L ORGANISATION DEFENSIVE DU NORD
C'est ainsi que le général Séré de Rivières avait bou- Consulter la ché la brèche terrible faite à notre frontière de l'Est; mais il en était une autre, déjà mauvaise avant 1870, toujours et d'autant plus dangereuse que le danger était moins apparent, celle du Nord.
Ce fut une de nos plus grandes erreurs que d'avoir voulu voir là deux frontières distinctes, d'avoir cru qu'elles pouvaient être inégalement défendues, et qu'il nous suffisait de ne faire bonne garde qu'à l'Est. Ces deux frontières de l'Est et du Nord, en réalité, n'en étaient qu'une, parce que l'une comme l'autre étaient exposées à la même agression, et qu'en arrière de la Belgique était la Prusse, précisément amenée en 181 5 sur la rive gauche du Rhin à dessein d'attaquer, le cas échéant, la France de ce côté. Entre ces deux frontières, il y avait la solidarité des vases communicants ; à n'en défendre qu'une, on refoulait le danger sur l'autre. Sur une falaise constamment battue et rongée par la mer, que j'aie à défendre ma propriété contre cet inlassable agresseur, si, visant à l'économie, je ne pose une digue que sur le point le plus exposé, je reporte en l'aggravant le danger sur
les parties mal protégées, la mer s'y jettera de toute sa force multipliée et irritée et emportera le tout.
La défense de la frontière du Nord devait être assurée en fonction de celle de TEst et en même temps, car, après 1871, la France était aussi et peutêtre même plus vulnérable au nord qu'à l'est, puisque là étaient concentrés les trois quarts de sa production houillère. Le général de Rivières l'avait compris : il mit donc en état cette frontière du Nord aussi soigneusement et plus ingénieusement encore que l'autre; l'organisation qu'il en fit était un chefd'œuvre de prévoyance.
La France a 285 kilomètres de frontières communes avec l'Allemagne, elle en a 3oo kilomètres de communes avec la Belgique et, il ne faut jamais l'oublier, disposées en i8i5 à dessein d'ouvrir à la Prusse des voies d'invasion. Au point de vue stratégique et topographique, cette frontière, de Longwy à la mer, se partage en trois compartiments bien distincts : des limites de la Lorraine annexée à Givet, — de Givet aux collines de la Sambre, — de ces collines à la mer.
Jusqu'à Sedan, la frontière est parallèle au cours du Chiers, au cours de la Meuse jusqu'à Givet, mais non délimitée par ces rivières : région montueuse, pays de forêts, assez pauvre et de communications difficiles, on le tenait naguère pour impraticable aux armées d'autant que, de l'autre côté de la frontière, les mêmes dispositions se retrouvaient par la succession jusqu'au Rhin du massif des Ardennes, des Hautes Fagnes, de l'Eiffel. Les chemins de fer, établis dans les deux Luxembourg, allaient sans doute
faciliter la pénétration des armées dans ces régions ardennaises, mais ne modifiaient guère les difficultés de leur séjour et de leurs manœuvres. Le grand péril était au delà de Givet.
La Sambre part de Nouvion-en-Thiérache et pendant quelques kilomètres se dirige du sud-est au nord-ouest jusqu'au pied des collines de l'Artois, oii elle opère un complet changement de direction, et monte alors, du sud-ouest au nord-est, vers la Belgique, sa rive gauche protégée par ces collines de l'Artois qui constituent le promontoire de la région du Nord. Parallèlement, à 3o kilomètres au sud, l'Oise descend de Belgique en France, sa rive droite protégée jusqu'à Guise par les côtes de Thiérache. La dépression intermédiaire constitue un couloir qui, de Guise, va s'élargissant par delà la frontière jusqu'au point de jonction, à Namur, de la Sambre et de la Meuse et des collines au pied desquelles elles coulent. C'est la trouée de l'Oise, l'origine de la vallée par où ce fleuve dévalera jusqu'à Paris, la plus terrible route d'invasion et le plus court chemin de l'Allemagne du Nord sur Paris. L'angle montueux de Namur et le cours de la Meuse jusqu'à Givet forment le seul et assez fragile barrage de ce point de pénétration ; or la frontière prussienne est à une marche de Liège, à deux de Namur, et de Namur c'est la descente sur Paris, sans autre obstacle que le massif de Saint-Gobain.
Ce danger naturel fut aggravé quand les voies ferrées s'ajoutèrent aux voies terrestres. Les chemins de fer, comme les chaussées reliant Cologne et Dusseldorf à Aix-la-Chapelle, convergent sur Liège, et à Liège la ligne Berlin-Dusseldorf-Aix-la-Cha-
pelle devient la ligne Namur-Maubeuge-La Fère- Paris. Le chemin de fer a, lui aussi, suivi la voie classique des invasions germaniques et en a singulièrement accru le péril, faisant de cette route — la plus courte du Rhin à la Seine — la meilleure stratégiquement, puisqu'elle relie le plus directement l'ennemi à sa base d'opérations, lui assure par les voies ardennaises une jonction aisée avec l'armée d'invasion de Lorraine, et lui permet, en se mettant entre les armées françaises du Nord et de l'Est, d'empêcher l'unité de leurs opérations.
La trouée de l'Oise est incontestablement le principal défaut de la cuirasse de la France : pour en avoir le libre accès, l'ennemi n'a qu'à s'assurer la possession d'une large ouverture de l'angle formé par les collines de la Sambre et de la Meuse ; à cet effet, en l8i5, un coin large et profond fut entré dans cette frontière. Sa ligne contourne d'abord Givet et le tient isolé sur un long promontoire, puis elle fait un vaste circuit, un large golfe de 45 kilomètres pour se replacer à Maubeuge dans le prolongement de Givet. L'intention stratégique est évidente : ouvrir le plus large passage sur le point de la frontière le plus rapproché de Paris.
Pour le reste, de la Sambre jusqu'à la mer, soit sur près de l5o kilomètres, la frontière file à travers l'immense plaine qui des collines de l'Artois s'étend jusqu'aux bouches du Rhin, région la plus fertile et la plus industrielle, véritable ruche de l'Europe occidentale.
Le général de Rivières se trouvait là devant le même problème qu'à l'Est : fermer une frontière
béante sur un espace de l5o kilomètres; il lui donna la même solution : régler les débouchés de l'adversaire par une trouée dont on défend solidement les côtés. La nature et la politique imposaient la trouée, celle de l'Oise ; il fallait constituer une barrière défensive dans la région d'entre la Sambre et la mer, et surtout dans le secteur Sambre et Escaut, limitrophe de la trouée. A cet effet il utilisa d'une façon incomparable le terrain de cette région plate et sillonnée de multiples rivières et canaux, et l'obstacle permanent que lui avait offert dans l'Est le relief du sol, il le demanda à l'eau, aux inondations qui pouvaient être « tendues » par l'arrêt des multiples cours d'eau de la région.
La trouée de l'Oise ne sera donc pas défendue de front; on se bornera à ralentir le plus possible la marche de l'envahisseur en mettant toutes ses voies d'accès sous le feu des forts de Maubeuge, d'Hirson, de Givet, des Ayvelles : Maubeuge intercepte les lignes de Mons et de Charleroi, Hirson le nœud des voies ferrées se dirigeant sur Laon, sur Mézières, sur Busigny, sur Reims, — point essentiel qu'il eût convenu peut-être de doter d'un ouvrage plus important, mais qui, tel quel, devait imposer au point de départ de l'invasion un arrêt d'au moins vingt-quatre heures et faciliter la concentration des troupes de défense de la région du Nord.
Le plan de Séré de Rivières fut donc d'établir sur cette trouée de l'Oise une formidable menace latérale, en constituant le secteur d'entre la Sambre et la mer en un immense camp retranché dont Lille et Dunkerque seraient le double réduit, et les quatre parallèles, les quatre rivières de la Sambre, de
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l'Escaut, de la Scarpe et de la Lys, dont le cours avait précisément la même orientation.
Le premier secteur d'entre Sambre et Escaut a, de Maubeuge à Valenciennes, 3o kilomètres ; il trouve dans ces deux rivières une double ligne de défense, renforcée par la nature du terrain intermédiaire. Le front principal, celui qui avoisine et surplombe la trouée de l'Oise, est constitué par la Sambre et les collines de l'Artois ; à l'ouest de Maubeuge, au point le plus périlleux, l'épaisse forêt de Mormal forme un obstacle sérieux qui, sous la protection des forts de Maubeuge et de Landrecies, qui en gardent l'entrée et l'issue, barre la route à l'armée d'agression. En arrière de Landrecies, la Rhonelle, dont le cours, parallèle à la frontière, allant par le Quesnoy vers l'Escaut à travers des fonds marécageux, forme le front ouest du secteur. Un fort fut établi au Quesnoy pour y commander les écluses par lesquelles l'inondation de la Rhonelle pouvait être tendue jusqu'à la forêt de Mormal. En aval un autre fort, à Curgies, pouvait assurer une autre inondation. De la sorte la partie de la frontière d'entre Sambre et Escaut était rendue parfaitement imperméable.
L'Escaut, par Gainbrai, Bouchain et Valenciennes, se dirige vers la frontière jusqu'à Condé où il fait un brusque coude pour suivre alors cette frontière jusqu'à Mortagne, et là il entre en Belgique après avoir reçu la Scarpe, dont le cours également lui a été parallèle par Arras, Douai et Saint-Amand. Sur la frontière, l'angle formé par la jonction des deux rivières est occupé par les forêts de Raismes et de Vicoigne; Condé fait tête de pont entre l'Escaut et la frontière, un fort sérieux y fut établi pour garder les
écluses qui commandaient une inondation sur plus d'une lieue. Au-dessus, au confluent de la Scarpe, les forts de Flines et de Maulde couvraient les grandes écluses de Mortagne, permettant d'inonder tout le pays jusqu'à Saint-Amand. En arrière, à Douai, une inondation pouvait pareillement être tendue et couvrait le front ouest de ce secteur.
C'est ainsi que la protection de cette partie de la frontière, de la Sambre à la Scarpe, se trouvait assurée par le jeu combiné des forêts et des inondations. Ces inondations étaient commandées par des forts savamment disposés à dessein de faire naître l'obstacle au moment voulu par le défenseur : le Quesnoy, Douai, Condé, Valenciennes, Maulde, Flines, forts qui, par surcroît, tenaient sous leur feu toutes les voies ferrées, et, avec Maubeuge et Landrecies, formaient les avancées redoutables de la place de Lille.
Lille est, on peut le dire, la clef du coff^re-fort de la France ; la région avoisinante et elle-même sont les détentrices principales de nos plus riches houillères et, par suite, de l'activité industrielle du pays; sans cette région du Nord, il semblait impossible que le pays pût soutenir une guerre de quelque durée. L'or attire le fer, le fer allemand surtout, et la position de Lille était dangereuse, dans un saillant de la frontière, sans défense naturelle, à la merci d'un coup de main. Un intérêt national supérieur prescrivait de rectifier une telle situation et d'interdire à l'ennemi cette partie si désirable du territoire. La défense de Lille fut donc organisée non seulement pour défier une attaque brusquée, mais un siège en règle, et un rôle stratégique lui fut assigné qui dépassait de beau-
coup la protection du secteur de la Scarpe à la Lys.
Lille complétait et parfaisait la digue défensive posée delà Sambre à la Lys sur ce coin si périlleux de la frontière. Comme aux digues de l'Est, à chaque extrémité, deux grandes places à camp retranché formaient musoirs; Lille soutenait Maubeuge comme Toul Verdun, comme Épinal Belfort : c'est le camp retranché de Lille qui donnait toute sa force à celui de Maubeuge ; l'un supprimé, l'autre défaillait. L'ensemble défensif était un tout basé sur la solidarité de chacun de ses organes.
A Lille encore une autre mission incombait : outre qu'il protégeait l'important arsenal de Douai, son vaste camp retranché de 52 kilomètres de périmètre, — l'un des plus importants de France, — assurait le rassemblement de l'armée destinée à opérer sur le flanc de l'envahisseur engagé dans la trouée de l'Oise, et une telle menace était bien de nature à le faire hésiter. C'est ce rôle stratégique qui inspira l'organisation de la défense de Lille plus qu'une pensée de protection de la ville. 126 millions furent dépensés pour ce résultat. C'était un poste d'honneur qui lui avait été assigné, et qui comportait les plus grands devoirs pour le temps de guerre. Sans doute le développement industriel de la ville et de ses entours risquait de créer des difficultés à l'exercice d'une mission aussi noble : le fier passé de Lille était le plus sûr garant du patriotisme de sa population, et, si des intérêts particuliers prétendaient rejeter ce grave devoir, l'Etat devait les subordonner énergiquement à un intérêt national évident. Au surplus, en maintenant solides ces défenses intermédiaires dont on vient de voir la multiplicité et la
sûreté, une attaque de Lille restait très improbable; c'était le réduit de cette place forte qu'était cette région du Nord.
Aussi la dernière hypothèse envisagée par Séré de Rivières — le repli sur Dunkerque — apparaissait-elle de plus en plus invraisemblable.
De la Lys à la mer, la frontière restait ouverte, mais la nature même du sol offrait le meilleur moyen de défense. Cette région avait été en partie conquise sur la mer. Sous l'action des vents du large, le flux avait poussé et accumulé les sables, qui bientôt constituèrent une lisière de dunes, un barrage naturel. Le travail des hommes compléta l'œuvre du vent : de puissantes digues assurèrent la défense des terres ainsi conquises contre un retour offensif de la mer et permirent de les mettre en valeur; des canaux dirigeaient vers la mer l'eau des marais ; des écluses posées sur les dunes du rivage empêchaient l'irruption du flot aux grandes marées. C'est ainsi que sur une profondeur de près de dix kilomètres le pays se trouvait au niveau de la mer, parfois au-dessous ; une mince couche de terre y recouvrait seulement l'eau emprisonnée, — à Dixmude nos fusiliers-marins ne constatèrent-ils pas que les inhumations n'étaient faites, pour cette cause, qu'à cinquante centimètres du sol!
Cette disposition géologique permettait, pour ces Flandres française et belge, la plus extraordinaire défense. Les écluses maîtresses étaient à Calais, à Gravelines, à Dunkerque, à Nieuport. On pouvait à volonté mettre sous l'eau toute la région : en tenant fermées les écluses du littoral, on tendait dans un délai de vingt jours une inondation d'eau douce ; en
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les ouvrant, au contraire, dans un cas désespéré, on provoquait une inondation d'eau de mer, — presque instantanée aux périodes des grandes marées, — inondation qui valait des armées, barrait sans réplique la route à l'envahisseur et rendait Dunkerque et Calais inapprochables...
Et c'est par ces moyens combinés que, de la Sambre à la mer du Nord, le général Séré de Rivières était arrivé à ne laisser à l'ennemi, sur une étendue de i5o kilomètres, que deux passages, l'un entre Douai et Lille de quelques kilomètres et bien hasardeux, l'autre entre la Lys et l'Yser de 40 kilomètres, mais trop excentrique. Là aussi on avait réglé à l'adversaire ses débouchés, et dans des conditions bien plus difficiles que dans l'Est.
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