‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 33 sur 44 · L ABANDON DE LILLE · texte numérisé non relu

L ABANDON DE LILLE

La rupture du combat, la retraite, pour nécessaires et forcées qu'elles fussent, n'étaient pas moins l'abandon à l'ennemi d'une partie du sol national, et de la plus précieuse ; ce repli stratégique était sans doute douloureux, mais sur le moment on pouvait croire et il était possible que la durée de l'invasion consécutive fût limitée et son arrêt rapproché, car Lille etMaubeuge demeuraient. Les événements nous mettaient en face de l'éventualité envisagée par Séré de Rivières pour l'agencement de sa frontière militaire; c'était le cas concret. Notre chance voulait que la défense de cette région de Lille fût précisément entre les mains du seul militaire qui en sût peut-être tous les secrets, du soldat clairvoyant qui, avant la guerre, s'était si fort élevé contre la destruction sur ce point de l'œuvre de Séré de Rivières et spécialement contre le désarmement de Lille, qui avait crié, sans être entendu, que par là l'invasion se produirait, et

qui en avait exactement fixé les lignes et les étapes, le général Herment. Et l'ironie des choses avait fait qu'il eut, à son état-major, le rapporteur devant la Chambre du projet de déclassement de la frontière du Nord, le commandant Vandame, qui, le i5 juillet, voyant le danger^ avait courageusement reconnu son erreur et demandé à la Commission de l'armée d'oublier un projet dont il ne comprenait que trop les conséquences.

On sait l'état de la place de Lille. En 1914, on avait supprimé le journal de mobilisation de la place, retiré les 3.000 auxiliaires d'artillerie et jusqu'à un tiers environ des bouches à feu ; il n'y avait pas de garnison de sûreté. En juillet 1914,1e général Lebas, gouverneur, avait demandé au ministre s'il devait ou non défendre Lille, l'assurantd'ailleurs de faire remplir à la place tout son rôle; il lui fut répondu, le l^*^ août, de considérer Lille comme place ouverte et qu'une nouvelle affectation de mobilisation lui serait donnée: de fait, le 10 août, il était envoyé à Belfort et son étatmajor dissous.

Le 21 août, quand le général Herment en prenait le commandement effectif, la place de Lille comptait 14.971 hommes. Sur le champ le nouveau gouverneur prélève i.5oo hommes sur chacun des régiments de la 1"^^ région et les rassemble dans la nuit même à Lille, dont la garnison se voit ainsi élevée à 25.000 hommes, pour passer, le 25, à 28.5oo, dont 25.000 combattants, effectif prévu par le journal de mobilisation de la place pour 1918. Il y a, dans la région, plus de 3o.ooo fusils 1874 et toutes les cartouches nécessaires. La place a encore 446 bouches à feu et 72.788 coups, et Herment obtient du ministère de la Guerre l'envoi de

9 millions de cartouches d'infanterie, de 3.000 coups de 75 et de 12 canons de 47. Mais surtout, autour de Lille, se trouvent les quatre divisions territoriales du général d'Amade, et qui vont s'accroître, le 25, de deux autres divisions de réserve.

Le 22, les troupes étaient disposées dans les trois secteurs de la place; la défense de l'enceinte fut organisée par ces éléments tirés des dépôts; des tranchées-abris furent creusées, les routes et les chemins barricadés. Les forts — dont 14 sur 21 étaient bétonnés — et les ouvrages eurent les garnisons et les munitions suffisantes, et il restait pour armer les batteries d'intervalles, 62 canons de 120, 28 de 95 et 16 de 90.

Par ce prodige de décision et d'énergie, en deux jours, Lille avait été réarmée et mise à l'abri d'un coup de main^; sa garnison pouvait s'accroître par l'appel des classes anciennes et des jeunes classes, Lille redevenait Lille, le pivot solide de la défense du Nord, le grand obstacle à l'invasion. Le peuple lillois voyait ces choses avec contentement, car ce ne fut à aucun moment lui qui avait réclamé le déclassement de la place, mais les autorités locales, qui avaient pris leur parti de la non-défense de la ville, virent, semble-t-il, d'un œil moins satisfait ces préparatifs guerriers, assurément trop tardifs, l'activité du général Herment et ses résultats.

Le général Percin, le 22 au matin, était l'objet

^ « Le réarmement en un temps aussi court de la place de Lille et des forts, écrit le général Percin, constitue un véritable tour de force, dont je reporte tout l'honneur sur le général Herment; mais je revendique le mérite d'avoir désigné le seul chef capable de mener à bien une pareille tâche. »

d'une démarche pénible à relater, mais qu'on dira parce qu'il faut tout dire :

Dans la matinée du 22, — rapporte le général Percin, — je reçus la visite du maire de Lille, accompagné du préfet du Nord et de deux sénateurs de la région. — « Notre population, me dit M. le Maire, serait assez patriote pour supporter les horreurs d'un siège, si la place était en état de faire une défense sérieuse, mais il n'en est rien; votre détermination expose donc inutilement mes concitoyens à des représailles redoutables. » Je répondis à M. le Maire que je n'avais qu'à exécuter les ordres de mes chefs; que personnellement je jugeais Lille capable, dans son état actuel, de prêter un appui très sérieux aux opérations des troupes de campagne ; que ce serait une honte d'abandonner à l'ennemi, sans coup férir, cette portion du territoire national ; que si la place tenait seulement quinze jours, ce seraient quinze jours, pendant lesquels les troupes ennemies, ainsi tenues en échec, ne se trouveraient pas en face du général Joffre. i

Pour expliquer cette démarche, il faut tenir compte de l'ignorance complète où l'on était, dans

^ Général Percin, La Vérité: Lettre à un ami du 25 septembre 1914 (sans nom d'imprimeur).

Le général Percin ajoute: « Afin qu'il reste trace de cet entretien, j'envoyai à la presse un communiqué qui parut le 24, dans l'édition de V Echo du Nord àesûnée aux communes extérieures et aux départements limitrophes, édition dont j'ai un exemplaire entre les mains. Ce communiqué, qui atteste ma résolution de défendre la place, est ainsi conçu : « Certaines personnes se sont émues des mesures prises pour remettre la place et les forts de Lille en état de défense. Cette émotion est injustifiée. La 1'® région est une portion du territoire national comme les autres, dont l'accès doit être interdit à l'ennemi comme on interdit l'accès de toutes les autres. Si cette région ne contenait pas de fortifications, on opposerait à l'envahisseur simplement des troupes de campagne; on remuerait alors la terre, on construirait des ouvrages de circonstance, comme on le fait dans toutes les opérations défensives. Des ouvrages existent, il serait étrange qu'on ne les utilisât pas. Si, après une résistance énergique, la garnison succombe, elle aura fait son devoir, comme la garnison de Liège a fait le sien, en immobilisant eiidiit m certain temps une partie des forces ennemies. »

ces moments tragiques, à Lille, des événements militaires qui se déroulaient presque aux portes de la ville: la connaissance de la vérité seule permet le sang-froid et c'est dans les ténèbres que le plus souvent se montent les paniques. Quand, en effet, le général Herment prit le commandement du camp retranché, il n'existait à Lille aucun service de renseignements, et l'on dut y suppléer par des reconnaissances de cavalerie : l'une d'elles, envoyée le 22 au matin, se trouvait à Courtrai en face des cuirassiers allemands, les mettait en déroute et ramenait des prisonniers à Lille: l'ennemi était donc à Courtrai, et on ne le savait pas à Lille! On juge de l'effet produit par une telle révélation. — Fait plus invraisemblable encore, le commandement de Lille ne savait rien de la situation des forces françaises et anglaises, qui menaient de la Sambre à l'Escaut ce terrible combat où se jouait le sort de la France :

Le général Percin et moi, — rapporte le général Herment, — nous étions très mal renseignés sur la situation de nos armées et sur celle de l'armée anglaise. Aucun renseignement officiel ne nous avait été donné; nous savions par des officiers évacués du front que le l" corps s'était battu à Dinant le i5 août, que les divisions Valabrègue n'étaient pas loin d'Hirson et que les troupes françaises étaient entrées en Belgique avec le i" corps. Nous ne connaissions donc que fort vaguement la présence d'une armée française vers Namur et Charleroi. Quant à l'armée anglaise, nous la supposions aux environs de Maubeuge parce que des officiers anglais étaient venus en automobiles à Douai et à Lille et nous avaient demandé des renseignements sur la droite des armées allemandes. Ce n'est que le 23 que le général d'Amade nous dit qu'il y avait une armée française sur la Sambre, ayant à sa gauche l'armée

anglaise, mais il ne fixa pas les positions qu'elles occupaient.

Le 23, l'ennemi s'était avancé jusqu'au nord de Tourcoing et de Roubaix où il avait fait sauter des dépendances de la gare de Mouscron, ce qui ajouta encore à l'émotion publique. Dans l'après-midi le général d'Amade vint à Lille informer le général Percin que le ministre de la Guerre le nommait inspecteur-général d'artillerie et ensuite combiner avec le général Herment une opération en vue de réoccuper, le lendemain 24, Tournai, que l'armée belge avait le matin même évacué. A ce moment se présente le préfet du Nord qui demande aux généraux que Lille soit déclarée ville ouverte, arguant que les fortifications sont en mauvais état, les troupes insuffisantes, etc.; les généraux lui certifient qu'on peut envisager avec confiance l'éventualité de cette défense.

Mais, quelques instants après, au café Jean, se tint, à l'insu des autorités militaires, une réunion présidée par l'un des sénateurs du Nord et où diverses personnalités politiques et municipales résolurent de faire le lendemain auprès du gouvernement une démarche pour obtenir que Lille fût déclarée ville ouverte et évacuée par sa garnison *.

La matinée du 24 fut calme dans le secteur de Lille. A 12 h. 3o pourtant le général Herment était avisé que deux bataillons territoriaux, surpris à

^ « ... Il est conforme à l'intérêt public — déclare M. Hanotaux (VI, p. 52) — de dire, en termes mesurés, que, sur l'intervention des autorités civiles, on renonça à la défense du camp retranché de Lille pour ne pas exposer la ville et les grandes agglomérations qui forment, en quelque sorte, ses faubourgs, aux horreurs d'un siège ou d'une grande bataille. »

Tournai par l'artillerie allemande, se repliaient sur Bouvines* . Après avoir donné l'ordre aux commandants des forts de se tenir prêts à ouvrir le feu pour protéger le repli de cette infanterie, il se rend au fort de Sainghin d'oij l'on a vue sur le plateau de Bouvines : les bataillons de Tournai sont rentrés, aucune troupe ennemie n'est découverte, tout est tranquille aux avant-postes, l'ennemi n'est signalé nulle part. A 17 h. 3o, Herment rentre à Lille à son quartier général; il y trouve une effervescence inouïe, on lui remet ces trois messages :

Aujourd'hui 24 août, à 1 5 h. 45, le général d' Amade a adressé au général commandant la défense de Lille le message suivant : En réponse à la communication téléphonique relative a la défense de Lille, le général d' Amade fait connaître ce qui suit : Considérez Lille

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