‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 35 sur 44 · MV · texte numérisé non relu

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« Le 24, dans l'après-midi, on reçut du ministère de la Guerre l'ordre de considérer Lille comme ville ouverte et de procéder, le plus rapidement possible, à l'évacuation entre La Bassée et Aire-sur-la-Lys des troupes et dépôts du camp retranché... C'était l'abandon sans combat de Lille et de toute la région... Moment critique! c'est le sort de la vallée de l'Escaut, peut-être de la Somme et de toute la région du Nord, qui se joue... Laissera-t-on accomplir le projet d'enveloppement? Abandonnera-t-on toute la région du Nord, la plus riche de la France ? Double problème d'autant plus angoissant que l'armée anglaise défile en ce moment par Valenciennes vers Cambrai, et que, si on laisse la manœuvre de l'ennemi s'accomplir, c'est le sort même de cette armée qui est en jeu dès les premiers jours de la guerre. N'a-t-on pas des forces suffisantes dans la région pour garder les liaisons avec l'armée anglaise et sauver tout le système défensif du Nord en s'appuyant sur Lille et Maubeuge? Lille était (le 24) le point d'appui principal de la défense dans le Nord. »

En recevant ces dépêches fatales, le général Hermentvitles conséquences atroces d'un tel abandon. Si, par une désobéissance sublime, le général d'Amade eût pris sur lui d'annuler de tels ordres, n'eussionsnous pas gardé toute cette région du Nord, notre grand centre industriel et commercial, la gloire et la richesse de la France? Car l'ennemi ne vint pas à Lille; il la laissa de côté et jusqu'au 10 octobre la pauvre cité abandonnée ne vit pour ainsi dire pas de troupes allemandes.

Les Allemands n'étaient pas à même de venir à Lille, — rapporte le général Herment, — ils n'y sont pas venus le 25 août ; le 26 seulement, une de leurs patrouilles s'y montra l'après-midi et ce n'est que deux jours après qu'un faible détachement entra dans la ville ; ce détachement, nous l'aurions aisément anéanti ; il a, d'ailleurs, après un court séjour, quitté la ville et celle-ci n'a été réoccupée qu'au commencement d'octobre. Jusque-là, nous aurions donc eu tout le temps pour améliorer la défense et y recevoir des renforts. Le 24 août, la 88^ division qui était à Templeuve, dans le camp retranché, aurait pu être mise à ma disposition pour la défense de la place et j'aurais pu à la même date être soutenu par la 81^ division qui était à Armentières. Les Allemands étaient dans l'impossibilité d'enlever une forteresse à cette époque, lorsque celle-ci était défendue par plus de 60.000 hommes et qu'ils n'avaient pas pris Maubeuge. Il y avait, d'ailleurs, dans la région d'autres troupes, car, le 25 août, le général d'Amade reçut les 61® et 62^ divisions de réserve, et il eût été bon de conserver Lille, même en y plaçant les 81'' et 88^ divisions, car nous aurions pu agir sur les communications allemandes et gêner leurs opérations tant avant qu'après la Marne.

Et ici un point d'interrogation singulièrement troublant se dresse. Dans sa marche foudroyante,

von Kluck commit cette témérité sans nom, et assurément sans exemple dans les annales militaires, de passer à la poursuite de l'ennemi, avec, sur son flanc, une place forte armée et garnie de 3o.ooo hommes, sans la reconnaître, sans s'assurer de son état! Comment expliquer une pareille imprudence? Le plan de guerre allemand avait été longuement préparé par le grand État-Major de Berlin et monté méticuleusement; et eux, qui avaient tout prévu, n'auraient pas prévu que Lille pouvait être défendue?

Il ne restait plus à l'infortuné gouverneur de Lille qu*à exécuter ces ordres affreux, qui venaient anéantir son ouvrage et justifier cruellement le cri d'alarme qu'il avait jeté en 1912. Les 81^ et 82^ divisions territoriales furent envoyées dans les secteurs assignés ; 1 .800 fusils, 240 tonneaux de mélinite, 3.000 cartouches de 75, les obus et les armements de 90, 3oo.ooo cartouches 1886 furent évacués; les bouches à feu de la place furent mises hors de service, leurs culasses arrachées; les organes de pointage, les guidons, les hausses, les rais de roues, les organes des canonsrevolvers brisés... Le 25 août, Herment est à Douai pour en régler l'évacuation; il sauve ainsi 18.000 fusils, 1.600.000 cartouches 1886, 1 5.000 obus. Le 27, il prend à Arras le commandement des troupes qui y avaient été évacuées et les ramène par étapes à Rouen, Elbeuf et Louviers où il les embarque pour la 12^ région.

Mandé à Bordeaux, le 27 septembre, le ministre de la Guerre lui demande le tracé de ses obus et la composition de sa fonte aciérée : tout cela est resté à Douai. A force d'instances, Herment obtient l'autorisation d'aller, à ses risques et périls, les rechercher; en arrivant dans la ville, il y trouve une brigade fran-

çaise et peut sauver ces documents précieux que l'ennemi y a laissés; c'est à cela que nous dûmes de pouvoir reprendre rapidement notre production de fonte aciérée'.

^ Depuis lors, le général Herment fut chargé de réorganiser les dépôts d'artillerie de la i2^ région. En février 1916, son commandement fut supprimé; Gallieni lui en promit un autre, mais Gallieni mourut et la promesse ne fut pas tenue. Herment fut oubiié et, depuis lors, l'homme sur les idées duquel notre artillerie a vécu en partie depuis cette guerre, celui qui dès 1912 annonça les étapes de l'invasion de 1914, qui eût sauvé Lille si Lille avait dû être sauvée, celui-là, ne pouvant rentrer dans son pays occupé, vit sans emploi à Périgueux, désespéré d'avoir vu les événements lui donner si cruellement raison, et ceux qu'il avait en vain avertis dédaigner toujours ses services...

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