LA FALAISE DE CHAMPAGNE
Cette réfection de la frontière fut conçue et réa- -Consulter la
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Jisée à une époque où la France, accablée par le malheur, était quasi inanimée, sans alliance et incapable d'aucun effort offensif; aussi son caractère futil étroitement défensif et en prévision d'une attaque concomitante de l'Allemagne par la Lorraine et par la Belgique. On ne s^illusionnait pas alors sur l'Allemagne, on venait de voir à nu l'âme prussienne, et l'on était payé pour savoir quelle foi méritaient la parole et les engagements germaniques. Personne, surtout dans les milieux militaires, ne mettait en doute que les Allemands ne se feraient aucun scrupule de violer la neutralité de la Belgique s'ils y avaient le moindre intérêt, et il apparaissait clairement qu'ils y avaient un intérêt stratégique considérable.
Il faut lire à ce sujet le livre qu'en 1882, sous l'inspiration du général de Rivières, l'historien Tenot consacrait aux Nouvelles défenses de la France; il manifeste bien l'état d'esprit qui prévalait alors et qui, pour notre malheur, ne devait pas persister:
Si le respect de la neutralité belge, y lit-on ^ pouvait être considéré comme un point acquis en tout état de cause, il n'y aurait assurément pas lieu de se préoccuper de la défense éventuelle de la frontière du Nord... Mais il serait peu sage d'oublier que la neutralité belge ne repose que sur des conventions diplomatiques dont la sanction est subordonnée aux convenances, aux intérêts et aux moyens d'action des puissances garantes. Des événements peuvent surgir qui fassent de cette neutralité une fiction décevante. C'est aujourd'hui une opinion courante dans les cercles militaires allemands qu'elle ne serait pas respectée dans l'éventualité d'un nouveau conflit.
L'intérêt stratégique pour l'Allemagne était évident :
Cet intérêt s'est encore accru depuis la transformation de notre frontière démembrée, au point que de très bons juges considèrent l'attaque par la Belgique comme désormais inséparable de tout plan rationnel d'offensive allemande. La barrière des côtes de Meuse est trop forte, disent-ils, pour être abordée de front; les Allemands s'y briseraient, ils le savent, et c'est pour tourner ce boulevard infranchissable qu'ils reprendront, sans souci de la neutralité belge, le chemin classique des invasions du Nord dans le bassin de la Seine.
Aucune hésitation, d'ailleurs, sur le point oii se produira l'agression :
La trouée de l'Oise est le défaut de la cuirasse de France. Nul autre point n'offre aux Allemands, avec la perspective d'avantages décisifs en cas de succès, plus de garanties de retraite sûre et de ralliement aisé en cas de revers. Au surplus l'avantage de combattre hors du champ clos délimité par nos barrières fortifiées suffirait à justifier stratégiquement la marche des Allemands par Liège et Namur. L'Etat-Major de Berlin doit être d'autant plus tenté de
^ Eugène Tenot, Les nouvelles défenses de la France. La frontière
(1870-1882), Paris, Dumaine, 1882.
sacrifier à cette considération que l'armée allemande est plus confiante dans sa valeur, dans le talent de ses généraux et dans les résultats souverains de l'offensive.
La marche de l'ennemi était prophétiquement annoncée et les proportions des effectifs à engager exactement prévus. L'armée allemande était alors à 18 corps d'armée : 6 corps d'armée, affirmait l'historien, seraient laissés en Lorraine et prononceraient sur la trouée de Charmes une démonstration afin d'y retenir le plus possible de l'armée française, et les deux autres tiers de l'armée allemande, soit 12 corps, aborderaient la frontière entre Maubeuge et Verdun *. « Les coups décisifs devant être portés par la grande armée lancée sur la ligne Liège- Namur-Laon, on peut tenir pour assuré que la concentration la plus formidable se fera sur la voie ferrée Cologne- Aix-la- Chapelle-Liége »; la première armée, chargée de l'attaque par la trouée de l'Oise, sera de 7 à 8 corps, la seconde, qui débouchera du Luxembourg belge et de la haute Woëvre, en comprendra 4 ou 5. *
Le désavantage de la frontière et l'éloignement de la ligne de concentration ne permettaient pas d'espérer pouvoir briser de front une telle agression et d'interdire immédiatement à l'ennemi la trouée de l'Oise; force était donc de le manœuvrer. Aussi cette trouée avait-elle été intentionnellement laissée libre; mais, sur le flanc de l'ennemi, dans ce secteur du Nord, puissamment et ingénieusement organisé comme on vient de le voir, une armée, la plus considérable qu'il se pourrait, le devait menacer dans ses lignes de communications, l'obligeant ainsi à immobiliser
1 Toutes ces proportions se retrouvent exactement dans l'invasion de 1914.
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contre elle de forts effectifs; et sur le chemin de Paris, à deux marches de la frontière, un obstacle sérieux était organisé, magnifique position de repli pour l'armée en retraite, butoir énergique pour l'armée d'invasion.
Le premier objectif avait donc été de diviser, dès sa pénétration en France, l'eff^ort de l'ennemi en sorte qu'il se présentât déjà aff^aibli sur ces positions de seconde ligne : aussi ne dira-t-on jamais trop que cette région du Nord, organisée en un vaste camp retranché, constituait le point essentiel de la défense nationale. Une armée alleinande, engagée dans la trouée de l'Oise, devait nécessairement se faire couvrir sur sa gauche, dans la direction Condé, Valenciennes, Bouchain, par une aile chargée de reconnaître l'importance des effectifs de l'adversaire et de prendre contact avec lui. La barrière d'arrêt établie de Maubeuge à Lille, le jeu des places et des inondations rendaient ce secteur infranchissable, et plus cette aile s'éloignait de l'armée d'opération, plus les difficultés grandissaient. Eût-elle réussi à repousser l'armée de défense et à franchir ce secteur d'entre Sambre et Escaut, elle était contrainte de laisser plusieurs corps d'armée pour investir Maubeuge et observer les débouchés de Valenciennes. Et alors elle trouvait l'adversaire replié dans le camp retranché de Lille, sur un terrain préparé pour une manœuvre d'envergure, avec le réduit inapprochable de Dunkerque comme suprême ligne de retraite.
Ainsi l'armée d'invasion se voyait, du seul fait de cette organisation défensive du Nord, affaiblie à son entrée même en France, d'autant que l'hostilité probable de la Belgique l'obligerait à immobiliser
des forces sérieuses devant Bruxelles et Anvers. C'est donc singulièrement réduite qu'elle pourrait poursuivre sa route et qu'elle se présenterait devant l'obstacle décisif derrière lequel l'armée française en retraite aurait eu le temps de se reprendre et le moyen de rompre sa poursuite.
Les armées française et allemande, en l88o, quand fut réalisée cette organisation défensive, étaient à 18 corps d'armée chacune; il y avait donc équilibre des effectifs et l'on comprendra l'infériorité qui résultait pour nous de cette disposition de la frontière en constatant que force nous était de laisser envahir une partie de notre territoire et de ne chercher la décision que dans les plaines de Champagne.
La nature offrait là le plus magnifique champ de bataille.
Entre les cours de la Seine, de la Marne, de l'Aisne et de l'Oise s'étend un large pays, fertile et accidenté dans son pourtour, à son centre presque entièrement découvert et par où passent les trois grandes vallées convergentes sur Paris : c'est la Champagne. Cette plaine gigantesque — ces champs catalauniques oti se déroulèrent les plus grands événements militaires de notre histoire — a pour bordure à l'occident un arc convexe de falaises qui, de la Seine à l'Oise, de Fontainebleau à La Fère par Sézanne, Épernay, Reims et Laon, la séparent des riches plateaux et vallons de l'Ile-de-France et en font comme le premier et le plus sûr retranchement de Paris. Cette falaise de Champagne coupe toutes les voies se diririgeant sur la capitale et fait face aux principaux débouchés des armées d'invasion : entre La Fère et Laon de celle qui aurait pénétré par la trouée de
l'Oise, entre Laon et Reims d'une autre qui aurait forcé la trouée Dun-Stenay et les défilés de l'Argonne, enfin entre Épernay et Fontainebleau d'une troisième qui aurait franchi la trouée de Charmes.
Cette position incomparable fut choisie pour notre seconde ligne de défense et un ensemble fortifié redoutable fut combiné qui resta par malheur à l'état d'ébauche. Là encore c'était le système de la digue aux deux musoirs, La Fère et Reims.
A l'extrême pointe nord de la falaise, au confluent de l'Oise et de la Serre, où l'on avait tous les éléments d'une puissante inondation, La Fère, nœud de chemins de fer de la plus grande importance, devait être constitué en camp retranché avec onze forts qui rejoignaient ceux de Laon et avec ceux-ci tenaient sous le canon toutes les voies de la Belgique sur Paris: ce secteur La Fère-Laon était une immense place d'armes, un champ de bataille machiné d'avance oii une armée française en retraite pouvait se ressaisir victorieusement, faire front à l'ennemi et le rejeter.
C'était également à une armée ayant franchi la Meuse au nord de Verdun et suivi la vallée de l'Aisne que cette falaise de Champagne faisait encore obstacle; celle-ci venait buter sur la ligne de hauteurs entre Craonne et Reims. Le fort de Condé-sur-Aisne assurait la liaison entre Laon et Reims. C'est à Reims qu'aboutissent tous les chemins de l'Argonne sur Paris : de ce point stratégique important la nature fit un point défensif incomparable, aussi devait-on l'outiller puissamment et doter la grande cité de douze forts qui en eussent fait pour nos armées un précieux camp de halte et de ralliement et pour l'ennemi un arrêt sérieux exigeant un siège en règle.
Enfin la falaise de Champagne barrait encore la troisième voie d'invasion et interceptait la route de Paris à l'armée d'Alsace qui, après avoir franchi la trouée de Charmes et évité le plateau de Langres, aurait pris la direction Troyes-Sens-Fontainebleau, Il entrait dans le plan d'organisation de compléter la fortification de cette partie de la falaise en prolongeant jusqu'à Epernay les ouvrages de Reims et en créant à Nogent-sur-Seine un vaste champ de manœuvre, mais il ne fut jamais donné suite à ce projet. On pensa sans doute que de ce côté la première ligne suffirait, et comme du côté de Belfort on était gardé le plus sérieusement par le triple jeu des places de Besançon, de Langres et de Dijon, il parut peu admissible que l'ennemi fût assez téméraire pour s'engager dans cette périlleuse impasse.
Tel fut le programme tutélaire du général de Rivières, et telle la frontière qui en sortit : l'exécution totale ne dépassa pas 700 millions ! on travaillait à bon marché dans ce temps où l'intérêt général tenait en bride les intérêts particuliers ^
Séré de Rivières avait clairement aperçu les possibilités de la situation et compris que les traités de l8l5 et celui de Francfort combinés condamnaient la France à une stricte défensive, qu'elle ne pouvait qu'assurer l'intégrité de son territoire, et il prit à cet effet toutes les sûretés. Sa frontière militaire fut la meilleure qu'on pût souhaiter; elle avait des sections très puissantes, d'autres moins, mais tout
1 Les premières prévisions furent exactement de 5o5.740.000 francs, plus de i-io millions de fonds de concours versés par les villes et les départements. Sur les exercices de 1880 et 1881, 87. loo.coo (\irent ajoutés (Situaiton des dépenses effectuées ou à effectuer par le Service du Génie en vue de la réorganisation du système défensif du territoire et des bâtiments militaires. — Document communiqué par la famille du général Séré de Rivières).
de même solides et où une troupe résolue pouvait tenir à outrance. Comme toutes les choses humaines elle était assurément perfectible et plus que d'autres exigeait un entretien minutieux et une remise au point exacte. « Muraille de Chine! » crièrent ses détracteurs : cette « muraille de Chine » n'en eut pas moins, à ces heures critiques de notre vie nationale, sa part d'influence dans le maintien de la paix européenne, et qui oserait affirmer qu'elle n'eût pu encore, en 1914, écarter la guerre, si, au lieu de la démolir sur le point le plus périlleux, nous l'avions consolidée et respecté les intentions qui présidèrent à sa création?