloir fixer des responsabilités. Pourtant, dès maintenant, il apparaît comme certain qu'on ne saurait s'en prendre uniquement aux exécutants d'un plan impossible et de la faillite d'une stratégie quasi inexistante.
Cette constatation s'impose, en effet, et domine le
débat: en ce mois d'août 1914, nous avons attaqué partout, au delà de notre frontière, dans les sites les plus divers, dans les conditions les plus variées, et nous avons échoué partout. Les troupes ont montré un courage sans égal, jamais on ne vit une telle prodigalité d'héroïsme; jamais non plus guerre n'aura manifesté plus de grands et même de très grands généraux; nos cinq armées, au début, furent, en somme, bien commandées par leurs chefs respectifs, et les fautes de détail qui purent se produire dans l'exécution n'eussent pas suffi à amener pareille disgrâce. Sa cause est donc dans le plan lui-même et dans son idée inspiratrice, dans cette ruée simultanée de toutes nos forces à la rencontre des Allemands.
La stratégie c'est le bon sens, et il n'y eut là qu'une tactique brutale, fort dangereuse à pratiquer contre un ennemi qui se conduisait avec prudence et procédait méthodiquement. Nous, nous prîmes partout l'offensive; eux, sur les deux tiers de leur front, se mirent sur la défensive et nous contre-attaquèrent quand nous étions déjà épuisés par des attaques inconsidérées, poussées à fond et sans précaution, — jeu sage et sûr, plus facile que le nôtre. -
C'est peut-être moins à leur nombre qu'à leur méthode tactique et à leur plan stratégique que les Allemands durent leur supériorité du début. Résolus à s'assurer l'initiative par l'offensive, ils en choisirent le lieu et n'attaquèrent pas, comme nous, partout à la fois : leur gauche, qui s'était mise sur la défensive, nous attendit sur des positions formidables; leur centre eut pour rôle de contenir notre propre centre pour couvrir le mouvement de leur aile droite à qui seule était réservée la mission offensive. La
décision était escomptée de cette aile droite; ce fut la seule armée de manœuvre; ils y avaient mis presque la moitié de leurs forces, 3 armées, 17 corps, 34 divisions sur 73 : sa tâche était d'envelopper et de détruire l'aile gauche anglo-française, soit 19 divisions.
La S*' armée et l'armée anglaise furent jetées dans cette tenaille effroyable, mais dès avant le contact la stratégie allemande dominait la nôtre et le moindre revers tactique risquait de tourner au désastre.
Charîeroi est aussi la conséquence de l'erreur qui présida à l'établissement de notre plan de concentration et dans laquelle, malgré tous les avis, le Grand Quartier Général persévéra jusqu'au 16 août. Nous eûmes, au début de cette campagne, un train de guerre au-dessus de nos moyens. Ces off^ensives généralisées hors de nos frontières n'étaient pas le fait d'un pays à aussi faible natalité que le nôtre, et, compte non tenu de la force de l'ennemi, la constitution même de notre frontière nous les interdisait. Le général Joffre n'avait vu que l'Est; il avait ramassé ses armées face à l'Est, — l'organe suprême du commandement n'était-il pas intitulé officiellement Grand Quartier Général des Armées de l'Est? — Le Nord, d'oii nous devait venir le danger, fut systématiquement laissé sans défense, mis hors de la zone des armées. Quatre armées étaient disposées en arrière de la frontière de Belfortà Mézières; entre leurs deux groupes et en arrière était une cinquième qui marquait expressément que le haut commandement ne prévoyait de manœuvre ennemie qu'en deçà de la rive droite de la Meuse.
On a vu comment cette redoutable erreur apparut sur-le-champ à l'un des exécutants. Investi
en mai 1914 du commandement de la 5* armée, qui était l'aile gauche du dispositif, le général Lanrezac, dès qu'il eut pris, en juin, connaissance du dossier de mobilisation de son armée, en découvrit le vice et, le 29 juillet, à la veille de la guerre, il remettait au général Jofire un rapport lui exposant la menace pour son armée d'un mouvement enveloppant par la rive gauche de la Meuse. Ce même jour exactement, 29 juillet, le chancelier de Bethmann-Hollweg révélait à Sir Edward Grey l'intention de son gouvernement de violer la neutralité belge; sur cette question le débat s'aggravait avec l'Angleterre qui le 3l en faisait un casus belli. Le 2 août, le gouvernement allemand informait le gouvernement belge qu'il ferait entrer ses armées en Belgique, exprimant l'espoir qu'il ne serait pas mis obstacle à la marche en avant des troupes allemandes « par une opposition des fortifications de la Meuse ». Et, de fait, le 4 août, ces armées allemandes franchissaient la frontière belge, en direction du Nord et de la Meuse, entre Liège et la frontière hollandaise. Ce jour-là, 4 août, au Reichstag, le chancelier déclarait que cette violation de la neutralité belge avait été commise en prévision d'une attaque de flanc française dans la région du Rhin inférieur, — et, le même jour, à l'ambassadeur d'Angleterre, M. de Jagow dévoilait le plan de guerre allemand : « Il nous faut pénétrer en France par la voie la plus rapide et la plus facile pour frapper un coup décisif, le plus tôt possible; c'est pour nous une question de vie ou de mort, car si nous avions passé par la voie plus au sud, nous n'aurions pu, vu le petit nombre de chemins et la force des forteresses.
espérer passer sans rencontrer une opposition formidable ». Les cartes étaient abattues, l'Allemagne annonçait son jeu.
La Belgique comprit; son commandement alors affirma « que la Meuse serait non la limite, mais l'axe du mouvement offensif allemand vers la France », et son gouvernement appela l'armée française au secours : de son propre mouvement le ministre de la Guerre français avait proposé l'envoi de cinq corps d'armée, mais, le 5 août, notre conseiller d'ambassade à Londres, M. de Fleuriau, informait le ministre belge que « le généralissime français entendait ne rien changer à son plan stratégique et que seule la noncoopération de l'armée anglaise l'obligerait à étendre la gauche française ».
On se souvient aussi que le corps de cavalerie Sordet, envové en reconnaissance dans le Luxembourg belge, signalait, dès le 6 août, au Grand Quartier Général que treize corps d'armée allemands, formés en deux armées, étaient destinés à opérer à l'ouest de la Meuse et qu'une dizaine d'autres se préparaient à marcher à l'est de ce fleuve ; — que, le 7 août, Lanrezac adressait au Grand Quartier Général un nouveau rapport où il développait les raisons de sa crainte de voir déborder et mettre en péril sa gauche, toujours demeurée à Mézières, et que, ce même jour où les Allemands entraient à Liège, notre haut commandement déclenchait l'offensive sur Mulhouse; — que, depuis, aucun compte ne fut tenu des renseignements sur la marche des armées ennemies fournis chaque jour par la cavalerie Sordet, non plus que des avertissements irrités de Lanrezac, et qu'à la fin, désespéré, celui-ci, le 14 août, affirmait
directement au général Joflfre et à ses coopérateurs sa conviction que les Allemands prendraient TofiFensive en grandes forces par la rive gauche de la Meuse, et que ceux-ci lui contre-affirmaient que les Allemands « n'avaient rien de prêt par là ».
Schlieffen a écrit : « Il serait faux de croire qu'à la guerre on désire recevoir des renseignements, même importants : en principe, le haut commandement se fait une idée d'ensemble de la situation des deux partis en présence, basée sur ses propres désirs: les comptes rendus de la cavalerie concordent-ils avec la pensée du chef, ils sont classés avec une satisfaction non déguisée; lui sont-ils opposés, ils sont considérés comme totalement faux et finalement mis de côté, et la cavalerie est accusée une fois de plus d'avoir fait complètement fausse route. » Il n'y eut pas, chez nous, que la cavalerie à être mal vue pour ses informations dérangeantes, Lanrezac eut sa part de cette infortune.
Le chef de la S** armée avait, à la première minute, dénoncé le danger; il s'était buté à un parti pris irréductible, et chaque jour les faits lui montraient qu'il avait raison. Il subissait un véritable martyre stratégique et se voyait dans la situation tragique de Gérard à Waterloo ne pouvant décider Grouchy à abandonner son déjeuner de fraises pour marcher au canon et se demandant si le devoir ne serait pas de lui brûler la cervelle pour prendre le commandement et courir au danger. Sans aller assurément jusqu'à ces pensées extrêmes, le commandant de la 5^ armée, s'il était désespéré, n'était pas moins outré de cette infatuation ; c'était le soldat « qui sait mal farder la vérité », le « grognard »
à qui à l'occasion Napoléon eût amicalement tiré l'oreille; il avait son franc parler, il dut en user et il se pourrait que, suivant la formule, quelques-uns en aient eu pour leur grade. Mais prit-il assez garde que sa rude franchise risquait de lui valoir de dures inimitiés et que ceux à qui elle s'adressait en pourraient retenir l'expression plus que l'intention. Car s'il avait raison combien d'autres eussent eu tort !
Il fallut une incroyable faute des Allemands, — car eux aussi en ont à leur actif et quelques-unes de taille — pour ouvrir les yeux au Grand Quartier Général et lui faire voir l'erreur où il s'était entêté. Le l5 août, à l5 heures, les avant-gardes de la III^ armée de von Hausen essayaient d'enlever Dinant et de maîtriser la Meuse en aval de Givet; le l5 août, à 19 heures, le général Joffre adressait au général Lanrezac une note chiffrée « l'autorisant à exécuter le plan qu'il avait présenté pour faire remonter vers la Sambre le gros de la 5^ armée » ; aucune autre indication n'était donnée sur les opérations à exécuter, une fois l'armée arrivée sur la Sambre.
La soudaineté de la décision et la forme de Tordre donnent à penser que le général Joffre avait purement et simplement souscrit au point de vue de son collaborateur. Pourquoi Lanrezac avait-il demandé, avec cette insistance, cette remontée de sa 5^ armée? Pour brider un mouvement débordant sur sa gauche par la trouée de l'Oise. L'ennemi est signalé marchant en forces vers la France par la Belgique; la trouée de l'Oise, leternelle voie d'invasion et le chemin le plus direct sur Paris, est ouverte, sans défense; l'occasion est trop tentante pour n'être pas
saisie, cela sera parce que cela ne peut pas ne pas être; il faut donc au plus vite boucher, par l'une et l'autre rive de la Meuse, cette trouée de l'Oise. C'est ce qu'avec son robuste bon sens Lanrezac a vu; mais le champ de sa vision est forcément limité à son secteur, il n'a pas la vue de tout l'horizon de bataille, il n'en voit qu'un coin, mais qui est capital; sa pensée est de porter son armée entre Sambre et Meuse et sans doute de la mettre là, en attendant les événements, sur la défensive.
La position ainsi choisie était la bonne. Depuis Vauban, il eSt reconnu que la ligne de hauteurs qui, de Namur à Maubeuge par Charleroi et Thuin, bordent la Sambre est la principale fermeture de la trouée de l'Oise, et sa vraie défense avancée, — point stratégique essentiel qui assure à son occupant la maîtrise des plaines de Belgique, et celle des routes de la vallée de l'Oise et notaminent de la grande voie ferrée Cologne-Paris. Position à deux fins, défensive ou offensive, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, — elle était, depuis lors, pour la France, devenue surtout défensive du fait du développement industriel de ce pays.
Consulter la A partir de Charleroi la Sambre traverse la région carte M. houillère du Borinage; elle y décrit de multiples méandres, mais pour le défenseur français, elle constitue à peine un obstacle, bordée qu'elle est au nord et au sud par des coteaux peu élevés qui descendent sur la vallée en pentes douces couvertes, sur chaque rive, d'habitations et d'usines. Cette région de Charleroi à Namur est une suite quasi ininterrompue de cités ouvrières, avec de rares emplacements découverts, un faubourg continu, une ville
industrieile géante, peuplée et surpeuplée, et où un ennemi peut aménager toutes les surprises. Pour qu'une armée opère librement en Belgique, elle doit nécessairement s'assurer les lisières nord du Borinage; mais à qui n'a pas Charleroi et les côtes nord de la Sambre, les fonds de la Sambre sont interdits et particulièrement perfides; la défensive la plus rigoureuse s'impose, une troupe qui combattra là ne peut compter sur son artillerie et, dans ce fouillis d'habitations, elle est exposée à la guerre de rues la plus redoutable. La simple vue de la carte est, au demeurant, plus convaincante que toute démonstration.
p La défensive la plus stricte s'imposait donc à nous, si nous ne pouvions arriver là avant les Allemands et occuper en forces Charleroi et les coteaux nord de la Sambre, et il était, le 16 août, jour où fut enroutée la 5^ armée, à peu près certain que nous ne le pourrions plus, puisque ce mouvement, qui eût été une initiative au moment où le demandait Lanrezac, nous était maintenant imposé par une manœuvre ennemie, qu'il avait été décidé trop tard et beaucoup trop tard, que l'initiative ne nous appartenait plus, que nous étions devancés. Les armées allemandes forçaient déjà la Meuse quand la 5^ armée recevait l'ordre de prendre position sur la Sambre, et pour y arriver il lui fallait fournir une rude et difficile marche de flanc de 120 kilomètres par les chemins tortueux qui contournent les forêts de la rive gauche de la Meuse.
Déjà même la défensive y était délicate. Son point d'appui nécessaire était Namur, qui garde là l'une et l'autre rive de la Meuse et interdit surtout
à l'assaillant l'accès par la rive droite. Namur était une bonne place, défendue par une garnison de 25.000 Belges, mais la place n'était plus en contact avec le reste de l'armée belge.
Le 6 août, dans l'impossibilité, faute de secours, de défendre la ligne de la Meuse et surtout préoccupé de ne pas se laisser couper de sa base d'Anvers, le commandement belge avait concentré l'armée dans le quadrilatère Louvain-Tirlemont- Wavre-Perwez, à deux marches de Liège, à une d'Anvers ; la ligne de défense adoptée fut la rivière de la Cette avec prolongement du front de Namur à Dinant, mais un pareil front, infiniment plus difficile et plus considérable que celui de la Meuse, ne pouvait être tenu par l'armée belge sans la coopération française, et, ne la voyant pas venir, son commandement s'était résigné à ne garder que le secteur de la Cette et Namur « pour attendre sur cette position que les forces des nations garantes viennent, si elles en ont le temps, occuper l'intervalle compris entre la Cette et la position de Namur, ainsi que la Meuse en amont de Namur » '. Remontée huit jours plus tôt, la 5^ armée eût peut-être pu encore assurer cette liaison et prolonger sur cette ligne l'armée belge, — mais pour cela il eût fallu que notre Crand Quartier Cénéral renonçât à son offensive en Lorraine et remaniât tous ses plans ; — quand, le 20 au soir, une partie de la 5^ armée arriva sur la Sambre, l'ennemi s'était déjà insinué dans l'espace laissé libre et avait coupé Namur du reste de l'armée belge.
* L'action de l'armée belge, rapport du commandement, p. 18. — Van der Essen, V Invasion allemande en Belgique, Payot, 1917.
Le 17, en effet, le haut commandement belge apprenait la marche de l'ennemi sur tout son front et que, notamment à sa droite, cet ennemi traversait la Meuse à Ampsin et à Huy, isolant ainsi Namur. Le 18, le contact était pris entre les deux armées: 1 1 corps d'armée allemands, 5oo.ooo hommes, étaient sur la rive gauche de la Meuse ; que pouvaient contre ce flot les quelques divisions de l'armée belge ? Soucieux de ne pas se laisser couper d'Anvers, le roi Albert, dans l'après-midi, décidait la retraite de l'armée. Le 20, quand Lanrezac arrivait sur la rive droite de la Sambre, l'armée belge était donc repliée à Anvers et l'armée de von Bulovv^, déjà sur la rive gauche, préparait l'attaque de Namur.
Après avoir prescrit le l5 août la remontée de la 5^ armée sur la Sambre, le général Joffre, le l6, envoyait le général d'Amade à Arras prendre dans le Nord le commandement de trois divisions territoriales, que devaient renforcer, le 21, une autre division territoriale, puis, le 25, deux divisions de réserve. De toute évidence cette décision énonce, sinon une modification, au moins un élargissement du plan de notre haut commandement ; était-elle prise en prévision d'une extension du mouvement allemand jusqu'à la Scarpe? on ne le saurait dire, caria pensée du haut commandement, c'est vraiment « l'énigme de Charleroi ».
S'il y avait eu là l'amorce d'une armée du Nord, la vue eût été géniale; c'était le retour au bon sens, c'est-à-dire au vieux plan défensil de Séré de Rivières, et, plus que vraisemblablement, l'arrêt de l'invasion sur la frontière en eût résulté. Une masse.
518 LE DRAME DE CHARLEROl
même de troupes peu entraînées, disposant de l'appui de la place de Lille etdu jeu, trop tardif mais encore efficace, des inondations de la Scarpe, de l'Escaut et de la Rhonelle,*eût été pour l'envahisseur un obstacle d'autant plus impressionnant que la 5* armée et l'armée anglaise allaient se trouver réunies de Namur à Mons, et que la place de Maubeuge disposait de près de 5o.ooo hommes. Comment l'aile droite allemande eût-elle osé, avec cette double menace, et surtout avec, sur ses derrières, l'armée belge ramassée à Anvers, pousser plus avant ? Mais pour cela il eût fallu renoncer délibérément à ces conceptions prestigieuses d'offensive généralisée.
M. Hanotaux prête au général Joffre cette idée. D'après l'éminent historien, le mouvement des armées allemandes parla rive gauche de la Meuse visait moins la France que l'Angleterre, et le Grand Etat-Major de Berlin projetait d'abattre l'Angleterre quand elle était encore désarmée : la marche par la Belgique n'aurait pas eu pour objectif Paris et l'anéantissement de l'armée française, mais bien la prise des principales bases de débarquement, Dunkerque, Calais, Le Havre, pour isoler l'Angleterre, et c'aurait été pour déjouer ce plan que le général Joffre aurait envoyé, le l6 août, le général d'Amade barrer, avec ses trois divisions territoriales, la route à von Kluck sur un front de l5o kilomètres, ce que voyant, celui-ci aurait renversé sur le coup son objectif pour se rabattre le 23 sur l'armée anglaise et pousser sur Paris . Une simple réflexion suffit pour
^ — « Le commandement français, tout en ayant la conviction que le territoire belge serait violé, n'allait pas jusqu'à penser que le haut com-
ruiner cette hypothèse : quand l'Allemagne envahit le nord de la Belgique, — et on sait qu'elle prépara le coup au moins pendant tout le mois de juillet, — elle se croyait à peu près assurée de la neutralité de l'Angleterre^ et, quand celle-ci lui déclara la guerre, le mouvement était déjà commencé ; c'était donc la France et la France seule qui était visée. Aussi bien, on va le voir, fut-ce seulement le 23 août, à 17 heures, que le Grand Quartier Général connut les forces de
mandement allemand prendrait le parti de déboucher sur la rive gauche de la Meuse et d'envahir la Belgique entière... On avait les raisons les plus sérieuses de penser que, si la neutralité belge n'était pas atteinte au nord de la Meuse, le gouvernement belge et le gouvernement britannique réfléchiraient avant de se lancer immédiatement dans la guerre. Comment croire que l'Allemagne, pour un avantage stratégique douteux, romprait brutalement avec ces puissances et déchaînerait, avec leur hostilité immédiate, la vindicte prochaine de l'univers ! Le choix que fit l'Allemagne ne peut s'expliquer que par la détermination arrêtée dès lors, dans la pensée du gouvernement allemand, de considérer l'Angleterre comme son principal ennemi et de viser l'anéantissement de cette puissance tandis qu'elle était encore désarmée. Telle est, sans doute, la raison du projet de marche des armées allemandes à travers la Belgique du Nord, droit sur l'Ouest et la mer, avec Dunkerque et Calais pour objectif immédiat. Le commandement français, qui se plaçait à un point de vue national et qui raisonnait d'après les données ordinaires du bon sens, se croyait donc suffisamment protégé en disposant ses troupes depuis Rocroi et Vervins jusqu'aux Vosges, puisqu'une partie importante de nos corps d'armée se trouvait ainsi placée face à la Belgique et au Luxembourg. » Hanotaux, Y Enigme de Charleroi, p. 43.
— « Cette guerre a eu pour objectif principal, pour but suprême la fin de la puissance britannique... On ne peut expliquer autrement l'invasion initiale de la Belgique par la rive gauche de la Meuse, c'est-à-dire la marche immédiate des armées allemandes sur Bruxelles et sur Anvers : on voulait frapper au visage l'Angleterre, on voulait l'abattre tandis qu'elle était encore désarmée. On ne peut expliquer autrement la première conception du grand plan militaire allemand visant immédiatement Dunkerque, Calais et, sans doute. Le Havre. L'exécution de ce plan a été déjouée par l'habile manœuvre de Jolfre, mais les instructions subsistent de toute évidence ; il s'agissait, d'abord, d'isoler l'Angleterre. » Hanotaux, « Le But suprême », dans le Figaro, 4 avril 1918.
^ Le mémoire du prince Lichnowsky, en apporte une preuve formelle ; Lichnowsky dit qu'il avait toujours prévenu le gouvernement allemand de l'intervention anglaise au cas où la France serait attaquée, mais que son gouvernement ne l'avait pas voulu croire.
l'armée de von Kluck et en informa le maréchal French.
La situation de Lille et de la région du Nord préoccupait vivement ceux qui avaient, par position, le mandat moral plus que les moyens de les défendre et qui sentaient grandir chaque jour la menace allemande. Toute cette région du Nord était en dehors de la zone des armées et ne relevait que du ministre de la Guerre; on a vu que le général en chef avait d'abord assigné ce secteur à l'armée anglaise.
Or l'armée anglaise ne commença ses débarquements que le 8 août et ce fut le 14 que le maréchal French s'aboucha avec le général Joffre; le l5 au soir, la 5° armée était remontée sur la Sambre et l'armée anglaise eut alors pour mission de prolonger vers Mons l'aile gauche de notre dispositif. M. Hanotaux* affirme que le commandement français considérait que la concentration anglaise serait suffisante le 20 août pour qu'on pût commencer les opérations; le 17 août, pourtant, le maréchal French déclarait à Rethel au général Lanrezac qu'il ne pourrait guère intervenir avant le 24, et, de fait, il ne disposait, le 20, que de la moitié de ses effectifs ; ce ne fut que le 21 au soir seulement que la concentration fut terminée et, le 22, les forces amenées sur leurs positions.
La région de Lille se voyait donc abandonnée à ses seules défenses, et quelles étaient-elles? La place, on Ta vu, avait été déclassée, le 1" août, par simple décision ministérielle; chaque jour des canons lui étaient retirés. Le général Percin, qui commandait la 1'^ ré-