INTERDICTION DE FORTIFIER ARLON ET LE SUD DE LA BELGIQUI
Lettre de M. de Saint-Aulaire, Ambassadeur de France à Vienne,
au duc de Montebello, Ministre des Affaires étrangères \
Direction politique n° 12.
Vienne, 21 avril i83^.
Monsieur le Duc,
Par la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 avril, vous me chargez d'entretenir M. de Metternich des affaires de la Belgique, notamment en ce qui touche les fortifications d'Arlon. Je me stiis conformé avec d'autant plus d'empressement à votre injonction que j'étais moi-même préoccupé de cet objet, comme Votre Excellence l'aura pu remarquer... M. de Sullivan, avec qui j'en ai conféré plusieurs fois, n'a pas précisément l'inquiétude que la Conférence propose une addition aux vingt-quatre articles; mais il prévoit qu'après le traité signé à Londres, la Confédération germanique pourrait bien mettre la reconnaissance de la Belgique à ce prix, et ne recevoir de ministre belge à Francfort qu'al^rès avoir obtenu une garantie contre les fortifications d'Arlon.
Je m'en suis ouvert d'abord au prince Esterhazy, qui part ces jours-ci pour Londres, et qui passera par Paris. Comme il me témoignait quelque surprise des délais qu'apportait le roi Léopold à la signature du traité, je lui ai dit : « que ce n'était pas seu-
^ Archives des Affaires Étrangères. Autriche, volume 426, f° 151-157
lenient un délai qu'il fallait prévoir, mais une rupture complète s'il était vrai qu'on voulût, par-dessus le marché des vingt-quatre articles, imposer après coup à la Belgique l'obligation de ne pas fortifier Arlon ».
Sans me répondre sur Arlon, le prince Esterhazy est entré dans la question générale, arguant de la neutralité garantie à la Belgique, neutralité qui rendait inutile et même nuisible pour elle l'existence de places fortes sur son territoire. Ecartant à mon tour la question générale qui se défendra toute seule, j'ai déclaré « que l'interdiction de fortifier Arlon équivaudrait à l'aveu qu'on ne voulait point trouver d'obstacle sur la route de Paris, aveu naïf et provoquant, à tel point qu'aucun ministère en France ne pourrait le subir sans encourir le blâme et l indignation de tous les gens calmes et énergiques ».
Le prince Esterhazy aura sans doute rendu compte de notre entretien au prince de Metternich que j'ai été voir le lendemain, et qui m'a semblé préparé; je lui ai donné lecture de l'article de votre lettre, Monsieur le Duc, relatif à la Belgique, lui faisant observer cependant que je n'étais point chargé de lui faire une notification et que je n'employais la dépêche ministérielle que parce que je ne saurais pas si bien dire, « je l'ai supplié de croire, sur ma parole, qu'aucun ministre ne donnerait jamais au Roi d'autres conseils, et qu'aucun ambassadeur bon Français ne donnerait d'autres conseils à un ministre ».
M. de Metternich a. écouté attentivement mon texte et mon commentaire; puis il m'a répondu sans témoigner aucune émotion « qu'il était mal informé de cette affaire, et savait à peine qu'on se fût occupé de fortifications d'Arlon ».
De telles mystifications. Monsieur le Duc, vont dans les habitudes du prince de Metternich, et il ne les épargne pas à ses meilleurs amis. J'ai donc pris sa réponse en bonne part, « trouvant très naturel qu'il n'eût accordé jusqu'ici aucune importance à cette petite affaire, mais l'avertissant qu'elle déciderait peut-être de la paix de l'Europe, et la recommandant à ce titre à son examen ».
M. de Metternich est entré alors dans une discussion théorique sur la valeur des places fortes dont pour sa part il ne fait pas grand cas. « Il a professé l'ancien système des fortifications et la supériorité de la stratégie moderne; il s'est fort étendu sur l'avantage de masquer les forteresses avec des corps de cavalerie, etc., etc. » J'ai répondu « que ce discours en apparence
peu catégorique me satisfaisait beaucoup et que je le trouvais, parfaitement d'accord avec votre dépêche, sa conclusion naturelle étant que pour une condition sans intérêt, il ne fallait pas troubler la paix de l'Europe ». M. de Metternich n'a pas confirmé expliciteinent mon induction, mais il a répété les généralités qui la motivaient. Il a ajouté que nous n'avions à craindre de mauvaises chicanes, ni de la Conférence, ni de la Confédération, et ]a placé comme une distraction cette phrase « que /es fortifications de la Belgique étaient une questioi toute prussienîie, fort indifférente à l'Autriche ».
Malgré le vague et la forme presque ridicule de cette discussion, Monsieur le Duc, je n'en crois pas le résultat sans valeur. M. de Metternich a fort bien compris que notre résolution était sereine et qn il n'y avait rien de fait en Belgique, si l'on insistait sur la condition dont il s'agit. Il attache un trop grand prix au maintien delà paix générale pour s'exposer gratuitement à la troubler, et la placidité qu'il conserve me laisse convaincu que cette chance ne lui paraît pas possible.
J'ai l'honneur d'être. Monsieur le Duc, de Votre Excellence, ie très honoré et le très obéissant serviteur.
Saint-Aulaire.
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