LA CHUTE DE MAUBEUGE
Pour compléter la relation du drame de Charleroi, il ne reste plus qu'à relater la capitulation de Maubeuge, la plus douloureuse péripétie de cette tragédie déjà trop douloureuse. Un mystère épais enveloppe encore, après quatre ans, ces événements; non seulement on a pu les cacher au pays, mais il se pourrait qu'on cherche à donner le change. Il faut, là encore, déchirer les voiles et regarder la vérité en face.
Est-il besoin de dire qu'il ne peut encore s'agir d'établir des responsabilités ni d'instruire le procès d'un gouverneur, qu'on doit, jusqu'au jugement de ses pairs, tenir pour seulement malheureux et qui, au surplus, n'est pas là pour se défendre? Nous n'exposerons donc, et sans commentaires, que des faits, d'ores et déjà établis, car il y a des acteurs et des témoins indiscutables qui ont rapporté ce qu'ils ont vu, cependant que, de son côté, l'ennemi a parlé*. Le rapprochement de ces divers témoi-
1 M. Hanotaux, dans son Histoire illustrée de la guerre de 1914, a donné le premier récit de la capitulation de Maubeuge. Depuis, trois autres récits sur le même sujet ont paru successivement, en mai 1918 dans le Bulletin de V Alliance démocratique, le Icrjuin 1918 dans la Nouvelle Revue, sous la signature de M. Callet, le 15 juillet 1918 dans la Revue de Paris sous celle du commandant Paul Gassou. Ces études furent rédi-
gnages permet de retracer les derniers jours de Maubeuge : c'est donc ici un simple procès-verbal. Lille abandonnée et désarmée, Maubeuge voyait tomber l'essentiel de sa force et ne pouvait plus guère prétendre qu'au rôle d'un grand fort d'arrêt. Partie d'un ensemble défensif, dont avec Lille elle était l'un des bastions, l'autre tombé et la courtine anéantie, elle n'était plus qu'un îlot de résistance, le dernier débris de la frontière du Nord.
Avec les forts d'Hirson, de Curgies, de Maulde, de Flines, les deux places de Lille et de Maubeuge et les inondations créées par Vauban, que l'on pouvait tendre sur l'Escaut, la Sambre, la Haine et la Scarpe — écrivait le général HermentV — notre frontière du Nord était couverte sur un front de 120 kilomètres. Pour tourner Maubeuge ou Lille, il fallait prendre l'un des forts intermédiaires, ou aller passer entre Armentières et Dunkerque, c'est-à-dire faire un énorme détour. Quel rôle remplira Maubeuge lorsqu'elle se trouvera seule, au beau milieu d'une frontière de quarante lieues d'étendue, où l'on ne rencontre aucune défense naturelle ? L'adversaire qu'elle ne saurait gêner dans sa marche car elle intercepte moins de lignes de chemins de fer que Lille, et qu'elle ne tentera pas par ses richesses, se contentera de la masquer par un simple corps d'observation. Son rôle va être tout à fait diminué; isolée, elle ne couvrira rien en dehors de la portée de ses canons et l'ennemi pourra la négliger.
gées ou inspirées par des défenseurs de Maubeuge, rentrés d'Allemagne après avoir subi les douleurs de la capitulation et de la captivité.
Notre documentation est basée sur le témoignage de défenseurs de Maubeuge qui, révoltés à l'idée de la capitulation, préférèrent plutôt que de s'y soumettre courir les risques dune sortie héroïque qui, pour désespérée, n'en fut pas moins couronnée de succès et leur permit de ""Cg^gner les lignes françaises. Notre autre source de documentation a été le rapport de l'Etat-Major allemand, qui a également servi aux récits de MM. Hanotaux, Callet et Cassou.
* France militaire, 30 novembre 1912.
Nous avons déjà dit l'état de Maubeuge au début de la guerre et les sérieux travaux qui, depuis la mobilisation, y avaient été faits pour renforcer la défense \ Bien qu'elle fût capable d'offrir une honorable résistance et qu'elle donnât une certaine impression de sécurité, Maubeuge n'était qu'une pseudo place-forte et, si l'Histoire doit être sévère pour le gouverneur qui ne s'ensevelit pas sous les ruines de la forteresse plutôt que de la rendre, elle jugera non moins durement ceux qui ne la voulurent pas compléter, rajeunir, moderniser. Malgré tout, avec ses 400 canons, ses 47.000 défenseurs^ et les travaux de défense réalisés^, elle constituait une forte masse de résistance.
Le 24 août, Maubeuge se trouva presque subitement privée de toute communication avec l'exté-
' Voir plus haut page 400.
- Ce chiffre est donné approximativement. La garnison de Maubeuge comprenait, au rapport du commandant Cassou, 5 divisions, soit 28 bataillons d'infanterie dont 3 d'activé, 7 de réserve et 18 de territoriaux, avec en plus 7 compagnies du génie, 28 batteries d'artillerie dont 24 à pied, 2.800 auxiliaires d'artillerie, 2 escadrons de chasseurs et 500 douaniers : on est loin du chiffre de 30.000 hommes donné par M. Hanotaux.
^ Le récit allemand de la reddition de Maubeuge témoigne ainsi de l'importance des travaux de campagne faits à Maubeuge : « Les autorités françaises, chargées de la défense nationale, ayant considéré que la neutralité de la Belgique assurait suffisamment la sécurité de la France du côté du Nord, n'avaient pas beaucoup travaillé, pendant les dernières années, à augmenter la puissance de Maubeuge. Des nombreux forts qui s'y trouvaient, un seul correspondait à peu près aux exigences modernes. Aussi, les combats acharnés que nous eûmes à li^Ter nous furent-ils moins imposés du fait de la fortification permanente que de l'organisation des intervalles compris entre les forts. Ici, notre infanterie eut à supporter d'autres obstacles qu'à Liège et à Namur. Tandis que l'organisation du terrain et des abords immédiats des forts était pour ainsi dire inexistante en Belgique, les retranchements de Maubeuge étai nt organisés avec une merveilleuse connaissance de l'art de la fortification. Déjà, à ce moment, nous eûmes le sentiment, que les expériences ultérieures ont confirmé depuis, que les Français s'entendaient merveilleusement aux travaux d'organisation défensive, qu'ils utilisent avec un merveilleux à-propos les moindres avantages du terrain et s'y retranchent formidablement au point de les rendre inexpugnables... »
rieur, ce qui sans doute fit croire à un investissement l'état-major du gouverneur évaluait à deux corps d'armée les effectifs allemands du corps de siège : funeste illusion, ils n'étaient, en réalité, que de deux divisions du Wh corps de réserve, auxquelles s'était joint un groupe de 5.00o Autrichiens \ en sorte que la proportion classique de l'attaque à la défense admise par l'artillerie de 3 à l se trouvait inversée; la défense était plus nombreuse que le corps d'attaque!
L'attaque ne fut qu'un combat d'artillerie; l'infanterie ennemie ne se dépensa pas inutilement, elle fut presque constamment invisible, et c'est contre de solides retranchements que se heurtèrent, sans pouvoir atteindre les grosses pièces, les quelques actions de la garnison. L'artillerie ennemie fut en position avec une rapidité déconcertante et qui ouvre le champ à toutes les hypothèses. Les troupes allemandes apparurent, en effet, devant Maubeuge le 24, et le 28 le bombardement commençait par des canons de i5, le 29 par des gros obusiers installés dans les carrières de Marpant et à Noire-Bouteille; on a prétendu que, dès le temps de paix, des plates-formes y avaient été préparées sous le couvert de fausses usines, installées depuis peu et qui dissimulaient le matériel nécessaire^. Le fait est que la prodigalité extraordinaire de munitions dénonçait un approvi-
* M. Hanotaux chiffre à 40.000 hommes les effectifs du corps de siège allemand; M. Callet n'hésite pas à les porter à 80.000; M. Cassou les rabaisse à 60.000. Pourtant, dans le compte rendu allemand de la capitulation et de la reddition de Maubeuge, qui fut l'une des bases de leur documentation, il n'est parlé que de deux divisions, et le rédacteur déclare que les troupes de défense étaient deux fois supérieures aux troupes assiégeantes.
* Il n'y aurait là rien d'invraisemblable. La frontière du Nord était une sorte de terrain vague; n'a-t-on déjà pas vu les dépendances du fort d'Hirson louées à un Allemand qui n'avait jamais caché sa nationalité ?
sionnement facile et beaucoup plus rapide que ne le permettaient les moyens même de l'arsenal.
Cette brusquerie de l'attaque décontenança. Aucune tentative n'avait été faite à temps pour troubler cette installation de l'artillerie ennemie; bien plus, le 145' d'infanterie reçut l'ordre d'évacuer Jeumont avant l'arrivée des Allemands, alors que Jeumont était en état de défense et commandait Marpant^ Ce fut seulement le l" septembre, sur les instances du colonel commandant l'artillerie de la place, qu'une sortie vraiment sérieuse fut faite; elle fut héroïque, meurtrière pour nous comme pour l'ennemi, mais ne donna aucun résultat : il était trop tard, l'ennemi était fortement retranché.
Le bombardement commença, le 28, par les forts de Boussois et de Cerfontaine et par canons de l5; il se prolongea les jours suivants, les tourelles de l55 furent rapidement immobilisées, mais aucun résultat décisif obtenu. Dans la nuit du 3o au 3l, l'arsenal de Falise, soumis à un tir extrêmement précis, reçut une moyenne de 80 obus à l'heure; en même temps, les faubourgs de Louvroil et de Sousle-Bois, oij étaient de nombreux détachements, subissaient la même épreuve : dé grands incendies, mais relativement peu de victimes.
La précision du tir était incroyable et attestait la présence dans la place d'un service de renseignements parfaitement assuré, car aucun avion ni ballon ennemi ne fut vu pendant le siège et le tir suivait exactement les mouvements des troupes :
M. Cassou témoigne d'autre part que l'usine de Jeumont, qui fournissait la force électrique à Maubeuge était dirigée par un Allemand, et qu'on y découvrit pendant le siège un fil téléphonique souterrain, reliant Maubeuge à Jeumont.
Le tir de bombardement — rapporte un des officiers deS la place — était un tir précis, assuré, systématique; il donnait l'impression de porter exactement et pour ainsi dire sans réglage au point voulu. Tiraient-ils sur l'arsenal, le premier obus tombait immanquablement en un point non déterminé au hasard ; voulaient-ils atteindre le hangar aux dirigeables, leurs coups tombaient immédiatement et à quelque moment qu'ils se missent à tirer sur le hangar luimême ; quand ils bombardaient la ville et les faubourgs, les coups atteignaient les vastes hangars où se trouvaient cantonnées des troupes. Les Allemands possédaient dans la ville un service de renseignements d'une précision inquiétante. Tous les mouvements du côté français étaient indiqués en temps utile : dès qu'un mouvement quelconque était en préparation dans les hangars ou à l'arsenal, de jour ou de nuit, instantanément, et sans que rien ne le pût faire prévoir, tombaient trois ou quatre obus.
Le 2 septembre, les canons de 420 entrèrent en action et leur effet fut foudroyant et décisif : en quelques heures, le fort de Boussois fut anéanti; puis, du 2 au 6, tombèrent successivement les forts de Gerfontaine, des Sarts, les ouvrages de la Salmagne, de Bersillies, du Fayonet, d'Hérifontaine ; le fort de Leveau succomba le dernier. La destruction de ces vieux ouvrages était quasi instantanée, celle des forts demandait une demi-journée.
La défense surprise voyait sa résistance d'autant plus paralysée que la place ne disposait plus d'aucun moyen d'observation : l'unique ballon captif affecté à Maubeuge avait été démoli à sa première ascension ; aussi, jusqu'au dernier moment, la défense ignorat-eîle l'emplacement des batteries de gros calibres dont elle subissait le feu terrible^.
* Le commandant Cassou rapporte que chaque jour, du 3 au 7 septembre, le gouverneur de Maubeuge informa par pigeon le ministre de
Le samedi 5 septembre, au soir, les officiers reçurent deux mois d'avance de solde et les batteries des forts furent évacuées ; le dimanche matin, à 6 heures, les étendards furent brûlés : l'extrême gravité de la situation apparut. Ce même jour, 6, à 9 heures, un avion, dont ceux de la garnison ne purent savoir s'il était allemand ou français, survola Maubeuge et laissa tomber un pli à l'adresse du gouverneur ' qui lui fut porté par l'officier d'administration Thierry. Dans l'après-midi la garnison et la population civile reçurent ordre d'évacuer Maubeuge et de se rendre à Hautmont; le noyau central, sous le commandement du colonel Ducliesne, devait garder la ville et y résister jusqu'à la dernière extrémité. Le gouverneur établit à Hautmont son quartier général. A 19 heures, on fit sauter la poudrière de Falise où étaient les gargousses de 120.
la Guerre et le Grand Quartier Général de la situation de plus en plus critique de la place.
^ Le commandant Cassou, dans son récit, a levé ce mystère; c'était un aéroplane allemand et le pli une sommation du général von Zwehl; il place seulement le fait au samedi 5, au soir, quand notre documentation le met au dimanche 6, au matin :
« On apporta alors — rapporte le commandant Cassou — deux dépêches enfermées dans un étui en carton que des aéroplanes ennemis avaient laissé tomber. Elles contenaient ces mots : « Devant Maubeuge, 5 septembre 1914. Au gouverneur de la place de Maubeuge. Comme il ressort que, malgré sa courageuse défense, la place n'est pas à même de résister à la supériorité de l'attaque, je somme le gouverneur, pour éviter une plus longue effusion de sang, de me rendre la place. J'attends la réponse aussitôt. Signé : Von Zwehl, commandant en chef l'armée d'attaque. — Pour copie conforme : Hesse, lieutenant-colonel, chef d'état-niajor. »
C'était là, sans doute, un mojen d'intimidation, car de l'aveu allemand, les troupes de l'attaque, très inférieures en nombre à celles de la défense, avaient été très éprouvées par les assauts qu'elles avaient livrés et devaient être à bout de forces. Le commandant Cassou ajoute qu'après la réception de ce pli, à 20 heures, le conseil de défense fut réuni et décida que les drapeaux et étendards seraient brûlés le lendemain matin.
La situation à Hautmont était indicible. La plus grande partie de la garnison [s'y trouvait ramassée, non plus comme une armée, mais en cohue : aucun commandement, bien qu'il y eut une cinquantaine d'officiers, dont une douzaine d'officiers supérieurs. Le bruit se répand que la place va capituler; ce hideux désordre le rend vraisemblable. Et cette infortunée garnison resta ainsi à Hautmont du dimanche matin 6 au lundi 7 à midi, sans la moindre indication, sans un ordre, livrée à elle-même. « La grande place d'Hautmont — rapporte un des chefs — était le théâtre d'une cohue indescriptible ; les unités s'étaient trouvées disloquées, séparées de leurs chefs naturels : aucun mauvais esprit, bien au contraire, n'animait cette foule, mais, pour la transformer en armée, il lui eût fallu un cadre solide et nombreux. » Et ici une question se pose, et qui ne peut pas ne pas se poser : la capitulation de la place dut être résolue dans la journée du 6, pourquoi le gouverneur n'avertît-il pas les corps en service qu'il leur rendait leur liberté et qu'ils pouvaient, à leurs risques et périls, tâcher de rejoindre l'armée française ?
Le lundi 7, à 10 heures du matin, un homme, monté sur une grande cheminée d'usine d'Hautmont, y agita le drapeau blanc; peu après, deux officiers allemands, les yeux bandés et conduits par des fantassins, entraient en parlementaires au fort d'Hautmont^.. A i3 heures, la sonnerie : Cessez le feu! était sonnée...
* Voici, d'après un témoin oculaire, le récit de ce dramatique épisode : « Sur le chemin d'Hautmont, j'aperçois sur une grande cheminée d'usine un homme agitant un drapeau blanc; le prenant pour un espion, je bondis d'indignation et cherche quelques camarades pour le dégrin-
LE DENOUEM 569
Le gouverneur et la défense de Maubeuge croyaient avoir affaire à deux corps d'armée; or, les troupes assaillantes n'étaient que de deux divisions du VIP corps de réserve allemande, avec 5.000 Autrichiens. Le général von Zwehl commandait ce corps d'investissement ; il avait son quartier général à Binche. Guillaume II avait envoyé son cousin, le prince Frédéric-Léopold de Prusse, pour le tenir au courant des opérations.
Un officier de l'état-major de von Zv^ehl rapporte que l'assiégeant n'était rien moins que rassuré sur l'issue de l'opération; les pertes subies étaient élevées, des convois de blessés s'échelonnaient sur les routes et l'hostilité de la population faisait tout craindre au cas d'un insuccès :
goler... Nous arrivons en vue du fort d'Hautmont, et qu'est-ce que je vois ? — oh ! vision cioielle ! — une grande loque blanche remplaçant notre beau drapeau tricolore ; les larmes mouillent nos yeux, à mes camarades et à moi. J'ai donc l'explication de l'homme au drapeau blanc en haut de la cheminée. La place de Maubeuge allait se rendre ; je passe devant le fort et baisse la tête, car ce drapeau blanc me brise le cœur. Des officiers passent, nous faisant signe de ne pas parler et nous priant de laisser le chemin libre ; je relève la tête, mais cette fois ma colère est à son comble, car deux officiers allemands sont là, devant moi, les yeux bandés, conduits par des fantassins français, venant en parlementaires. Je me contente de grincer des dents car, après tout, ils viennent pour parlementer et ne sont pas armés. L'un est très jeune, il n'a même pas vingt ans, il a le sourire sur les lèvres, le gamin ! L'autre est plus vieux et plus correct, quarante ans, et parle dans un très bon français. Ils entrent dans le fort, tandis que moi je gagne Hautmont; j'y arrive à 11 heures et demie : la place était rendue; on engageait donc les pourparlers... »
Le commandant Gassou rapporte que ce fut le gouverneur qui à la nouvelle de la situation désespérée des troupes du général Ville, qui combattaient au nord du camp retranché et avaient été refoulées à 500 mètres de la ville, donna l'ordre de hisser le drapeau blanc sur le clocher de l'église, et dicta ensuite la lettrç suivante : « Maubeuge, 7 septembre 1914. Le général gouverneur de Maubeuge au général commandant les troupes de siège. Je vous demande un armistice de vingt-quatre heures pour enterrer les morts et discuter de la reddition de la place. Signé : Fournier. » La lettre écrite, le gouverneur donne l'ordre au capitaine d'état-major Grenier de partir comme parlementaire dans le camp ennemi, pour la porter au général allemand.
L'enjeu était gros : si nous étions vainqueurs, nous arrachions à i'ennemi un solide point d'appui et rendions impossible la jonction des troupes belges et françaises sur nos derrières ; si nous étions vaincus, nous pouvions compter que la Belgique entière, qui, à ce moment-là, n'était pas encore désarmée, se jetterait sur nos armées en retraite ; à voir les regards chargés de haine qui accueillaient nos blessés, notre État-Major sentait que toujours il aurait à compter avec ces gens.
Après la chute et l'occupation du fort de Boussois, von Zwehl transféra son quartier général à trois kilomètres à l'ouest du fort, à la ferme de Vent-de- Bise : lé 7, à 14 heures, il venait d'expédier ses ordres quand survient, bride abattue, une estafette annonçant l'arrivée du général von Unger accompagné d'un parlementaire français.
Minute angoissante, — déclare l'officier allemand — dès qu'on eût ôté le bandeau au parlementaire, celui-ci se présenta; c'était le capitaine d'état-major Grenier, envoyé par le général Fournier, commandant la place. Le général Fournier demandait un armistice de vingt-quatre heures pour enterrer les morts et discuter les conditions de reddition de la forteresse. Le capitaine Grenier rendit compte de sa mission en excellent allemand. Le général von Zwehl lui répondit qu'il appréciait hautement la vaillance de la forteresse, mais ne pouvait, à son grand regret, accorder l'armistice demandée : si le général Fournier avait réellement l'intention de rendre la place, on aurait vite fait de s'entendre quant aux conditions ; le parlementaire n'avait qu'à revenir dans quatre heures. « Il est bien entendu, ajoute le général allemand, que je n'accepterai qu'une reddition sans conditions de la totalité des forts et du matériel ; quant à la garnison, elle sera prisonnière ; du reste, ajouta-t-il, vous deviez bien vous attendre à de telles conditions. >> Le capitaine Grenier répondit affirmativement. Le général
allemand continua : « Pour cela, il n'est pas besoin d'un armistice de vingt-quatre heures ; j'ajoute que je ne puis pas prendre l'engagement d'interrompre le bombardement avant votre retour ; nous sommes pressés, notre garantie de succès est que nous allions vite en besogne. »
Le bombardement reprit, mais l'Etat-Major allemand usait de ce moyen d'intimidation, non sans anxiété, et se demandait s'il n'avait pas laissé échapper une occasion inespérée : « L'angoisse étreignait les coeurs ; le parlementaire reviendrait-il ? Il apparut enfin, salué d'un hourra formidable». Il était 18 heures. Le général Fournier acceptait toutes les conditions et donnait pleins pouvoirs au capitaine Grenier pour régler, de concert avec l'Etat-Major allemand, les détails de la reddition de la place et de la garnison : « Ce fut — ajoute le narrateur allemand — de la stupéfaction quand nous apprîmes que Maubeuge avait une garnison de 45.000 hommes, nos vaillants soldats avaient eu raison d'un adversaire qui leur était deux fois supérieur en nombre. »
Après une courte délibération, on remit au capitaine Grenier le procès-verbal contenant les conditions de reddition de la place. La nuit était tombée ; seules les flammes qui montaient des maisons embrasées éclairaient la plaine, tandis qu'à l'est de Maubeuge les feux de victoire rougeoyaient dans le ciel. Penché sur le procès-verbal, le parlementaire était assis à l'une des tables du jardin de Vent-de-Bise, et à la lueur vacillante des bougies fichées dans le col des bouteilles vidées, il lut les conditions qui devaient être signées le soir même. Subitement il hoche étrangement la tête et sa lèvre se contracte en un sourire à la fois mélancolique et satisfait : il lisait précisément le passage où il était dit que tous les emblèmes de guerre, étendards et drapeaux, seraient livrés. Comme on lui
demandait s'il n'acceptait pas les conditions, il répondit, la voix voilée d'émotion : « 11 n'y a plus d'étendards ni de drapeaux, nous les avons brûlés conformément aux instructions reçues. »
Ainsi aucune discussion ; on aurait purement et simplement souscrit aux conditions imposées par un ennemi inférieur en nombre et pressé d'en finir et livré sans une observation 45.000 soldats français !
Et à l'heure précise où se signait cette capitulation, qu'on ne peut encore qualifier, le ministre de la Guerre adressait de Bordeaux au gouverneur de Maubeuge la dépêche suivante :
Bordeaux, 5 septembre 1914, 5 heures du soir.
Au nom du Gouvernement de la République et du pays tout entier, j'envoie aux héroïques défenseurs de Maubeuge et à sa vaillante population l'expression de ma profonde admiration. Je sais que vous ne reculerez devant rien pour prolonger la résistance jusqu'à l'heure que j'espère prochaine de votre délivrance.
Et le communiqué, en transmettant ce message à la France entière ajoutait que « d'autre part le commandant en chef citait à l'ordre du jour des armées le gouverneur de Maubeuge pour sa belle défense. »*
Le 8 septembre, à 14 heures, le général Fournier, accompagné de son état-major, sortait de Maubeuge par la porte de Mons et remettait son épée au général von Zwehl, qui la lui rendait « pour marquer ainsi l'estime dans laquelle il tenait ses belles troupes. » Les troupes austro-allemandes se trouvaient rangées sur la route de Jeumont; le prince Léopold Frédéric
^ Le Temps, 9 septembre 1914. L'heure est donnée dans le communiqué aux journaux de province.
de Prusse était présent. Le défilé de l'infortunée garnison de Maubeuge commença; il dura jusqu'à 20 heures — un martyre de six heures !
Ce fut de la stupéfaction — lit-on dans la relation allemande — quand nous vîmes défiler les premières troupes qui ouvraient la marche; elles faisaient excellente impression, on aurait cru que c'était à des troupes d'élite que les Français avaient confié la garde de leur frontière. Tenue, ordre, discipline, allure, tout était parfait. Dans un sursaut d'énergie, ces belles troupes avaient surmonté leurs fatigues et à les voir si fraîches, si décidées, si fières on n'aurait pas cru qu'elles venaient de fournir un effort gigantesque pendant dix-sept jours. Pour la première fois nous eûmes l'impression, que les événements ultérieurs devaient confirmer, que l'armée française est l'une des plus belles troupes du monde. On avait autorisé les officiers à monter en voiture, mais ils refusèrent ce privilège et défilèrent à la tête de leurs troupes; en passant, ils saluaient le général Fournier qui se tenait sur le bord de la route à l'écart de l'Etat-lMajor allemand, au « garde à vous », redressant sa haute taille; puis vinrent les isolés, les blessés, et pendant six heures le défilé continua. C'était un véritable flot humain que déversait la porte de Mons. Nos soldats furent frappés par l'attitude calme, résolue et digne dans le malheur de ces braves régiments.
Le narrateur allemand achève sa relation par ces deux épisodes, qu'il qualifie de « poignants » et qui le sont en effet :
Sur un camion chargé de meubles étaient couchés quelques officiers blessés. Leurs yeux étaient attachés à la forteresse, et tous les spectacles environnants les laissaient indifférents; quand la sombre masse disparut à leurs regards, ils agitèrent en signe d'adieu leur mouchoir dans la direction des ruines fumantes oij flottait maintenant le drapeau allemand; puis ils poursuivirent leur roule, aux
cahotements de la voiture, vers l'inconnu lointain, angois-^ sant.
« Un colonel, bien en selle, défile fièrement à la tête de son régiment, ses traits portent la trace de fatigues et de privations, mais son œil est vif, il indique la décision et le courage dans le malheur. Un officier d'État-Major s'avance et lui fait remarquer qu'il n'a pas le droit de défiler à cheval ; il saute lestement à terre, se défait de ses armes et caresse avec attendrissement son cheval. « C'était une bonne bête, dit-il au général, je l'avais ramenée d'Afrique ; ayez-en bien soin », et la voix du soldat s'étrangle dans sa gorge, il se raidit, salue et rejoint son régiment, sans plus regarder en arrière, mais en essuyant furtivement une larme de sa main gantée.
Sur cette tristesse mettons un peu de gloire...
Au nombre des officiers que comptait la garnison de Maubeuge était le chef d'escadron d'artillerie coloniale Charlier : chef du cabinet du gouverneur général de l'Afrique équatoriale, en mission en France en juillet 1914, il avait, au moment de la tension diplomatique demandé une affectation de mobilisation, et fut envoyé à Maubeuge où il exerça les fonctions de directeur du parc d'artillerie. Le dimanche 6 septembre, l'arsenal de Falise, son poste, n'étant plus qu'un monceau de ruines, il reçut à l3 heures l'ordre de le quitter et de se rendre à Hautmont. Il y trouve une extrême confusion et qui croît d'heure en heure, les unités mélangées, les paysans chassés de leurs villages en feu et se mêlant aux troupes dans un inexprimable encombrement. Le commandant Charlier essaie de mettre un peu d'ordre dans ces bandes, mais le flot incessant des arrivants le déborde. Le 7 au matin, jugeant que tout est fini et que la place va se rendre, il décide de reprendre sa liberté et de
regagner l'armée française; mais d'abord il faut dégager Hautmont et prévenir un facile coup de main de l'ennemi qui eût abouti au massacre de cette foule sans défense; il lance à cet effet des patrouilles à Neuf-Mesnil et à Feignies par où se pourrait tenter l'enveloppement d'Hautmont.
Cette décision, la seule qui se soit manifestée, groupe spontanément autour de lui 400 hommes. A midi et demi , n'entendant plus de fusillade, et comprenant que c'est la capitulation, il sort de la ville avec sa troupe, qui se grossit en cours de route et comprend bientôt un millier d'hommes : il monte avec ces volontaires vers Malplaquet, au nord-ouest de Maubeuge, qu'on lui a dit faiblement gardé ; son dessein est de gagner Valenciennes pour y rallier l'armée française, car les dernières nouvelles reçues à Maubeuge annonçaient un succès français à Saint- Quentin et à Guise.
La troupe s'engage dans la forêt de la Lanière : quelques coups de fusils, quelques salves de shrapnells, mais rien de sérieux; la forêt n'est pas organisée, à 17 heures on arrive sans résistance à Malplaquet. Halte, puis marche de nuit; on atteint sans encombre Blangies, puis Dour et par les chemins des mines, la troupe arrive le 8, à 3 heures du matin, à Quiévrechain, n'ayant perdu que les chevaux et quelques camions automobiles : pas un Alleinand n'avait été rencontré. Pas un Allemand non plus à Quiévrechain. La troupe du commandant Charlier est régulière, en armes, tenant la campagne avec les risques des combattants, elle n'a à aucun moment rendu ses armes à l'ennemi. Sa présence replace Quiévrechain sous statut légal français et autorise le chef du détache-
ment à y faire des réquisitions; le commandant Charlier réquisitionne la mine et tous les habits civils de la population.
Jugeant alors qu'avec ces hommes, fatigués par une semaine de bombardement intensif et peu préparés aux manœuvres et au combat d'infanterie, il serait imprudent de risquer de poursuivre en formation armée une route de 60 kilomètres en territoire occupé ou du moins supposé tel, — car les Allemands ont dû être avisés de cette audacieuse équipée et vont vraisemblablement essayer de lui couper les routes, — Charlier décide de désarmer sa troupe et de lui faire rallier individuellement Hazebrouck et Dunkerque. Les soldats et leur chef revêtent des habits civils et se dispersent à travers la forêt de Raismes.
Le commandant Charlier put ainsi atteindre les abords de Lille, où il apprend que les Allemands ne sont pas; il entre dans la ville, informe de la chute de Maubeuge le préfet du Nord, qui lui signale qu'une armée de 20.000 hommes vient de quitter Menin en direction de Lille — en réalité elle n'avait pour objectif que Tournai. Le il septembre au soir, Charlier arrivait à Dunkerque, sans avoir vu un seul Allemand; la quasi totalité du détachement le rejoignit là, entre le 10 et le l5.
Plusieurs officiers de Maubeuge avaient répondu à l'appel du commandant Charlier. Les noms de ces héros doivent être donnés : le capitaine d'artillerie Charpentier, les lieutenants d'artillerie Darvogne, Andoyer, Binoche, Morin, Goron, l'officier d'administration Sarrochi^
^ L'exemple du commandant Charlier ne fut, d'ailleurs, pas isolé. Le capitaine d'artillerie Parasol quitta Maubeuge avec sa batterie dans la
L'arrière - garde du détachement Charlier — 3oo hommes environ — était commandée par le lieutenant Morin et avait pour autres officiers les lieutenants Binoche et Darvogne et l'officier d'administration Sarrochi : le 8 septembre elle se trouve séparée du gros du détachement.
Après deux courts engagements à Crespin et près de Thivencelle avec de l'infanterie allemande envoyée à sa poursuite, la colonne poursuivit dans la direction Saint-Amand-Lille par Condé-sur-Escaut et Vieux- Condé : là, elle fait halte dans les bois. Le lieutenant Darvogne apprend qu'à quelques kilomètres se trouvent, dans des gares belges, des trains dont on pourrait se saisir pour gagner Lille ou Dunkerque : la ligne n'est pas gardée, ces gares sont libres. A 14 heures, l'ouvrier d'État Roux se rend à l'une d'elles; il y réquisitionne régulièrement un de ces trains et fixe à 16 h. 3o l'heure de son départ. Mais le détachement français exténué ne peut qu'avec peine fournir l'étape. Roux, bien que seul, et menacé d'une arrivée des Allemands, retient le train en partance; il a fait préparer des baquets d'eau et des vivres. Le détachement apparaît enfin, avec une heure et demie de retard, et s'embarque; le train le porte à Tournai, oîj le lieutenant Darvogne le réquisitionne à nouveau pour Courtrai et Dunkerque et le 8, à 24 heures, le détachement arrivait à Dunkerque ayant pu traverser ainsi toutes ces régions occupées, sans avoir, lui non plus, rencontré d'Allemands.
nuit du 6 au 7 septembre, il prit par la forêt de Mormal, mais s'y heurta à d'assez sérieuses défenses et fut grièvement blessé. Le capitaine Magnien, avec 25 hommes, réussit à rejoindre Dunkerque en prenant par la forêt de la Lanière et la Belgique.
Les citations suivantes à l'ordre de l'armée ont reconnu et consacré ces hauts faits :
Commandant Charlier : directeur du parc d'artillerie de Maubeuge, a fait preuve lors de la reddition de cette place de belles qualités d'initiative, d'énergie et de sang-froid en formant un détachement d'un millier d'hommes qu'il parvint à ramener dans nos lignes après avoir traversé une région occupée par l'ennemi.
Lieutenants Morin, Darvogne, Binoche, officier d'administration Sarrochi : faisant l'arrière-garde d'un détachement qui s'échappait de Maubeuge, après la reddition de cette place, et coupés du gros du détachement par une attaque de l'ennemi, ont fait preuve d'initiative, d'énergie et de sang-froid en ramenant leur troupe en armes à Dunkerque.
Ouvrier d'Etat Roux : faisant partie de l'arrière-garde d'un détachement qui s'échappait de Maubeuge, après la reddition de cette place, a contribué par sa décision, sa hardiesse et son initiative à procurer à cette arrière-garde un train qui lui a permis d'échapper aux Allemands.
Un fait domine cette équipée épique : du 7 au 10 septembre 1914 — en pleine bataille de la Marne — un millier de soldats français groupés et armés ont pu traverser les lignes allemandes de Maubeuge à Dunkerque — soit près de 100 kilomètres — sans être inquiétés par les Allemands et pour ainsi dire sans en voir. Maubeuge n'était dl3nc pas investie, et il y avait 45.000 hommes à Maubeuge, assiégés par des forces très inférieures !
Un de ces braves a rapporté cette impression :
Ce qui m'a le plus frappé dans le long parcours que j'ai effectué de Maubeuge à Lille à travers les derrières de l'armée allemande, c'a été la précarité des voies de communication. D'après les renseignements recueillis, les Aile-
mands devaient avoir : sur la route de Binche à Bavai, 3.000 hommes à Bavai, un poste de signal à Malplaquet — sur la route de Mons à Valenciennes 7 à 8.000 hommes solidement retranchés à Mons, 3.000 à Valenciennes; en outre des piquets de ga'de dans la plupart des gares et des patrouilles et autos en circulation fréquente sur les routes. Or, bien que notre marche ait été éventée, les deux seules mesures prises par les Allemands pour nous couper la route ont été l'envoi de Valenciennes sur Blanc-Misseron et Saint-Amand de deux trains de 9 tramways chacun, soit 25o hommes environ. Or la compagnie allemande descendue à Blanc-Misseron ne chercha nullement à poursuivre, elle se borna à quelques feux de salve sans quitter les abords de la voie et regagna quelques heures plus tard Valenciennes sans avoir battu le pays. Celle de Saint- Amand regagna Valenciennes dans la même journée.
A cette prudence extrême de troupes d'ordinaire plus allantes, je ne vois d'autre explication que la faiblesse des garnisons chargées de la garde des voies de communication et l'hésitation du commandement à les disperser au loin contre des forces inconnues. A la vérité, et je l'ai appris ensuite par des isolés qui avaient traversé Bavai et Valenciennes, les renseignements qui m'avaient été donnés étaient exacts encore le 5 ou 6 septembre; i/s ne l'étaient plus le 7 au soir, les Allemands ayant ramassé tout ce qu'ils azf aient de disponible pour l'envoyer à la bataille de la Marne. A Valenciennes il serait resté effectivement 600 hommes, ce qui explique la timidité de la poursuite.
Ainsi le 7 septembre, le jour même o\x se signait la capitulation de Maubeuge, les Allemands avaient retiré presque toutes ces troupes pour les mettre en première ligne; la voie était libre pour une sortie...
S'il y avait eu alors à Maubeuge un Gallieni!...