IV
gion, entrevoyant le danger de l'abandon d'un coin si important de la frontière, recherchait vainement les moyens d'en assurer la défense : il avait bien renforcé la garnison de Lille, mais il était sans artillerie; le 20 août, il en allait deinander au général Herment, qui commandait à Douai. Celui-ci, qui connaissait le mieux les secrets de cette partie de la frontière, exposa à son chef le vieux plan de Séré de Rivières :
Je lui indiquai que, pour couvrir la frontière entre Maubeuge et Lille, il fallait tendre immédiatement les inondations de la Scarpe, de l'Escaut et de la Rhonelle, ce qui était facile au moyen de tous les canaux, et que, pour avoir les inondations, il fallait faire occuper les forts de Maulde, de Flines, de Curgies, la petite place de Condé et celle du Quesnoy qui commandaient les écluses. Maubeuge tenant sous son canon tout le terrain jusqu'à la forêt de Mormal, en se plaçant dans cette forêt et derrière les inondations avec les divisions du général d'Amade, on pourrait arrêter l'envahisseur, rallier les Anglais et l'armée du général Lanrezac et permettre l'arrivée des renforts qui empêcheraient l'envahissement du territoire.
Le général Percin pria le générai Herment d'établir un plan de défense sur les bases qu'il venait d'exposer et se rendit le lendemain 21 à Arras, mandé par le général d'Amade, sous le commandement de qui il se trouvait, la région du Nord étant entrée dans la zone des armées. D'Amade demande précisément à Percin de lui faire un plan de défense de la région avec ses quatre divisions territoriales et dans lequel les forts de Lille tiendraient un secteur; Percin lui apprend que depuis près de trois semaines la place de Lille était déclassée, ses forts désarmés et ses
canonniers enlevés; le ministère de la Guerre avait donc oublié d'aviser le général en chef! Percin insiste pour le réarmement de Lille, et, ayant distingué la compétence et l'activité du général Herment, l'indique comme le mieux à même de prendre une aussi lourde tâche et prie son chef d'insister près du général Joffre pour obtenir sa nomination comme gouverneur. D'Amade n'a pas reçu mandat de défendre Lille mais seulement de retarder, le cas échéant, la marche de l'ennemi en barrant les routes et en envoyant en avant de Lille quelques patrouilles: pourtant, devant l'insistance de son interlocuteur, il se range à son point de vue et s'en va à Douai s'entretenir avec le général Herment. Celui-ci lui montre le plan de défense qu'il vient de dresser; d'Amade accepte ses propositions, télégraphie au Grand Quartier et sur le champ le général Jofïre nomme le général Herment gouverneur de Lille, chargé de la défense de la position Lille-Roubaix-Tourcoing.
On est au 21 au soir; c'est à ce moment seulement qu'on s'avise de la défense de Lille, et l'ennemi est déjà à Charleroi, au contact de la 5* armée!
Dessin gracé de A . Borel.
Le Général de Division LANREZAG
LA BATAILLE DE LA TROUÉE DE l'oISE
Le i5 août, à 19 heures, le général Lanrezac avait Consulter donc reçu l'autorisation de remonter vers la Sambre MetN* le gros de la 5^^ armée. De Sedan-Mézières à la basse Sambre la distance à parcourir dépasse 120 kilomètres; le 16 au matin commença cette longue marche de flanc fort délicate. Pour alléger le mouvement, la 5* armée avait dû laisser à la 4^ deux de ses meilleures unités, les 2® et 11® corps, ainsi que la division de cavalerie Abonneau et les deux divisions de réserve; elle recevait en retour le 18^ corps, qui sera transporté par chemin de fer près d'Hirson, les 37® et 38^ divisions d'Afrique, qui débarqueront dans la région Philippeville-Chimay-Rocroy; le groupe de divisions de réserve du général Valabrègue lui est également passé, et, le 19 août, le corps de cavalerie Sordet, qui vient de rentrer fourbu de son raid en Belgique. Il ne restait en somme des troupes du début que les 1% 3® et 10® corps : la 5* armée était quasi renouvelée avant que d'avoir combattu. Elle devait avoir comme prolongement l'armée anglaise, forte de deux corps d'armée, très entraînés et doués des
^ La carte N a été dressée d'après celle qui figure dans la Guerre illustrée de 1914, par M. Hanotaux (IV, 81-82).
ft24 LE DRAME DE CHARLEROI
meilleures qualités défensives ; et cette armée anglaise était censée prolongée elle-même par les divisions territoriales du général d'Amade, qui en fait furent plutôt étalées sur la frontière en cordon de douaniers.
L'aile gauche française, qu'on opposait à l'aile droite ennemie, aux armées de von Kluck, de von Bulow, de von Hausen, sélectionnées pour leurs qualités offensives, était, comme on le voit, faite de pièces et de morceaux. Aucune unité de commandement, aucun chef à ce groupe d'armées, qui pourtant plus que d'autres en eût exigé un : la seule S** armée comprend cinq divisions autonomes, pourvues de tous leurs services, traitant directement avec l'armée pour leurs ravitaillements et évacuations, ce qui complique singulièrement le commandement.
Lanrezac commence ainsi sa marche vers la Sambre avec ses l*"^, 3® et lo^ corps et son artillerie d'armée : il maintient prudemment le 1®*^ corps sur la Meuse pour en garder les passages de Givet à Namur; le 10'' corps est acheminé par Rocroy vers Fosse, au sudouest de Namur; le 3% par Signy-le-Petit, sur les hauteurs de la Sambre au sud de Charleroi. Le commandant de la 5*^ armée marche à pas mesurés et avec la plus grande circonspection vers ce coin oti il appréhende le piège. Les renseignements de son armée, ainsi que de l'armée anglaise et de l'armée belge, même du Grand Quartier Général, lui signalent, en effet, une avance surprenante de l'ennemi depuis le l8 août; en arrivant sur place, le 20, il apprend que la droite allemande va atteindre Bruxelles, que le gros d'une autre armée franchit la Meuse en aval de Namur, qu'elle aurait même ses avant-postes sur la
bordure nord du Borinage; indice plus troublant encore, on lui annonce sur la rive droite, entre Marche et Dinant, la présence d'un autre groupe ennemi important qui s'avance évidemment dans le dessein de franchir la Meuse.
Or la 5'' armée a une position d'avant-garde; elle est en l'air, sans liaison avec la 4® ; la Meuse, sur ce large espace de près décent kilomètres, de Namur à Mézières, — la seconde porte de la trouée de l'Oise, — n'est gardée que par le i®'^ corps qui ne pourra être relevé que dans l'après-midi du 22 par une simple division de réserve. Il y a là un danger certain d'enveloppement, peut-être même d'un double enveloppement— la fameuse « tenaille » de Schliefïen — car la gauche de la 5^ armée est découverte ; ni le iS** corps, ni le groupe Valabrègue, ni l'armée anglaise ne sont sur leurs positions... Et, d'autre part, Lanrezac ne connaît pas la force de cette niasse de manœuvre dont il se sent comme enveloppé, — il la chiffre à une dizaine de corps — ; et contre elle il se voit seul, en enfant perdu, avec 3 corps d'armée. Le iS*' corps ne pourra prendre son secteur de Thuin que le 21 à midi; le groupe Valabrègue est encore dans la région Vervins-Hirson où il attend pour se porter surMaubeuge que le 18® corps ait laissé la voie libre; l'armée anglaise, qui achève seulement sa concentration, ne pourra s'ébranler que le lendemain et il ne faut pas compter sur son action avant le 23. Le gouverneur de Namur, au lieu d'apporter du secours, en demande; on lui envoie quelques bataillons avec le général Mangin. Le 20 au soir, Lanrezac n'a donc comme disponibles que le 3*^ et le lo*^corps; il les a placés en position défensive sur les hauteurs sud de la Sambre, le
10^ dans la région Fosse-Philippeville, le 3® dans le secteur Jamioulx-Gerpinnes-Gougnies au sud de Charleroi et de Ghâtelet, avec ordre de faire garder seulement par des avant-postes les passages de la Sambre, qui, de Charleroi à Namur, fait une série de boucles très favorables aux surprises.
Lanrezac s'est donc mis en position défensive et a donné ses ordres en conséquence : il compte y rester en attendant le groupement de ses forces et en observant de tous les côtés, quand, le 20 au soir, il reçoit cette directive du Grand Quartier Général : « La 4® armée à 6 corps actifs rompra du front Mézières-Verdun et attaquera sur le front Gedinne- Paliseul-Neufchâteau; la 3^ armée, débouchant de Verdun, agira à la droite de la 4^ armée ; à /'ouest de la Meuse, la 5^ année prendra l'offensive au nord de la Sambre, sa gauche passant J^ar Charleroi; V armée anglaise, marchant à la gauche de la 5" armée, ira de Mons vers Nivelles; le corps de cavalerie Sordet opérera à la gauche de V armée anglaise. » Rien de plus; nulle indication sur le but à atteindre et sur la coordination des mouvements de ces armées; on assigne purement et simplement à chacune une zone d'action : en somme une stratégie préconçue, qui ne tient compte ni du terrain, ni de l'ennemi.
Lanrezac reçut cet ordre comme un coup de massue. Obéir c'est vouer son armée à la mort et à une mort vaine, car un tel sacrifice ne peut même pas aider à la victoire sur un autre point : l'offensive lorraine est brisée, et ce n'est pas lui, qui y a été voir, qui peut s'illusionner sur les chances de l'offensive des Ardennes, il sait qu'on ne dépassera pas la Semoy : alors ? Un général soucieux seulement de
mettre sa responsabilité à couvert eût exécuté l'ordre sans s'inquiéter des suites; Lanrezac comprend autrement sa responsabilité : son armée anéantie, c'est la trouée de l'Oise ouverte, le chemin de Paris sans obstacles, et Paris atteint c'est la France touchée au cœur. Le sort de la France repose réellement sur la S*" armée; son chef le sent et se voit comptable de son salut; sa conscience seule parle, et de sa seule autorité il décide qu'il ne franchira pas la Sambre et qu'il ne prendra pas l'offensive ordonnée que le 23, oij l'aile gauche française sera réunie : en attendant il se calera sur la défensive à la lisière sud du Borinage sur de fortes positions oti l'artillerie pourra soutenir à plein l'infanterie. Et, après avoir fait part de sa résolution au Grand Quartier Général, qui lui répond « qu'il est libre de choisir son moment comme il l'entendra », il élabore, dans cette soirée du 20 août, ses ordres, qui portent en substance :
L'armée se mettra en bataille à hauteur des gros de ses avant-gardes pour empêcher l'ennemi de déboucher au sud de la Sambre. Le l^"^ corps continuera à garder la Meuse entre Givet et Namur jusqu'à ce qu'il ait été relevé par la division Bouttegourd. Le 10* corps, renforcé de la 37* division, tiendra Fosse, Vitrival et Le Roux. Le 3* corps, renforcé de la 38* division, tiendra Gerpinnes, Nalinnes et Tarcienne, et manœuvrera par ses ailes pour couvrir le flanc du 10* corps à droite et du i8* corps à gauche. Une brigade du 3* corps ira à Fontaine-l'Evêque pour servir de soutien au corps de cavalerie Sordet qui restera où il est derrière le canal de Gharleroi-Bruxelles. Le 18* corps serrera sur Thuin. // est formellement interdit jusqu'à nouvel ordre d'aller dans les fonds de la Sambre autrement que par des détachements chargés d' empêcher les éclaireurs ennemis de passer.
Le 21 août au matin, Lanrezac réunit les chefs d'état-major des corps d'armée pour leur expliquer son ordre et les motifs qui imposent momentanément la défensive^ Etant donnée la supériorité numérique de l'ennemi, il doit gagner du temps pour permettre la concentration de ses forces ; il met son armée sur la défensive, interdit à ses corps d'armée de s'engager dans les fonds de la Sambre et n'autorise l'envoi sur les ponts du fleuve que de faibles détachements, et seulement pour renseigner sur les mouvements de l'ennemi, évitant surtout le contact^ ; le 23, quand il aura tous ses éléments en main, il compte faire attaquer à fond par les l" et 10^ corps à l'ouest de Namur, oii le terrain est plus ouvert et oti il disposera de l'appui des canons de la place, le centre et la gauche contenant seulement l'ennemi sur le reste du front.
Le 21, comme c'était inévitable, les Allemands prirent l'initiative de l'attaque. Ils s'étaient avancés à notre insu et sans que, sembîe-t-il, notre haut commandement se fût rendu compte de l'état de leurs forces : c'est ainsi que le bulletin de renseignements
^ Le mot de défensive était banni du vocabulaire militaire français et, pour l'exprimer, on recourait aux circonlocutions les plus risibles; c'est ainsi qu'aux manœuvres de 1912, un général, devant faire une « démonstration », prescrivait à ses unités « de prendre l'offensive, mais sans mordant ». On voit l'imprécision que ce respect humain apportait dans la rédaction des ordres.
2 M. Hanotaux a vu une contradiction entre la prescription d'empêcher l'ennemi de déboucher au sud de la Sambre et l'interdiction d'aller dans les fonds de cette rivière; c'est à tort, semble-t-il : quand une armée est chargée de déboucher au sud d'un obstacle comnîe la Sambre, sa mission n'est pas accomplie quand elle en a franchi les ponts et même jeté quelque infanterie sur l'autre rive, il faut qu'elle y ait conquis une zone de manœuvre suffisante pour pouvoir faire agir en combinaison étroite son infanterie et son artillerie.
n° 7 de la 4^ armée de ce dit jour n'évalue qu'à 6 corps d'armée et 3 divisions de cavalerie les armées allemandes sur le front Louvain-Wavre : il y en avait 12 et 2 corps de cavalerie. Sur la rive droite de la Meuse, pendant que la 4^ armée franchissait la Semoy, la IIP armée de von Hausen s'était avancée dans le trou qui existait entre cette armée et la 5^ : cette IlParmée, partie du camp de Trois- Vierges, s'était défilée d'abord derrière la IV^ armée du duc de Wurtemberg, puis glissant sur sa gauche, se dirigeait maintenant par Marche vers Dinant. La IP armée de von Bulow, prenant Namur comme pivot, devait accomplir une conversion pour retomber sur la Sambre, tandis que la F^ armée de von Kluck, aile marchante, prolongerait le mouvement par un « colossal » changement de direction à gauche, contournant Bruxelles pour pénétrer en France entre la Sambre et l'Escaut.
L'objectif principal de l'armée de Bulow^ était de s'assurer le pivot de Namur et par lui la maîtrise définitive de la Meuse : Namur, c'était, en effet, la clef de la trouée de l'Oise, et sa prise permettait seule à l'armée von Hausen d'agir sur la rive droite en liaison avec les armées de la rive gauche. Le 21, à 10 heures, commencent le bombardement et l'attaque des forts de Namur; à î3 heures, à Touest de Namur, la Garde attaque sur Auvelais, Tamines et Ham-sur-Sambre. Ces trois localités situées dans une double boucle très accentuée de la Sambre et disposées en triangle, forment la charnière du 10^ et du 3^ corps; l'ennemi cherche assurément à les disjoindre, en évitant le canon de Namur. Ces trois points sont tenus par la 19^ division, avant-garde du 10^ corps. Surpris par
l'attaque, son commandant, pour empêcher l'ennemi
de passer la Sambre, lance le 70^ d'infanterie à l'assaut d'Auvelais ; l'élan est magnifique, mais, non préparé par l'artillerie, il est vite brisé : à 14 h. 3o, Auvelais est pris, Tamines doit être évacué, les Allemands franchissent la Sambre, les troupes françaises se replient sur Arsimont.
Le 3^ corps, le 21, se trouvait dans une situation fort délicate et qui commandait la plus extrême prudence : le 18" corps qui devait le prolonger n'avait pas encore pris ses positions, sa gauche se trouvait donc découverte. La 5^ division, en avant-garde, occupe le front de Châtelet à Aiseau sur la Sambre dont elle garde les passages jusqu'à Roselies ; la 6e division est en arrière à Villers-Poterie. Lanrezac avait suffisamment manifesté ses intentions défensives par l'interdiction formelle de s'aventurer dans les fonds de la Sambre, et des officiers d'état-major du 3^ corps l'avaient bien compris ainsi : le commandant d'armée veut gagner du temps en se tenant sur la défensive, donc on devra sans tarder organiser le terrain et n'envoyer aux points de passage du fleuve que de petits détachements pour se renseigner, la résistance des gros des divisions permettra d'actionner les troupes de manœuvre en vue de la contreattaque.
Comment donc se fit-il que l'ordre de Lanrezac fut transmis à la 5Mivision(je le tiens d'un témoin oculaire ^) avec une adjonction qui disait en substance que
^ D'une Note secrète sur la conduite de la guerre (p. 32), ce passage sur cette action de la bataille de la Sambre :
« Cette position de la 5*^ armée, — somme toute position d'avant-garde de toutes les armées françaises qui s'étendaient à sa droite, — comportait de toute nécessité des ordres d'organisation défensive ; ils furent prescrits. Cependant le 1^'' corps seul, commandé par le général Franchet d'Esperey, comprit la pensée du chef et s'y conforma. Les autres corps,
« pour affirmer notre esprit d' offensive des contre-attaques seront dirigées sur le village de Roselies » ? La conséquence se devine. L'ordre ainsi donné de se porter à l'attaque, aucune organisation de terrain ne fut faite — à quoi bon des tranchées puisqu'on va se porter en avant? — d'où inaction quasi complète sur toute la ligne qui aurait dû être mise en état de défense. L'action ainsi prescrite était une attaque pure et simple, — on contre-attaque des forces ennemies, non un village, — elle fut lancée à l'aveugle et sans que l'artillerie l'eût préparée ou pût la soutenir. Le 74^ d'infanterie fut dirigé sur Roselies; le bataillon de tête formait les faisceaux quand des mitrailleuses, se démasquant des maisons, décimèrent les arrivants: les Allemands étaient à Roselies sans que nous, à un kilomètre, en eussions soupçon ! L'ennemi pousse alors jusqu'à Aiseau. Le soir même, le commandant de la 5^ division demandait au commandantdu 3*^ corps l'autorisation de dégager les quelques fractions de sa division restées à Roselies; sans en référera l'armée, celui-ci donna l'autorisation sous condition de ne pas engager plus de trois bataillons, le commandant de la 5^ division en lança huit qui attaquèrent de nuit, reprirent Aiseau, mais s'usèrent aux trois quarts à Roselies sur des défenses imprenables.
En fin de cette même journée du 21, le corps de
pénétrés des idées si fausses qui leur avaient été inculquées au cours de ces dernières années, négligèrent toute précaution : pas de tianchées, pas le moindre fil de fer. Persuadés que la meilleure manière de se défendre est encore d'attaquer, « quoi qu'il arrive et quand même » ils mépiisèrent les ordres généraux qui leur avaient été remis, ne se retranchèrent pas sur les hauteurs qui dominent Charleroi et ta Sambre et sans connaître exactement les desseins de l'ennemi, ils se jetèrent, à corps perdu, sur les éléments allemands qui se présentaient sur les ponts de la rivière; ce fut un massacre...»
cavalerie, qui avait été porté très au nord de Charleroi, à Luttre et à Pont-à-Celles, pour masquer le débouché de l'armée anglaise a dû se replier et s'établir à Merbes-le-Château, au sud de Thuin.
En somme, l'ennemi s'est emparé des passages de la Sambre entre Charleroi et Namur et a jeté des éléments sur la rive droite du fleuve ; les 3^ et 10^ corps ont seuls subi le choc; le 1^*^ corps est toujours à la garde de la Meuse, attendant sa relève; le l8* corps n'a pas encore pris position et ses avantgardes ne font qu'arriver à Thuin, où il ne sera en état d'intervenir que le lendemain ; le groupe Valabrègue n'est pas encore enrouté; l'armée anglaise arrive à Landrecies. Force est donc de rester toujours sur la défensive, et d'autant plus rigoureuse qu'on n'est pas exactement fixé sur l'état des forces allemandes et qu'on en signale de nouvelles entre Bruxelles et Nivelles, qui menacent l'aile gauche. Ainsi demeurer sur l'expectative, contenir toute attaque allemande jusqu'au 23, ovi l'armée anglaise sera en position et où la 4^ armée aura avancé sur la Semoy peut-être assez pour attirer à elle les forces signalées entre Marche et Dinant. Lanrezac ne change rien à ses ordres: les 10* et 3*" corps resteront sur la défensive, le 10^ sur la ligne Cortil Mozet-Sart Eustache, en liaison avec le 1^ corps, qui ne sera relevé que le 22 au soir; le 3* corps sur la ligne Gerpinnes-Tarcienne-Nalinnes. L'interdiction de s'engager dans les fonds de la Sambre n'est pas levée; à plus forte raison jamais l'ordre ne fut-il donné par l'armée de franchir le fleuve.
Pourtant les divisions du lo*" corps reçoivent l'ordre d'attaquer au lever du jour pour rejeter l'ennemi
dans les fonds de la Sambre. La 20'' division, aile gauche, commence l'attaque à 6 heures : prise d'un réel vertige d'offensive *, elle se rue avec furie, dans le brouillard, sur Tamines, dans ces fonds interdits de la Sambre ; sa précipitation empêche toute action de l'artillerie ; au lieu de le surprendre, elle tombe sur un ennemi solidement à l'affût, et c'est elle qui fait le gibier; en quelques instants fauchée par les mitrailleuses, elle doit reculer. La 19^ division, elle, n'a déclenché son offensive qu'à 8 h. 3o, elle déloge l'ennemi d'Arsimont, mais, au débouché, est prise sous un terrible feu d'artillerie et une contre-attaque la rejette. Le 10^ corps entier, se voit ainsi ramené à ses positions de départ, mais assez mal en point.
Plus encore que le 10^, le 3^ corps, si maltraité la veille, eût dû se tenir sur la défensive et se retrancher pour pouvoir limiter des contre-attaques certaines ; d'après les témoignages reçus, aucune précaution ne fut prise, au moins sur le point le plus exposé. La 5^ division, mal remise de son attaque de nuit sur Roselies, pour la troisième fois veut
^ Sur cette offensive de la 20» division, M. Hanotaux (V, 278), rapporte ce témoignage qu'il dit tenir d'une source « des plus autorisées » :
« Les troupes qui répugnaient à la défensive attendaient avec impatience l'ordre de se porter en avant... L'ennemi est signalé à portée depuis la veille au soir... Uès l'aube, la 20*^ division abandonne les positions qui lui sont confiées et se précipite en avant avec une ardeur fébrile. Nos fantassins qui refoulent sans peine les postes avancés allemands, exaltés par leur silccès, se hâtent davantage encore et viennent buter contre les points d'appui solidement tenus... On avait dit et répété sur tous les tons à nos officiers qu'à la condition d'attaquer à fond sans tergiverser, de « bourrer » avec vigueur, ils trouveraient, le plus souvent, l'ennemi en train de se former, qu'ils le surprendraient et en auraient facilement raison. Or partout les Allemands les attendaient de pied ferme sur des positions solides flanquées d'innombrables mitrailleuses. Notre infanterie, que l'ennemi laisse approcher à courte distance, se trouve soudain soumise à des feux terribles de fusils et de mitrailleuses qui partent de tous côtés et j^ettent à terre, en un instant, la plupart des officiers et des meilleurs soldats. »
reprendre ce village ; elle y échoue pour la troisième fois et doit lâcher prise. Son recul entraîne celui de toute la ligne du 3^ corps sur les positions Presles-Bouffioulx, mais alors, à 10 heures, l'infanterie allemande sort de Châtelet et, appuyée par une terrible artillerie, prend Bouffioulx et en chasse la 5* division. Le'commandantdu 3*" corps lance alors la 73^ brigade d'Afrique et deux bataillons du 39^ et du 36^ sur Châtelet avec ordre de rejeter l'ennemi au nord de la Sambre : sans préparation d'artillerie et sachant qu'elles vont à une mort certaine, ces troupes d'élite se précipitent sur l'infanterie ennemie, solidement retranchée aux lisières de la ville; en un quart d'heure elles y ont laissé la moitié de leurs effectifs et à l3 heures doivent se mettre en retraites sous la protection du 2* bataillon du IIQ*", qui put à lui seul, pendant deux heures, et au prix de quels sacrifices, contenir la ruée allemande.
* Il y eut là des actes d'héroïsme inouïs ; je n'en veux pour preuve que la relation par l'historique du 36'' d'infanterie de cette immolation de ces vaillantes troupes : « Le 22, vers 11 heures, le 2'' bataillon du 36® évacue par ordre les hauteurs de Presles et vient se grouper près de Binche. Il est midi ; des bois en arrière débouche la brigade Schwartz (zouaves et tirailleurs), alignée comme à la manœuvre. Avec elle le régiment prononce alors cette contre-attaque légendaire sur le Châtelet. Les mitrailleuses ennemies einbusquées dans les maisons, derrière les tas de charbon, fauchent les rangs, mais tous avancent sur le glacis, baïonnette haute, avec la volonté d'an-iver quand même au corps à corps et de rejeter l'ennemi à la Sambre. Hélas ! l'héroïque folie ne réussit pas ; la pression ennemie avait fait se replier le corps de droite et à 13 heures le régiment se reformait à hauteur de Binche. Que de braves étaient tombés !... C'est le capitaine Blondeau qui, rendu aveugle par un éclat d'obus, continue à donner ses ordres et ne veut quitter son poste qu'après avoir assuré la transmission du commandement. C'est le lieutenant Lacroix blessé déjà et revenant au combat où il trouve une mort glorieuse ; c'est le lieutenant Amar se précipitant à la tête de quelques hommes à l'assaut d'une maison fortifiée ; c'est l'adjudant de Mussy qui meurt en criant : Vive la France ! Ce sont tous Jes sousofficiers, les soldats dont la bravoure, la noble ardeur, la vigueur du sang français les ont dès le premier feu campés devant l'histoire en héros
Dans cette journée du 22 août, l'action se limita à ces deux corps, l'effort ennemi ne porta que là. Namur subissait un bombardement intense et commençait de chanceler. Les deux corps anglais, au soir, étaient sur leurs positions de Mons; le groupe Valabrègue arrivait à Solre-le-Château, près de Maubeuge. Toutefois, dans la journée, au nord de Tourcoing, des reconnaissances de cavalerie allemande étaient entrées en contact avec les troupes de Lille.
Le 22 au soir, l'offensive du groupe des armées des Ardennes est brisée et l'échec évident; M. Hanotaux * affirme que, dans la nuit du 22 au 23, le Grand Quartier Général ordonna même la retraite inais qu'il se ravisa ; il serait important de savoir s'il prévint la 5^ armée de la situation, car une telle communication était capitale.
Le 23 était, en effet, le jour que Lanrezac avait choisi pour une contre-offensive, dont il n'attendait peut-être pas des conséquences décisives, mais qui pouvait être tentée, puisqu'il avait en mains tousses éléments. Le i^"^ corps, relevé la veille au soir de sa garde sur la Meuse, est intact et le meilleur. Namur supporte un rude assaut, mais cette contre-attaque la doit soulager et on peut espérer qu'elle tiendra au moins toute la journée. Les 10^ et 3^ corps, les divisions d'Afrique ont reçu de rudes coups, mais ces lions blessés pansent leurs plaies dans une région plus ouverte où leur artillerie peut agir efficace-
de légende, héros d'autant plus grands que leurs noms sont ignorés et que, en mourant, ils le savaient. »
Le haut commandement du 3® corps fut entièrement relevé au soir même à Charleroi.
ment. Le iS" corps est intact; les troupes anglaises, à l'est et à l'ouest de Mons, sur des positions solides et confortablement retranchées, couvrent le flanc de la 5® armée. Sans doute une solution de continuité existe entre les deux armées, mais le groupe Valabrègue n'est qu'aune étape et la place de Maubeuge met là un obstacle impressionnant. Le 22 au soir, le commandant de la 5^ armée donne l'ordre aux 10^, 3* et i8^ corps de tenir sur leurs positions pendant que le 1" corps se formera à la droite du lO* et perpendiculairement, pour attaquer en flanc, s'il est possible, le parti ennemi qui opère contre ce io^ corps. Le groupe Valabrègue se portera au nord de Coulsore pour relever, entre Solre et Maubeuge, le corps Sordet, qui assure la liaison entre le l8^ corps et Maubeuge, lequel l8^ corps appuiera alors sur Maubeuge pour gagner la gauche de l'armée britannique.
Dispositif à deux fins d'une grande sagesse et d'une parfaite clairvoyance. Lanrezac, s'il a la conviction qu'il prendra l'avantage, ne se flatte pas de vastes espoirs sur ses conséquences; il sent que l'armée von Bulow devant lui n'a pour rôle que de le maintenir et que c'est l'extrême aile droite allemande, dont il ne sait pas exactement la force, qui cherchera la décision; sans indications sur elle et ne la sachant pas si près, il estime que le coup peut être tenté. Mais il se rend compte que le succès ne pourra être exploité à fond, car cette extrême aile droite allemande avance; l'armée anglaise pourra-telle en ^ apporter le choc? Si elle retraite, la 5 armée devra la suivre. Aussi semble-t-il que ses ordres soient dominés par cette préoccupation de sauver, au cas d'un revers possible, son armée, sur laquelle
repose la fortune de la France, et de préparer les voies d'une retraite pour éviter, si elle se doit produire, qu'elle tourne à la déroute : prévision que l'on peut, sans exagérer, dire géniale, puisqu'aussi bien nous lui avons dû notre salut. Le général commandant la 5^ armée porte à Philippeville son poste de commandement.
A 7 heures, le 23, la bataille s'allume sur tout le front. L'infanterie allemande se terre, l'artillerie déchaîne un feu d'enfer, « il pleut des marmites »; notre artillerie de corps d'armée et l'artillerie lourde d'armée contiennent l'infanterie, mais ne dominent pas l'artillerie ennemie qui pratique le tir indirect sur une vaste échelle et occupe des emplacements oti elle est très difficile à trouver. La division Bouttegourd a relevé le l*"^ corps et garde, mais insuffisamment, les passages de la Meuse; la III^ armée de von Hausen a pu glisser jusque-là, sans cacher par bonheur son mouvement; dès le matin elle occupe Dinant et jette du monde à tous les passages de la Meuse, d'Hyvoir à Hermeton; de notre côté on ne croit qu'à de simples démonstrations.
La manœuvre du 1^"^ corps commence, aussi magnifique dans sa conception que dans son exécution. Le 10^ corps, établi de droite à gauche entre Fosse-Vi trival et Scry devant Mettet-Biesme, recule sa droite et se masse entre Scry et Saint-Gérard; le l^' corps alors se déploie face à l'ouest, en avant de la Meuse, perpendiculairement au lo*", sa gauche à Saint-Gérard et sa droite à Sart-Saint-Laurent, ces deux corps faisant exactement un retour d'équerre; entre les deux branches, comme dans un piège, la Garde allemande s'est aventurée et presse de ses attaques
le 10* corps sans voir la menace dressée sur son flanc gauche. Le général Franchet d'Esperey, qui commande le 6l"= corps, a deviné, devancé même la pensée du chef; il saisit le moment de la contreattaque et de détendre le piège; un feu d'artillerie intense prépare le mouvement; la Garde voit l'impasse oîj elle est et se retourne contre le i*"^ corps; c'est la minute du grand choc. Franchet d'Esperey va lancer son corps d'armée quand soudain il apprend que derrière lui des avant-gardes de l'armée von Hausen ont forcé la division Bouttegourd, franchi la Meuse en amont de Dinant et que l'un d'eux est même à Onhaye. L'occasion est manquée, il renverse son plan, stoppe son offensive, fait faire demi-tour à la division Deligny et la porte à Anhée, puis jette Mangin sur Onhaye à la rencontre des Allemands. Cette volte-face fut accomplie sous le feu aussi froidement que sur un terrain d'exercice, mais elle a redonné de l'assurance à la Garde, qui reprend son attaque contre le lo^ corps, lequel tient énergiquement le coup.
Pendant ce temps Lanrezac était à son poste de commandement de Phillippeville. Jusqu'à l3 heures, les comptes rendus des corps d'armées sont favorables, l'ennemi ne montre pas beaucoup de mordant; le commandant de la 5^ armée se retient pourtant de trop espérer, plutôt voit-il là l'indice qu'on cherche à le contenir de front en vue d'un mouvement tournant. Mais les nouvelles, à l'aile droite, étant franchement bonnes, il va donner aux 1*^' et lo^ corps l'ordre d'attaquer, quand une série de mauvaises nouvelles s'abattent sur lui : le commandant de la 4^ armée, qui est à sa droite, lui fait savoir que son armée, mise en
échec la veille à la sortie des forêts de la Semoy, est en retraite; un détachement de l'armée de von Hausen a franchi la Meuse et logiquement doit chercher à le prendre à revers; le gouverneur de Namur vient de donner l'ordre d'évacuer la place dont l'artillerie allemande a anéanti les forts *; puis, à sa gauche une autre armée allemande s'est portée comme une avalanche de Bruxelles sur Mons où elle arrive devant l'armée anglaise, dont elle menace de déborder la gauche.
C'est la réalisation de son pressentiment, de ce double enveloppement qu'il a toujours soupçonné. Son inquiétude est surtout pour sa droite, car qu'est au juste cet ennemi, qui a pris position à Onhaye; n'est-ce pas l'avant-garde d'une armée dont le gros est à Dinant? C'est le premier danger à parer; il envoie au général d'Esperey l'ordre de soutenir la division Bouttegourd, mais d'Esperey, en grand chef, a déjà devancé ses intentions. Et, assuré que par de telles mains tout ce qui doit être fait sera fait, Lanrezac regagne aussitôt son quartier général de Chimay pour y recevoir sans retard les ordres du Général en chef, car il y a la menace de gauche sur laquelle seul le Grand Quartier Général peut être renseigné.
Le revirement du l^*^ corps a changé tout l'ordre de la bataille. Jusqu'à i6 heures la pression ennemie ne
^ M. Hanotaux fixe au 23 août à 5 heures du matin la décision du général Michel de quitter Naniur pour sauver la garnison. Les documents belges sont unanimes à la mettre à 13 heures. (Cf. l'Action de l'armée belge, rapport du commandement. — La campagne de l'armée belge, d'après les documents officiels Bloud et Gay, 1915, — et surtout Van der Essen, L' Invasion allemande, p. 230.)
s'est manifestée que sur l'aile droite de la 5^ armée, elle portera dès lors sur l'aile gauche. A 16 heures les Allemands attaquent à l'improviste par le vallon de l'Heure la gauche du 3* corps à son point de liaison avec le 18^; la 6^ division fléchit, se retire et son repli oblige tout le 3^ corps à rétrograder sur la position Chastrès-Morialmé. La liaison est rompue avec le 18^ corps qui, voyant sa droite découverte, la rabat précipitamment à Thuilliès et réclame le secours du groupe Valabrègue, dont le gros vient consolider sa gauche sur la ligne Boussignies-Thirimont. Ainsi les armées françaises se trouvent en arrière de l'armée britannique et sans liaison directe avec elle; il est vrai qu'entre elles deux, mais en arrière, est la place de Maubeuge.
Le généralJoffre avait marqué au maréchal French les opérations qu'il attendait de l'armée anglaise'; le maréchal French choisit, en conséquence, comme emplacement le plus favorable, la ligne s'étendant le long du canal depuis Condé à l'ouest, par Mons, vers Binche à l'est; les troupes ainsi réparties : de Condé à Mons le 2^ corps avec le général Sir Horace Smith- Dorrien; puis à droite, à partir de Mons, le l**^ corps avec le lieutenant-général Sir Douglas Haig; à Binche, la 5^ brigade de cavalerie. En arrivant sur le terrain, le 22, le commandement reconnut que la ligne de Mons à Binche assignée à l'aile droite était impraticable, les Allemands se trouvant déjà à Charleroi;
^ Comme base de ma documentation : les quatre rapports du maréchal Sir John French, traduits par M. Théodore Reinach, et dont l'édition par la maison Berger-Levrault, fut, par ordre dit-on, retirée du commerce, — et Les Sept premières divisions anglaises, par Lord Ernest W. Hamilton, Payot, 1917, récit très vivant et très prenant des combats de ces armées autour de Mons et d'Ypres.
sans contact avec la 5^ armée, l'armée s'exposerait ainsi à être isolée et coupée : aussi ces positions furent-elles reportées de l'est au sud-est et même au sud sur les routes de Mons à Beaumont et à Maubeuge^ — très sage mesure qui atténuait le danger de la solution de continuité entre les deux armées, par la protection déjà sensible de la place de Maubeuge. Le front anglais avait donc la forme d'un angle de 45", mais dont la pointe, en avant de Mons, était coudée, car il suivait la ligne du canal qui contournait la ville au nord et y faisait un saillant de deux à trois kilomètres.
Cette armée anglaise comprenait 70.000 hommes; elle était, comme on l'a dit, sans liaison avec la 5^ armée : aucune unité de commandement, chacune opérant de son côté, sous les directions respectives de ses chefs, qui eux sont sous les ordres directs du Général en chef. Le maréchal French expose ainsi les directions qui lui furent données :
Le 23 août, à 6 heures du matin, je réunis les commandants du 1" et du 2" corps et celui de la division de cavalerie en un lieu près de leurs positions. Je leur exposai la situation générale des alliés et ce qui me paraissait être le plan du général Joffre. D'après les renseignements reçus du Quartier général français, j'eus lieu de croire que je n'avais en face de moi guère plus qu'un corps d'armée ennemi, peut-être deux avec, peut-être, une division de cavalerie. Aucun essai de débordement sur mes flancs par l'ennemi ne m'était signalé. Je fus fortifié dans cette opinion par le fait que mes patrouilles ne rencontraient pas de résistance anormale et mes aéroplanes confirmaient ces appréciations.
^ Hamilton, /ivre cité, p. 12 et 17.
Le maréchal Freiich mit ses troupes en position défensive et leur fit creuser sur le champ de bonnes tranchées et établir aux entours de Pâturages une seconde ligne de défense : il fit même reconnaître une autre position de repli en arrière, de Maubeuge à Jeulain au sud-est de Valenciennes. L'objectif était non pas de se porter à Nivelles, — comme l'indiquait le Grand Quartier Général français dans son ordre d'oflfensive du 20 août, — mais seulement de défendre le passage du canal, surtout en avant de Mons, pour retarder le plus possible l'ennemi. Le 22 au soir tout était prêt.
« Le 23 au matin, le temps était clair et ensoleillé. Un vent léger d'est soufflait, le ciel était sans nuages et l'on pouvait prévoir une grande chaleur pour le milieu du jour. De délicates vapeurs bleues flottaient au loin et estompaient les lignes des hautes et grêles cheminées d'usines, qui abondent dans le pays. Avec les premières lueurs de l'aube arriva le premier obus allemand. ))^ L'ennemi donna son eflfort sur le canal et son saillant en avant de Mons. La première attaque d'infanterie allemande fut déclenchée à 8 heures, en colonnes serrées. « Cette expérience, rapporte notre témoin, leur fut malheureuse, car leurs premiers rangs tombaient comme un seul homme sous le feu de notre mitrailleuse et des soldats postés sur le pont. » Les Allemands renouvellent leurs attaques qui se brisent devant cette calme et tenace défensive; ce sont les Anglais qui font le chasseur ! L'attaque alors se déroule à l'ouest, au long du canal ; dans l'après-midi toute la ligne est battue
* Hamilton, p. 19.
par un dur feu d'artillerie; l'infanterie allemande ne peut avancer.
Défense véritablement remarquable, qu'on ne nous a pas fait connaître et qu'on n'a peut-être pas comprise comme il eût convenu; c'était la première manifestation de la forme qu'allait prendre la guerre ; les Anglais, n'ayant rien à désapprendre et renseignés par le Transvaal, en avaient dès la première minute saisi le sens. L'eftort de deux corps allemands fut nettement barré.
Une partie du VIP corps allemand attaque alors l'aile droite : le l*"^ corps anglais tient bon; « la tactique boer » a raison de l'ennemi qui ne peut mordre sur ce front défensif : lutte dure, mais les lignes anglaises sont intactes, et le terrain est totalement maintenu. Il est 17 heures; on remet au maréchal
1 Ce passage d'un récit du sergent Loftus, publié dans le Times History of the War et reproduit par M. Hanotaux (VI, 8), est à lire :
« En un instant noiis prenions nos postes sans aucune confusion et nous étions couchés dans nos tranchées, quand notre artillerie commença à tirer sur les Allemands, qui, aussitôt, nous rendirent la politesse. Mais ils avaient peine à régler leur tir, car ils n'étaient pas au courant de ce bon truc des tranchées que nous avions appris, je crois, chez les Boers. Après une heure et demie de canonnade réciproque, leur infanterie parut se dirigeant sur notre front. Elle arrivait en blocs carrés et compacts, se dessinant nettement sur la ligne d'horizon. Il n'y avait qu'à attendre : impossible de manquer ; nous restâmes donc cois dans nos lignes sans rien qui pût révéler notre présence. Ils avançaient. Soudain nos officiers donnent le signal. Une nappe de flamme brille le long de la ligne des tranchées et la pluie des balles tombe sur la masse allemande. Elle chancelle alors comme un homme ivre subitement frafjpé entre les yeux. Les soldats se ruent sur nous en poussant des hourras ! Mais, au milieu de leur course, une seconde bordée les frappe et, en même temps, les mitrailleuses, les canons entrent en jeu. Sur un ordre des chefs ils se dispersèrent en tirailleurs et coururent comme des fous sur les tranchées; mais nous, nous pratiquions le tir à volonté, autre bon tour emprunté au compère Boer. Ils s'enfuirent, mais revinrent plusieurs fois à l'assaut. Dans leur repli nos cavaliers fondaient sur eux et nous nous reposions pendant ce temps. La journée se termina sans que les Allemands eussent pu, de notre côté, obtenir un résultat appréciable. »
French un télégramme du général Joflfre, un « message fort inattendu, — rapporte-t-il — m'informant qu'au moins trois corps allemands, à savoir un corps de réserve et les IV^ et IX'' corps actifs, s'avançaient vers le front de ma position, pendant que le 11^ corps était engagé dans un mouvement enveloppant dans la direction de Tournai ; il m'avisait également que les deux divisions de réserve françaises et la 5* armée française placées sur ma droite se retiraient, les Allemands ayant réussi la veille à s'emparer des passages de la Sambre entre Charleroi et Namur. »
Sur ce point du drame une obscurité demeure qu'il faudra dissiper. A 17 heures, quand fut reçue cette dépêche du général Joflfre, la retraite de la 5^ armée n'était nullement décidée, elle ne le fut que vers 20 heures^; les divisions de réserve, au dire de M. Hanotaux^, tenaient toujours les lignes de la Sambre et ce ne fut qu'à 17 heures qu'elles se replièrent à quelques kilomètres en arrière, sur la ligne Boussignies-Thirimont. Loin d'ordonner la retraite de son armée, comme un tel avis semblait l'y inviter, le maréchal French prescrivit simplement à ses troupes de se replier sur la seconde ligne, préparée à Pâturages, au sud de Mons. « Quand la nouvelle, poursuit le maréchal French, me parvint de la retraite des Français et de la grave menace allemande sur mon front, je tâchai de la vérifier par une reconnaissance aérienne ; à la suite de celle-ci, je décidai d'opérer ma retraite sur Maubeuge au point du jour, le 24 août. »
La retraite des Anglais suivit donc la nôtre et ne la
^ L'ordre de retraite parvint au 18^ corps exactement à 23 heures il était daté de Chimav 23 août, 21 heures. (Ordre manuscrit n" 240/3.) 2 V, 304.
précéda pas : c'est un devoir de loyauté de le dire comme aussi de reconnaître que, dans ces batailles hors des frontières, l'armée anglaise, mise par son chef sur la défensive, sut contenir l'ennemi.
Lanrezac est rentré à son quartier général de Chimay. Il connait la retraite de la 4^ armée; cette retraite met son armée en posture encore plus périlleuse, une retraite générale est inéluctable, il est venu là pour en attendre l'ordre et aviser de suite aux voies et moyens. La position de la 5^ armée est de plus en plus impossible avec cette double menace d'enveloppement, la retraite est pour elle question de vie ou de mort.
L'armée von Hausen le préoccupe surtout. La décision et l'habileté du général d'Esperey ont conjuré pour un temps ce danger qui eût pu être mortel. Pour arrêter le débordement de cette IIP armée, le commandant du i^"^ corps a trouvé l'homme de main qu'il fallait, Mangin, qu'il a jeté avec sa brigade sur les avant-gardes qui ont franchi la Meuse. Mangin les trouve à Onhaye, fonce dessus et donne là un coup de boutoir formidable, dont il semble que von Hausen ait été comme assommé: croyant à des forces bien plus importantes, TAllemand laisse son armée le long de la Meuse sans en risquer le passage, et ses éléments qui ont passé à Dinant n'osent plus avancer. Or von Hausen avait l'ordre de franchir la Meuse, le 23, avec ses trois corps, en même temps que Bulow passait la Sambre ; ainsi eussent été enfoncées à la fois les deux portes de la trouée de l'Oise. Cette hésitation providentielle sauva la 5^ armée et
avec elle la France, car elle se répercuta sur tout le
546 LE DRAME DE CllARLEROI
dispositif allemand et entraîna un regroupement des forces en marclie sur Paris.
Le Grand Quartier Général, semble-t-il, ignora la présence sur ce point de l'armée vonHausen, et cette ignorance explique les ordres et les contre-ordres donnés, pour le 23, à la 4* armée. Il avait d'abord, dans la nuitdu 22,ordonné la retraite, puis s'étaitravisé etluiavait prescrit une contre-offensive d'autant plus irréalisable que son aile gauche était déjà tournée. La journée du 23 fut pour cette armée une suite de marches en avant et de replis. Le 9^ corps, qui était à l'extrême aile gauche, s'avança d'abord à Paliseul, puis, à 10 heures, ilrecevaitavis que l'armée se repliait au sud de la Semoy et ordre de suivre le mouvement ; une heureaprès, l'ordre était infirmé par un contre-ordre dereprised'offensive. Le 1 1" corps, après unevaine pointe jusqu'à Maissin à l3 heures, se repliait derrière la Semoy; le 17% très abîmé la veille, était resté même en deçà de la frontière ; le \2^, en flèche à Saint-Médard sur le terrain qu'il a conquis, passe toute sa journée à se défiler à travers bois sous la protection des débris du corps colonial; le 2^ corps se replie également. La 3* armée n'a pu davantage marcher en avant; le 5^ corps a dû se replier sur la rive gauche de la Ghiers ; le 4^ a été forcé de suivre le mouvement ; le 6^ est resté sur ses positions.
La retraite de ses voisins est donc commencée et elle découvre de plus en plus la droite de la 5^ armée; sa liaison est immédiatement perdue, et l'armée von Hausen est là, sur ses derrières, qui à coup sûr, d'un moment à l'autre, va se reprendre. Lanrezac apprend qu'à Namur l'ennemi a enlevé les forts nord, qu'il occupe la ville et que la garnison a évacué la place ;
le bruit lui arrive que l'armée anglaise n'a pu avancer sur Nivelles, qu'elle a contre elle plus de forces qu'on ne croyait et qu'elle sera contrainte de rétrograder. A la 5^ armée, les l^"^ et 1 1^ corps sont en bonne forme, mais pour les 3^ et l8^ la situation est moins encourageante. Que faire dans une aussi tragique conjoncture? aucun signe dévie du Grand Quartier Général, qui pourtant, à 1 7 heures, a prévenu le maréchal French du danger qui le menace et de la retraite de la 5' armée. Une décision s'impose; ce n'est plus question d'heures, mais de minutes.
Lanzerac voit la situation d'autant mieux qu'il l'avait toujours pressentie. C'est le double enveloppement, une catastrophe sans nom, un nouveau Sedan :
Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ?
Mourir, mourir en beauté ? Mais la 5^ armée ne mourra pas seule, la France risque de mourir avec elle : la S*" armée n'a pas le droit de mourir. Le devoir est de la sauver, de la dégager au plus vite de cette étreinte mortelle, de fuir ce coin funeste, et, — comme Charleroi est proche de Waterloo qui, à un siècle de là, entendit un mot énergique, — osons dire que le devoir était de « f... le camp », et au plus vite, puisque aussi bien c'était le seul moyen de sauver Paris et avec Paris la France. *
Toujours rien du Grand Quartier Général ! Lanrezac n'hésite pas: cette responsabilité, devant laquelle d'autres peut-être reculent, il la prendra, lui ; et, comme Castelnau à Morhange, à 20 heures, de sa
1 Cette pensée de sauver Paris fut aussi celle du maréchal French, qui l'a déclaré très nettement à un rédacteur du Journal : « Une seule idée me possédait : sauver Paris, éviter ainsi tout engagement à l'issue douteuse qui eût pu se transformer en une irréparable défaite ».
seule autorité, il ordonne de rompre le combat et prescrit la retraite sur la ligne générale Givet- Philippeville-Beaumont-Maubeuge ; — puis, cette dure détermination prise, il rend compte au général Joffre, le priant de lui indiquer la direction de retraite à suivre. En prenant cette décision et en en rendant compte, il pensait assurément qu'on ne l'approuverait pas ; peut-être se trompait-il ? le Grand Quartier Général homologuait la décision sans observation et le 24, à 0 h. 45, l'ordre définitif de retraite générale était donné aux 3^ et 4" armées.
Il n'est pas exagéré de dire que c'est à cette décision-là que la France a dû son salut, et, parce qu'il osa prendre une pareille responsabilité, le nom de Lanrezac sera mis par l'Histoire au rang desmeilleurs. Cette résolution, en effet, renversait le plan allemand et le faisait échouer dans sa partie essentielle et pour laquelle avait été violée la neutralité de la Belgique, l'enveloppement de notre aile gauche et par elle l'anéantissement de l'armée française. Les Allemands perdaient l'initiative; nous les obligions à faire ce qu'ils ne voulaient pas ; ils cherchaient la bataille rapide de destruction, nous leur imposions la poursuite, préparant le coup d'arrêt...
Cette rupture du combat impossible de Charleroi fut la préface de la victoire de la Marne, car, en sauvant sa 5^ armée et toute l'aile gauche, Lanrezac en réservait le moyen. L'avait-il soupçonné ? Au cours de la splendide retraite, où il devait donner toute sa mesure, l'un de ses officiers a retenu de lui cette parole mémorable : « Nous venons d'être battus, mais le mal est réparable; tant que la 5^ armée vit, la France n' est pas perdue ! »