EPILOGUE
voir })lus clair. Car derrière ce brouillard il y avait des positions longuement préparées par l'ennemi, sous nos yeux et pourtant à notre insu, des terrains de bataille machinés à loisir comme le plateau d'un théâtre: il y avait des mitrailleuses multipliant la mort, une artillerie lourde apostée, et une formidable accumulation de forces dont, mystère encore inexpliqué, nous ne savions rien... Et nous nous jetâmes dans cet inconnu, et ce brouillard oppressa toutes les poitrines, obscurcit tous les cerveaux : rien de clair, rien de précis, rien de raisonnable : on courut le risque en s'en remettant à la chance, à l'ardeur de notre âme, à la force de notre bras...
On voit ainsi sur la mer monter de ces brouillards soudains, où se perçoivent des bruits, les cris des oiseaux, les appels des marins, mais où l'on ne distingue rien, où l'on ne peut rien voir : l'être en éprouve comme une paralysie morale. Mais qu'on lève les yeux vers l'orient, le ciel, quoique obscurci, transparaît lumineux au point qu'on n'en peut soutenir la vue, et donne la sensation qu'en dépit de ces brumes, la journée .fera belle, car le soleil est là derrière, prêt à luire, luisant déjà; il suffira, pour qu'il rayonne, d'une brise légère qui pousse ces nuées, et lui les dissipera.
A Charleroi, la décision d'un chef fut ce souffle libérateur. Le brouillard disparut comme par enchantement sur la frontière de France; le commandement retrouva sa lucidité et l'armée, se resserrant, reprit sa c-hésion. Nous avions jeté trois armées hors de nos frontières, nous n'en eûmes qu'une sur la Marne, et ce jour-là il n'y eut pas de brouillard !
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LES INTENTIONS DES RÉDACTEURS DES TRAITÉS DE l8l5 QUANT A LA FRONTIÈRE FRANÇAISE
Mémorandum du prince de Metternich. Août i8i5*.
L'Europe, et surtout les puissances limitrophes de la France, ont le droit de demander que cet Etat ne demeure pas dans une attitude offensive.
L'attitude offensive de la France se fonde sur des positions offensives qu'elle a trouvé moyen de se ménager depuis le règne de Louis XIV par l'établissement de grandes places d'armes et de forteresses placées à des postes assez avancés pour empêcher la formation et le développement d'armées qui n'auraient d'autre but que la défense de leur propre territoire, — sur un système de fortifications qui se trouve hors de proportion avec les moyens de défense des Etats voisins, et non moins hors de proportion avec tous ceux dont ils puissent jamais disposer pour établir un balancement dans leurs attitudes militaires réciproques...
Le système de fortifications de la France a été formé ou par la conquête des places fortes que son gouvernement a conservées et augmentées, telles que les forteresses dans la Flandre française, ou par la construction de nouvelles places dans les provinces conquises, et de ce nombre sont les forteresses de l'Alsace et de la Franche-Comté et de la ligne du Midi...
Toutes les guerres entreprises par la France sous tous les gouvernements depuis Louis XIV fournissent les
* Angeberg. Le Congrès de Vienne et les traités de l8l5. 1864. IV, p. 482.
preuves que cette Puissance a poursuivi avec une constance invariable l'établissement d'un système de fortifications et de défense aux dépens de tous ses voisins.
... Vu le système de fortifications de la France, il a fallu et la destruction totale de l'armée française dans la campagne de 1812, et la perte dans cette même campagne de tout le matériel nécessaire à la dotation des places et surtout les efforts réunis de l'Europe pour assurer le succès des armées en i8i3, 1814 et i8i5.
La France conservant sa triple ligne de fortifications sera toujours, et sous une forme de gouvernement quelconque, assez forte pour porter au delà de ses frontières autant et plus de monde que ne peut lui opposer toute autre puissance de premier ordre, et pour ne risquer, en perdant des batailles, que toujours elle livrera sur territoire étranger, que d'être forcée à renoncer à un projet de conquête; elle sera de même assez forte pour résister dans des temps ordinaires à l'attaque des deux ou trois puis-
i sances de premier ordre réunies pour une même cause...
I J/ me paraît être donc que l'intérêt permanent de VEu-
■ rope exige :
1° Que la France perde les points offensifs que lui a
I laissés le Traité de Paris;
\ T Que des forteresses de la première ligne, ou passent sous la domination étrangère et servent dorénavant à la défense des frontières des Etats voisins, ou que pour le moins elles soient rasées.
Si la première ligne des forteresses de la Flandre devait former la frontière des Pays-Bas, ceux-ci ne seraient pas placés par ce fait dans une attitude offensive contre la France, car il resterait dans ce cas à ce royaume deux lignes de défenses fortifiées.
Si les places de l'Alsace étaient rasées, à l'exception de Landau, qui devrait être réuni à l'Allemagne, et de quelques autres places qui ne peuvent servir qu'à la défense de cette frontière, sans menacer comme Huningue la tranquillité d'une capitale voisine; — si Strasbourg ne conservait que sa citadelle pour appuyer cette grande et
importante cité qui, dans ce moment, n'est qu'un vastel camp retranché, une place d'armes dans laquelle sel formera et se concentrera toujours une armée qui, vu sa position à l'extrême frontière, portera, dès l'ouverture d'une campagne, le théâtre de la guerre sur le territoire, étranger, la sûreté de la France serait loin d'être menacée.
Les défilés et les positions des Vosges et du Jura, les forteresses de seconde ligne qui sont susceptibles de grands développements, formeraient des boulevards plus que suffisants, et que le manque de places fortes, dans lequel se trouve le midi de l'Allemagne, est loin de compenser en faveur des Puissances voisines.
... Il me paraît que la France doit être mise au niveau des chances et risques des autres Puissances de premier ordre, et que de cette manière un gouvernement fort en France soit moins tenté de subjuguer ses voisins, et qu'un gouvernement faible y devienne moins le jouet des factions qui, à l'abri des remparts inexpugnables, ne risquent pas, à moins de l'arrivée des forces de l'Europe entière, de se voir arrêtées dans leurs criminelles atteintes.
Mémorandum du prince de Hardenberg. 4 Août l8i5 ^
Lorsqu'une nation a surpassé sa défensive marquée par la nature ou par l'art, elle devient offensive et menaçante par ce pas même; son activité, sa force, sa politique, ses institutions, son esprit national, son opinion publique, tout prend alors la direction de sa situation géographique, et elle conservera cet esprit aussi longtemps que sa situation géographique restera la même.
La France se trouve dans ce cas depuis Louis XîV; par une ambition démesurée et quelques campagnes heureuses, elle parvint à ôter aux pays voisins la défensive que leurs ancêtres avaient établie, savoir : dans les Pays-Bas et sur la Meuse, les forteresses qui forment à présent la première et la deuxième ligne des forteresses françaises, et
^ Angeberg. IV, p. 479.
vers rAllemagne, en ôtant à cet empire l'Alsace et les places fortes de la Moselle et de la Sarre.
De ce moment l'histoire nous montre l'inclination de la France à pousser ses conquêtes plus loin et de subjuguer les autres Etats. Pourquoi? parce que la France voyait la facilité qui existait pour elle et la difficulté que les Etats voisins avaient de lui résister, puisque son offensive se trouvait dans sa situation géographique, et que cette situation l'y poussait et l'y induisait à chaque moment.
Veut-on une paix durable et solide? ce ne sera que quand la France se verra dans une vraie ligne défensive, savoir : dans les Vosges et dans les deux lignes de forteresses depuis la Meuse et jusqu'à la mer, et seulement alors elle restera tranquille. Si on ne la fait pas rentrer dans ces limites, les nations voisines n'auront pas recouvré leur défensive contre la France et l'avantage de la situation géographique et militaire de cet Empire et la facilité qu'il gardera d'aller plus loin influeront tellement sur sa politique, sur l'ambition et sur le caractère de la nation, enfin sur son opinion publique et sur son opinion qu'il est à prévoir qu'aux premières circonstances favorables qui se présenteront, la France tâchera derechef d'étendre ses frontières jusqu'au Rhin, et dès lors plus de bornes, puisque de ce moment son influence sur l'Allemagne sera si grande qu'elle sera entraînée malgré elle à troubler le repos de l'Europe.
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