LES TROMPETTES DE JERICHO : LA FRONTIERE CONDAMNEE
LA vieille armée, qui avait subi la défaite de 1871, avait pu en mesurer toute la gravité ; elle comprit que, s'ajoutant à ceux de l8l5, le traité de Francfort condamnait la France à la défensive et qu'il fallait, d'abord et avant tout, fermer et fortifier la frontière. « Une frontière fortifiée, a écrit Napoléon, offre une protection à une armée inférieure contre une armée supérieure, elle lui donne un champ d'opération plus favorable pour se maintenir et empêcher l'ennemi d'avancer et des occasions pour l'attaquer avec avantage. »
Le général de Rivières avait tiré un parti inespéré d'une situation détestable; il faut placer ici ce lumineux exposé qu'il a fait del'idée qui inspira son œuvre :
La zone frontière de la France comprend tantôt des régions accidentées desservies par des communications peu nombreuses, qui, une fois maîtrisées, ne sont plus accessibles pour les masses ennemies, tantôt des régions ouvertes qui, en l'absence d'obstacles naturels, peuvent
Consulter la carte B.
être abordées de toutes parts et ne trouveraient aucune protection efficace dans la création d'obstacles artificiels, que la multiplicité des communications permettrait de tourner avec la plus grande facilité. Bn complétant les propriétés déjensives des régions accidentées par des ouvrages fortifiés, en maîtrisant les rares communications qui les desservent, il est évident que l'on détournera les masses ennemies vers les régions ouvertes ; on peut arriver ainsi à préciser les parties de la frontière sur lesquelles porteront les premiers efforts de l'ennemi et à régler, pour ainsi dire, le débouché de ses armées... On peut être d'autant plus certain, que l'adversaire se précipitera vers les intervalles laissés libres, au lieu de perdre un temps précieux à s'ouvrir par une série de sièges un passage au travers des lignes fortifiées, qu'il trouvera dans ces régions des routes et des voies ferrées plus nombreuses, soit pour faire mouvoir ses armées, soit pour assurer ses rapports avec sa base d'opérations... Si, pendant la période des opérations engagées dans le voisinage de la frontière, les routes ordinaires suffisent à l'ennemi, une fois qu'il est parvenu dans l'intérieur du territoire, son ravitaillement exige impérieusement l'emploi des chemins de fer; la défense prolongera cette période critique en maîtrisant, au moyen de forts d'arrêt, chacune des lignes pénétrant dans le territoire... La prudence commmande impérieusement de prévoir la possibilité d'un insuccès, et de préparer à l'avance les moyens d'entraver la poursuite en organisant en arrière des régions, théâtre obligé des premières rencontres, de nouvelles lignes de défense destinées à arrêter l'adversaire et à permettre à nos armées de reprendre cohésion et de se reformer avec sécurité, de recevoir des renforts, en un mot, de se mettre en état d'engager de nouvelles luttes. Ce rôle ne pourra être rempli qu'en demandant à la fortification d'organiser défensivement, en arrière de la frontière, de vastes espaces dans lesquels on maîtrisera tous les nœuds de circulation au moyen de forts d'arrêt pourvus de tout ce qui est nécessaire pour leur propre sûreté et complètement indépendants des manœuvres des armées. On constituera ainsi des théâtres
de guerre secondaires, dans lesquels l'armée de la défense, libre de se mouvoir dans toutes les directions, provoquera la lutte ou l'attendra à son gré.
Ainsi, dans la mesure du possible, se trouva corrigé, au moins quant à nos sûretés immédiates, le méfait des traités de i8l5 et de Francfort.
La nouvelle frontière redonna au pays le sentiment de la sécurité ; on s'enthousiasma pour l'idée et pour l'œuvre; pourtant des oppositions subsistaient dans l'armée et ailleurs % car la fortification y avait des adversaires déclarés et intransigeants. Puis, la France reprit des forces; l'Allemagne, par des noises grossières, surexcita le sentiment national et l'idée de revanche ; l'amitié de la Russie, prélude d'une alliance d'où devait sortir tant d'illusions et de déceptions, nous tirait alors de notre isolement et remettait un peu d'équilibre en Europe ; l'esprit d'offensive s'empara de l'armée qui n'admit bientôt plus la défensive pratique de Séré de Rivières. Une réaction furieuse se fit contre la fortification, on ne croyait qu'au mouvement et à la manœuvre, et l'on commit les imprudences du convalescent qui présume trop de ses forces.
Ce dédain de la fortification devint vite la doctrine militaire à la mode. On jeta à toutes l'appellation que Vauban n'avait réservée qu'aux places sans intérêt et « dont le roi pouvait se défaire » : les belles inutiles ! L'inondation, notamment, apparaissait comme un moyen vétusté, archaïque, compliqué.
* La campagne contre le plan du général de Rivières fut soutenue, si elle ne fut même inspirée, par les entrepreneurs auxquels il avait imposé des conditions très dures ; la réalisation de son programme, on l'a vu, fut un miracle d'économie, qui devait rester sans exemple.
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trop lent et qui faisait sourire; remuer la terre était un exercice indigne du soldat, et les pelles, pics, pioches, des instruments pour seuls civils. Au dogme des forteresses, on opposa celui des « poitrines humaines »; la force morale est tout, du cœur du soldat seul on tire la victoire : « C'est dans le courage qu'est le vrai secret du gain des batailles », affirmaient successivement les ministres de la Guerre.
Les ensembles défensifs du général de Rivières, subirent le feu de la critique des théoriciens militaires. Pour en connaître la vivacité, il faut lire les Sept études militaires, à\\ capitaine Gilbert, publiées en 1892, et qui n'eurent un si grand retentissement que parce qu'elles interprétaient fidèlement et avec force les aspirations et les tendances de la jeune armée d'alors *.
Seules, y disait-on, les batailles en rase campagne ont décidé du sort des États, et le précédent de Metz — il en était même qui remontaient à Alésia — démontre que les camps retranchés les ont, au contraire, perdus. La fortification permanente ruine dans la troupe et dans le commandement l'esprit d'offensive et, loin d'augmenter la résistance de l'armée, la condamne à l'ataxie et à la dispersion, occupant trop de monde et immobilisant la manœuvre; la fortification doit être la servante de la tactique et se régler, non sur le terrain en soi, mais sur la conception d'un plan de campagne. Et un général écrivait : « Sur la frontière ouverte l'instrument de défense le plus puissant est un bon réseau ferré; c'est à améliorer nos facultés de concentration et non à restaurer une
1 Paris, IJbratrie de la Nouvelle Revue, 189.
muraille de Chine qu'il faut consacrer des millions ».
Ces critiques ne restèrent point à l'état de controverses d'écoles, elles s'attaquèrent directement à l'œuvre réalisée, sapant la frontière refaite et risquant d'ébranler la foi de l'armée et des pouvoirs publics dans son efficacité. On prenait le contre-pied du système, il fallait abattre les barrières défensives et n'utiliser la fortification que pour boucher les trouées. A l'Est, ne considérer toutes les forteresses que comme de simples ouvrages de campagne, des lignes passagères propres seulement à recevoir des troupes de couverture et destinées à être laissées à l'ennemi; « les armer en conséquence et en retirer le matériel qui, tombant aux mains de l'ennemi, lui faciliterait le siège des places de l'intérieur » : donc supprimer Verdun, Toul, Epinal en tant que camps retranchés, raser à Verdun les forts de la rive gauche et les deux premières lignes de la rive droite, à Toul les forts de Villey, deCondreville, du Tillot, à Lpinal ceux de la rive gauche, à Belfort les ouvrages à l'ouest de la Savoureuse. La frontière du Nord, superfluité coûteuse et encombrante! « Si la neutralité belge doit être violée par les Allemands, ce ne sera pas pour déboucher entre la Sambre et la mer dans une direction aussi excentrique » : donc boucher seulement la trouée de l'Oise, — la défendre latéralement « serait affecter un détachement considérable de forces sur un théâtre d'opération secondaire et hypothétique, méconnaître le principe de la concentration initiale des forces, » — et, en conséquence, abandonner les grands travaux accomplis sur la frontière belge, supprimer Lille, Valenciennes, Maubeuge.
Contre la seconde ligne de défense les critiques
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furent les plus vives et eurent, par malheur, le plus d'effet.
Cette position de repli sur la falaise de Champagne imposait la retraite sur Paris et sur la région du Nord; on gardait sans doute à la France ses principales ressources économiques et avec Paris sa force politique,. mais, pour la nouvelle école, Paris n'était « qu'un camp retranché de plus grande envergure que les autres » et c'était une erreur tactique que d'en vouloir faire le refuge des armées et le réduit de la défense nationale. Clausewitz n'avait-il pas dit que Paris n'est que la tête de la France, mais qu'Orléans en est le cœur; et prenant pour parole d'évangile ce qui n'était peut-être que le piège d'un ennemi, on affirmait que ce n'était pas Reims et la falaise de Champagne qu'il importait de défendre, mais Orléans et le cours moyen de la Loire, parce que c'est par là que l'ennemi a chance de pouvoir atteindre nos grands ateliers de Bourges, de Nevers, du Creusot, de Saint-Etienne et tarir les centres de notre production militaire : on ne s'avisait pas que l'ennemi arriverait au même résultat en s'emparant des matières premières de l'acier, le charbon et le minerai qu'on laissait sans défense sur la frontière !
En somme, pour pouvoir défendre utilement le territoire,l'armée devait se donner 25o kiloinètres de champ :
Si la lisière extérieure du théâtre d'opérations principal (lire; la frontière) réclame peu de chose de la fortification, il faut, par contre, en prévision de revers, préparer à 200 ou 2D0 kilomètres des premiers champs de bataille une ligne solide de défense intérieure, avec des camps retranchés... A cette distance de la frontière, cette ligne de défense peut s'organiser à loisir. On a deux mois pour
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mobiliser les places, aguerrir leurs garnisons de formation récente. Les armées battues se replieront vers ces régions fortifiées; suivant leur degré d'affaiblissement, elles feront halte en avant pour livrer de nouvelles batailles ou, passant dans les intervalles, elles iront se reconstituer en arrière, tandis que l'ennemi, contraint à des sièges, gêné par la destruction des voies ferrées, usera cette force spécifique de pénétration dont parle Clausewitz. La fortification jouera alors son véritable rôle.
Et le point de direction est nettement donné :
La véritable direction de retraite du gros de nos armées n'est donc pas vers Paris, encore moins sur Reims et Laon; elle doit être prise sur Nevers et la Loire moyenne, et un système de défense qui en détourne est, par là même, condamné... C'est derrière la Loire que nos troupes de campagne, appelant à elles d'inépuisables contingents, pourront se refaire avec sécurité. C'est dans le massif inexpugnable du Morvan, dans le bassin supérieur de la Saône protégé par le quadrilatère Dijon, Langres, Belfort, Besançon qu'une partie de nos armées pourront encore effectuer à propos une retraite latérale. Orléans, Nevers, Autun,Dôle, voilà les directions de nos lignes de retraite.. .
Ainsi, la frontière militaire reportée à 25o kilomètres à l'intérieur, la défense nationale était ramenée à un simple thème tactique, à un vaste kriegspiel, pour employer le vocable allemand dont notre Etat-Major usait pour désigner le jeu de la guerre : pour défendre utilement la France, il fallait commencer par en abandonner à l'ennemi la moitié, et la plus riche!...
Ces critiques ne furent pas sur le papier; avant que même qu'elles eussent été formulées, elles avaient reçu un fort commencement de satisfaction. En 1880, le général Farre, ministre de la Guerre, suspendait la continuation du programme Séré de
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Rivières, estimant que « le moment était venu de rendre à l'armée active un rôle prépondérant, et de réduire l'influence des places, que l'idéal des combinaisons consiste à livrer combat dans une grande plaine et non à combattre pied à pied pour empêcher l'ennemi de s'emparer du territoire national' ». Il arrêtait notamment les travaux de la seconde ligne de défense, et cet interdit ne devait jamais plus être levé : les ouvrages de Reims ne furent pas achevés et la ville resta ouverte à l'ouest; la Fère n'eut son cercle de forts que sur le front est, et la défense de la falaise de Champagne, d'Epernay à Fontainebleau, ne fut même pas commencée; Dijon et Langres ne reçurent pas le développement projeté.
Puis, ce fut un autre malheur, plus préjudiciable encore. L'invention des obus-torpilles imposa à la fortification des transformations considérables, cuirassements métalliques pour l'artillerie, abris bétonnés pour les hommes et le matériel : c'était coûteux et cela venait à un fâcheux moment. Le budget était gêné; chaque année, le ministre des Finances imposait à ses collègues un chiffre d'économies et le budget de la Guerre en faisait les principaux frais, ses ministres n'ayant jamais ce que l'on a appelé « le courage budgétaire », celui de défendre énergiquement ce qui est nécessaire : de 1884 à 1895, ce budget de la Guerre fut ainsi réduit de 80 millions^.
Les dépenses d'entretien de la fortification furent
' Lu frontière ouverte, par Ernest Judet, Paris, Dentu, 1881. Ce livre fut écrit sous l'inspiration directe du général Séré de Rivières.
2 Sénat. Séance du 25 mai 1900: discours de M. de Montfort. Dans cette période, le général Billot, ministre de la Guerre, avait proposé le démantèlement d'une partie de la fortification de Paris pour s'assurer l'argent nécessaire à la réfection de l'artillerie.
comprimées, ce n'était pas pour amorcer un nouveau programme et se lancer dans les frais de la mise au point de la frontière militaire. Les dispensateurs de la fortune publique avaient l'oreille prête à accueillir les critiques des adversaires de la fortification et l'esprit tout disposé à croire, comme ils le voulaient, que son temps était passé. Il y avait eu, d'ailleurs, un véritable abus; on avait ajouté un plan nouveau aux plans préexistants et l'armée n'aurait pas suffi à occuper tous les ouvrages fortifiés du territoire; l'administration de la Guerre dépensait sans assez compter, et les payeurs étaient naturellement portés à accueillir comme décisives des expériences de polygone qui peut-être dans la réalité n'eussent pas été aussi concluantes.
A un moment oii l'avancement commençait à dépendre autant et plus de la faveur politique que du mérite, c'était faire le plus utilement sa cour au pouvoir que d'indiquer des sources d'économies. La fortification subit la plus imméritée et la plus dangereuse des disgrâces' : on proclama la fin des places;
1 Le général Ch. Lecomte, qui fut l'un de nos plus éminents ingénieurs militaire^s, a bien voulu m'écrire à ce propos une lettre dont je détache ce passage, véritable page d'histoire :
« L'importance des places de guerre pour la défense des Etats a été discutée en tous temps. C'est là une des foi-mes de la question, insoluble d'une façon absolue, du choix entre la guerre offensive et la guerre défensive. Or, dans le domaine des faits, l'offensive ne réussit, et pas toujours, qu'avec une supériorité très marquée sur l'adversaire et la défensive est l'inévitable lot de celui qui est hors d'état d'imposer sa volonté à l'ennemi. L'emploi des deux procédés varie suivant les théâtres de guerre et les événements; ils se mêlent et ne s'excluent pas; il faut les prévoir tous deux. En perdant de vue ces considérations et en accordant la seule valeur à l'offensive, on a imprégné de cette idée toutes les méthodes de combats enseignées dans des écoles de France et l'on a ainsi perverti l'esprit de plusieurs générations d'officiers. Leur instruction sur la fortication devint rudimentaire et peu encouragée; les enseignements de l'histoire militaire ne furent admis que s'ils sers'aient à la démonstration des théories nouvelles. Le corps du Génie perdit, de ce fait, son impor-
vers 1898 les tirs de siège disparurent des règlements de campagne, à l'Ecole de guerre le cours de fortification était considéré comme une annexe de l'archéologie et suivi en amateur : guerre de mouvement, en plaine, une grande bataille de huit jours, une décision rapide avant le vingtième jour, telle était la doctrine sur la future guerre avec l'Allemagne.
Seuls, peut-être ceux de l'Est, ne partageaient pas de telles illusions : en contact permanent avec l'ennemi, ils voyaient et pouvaient se rendre compte des impossibilités d'une offensive de début; ils exigèrent donc qu'on les protégeât et, comme la frontière de l'Est seule comptait, elle fut seule entretenue : là les deux digues de Séré de Rivières furent rendues encore plus imperméables, mais on reporta ainsi tout le danger sur le Nord.
Cette région du Nord avait attiré et concentré l'industrie française qui ne trouvait que là sa matière première, la houille; de grands établissements s'y étaient posés et s'y posaient tous les ans : peut-être, prévoyant qu'avec le perfectionnement des moyens de destruction la guerre serait l'anéantissement des lieux où elle se mènerait, quelques-uns souhaitaientils qu'on allât se battre ailleurs. La place forte semblait appeler la guerre comme le paratonnerre la foudre, et, par une vraie aberration, les malheureux croyaient que démanteler la frontière, c'était éloigner le péril. Des cités, points d'appui de la
tance et de sa considération; son recrutement fut presque compromis. Alors en ce qui concerne plus particulièrement les places fortes, on accepta sans étude suffisante et sans le désir d'y remédier le principe de la supériorité de l'artillerie sur les travaux défensifs; ce fut le prétexte pour accueillir les plaintes des habitants des villes fortifiées qui, persuadés que leurs remparts ne les protégeaient plus contre les bombardements, demandaient à ne pas être les victimes d'un procédé de guen-e démodé...»
défense nationale, aspiraient à être débarrassées de cet honneur et à devenir villes ouvertes.
D'autre part cet afflux d'établissements et de population avait nécessairement accru la valeur des terrains. Les servitudes inhérentes aux places de guerre étaient une gène et mettaient l'interdit sur de vastes zones; leur déclassement par contre donnerait à ces terrains zoniers une valeur cent fois supérieure à leur prix d'acquisition; la spéculation intervint et le chœur des trompettes de Jéricho retentit. Les intéressés firent pression sur leurs représentants, qui à leur tour firent pression sur le Gouvernement : l'intérêt national, qui n'avait pas de défenseur, fut souvent mis en échec par ce consortium d'intérêts particuliers.
L'arrêt de mort fut, en réalité, officiellement prononcé en 1899. Le 24 février de cette année, le ministre de la Guerre, M. de Freycinet, présentait aux Chambres un projet de loi relatif au classement des ouvrages de fortification de la défense de terre en France; ce titre insignifiant ne cachait rien moins que Tanéantissement de notre frontière du Nord et de l'œuvre de Séré de Rivières.
Nous étions alors en difficultés avec l'Angleterre, les pensées orientées vers la guerre maritime se détournaient de la frontière orientale ; ayant négligé la défense des côtes, on s'était, suivant l'usage, empressé de démunir les places de l'intérieur pour le service du front de mer; Lille ainsi s'était vu retirer son bataillon d'artillerie de forteresse qu'elle se faisait gloire de posséder depuis Louis XIV. Il apparut au gouvernement que le moment n'était pas de remettre au point notre système de fortifications : « L'impor-
tance des dépenses auxquelles on serait entraîné^ s'il fallait transformer toutes les places, tous les ouvrages de fortification, lit-on dans l'exposé des motifs, a amené à rechercher si ces dépenses sont toutes indispensables au même degré ». Et, répondant par la négative, le ministre, après approbation du Conseil supérieur de la guerre, proposait un nouveau classement, mettant dans une première classe les ouvrages qui, à raison du rôle important qu'ils jouent dans la défense du pays, doivent être munis de toutes les ressources en matériel et en hommes nécessaires à une résistance de longue durée; — dans une seconde, <( les ouvrages qui ont à remplir un rôle éventuel de point d'appui et qui ne seront entretenus, armés et approvisionnés que dans des limites à déterminer par décisions ministérielles dans chaque cas particulier »; — dans une troisième, « les places et ouvrages qui ne seront ni entretenus, ni armés, ni approvisionnés, ni pourvus d'une garnison de défense ». C'était dire que seules seraient conservées les places de la première classe.
Le tableau de classement marquait nettement la portée et découvrait les tendances du projet. Pour cette frontière de l'Est et du Nord, seules étaient mises dans la première classe les places de Paris, Lyon, Toul, Verdun, Epinal, Belfort, les forts de Frouard, Pont-Saint- Vincent, Manonviller, du Cognelot. C'étaient les seuls survivants du naufrage. Tout le reste était condamné : Maubeuge, Montmédy, Besançon, les forts de Charlemont, de Troyon, du Camp des Romains, des Parodies, de Liouville, Girouville, Parmont, Rupt, Château-Lambert, Joux-Larmont, du ballon de Servance, mis dans la seconde classe et
condamnés avec sursis; — Lille, La Fère, Laon, Reims, Langres, Dijon, les forts de Flines, Maulde, Curgies, Hirson, des Ayvelles, de Pagny-la-Blanche-Gôte, Bourlemont, Montbard, du Lomont, de Laniscourt, Montberault, Bruyères, Condé-sur-Aisne, dansla troisième et condamnés sans appel. Et comme quelques places avaient été oubliées, — l'administration de la Guerre ne connaissant sans doute pas très exactement la liste des fortifications! — le 9 mai 1899, M. Krantz, qui avait succédé à M. de Freycinet, présentait un nouveau projet pour déclasser sans délai l'enceinte de Lille, les places du Quesnoy, de Condé-sur-Escaut, Péronne, Longwy, « qui n'avaient plus de valeur réelle au point de vue de la défense du territoire ». On ouvrait de la sorte la frontière du Nord et l'on faisait tomber toute la seconde ligne des falaises de Champagne jusqu'au plateau de Langres et à la Côte de Dijon, découvrant ainsi le chemin du Morvan et du Massif central. « Le projet actuel — déclarait le rapporteur à la Chambre, M. Forest — qui range La Fère, Laon, Reims, Langres et Dijon dans la troisième classe ne reconnaît plus aucune valeur défensive aux ouvrages de la seconde ligne : pour la première ligne, dans le groupe du Nord, nous ne conservons que Maubeuge et la défense devra s'en effectuer en utilisant les obstacles matériels du sol; les fortifications de l'Est sont les seules auxquelles le projet de loi reconnaisse une véritable importance. » Et le rapporteur ajoutait, attestant sans !détour les théories que sanctionnait le projet : « Nous consacrons ainsi le principe de la défense active de nos frontières et nous comptons avant tout sur la valeur de notre armée. »
La Chambre ne discuta même pas le projet, elle le vota, comme tant d'autres, sans s'en apercevoir; mais l'alarme fut donnée au pays. Le général Beziat, le meilleur collaborateur de Séré de Rivières, dénonça cette folie; malgré ses soixante-dix-sept ans, il mena une magnifique campagne où il devait trouver sa fin, mais l'opinion fut ébranlée :
Avec notre tendance persistante à réduire nos défenses du Nord — prophétisait-il le 20 mars 1899 — /a violation de la neutralité belge n'est plus seulement rationnelle, elle devient fatale. Loin de se heurter de front à toutes les résistances accumulées sur les frontières de l'Est, l'ennemi pénétrera en France par les vallées de la Scarpe, de l'Escaut ou de l'Oise, par la trouée de Chimay comme il l'a fait en 1814, pour arriver en quelques jours à Paris par le plus court chemin, menaçant les derrières des armées dirigées vers la frontière allemande. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur une carte de l'Europe pour se convaincre que la voie d'invasion de l'Allemagne la plus directe, la plus rapide et la plus sûre traverse la Belgique et que, dès l'entrée sur notre territoire, Lille serait débordée et tomberait, en cas d'insuccès, au pouvoir de l'envahisseurqui la trouverait sans moyens dedéfense.
Les places de La Père et Laon, reliées par la forêt de Saint-Gobain, forment un groupe défensif d'une importance indiscutable; c'est le seul obstacle que rencontre l'ennemi venant de la trouée de Chimay pour arriver en quelques jours sous les murs de Paris. Notre frontière forme à la hauteur de Chimay un rentrant très sensible qui désigne la vallée de l'Oise ou la direction Laon-Soissons-Crépy comme les routes les plus rapides pour atteindre la capitale.
Le système de Lille et le groupe La Fère-Laon forment les deux points d'appui d'une armée dont la présence dans le Nord sauvegarderait bien mieux la neutralité belge que toutes les conventions internationales *.
' Mémoire du général Beziat au sujet du projet de loi relatif au nouveau classement des ouvrages fortifiés, 1^" lettre à M. de Freycinet, Paris, Gauthier-Villars, 1899.
LA FRONTIERE DEFAITE (if,
Les villes menacées s'émurent. Lille donna le signal : les six sièges que la noble cité avait soutenus démontraient mieux que tout l'importance que l'ennemi attachait à sa prise et elle ne trouvait pas que la neutralité de la Belgique lui fût une protection suffisante; Laon, La Fère sentirent le péril de l'abandon absolu oii le projet les laisserait; Langres protesta de même. Une énergique campagne de presse appuya les protestations du général Beziat. Le général de Gallifet prit le ministère de la Guerre et s'empressa de retirer le projet, qui d'ailleurs avait été au Sénat l'objet d'un rapport favorable du général Grévy.
Le général André succéda au général de Gallifet. Un de ses premiers actes lut de se rendre compte par luimême de l'état de la place de Lille, et le trouvant très satisfaisant, il n'hésita pas à limiter le projet de déclassement aux seuls forts de Condé-sur-Escaut, du Quesroy, de Péror.ne et de la lunette n° 41 de Besancon. Ceux-là payèrent pour les autres, et c'était déjà trop.
Les projets destructeurs avaient donc été retirés, mais le fait seul qu'un ministre de la Guerre les eût présentés, scus la caution du Conseil supérieur de la guerre, éc^iiivalait à la condamnation en règle de l'œuvre de Séré de Rivières, et, pour n'avoir pas été mise en foi me de loi, elle n'en eut pas moins son efiet. Les places portées sur la liste fatale ne furent plus ni entretenues ni aimées; dans les budgets de la Guerre les crédits relatifs aux fortifications furent réduits aux plus minces proportions, et à partir de 1900 il n'est plus pour ainsi dire fait mention de la frontière du Nord,
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